lundi 30 septembre 2019

Les Altruistes, Andrew Ridker

Dans ce roman , Andrew dissèque la famille et ses contradictions, ses bassesses, ses élans d'amours, ses remords et ses regrets. Et c'est très réussi.


(P + N) (1/2 E) + R = A

Où P = Pitié, N = Nostalgie, E = Excuses, R = Regrets et A = Argent, ou acquittement des arriérés
Voilà comment l'ingénieur et universitaire Arthur Alter examine sa prochaine rencontre avec ses deux enfants adultes. Depuis le décès de son épouse Francine, il n'a pas revu Maggie et Ethan partis vivre leur vie avec, en poche, l'argent hérité de leur mère. Justement Arthur voudrait bien qu'ils fassent preuve de générosité envers lui. Après tout, il est leur père, et même si son comportement avant le deuil justifie le silence des enfants, Arthur pense que le balance peut pencher en sa faveur.
"Ce qui lui manquait, c'était son ancienne vie, et ses enfants en faisait partie. Sa femme était morte. Sa maison allait lui être saisie. Ses enfants étaient tout ce qui lui restait. Ses enfants - et le magot inattendu à leur nom".
Oui mais voilà, Ethan est au bout du rouleau, il se cherche, a quitté son travail très bien rémunéré, et Maggie semble empêtrée dans ses contradictions de fille riche. Son éthique est complexe : elle ne veut pas toucher à l'argent de sa mère et pense le redistribuer, tout en se disant qu'il pourrait lui donner une vie douce et facile.

L'invitation d'Arthur rend les jeunes gens perplexes. Pour Ethan "maison" rime avec "humiliations", quant à Maggie elle en veut terriblement à son père d'avoir trompé Francine pendant sa maladie. Arthur est un Alter, famille connue pour être d'incurables égoïstes. Il n'a pas su répondre aux besoins d'amour et de confiance, et d'accomplissement personnel exprimés par eux. L'argent toujours l'argent et le souci sans cesse renouvelé de leur faire croire qu'ils ont une dette envers lui.

Francine disparue est devenue un anti-modèle pour Maggie. Et cette dernière compte bien rappeler à son père tous ses manquement d'époux et de père que Francine a supporté pendant leur mariage.
 "Tout en la mettant sur un piédestal, Maggie voyait en elle un exemple à ne pas suivre. L'incarnation de ce qu'on attendait des femmes, de ce à quoi elles devraient renoncer pour s'y conformer".
Arthur, repoussoir pour ses enfants, est dans une impasse et il compte bien reconquérir Maggie et Ethan pour garder sa maison dans laquelle il compte se réinstaller avec sa maîtresse.
Ce n'est pas gagné....

C'est la complexité et l'énergie des personnages qui rendent ce roman captivant. Arthur est le parfait modèle du raté qui, au fil du temps, sombre dans un déni de plus en plus complexe qui l'empêche de voir la réalité en face. Il incarne celui qu'on adore détester et pour qui on éprouve quand même un peu d'empathie. Justement, Maggie en manque envers lui et on peut le comprendre. Quant à Ethan il sent que sa vie a pris une direction qu'il est temps de modifier.
Dans Les Altruistes, Francine est la grande absente  toujours présente. Elle était le ciment de cette famille pétrie de contradictions et incapable d'exprimer ses sentiments. Sa mort a rompu le lien ténu entre le père et ses enfants.
Andrew Ricker est un fin psychologue. Avec un style enlevé rempli d'humour, il rend la famille Alter irrésistible et interroge le lecteur sur nos propres liens familiaux.

Ed. Rivages, août 2019, traduit de l'anglais (USA) par Olivier Deparis, 460 pages, 23€

vendredi 27 septembre 2019

Un Homme dans la brume, Dorothy B. Hughes

Quand Dix Steele arpente les rues de Los Angeles la nuit, la brume le protège et le cache. Il est un inconnu, nouveau venu sur la Côte Pacifique pour oublier un amour malheureux et lutter contre la haine qui l'étreint.


Ancien pilote de la RAF, Dix a choisi d'être un dilettante depuis qu'il habite la ville des anges. Son ami Mel lui a prêté son appartement et sa voiture. Ses journées sont ponctuées de promenades et de réflexions sur les moyens de devenir riche rapidement sans travailler. Il a bien repéré la rousse plantureuse qui habite de l'autre côté du patio, véritable femme fatale, mais elle semble l'ignorer complètement.
Dans le journal qu'il reçoit deux fois par jour, il repère les articles consacrés à l'étrangleur. Ce dernier sème la terreur depuis quelques temps en étranglant des jeunes femmes rencontrées par hasard. C'est son vieil ami Brub Nicolai qui est chargé de l'enquête. Ces crimes le passionnent et sous couvert d'un roman policier qu'il est en train d'écrire, Dix réussit à obtenir des informations sur l'enquête.

Les femmes et Dix, c'est une longue histoire. Depuis ses amours malheureuses avec une certaine Brucie, il se méfie de la gente féminine au point de nourrir envers elles une haine tout en étant incapable de rester célibataire.
"En tout cas, c'est comme ça que Dix les voit. 'Elles étaient toutes pareilles, des tricheuses, des menteuses, des putains', se persuade-t-il. 'Même les pieuses ne faisaient que guetter l'occasion de tricher, de mentir et de se prostituer' ".
Quand sa voisine Laurel pose le regard sur lui, il se persuade qu'elle est le pendant féminin de son caractère. Elle devient le doux poison. Elle est la drogue pour laquelle il devient accroc.
"Il est révélateur que la femme que Dix présente systématiquement comme une femme fatale soit aussi la personne à laquelle il s'identifie le plus. 'Je vous connaissais avant même de vous voir'. (...) Ce qui semble logique, étant donné que Dix est le véritable métamorphe, le véritable imposteur, la combinaison fatale de sexe et de mort".
Conscient qu'"il est l'auteur de sa propre ruine", Dix est de moins en moins protégé par le brouillard derrière lequel il se cache. Sylvia, l'épouse de Brub a percé le mystère de sa personnalité, il en est persuadé. Sa relation avec Laurel est vouée à l'échec, mais il s'accroche car elle lui permet d'oublier sa haine des femmes et les frasques de l'étrangleur.
"Disséminés par le vent en travers de son visage, ses cheveux ressemblaient à des filets de brume. Elle leva le menton et, pour la première fois, à la lumière de l'océan et des étoiles, il découvrit la couleur de ses yeux. Celle du crépuscule et de la brume s'élevant de la mer, parsemée de poussières d'étoiles ambrées".
Vivre l'instant présent, arrêter de faire des plans sur la comète qui ne se réaliseront pas, tenter de ne plus compter sur l'argent de l'oncle Fergus... 
"Que le bonheur aille se faire voir. Ce qui comptait, c'étaient l'excitation, le pouvoir, le désir brûlant. C'étaient qui vous faisaient oublier". A côté d'eux, le bonheur n'était qu'un chamallow rose".
Les projets de Dix sont nombreux et envahissent son esprit au point que ce dernier, moins aiguisé que de coutume, ne comprend pas que l'étau se referme.
"Rien qu'un petit doute, comme si une brume s'infiltrait dans son esprit. Il pouvait, au début, la chasser. Mais elle réapparut, plus épaisse encore, s'insinua dans les replis de son cerveau, étouffa sa raison".
Un Homme dans la brume est un roman noir écrit après la guerre, à l'heure où le genre apparaissait. Entièrement tournée sur la personnalité de son personnage principal, Dorothy B. Hughes en fait un homme fatal, miroir de l'image que l'on se fait de son pendant féminin. Justement, le problème de Dix ce sont les femmes qui se persuade-t-il l'ont empêché de devenir quelqu'un...
Dans les rues de Los Angeles, il n'est pas bon de croiser le regard de l'étrangleur.

Ed. Rivages, Collection  Rivages Noir, mai 2019 (réédition), traduit de l'anglais (USA) par Simon Baril, 395 pages, 9.80€
Titre original : In a Lonely Place

mercredi 25 septembre 2019

Une Bête au paradis, Cécile Coulon

De l'extérieur, les gens pensent que cette ferme n'a de paradis que le nom. Pourtant, en gardienne de sa propriété, Émilienne a su transmettre à ses petits-enfants Blanche et Gabriel l'amour de cette terre de labeur, au point qu'en grandissant Blanche ne compte pas s'en éloigner même au prix de l'amour de sa vie.


Blanche fait partie de ces personnalités au caractère entier, intraitable, impossible à soumettre. Le malheur a frappé son frère et elle, très jeunes, quand ses parents on péri dans un accident de voiture.
"Ici la mort était une affaire de famille que l'on réglait naturellement, ainsi que l'on plie un drap propre".
Depuis, c'est leur grand-mère Emilienne, un ange dans cet endroit que l'on considère comme maléfique, qui a veillée sur eux et les a élevés. 
"Elle traversait l'existence, dévolue au domaine et aux âmes qui l'abritaient. Tout commençait par elle, tout finissait par elle".
La jeune fille est vite devenue l'ombre de la vieille femme. Rapide, efficace, besogneuse. Elle est comme Louis, le protégé d’Émilienne recueilli un soir alors que son père le battait, sauf qu'elle appartient à sa famille et non pas à la ferme.
"Pour la fille Emard, Louis n'avait aucun charme, aucun pouvoir érotique, il occupait la place d'un animal domestique, intelligent et docile. Elle l'aimait comme cela, pas autrement".
Louis a vite compris que Blanche ne serait jamais sienne car elle a vite posé les limites. Alors quand Alexandre entre dans la vie de la jeune fille, Louis se méfie. Pourtant il est un gamin du village, mais son air bonhomme, sa gentillesse et sa beauté l'alarment. Et Blanche semble si amoureuse...
"Plus Blanche aimait Alexandre, plus Louis se détestait, tandis que Gabriel, seul dans sa chambre, les observait, comédien refusant de jouer son rôle".
Louis les a surveillés de loin, guettant le moment où Blanche allait s'effondrer. Car Alexandre n'aime pas Le Paradis comme son amoureuse peut l'aimer. Il rêve de voyages, de nouveaux horizons. Il veut faire des études et gagner beaucoup d'argent. A dix-huit ans, il est temps de prendre son avenir en main, avec ou sans Blanche.
"Comment guérir d'un amour vivant"? Le départ d'Alexandre bouleverse la jeune fille. Emilienne panse les plaies, remplit la béance laissée par le garçon. Gabriel, le frère de Blanche, semble dépassé par la douleur de sa sœur. Quant à Louis, il surveille le moment où le beau gosse reviendra, car il en est persuadé, il reviendra un jour et Blanche cédera à nouveau...
"Blanche devint une ombre. Une ombre besogneuse, fermée, une ombre de rage et d'abandon".
Les années passent. Blanche a vieilli et avec elle, sa vengeance, "son ogre impossible à nommer", même si son amour pour Alexandre existe toujours. Alors quand il revient, c'est le passé qui déferle, c'est la possibilité de redevenir douce, d'amener à nouveau à la ferme une vie toute simple symbolisée par leur amour. Simplement connaît-elle vraiment ce nouveau Alexandre ?

Qui est la bête au Paradis ? Est-ce Louis, chien fidèle, protecteur de Blanche ? Est-ce Blanche qui a renoncée à une vie de femme pour l'amour de sa terre ? Ou enfin, est-ce Alexandre qui sous ses airs d'ange, est prête à tout pour faire fortune ?
Céline Coulon exploite toutes les pistes, interroge le lecteur sur ces béances cachées en nous qui pourraient nous transformer en cas de choc. Blanche est un personnage entier qui ne supporte pas la faiblesse des autres et se protège de la fureur du monde en restant sur la terre qui l'a vue naître. Ne pas respecter ce qu'elle est et ce qu'elle ressent est un pas à ne pas franchir. Son amour était entier, sa vengeance sera entière...
Une Bête au paradis est un roman fort dans lequel désir et liberté ne font pas bon ménage. La ferme transforme l'espace en huis-clos où les femmes sont fortes.
Passionnant de bout en bout, avec un vrai style et une histoire implacable.

Ed. L'Iconoclaste, août 2019, 352 pages, 18€

lundi 23 septembre 2019

La Fuite en héritage, Paula McGrath

Trois destins féminins, deux époques, une seule histoire de fuite et d'exil.



"Comme si mère était une chose mesurable ; non, mère est un concept, qui s'élargit ou rétrécit en fonction des circonstances".

Dans son premier roman, Generation, Paula McGrath avait déjà fait le choix des allers-retours dans le temps avec, en fond, les différences de mentalités entre Irlandais et américains. La Fuite en héritage reprend les mêmes ingrédients mais l'autrice y a ajouté une choralité pour donner une dimension plus forte au sujet traité : l'avortement ou le choix de devenir mère.

Le choix des personnages féminins - car La Fuite en héritage est un roman éminemment féminin - n'est pas anodin. Le lecteur suit trois femmes fortes en proie à des choix cruciaux qui détermineront la suite de leur vie. Ali, élevée par sa mère un brin marginale, devient subitement orpheline et fuit des grands-parents qu'elle ne connait pas bien décidés à devenir ses tuteurs ; Jasmine, jeune irlandaise de seize ans, rêve de liberté et de boxe afin de pouvoir fuir sa mère alcoolique ; enfin, une gynécologue irlandaise se demande si elle doit accepter un poste de responsabilité à Londres pour enfin fuir la pression constante qu'elle subit quand elle accepte de pratiquer l'avortement.

Toutes ont une histoire de fuite. Fuir une mère, des tuteurs, un carcan étouffant. Que ce soit en 1982 ou en 2012, leurs chemins vont se croiser. A chaque fois, les hommes ne sont que de pâles figures d'autorité à côté d'elles. Elles décident même si le prix à payer est la pauvreté et la fuite.

Comme dans son premier roman, la structure narrative est inégale. Un portrait - en l’occurrence celui d'Ali - s'avère plus faible, moins travaillé que les deux autres. Certes, le dénouement nous permet de mieux comprendre ce choix mais il aurait mérité plus d'attention.
Le roman polyphonique permet de mieux rendre compte des choix des protagonistes. La Fuite en héritage propose un beau moment de lecture et inscrit Paula McGrath  comme la voix de l'Irlande contemporaine.


Ed. Quai Voltaire, août 2019, traduit de l'anglais (Irlande) par Céline Arnaud, 336 pages, 21€
Titre original : A History of running away

vendredi 20 septembre 2019

Après la fête, Lola Nicolle

Premier roman d'une éditrice, Après la fête raconte, les turbulences de l'amour et surtout les désillusions de la jeunesse quand on rentre dans la "vraie" vie.

Que deviennent les espoirs qu'on se faisait sur la vie en étant étudiant ? Tel pourrait être le thème principal du premier roman de Lola Nicolle. Après la fête inscrit le passage à l'âge adulte avec l'entrée dans la vie active. Les études sont le temps de l'insouciance et des plans sur la comète. Raphaëlle et Antoine se sont rencontré sur les bancs de la fac. Elle, issue de la bourgeoisie, lui, fils unique d'une famille d'ouvriers. Leurs préoccupations quotidiennes vont s'infiltrer dans leur relation. Trouver du travail, le garder, préserver son espace de liberté, tant de choses dont ils n'avaient pas à se soucier avant...
"Tu croyais au rôle que je me donnais, celui d'une fille à la culture classique, là où - nous en riions - tu incarnais l'autre bord, celui de la contre-culture, même si tu étais aussi lettré que moi. Tu y croyais, et moi aussi".
Au fil de la relation, leurs différences vont éclater. A force de jouer un rôle auquel ils ne croient plus vraiment, chacun va tenter de trouver une porte de sortie. Pour la jeune fille, cela va être le jeu de la séparation. Car en lisant ses émotions, le lecteur pourrait croire à un jeu. Se séparer pour mieux se retrouver et recommencer, pourquoi pas ?
"Tu disparais. Je te quitte et tu disparais. Ta voix s'évapore, son timbre, cette façon que tu as de dire - les expressions et les silences : perdus".
A force, la notion de couple s'étiole. Les amoureux apprennent l'évitement, la solitude et le silence.

Après la fête est un roman assez redondant. On retrouve les même idées exprimées différemment. L'autrice emploie un style assez intéressant dans l'ensemble même si on sent pointer ça et là une extrême recherche de la métaphore. Comme le sujet traité est de ceux les plus exploités dans la littérature, j' attendais peut-être davantage d'originalité.


Ed. Les Escales, août 2019, 160 pages, 17.90€

mercredi 18 septembre 2019

Occasions tardives, Tessa Hadley

Au départ, ils étaient quatre amis promis à un bel avenir. Puis ils sont devenus deux couples avec leur amitié chevillée au corps. Lorsque l'un d'entre eux disparaît, tout s'effiloche...


Christine et Alex ; Lydia et Zachary. Ces deux couples se connaissent intimement. Autrefois - avant les enfants - Lydia avait des vues sur Alex tandis que Christine couchait avec Zach. Mais leur amitié a été plus forte que leurs amours. Pourtant issus de milieux sociaux différents, ils ont su tisser des liens indéfectibles en tenant compte des caractères de chacun. Maintenant que leurs enfants sont adultes, ils continuent à se voir, à se soutenir, à s'aimer d'amitié.
"C'était un homme tellement plein de force. Il s'est simplement écroulé un jour dans son bureau, au beau milieu d'une discussion".
Un matin, Zachary s'effondre dans le bureau de sa galerie d'art influente. Pour les autres, il incarnait le pilier, le modèle à cause de son humeur affable et sa sagesse. Il donnait à Christine les ressources pour croire en sa peinture. Il était le confident du sombre Alex et l'époux compréhensif de la diva Lydia. "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" écrivait Lamartine. Ce vers résonne douloureusement...
"Lydia s'était toujours plainte, en plaisantant à moitié, qu'elle était mise à l'écart, parce que son époux et sa fille étaient en parfaite adéquation. Elle ne pouvait réinventer sa personne ou ses relations en un instant de changement".
Au-delà de la perte de son époux, Lydia appréhende plus que tout le changement. Sa vie est malgré tout un défilé de petits rituels faits de routines et d'occupations qui ne l'obligent pas à prendre des décisions. Sans cesse en représentation, qui va désormais l'admirer maintenant qu'elle est veuve ? Qui va la consoler ?
Christine et Alex l'hébergent un temps. Lydia a toujours eu un faible pour Alex, son ancien prof de littérature. Lui pense que son amie est une beauté intouchable, à la fois terrifiante et terriblement attrayante.
"Il éprouvait beaucoup de pitié pour elle mais évitait de se retrouver seul avec elle dans une pièce - sa présence était trop puissante, avec sa peau blanc bleuté et son masque de beauté à son éternelle place, au coin du canapé. Ses simagrées lui faisaient penser à quelque ancien terrifiant et tragique".
Le deuil les a rapprochés au point qu'ils en trahissent Christine.
"Alex et elle avaient pénétré en  un terrain interdit où leurs chemins étaient bloqués, quelle que soit la direction".
Chacun sait que cette nouvelle relation est une impasse, bâtie sur un sol marécageux, alimentée par le chagrin et la perte. La culpabilité succède à l'étonnement. Ils ont détricoté les fils de l'amitié pour ceux de l'amour, n'hésitant pas à laisser Christine sur le côté de leur chemin.
 "Elle se sentit humiliée : comme si on l'avait dénudée en public. Et tout le monde les condamnerait et s'horrifierait à présent de ce qu'ils avaient fait".
En plus de subir la perte de son meilleur ami, Christine se sent trop fatiguée pour composer le rôle de l'épouse bafouée et humiliée. Elle décide de faire de l'adultère dont elle est victime une force nouvelle qui lui permettra d'avancer dans ce qu'elle a de plus cher après sa fille, sa peinture.

Occasions tardives fait la part belle aux nuances de sentiments, aux jeux de l'amour et de l'amitié. Le deuil est le point de départ de ce roman sentimental qui n'hésite pas à avoir recours aux flash-back pour mieux interpréter les émotions des personnages.
Rien de bien nouveau à l'horizon par le sujet traité mais Tessa Hadley attire l'attention par son style tout en élégance, admirablement retranscrit par la traduction d'Aurélie Tronchet.

Ed. Christian Bourgois, traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet, août 2019, 335 pages, 22€
Titre original : Late in the Day

lundi 16 septembre 2019

Le Cœur de l'Angleterre, Josée Kamoun

Comment en est-on arrivé là ? c'est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman foisonnant à la fois politique et sociétal qui tente d'expliquer comment ses concitoyens ont pu faire le choix du Brexit.



On pourrait dire "on prend les mêmes et on recommence" puisque l'auteur reprend la famille Trotter, personnages phares de Bienvenue au Club et Le Cercle Fermé, sauf que non. Certes, les Trotter sont encore le fil d'Ariane du Coeur de l'Angleterre, mais le contexte est différent et la famille a bien changé.

Lois et Benjamin doivent désormais s'occuper de Colin, leur père, car ce dernier ne s'habitue pas à son nouveau statut de veuf. D'ailleurs, il n'hésite plus à exprimer sa rancœur contre son pays qui, selon lui, va mal depuis qu'il accepte des hordes de migrants et a sombré dans l'austérité post  2008. Les frère et sœur mettent tout d'abord cette verve sur le compte de la vieillesse, tout en sachant pertinemment que de plus en plus d'anglais pensent la même chose que lui. Doug, l'ami de Benjamin et journaliste free lance reconnu et accepté dans les arcanes du pouvoir en  a fait le constat, effaré autant par les agissements du gouvernement prêt à tout pour garder le pouvoir et prouver qu'il a raison, allant jusqu'à proposer l'idée d'un Brexit pour que l’Angleterre retrouve sa souveraineté perdue.

Entre 2010 et 2018 les Trotter vont parcourir du chemin, tandis que le Brexit, d'abord un fantasme de politicien, devient une réalité actée et datée. Sophie, la fille de Lois,  rencontre Ian, moniteur d'auto-école, dont la mère a des idées politiques extrêmement dérangeantes. Universitaire, elle agace son compagnon avec sa tolérance, son ouverture d'esprit, sa foi en l'Europe. Il y voit du déni larvé dans une certaine forme d'élitisme. Lui, davantage confronté de par son métier à une population soumise au quotidien, comprend mieux ce qui se trame dans les mentalités...
"C'est toujours une aventure, on ne sait jamais ce qu'on va trouver. Parfois c'est sympa, parfois c'est désagréable, et le plus souvent c'est tout ce qu'il y a de plus bizarre. Mais voilà, c'est l'Angleterre. Elle nous colle aux semelles". 
Au fil des ans, Benjamin ne comprend plus son pays. Sa réflexion politique s'ajoute à une réflexion plus personnelle. Le Roman de sa vie qu'il écrit depuis des année a été épuré par son ami et éditeur Philip afin qu'il soit publiable. Dans les premières listes du Booker Prize, il a eu un succès d'estime, assez pour qu'il puisse lancer sa carrière. Mais Benjamin Trotter reste celui qu'il a toujours été : un éternel contemplatif du monde qui l'entoure et de la société de son temps. Le Brexit l'interpelle tant et si bien qu'il monte un projet avec Lois loin de son pays natal...

Le Cœur de l'Angleterre est une fresque politique et sociétale passionnante qui tente d'expliquer le "Pourquoi en est-on arrivé là ?". Ainsi, plusieurs causes expliquent le choix du Brexit : évolution des mentalités, austérité, mauvais choix politiques. Finalement, les tories ne sont pas les seuls responsables.
Souvent caustique, Jonathan Coe a relevé avec brio le défi d'écrire un roman très contemporain par l'actualité mais jamais lourd ni ennuyeux. Racisme, idées politiques, choix de vie viennent s'inscrire dans des trajectoires individuelles. Ainsi les personnages secondaires (telles la maman de Ian ou sa femme de ménage) ne le sont plus et viennent s'ajouter à un pèle-mêle censé représenter la société anglaise.
Enfin, ce sont souvent à travers les dialogues que sont posées les opinions et les émotions de chacun. Par exemple, le racisme d'Hélena, la mère de Ian, au fil d'une conversation avec Sophie :
"- Ma thèse portait sur les portraits des écrivains européens noirs par leurs contemporains, au XIXe siècle.
- Les Européens noirs ? Mais de qui parlez-vous seigneur ?
- Eh bien, d'Alexandre Pouchkine, par exemple, dont l'arrière grand-père était africain, ou d'Alexandre Dumas, vous savez, l'auteur des Trois Mousquetaires, dont la grand-mère était esclave en Haïti.".
Jonathan Coe est un passionné de son pays. Avec son douzième roman, il en fait une analyse objective, efficace et à la hauteur de son talent.


Ed. Gallimard, collection La Blanche, traduit de l'anglais (GB) par Josée Kamoun, 560 pages, 23€
Titre original : Middle England

vendredi 13 septembre 2019

Relecture (1) AVENUE DES GEANTS, Marc Dugain

Plaisir de lire, plaisir de relire !


Quelle motivation, quelle béance peut pousser un homme à devenir un monstre ?


Le psychologue en prison lui dit : "La raison et l'affectif marchent ensemble, si l'un deux se déconnecte, les ennuis commencent". Al Keener n'avait pas besoin de cette affirmation pour comprendre ce qui a déraillé chez lui. Avec un QI équivalent à celui d'Einstein, il n'a eu de cesse d'évaluer, de comprendre et d'analyser l'altération de sa raison.
Chez Al Keener, c'est avant tout une histoire de femmes. Une grand-mère et une mère castratrices, des sœurs fantomatiques, et des gamines qui, sous couvert de mouvement hippie, exhibent leur corps comme un fruit mûr prêt à être cueilli.

A quinze ans, il a plus de quarante ans dans sa tête. Tuer ses grands-parents ne l'a soulagé que peu de temps.
"Un homme qui a tué est comme un être qui vit à très haute altitude, il vieillit prématurément".
La béance de sa vie s'est comblée pour se vider à nouveau, inexorablement. Seuls ses cauchemars lui donnent  l'impression d'exister, mais ils sont si forts, si sordides, qu'il doit lutter pour qu'ils ne deviennent pas réalité.
"En ce temps-là, il ne croyait pas à la réalité de ses rêveries, et se laisser émoustiller par leur audace abjecte et séduisante".
Al sait que sa mère est le centre du problème. Il l'aime et la hait ; il veut s'en séparer mais a besoin de la voir et il désire tant qu'elle lui parle enfin. Mais c'est une entreprise de destruction de l'affectif à elle toute seule. Seuls l'alcool et la méchanceté envers son géant de fils lui permettent d'évacuer la rancune qu'elle a vis à vis de sa vie et des hommes. Elle dit de son fils : "je suis la première femme à avoir fait une fausse couche menée à son terme". Al comprend pourquoi son père a disparu, mais il ne comprend pas pourquoi il fait partie de ceux qu'il a fuit, malgré ses actes.
"L'homme ne naît pas bon pour être ensuite corrompu par la société. C'est un reptile poursuivi par une civilisation à laquelle il essaye en permanence d'échapper".
La vie d'Al Kenner est aussi un vaste processus de fuite. Fuir ses démons, fuir la folie en essayant de vivre comme les autres. Avoir une petite amie, des amis, un père de substitution, shérif de surcroît, et se sentir utile à la société en aidant la police de Santa Cruz.
"A qui peut-on parler de cet ennui qui vous submerge du soir au matin, qui entame méticuleusement votre volonté au point de rendre toute action mort-née"?

Avenue des Géants est la vie romancée du tueur en série Edmund Kemper. Le roman n'exprime pas un point de vue mais des faits, omettant volontairement le côté sordide de l'affaire. Comment un homme a pu devenir l'Ogre de Santa Cruz ? Marc Dugain s'attache à expliquer que "la famille est le principal terrain de fermentation de la criminalité". Tout acte, même innommable, a une origine.
En partant de ce constat, l'auteur a construit un roman passionnant sur les mécanismes complexes de la raison.

Ma première lecture de ce roman, c'est par ici : https://virginieneufville.blogspot.com/2013/10/avenue-des-geants-marc-dugain.html

Ed. Gallimard, collection Folio, septembre 2013, 432 pages, 8.40€

mercredi 11 septembre 2019

Le Renard et le Dr Shimamura, Christine Wunnicke

Si c'était à refaire, le professeur Shimamura aurait-il choisi la même carrière qu'à ses débuts? Dans sa maison isolée, il tente de remettre en ordre ses souvenirs professionnels. Ainsi, avec lui, le lecteur redécouvre certains épisodes saisissants de la carrière du Docteur en neurologie.


Maintenant très âgé, le Dr Shimamura est connu par ses pairs pour être le précurseur de l'installation
des matelas sur les murs dans les asiles psychiatriques, pour éviter que les patients en pleine crise ne se blessent. Pourtant, il aurait bien aimé que son nom et sa réputation restent dans les annales pour son étude de cas bien singulier. En effet, pendant quelques temps, il alla à la rencontre de jeunes nippones aux symptômes très surprenants : lors de crises qui pourraient s'apparenter à de l'épilepsie, une renarde semble bouger et se loger sous leur peau. Témoin de cette expérience étonnante, il donna le terme allemand de "Fuchsgeist" (esprit renard) pour expliquer ce mal méconnu.

Fort de son étude, Shimamura entreprit alors un voyage en Europe pour se documenter et apprendre auprès du professeur Charcot afin, pourquoi pas, de présenter le mal du Renard complètement inconnu sur le vieux continent.
Mais Shimamura découvre une pratique de la médecine psychiatrique complètement différente de celle qui s'exerce au Japon. Au-delà de la barrière de la langue, l'approche et l'analyse des comportements diffèrent. Dès lors, Shimamura doit s'adapter s'il veut se faire une place...

Nous somme à l'entre deux guerres, au moment où l'hôpital Sainte Anne était LE lieu de la psychiatrie. Seulement, maintenant âgé, Shimamura a beaucoup de mal à se souvenir. Les images sont elles le fruit de son imagination ou des captures de ce qu'il a vraiment vécu ?

Christine Wunnicke plonge le lecteur dans un monde fascinant. La période choisie n'est pas anodine puisqu'elle se situe à l'époque de la l'apogée de la médecine psychiatrique menée par Charcot et ses collègues, et à celle de Freud pour ce qui est des comportements névrotiques.
Sans le vouloir vraiment, Le Renard et le Dr Shimamura est aussi un roman initiatique. Il raconte le parcours d'un jeune docteur dans un milieu fermé bien décidé à apprendre tout en se faisant un nom dans le milieu.

Tradition et modernité, anciennes méthodologies et nouvelles théories se télescopent pour transporter le lecteur dans un monde méconnu.



Ed. Jacqueline Chambon, Septembre 2019, traduit de l'allemand par Stéphanie Lux, 192 pages, 21.50€
Titre original : Der fuchs und Dr. Shimamura

mardi 10 septembre 2019

La Valse sans fin, Mayumi Inaba

Izumi, écrivain de renom, raconte son histoire d'amour fou pour Kaoru, saxophoniste de jazz, paumé et drogué. Nous sommes dans les années 70 et tous les deux aspirent à un absolu.


"Depuis l'enfance, j'étais persuadée que je n'avais pas toute ma raison et le monde pour moi était cassé quelque part. Je me sentais jalouse de la vie des autres, cette vie dont je ne pouvais pas faire l'expérience. Le mal m'était plus familier que le bien".

C'est avec cette béance qu' Izumi décide de quitter ses parents pour vivre sa vie dans la capitale japonaise. Films pornos, revente de médicaments, boulots temporaires, tout est bon pour pouvoir acheter des médicaments en pharmacie qui pourront apaiser, le temps d'un shut, sa propre existence.
Un jour, dans un parc, elle rencontre Kaoru. Il est en plein trip et essaye de jouer du saxophone. Il est sans domicile, il la suit. Commence alors une histoire d'amour  passionnée et violente entre deux êtres qui se droguent et aspirent à un absolu, lui en jouant de la musique, elle en écrivant.
"Lui et moi nous nous ressemblions. Son monde aussi était cassé quelque part. Je n'aurais su dire depuis quand, mais à l'intérieur de mon corps chétif, il y avait un trou béant. Il cherchait à combler ce vide par la musique et la drogue. Tout comme moi j'essayais de combler mon propre vide avec les médicaments et les mots... Et ni lui ni moi ne comprenions pourquoi une telle déchirure s'était produite en nous".
Malheureusement la drogue ne fait pas de miracles. Kaoru s'enfonce de plus en plus. Sa recherche musicale l'entraîne vers une pente dangereuse qu'il n'arrive pas à gérer.
"Le jazz que je joue n'a pas de mélodie. Ce ne sont que des fragments. Il n'y a pas non plus de variations. Il y a seulement une note extrême que je n'arrive à produire qu'une seule fois".
 "C'est seulement quand il manquait de mourir en se noyant dans le flot des notes qu'il se sentait vivant".
Il sombre dans la jalousie et la violence tandis qu'Izumi tente de gérer sa grossesse. Au fil du temps, elle n'a plus de prise sur son quotidien ni sur son amour impossible pour Kaoru. 
"Le monde me paraît toujours blanc. Non, pas de la couleur propre et nette du blanc, mais un blanc si blanc qu'il semble vaporeux et transparent, si flou qu'on peut passer au travers. Il est dénué de chaleur. Je ne sens rien si je le touche".
Alors que la jeune femme commence à s'accepter et décide de le quitter, Kaoru meurt d'une overdose.
Les années ont passé mais le souvenir est très présent. "Ecrire sur Kaoru, c'était comme s'écorcher la peau après avoir arraché la croûte qui s'était enfin formée". C'est aussi éloigner les pensées de mort qui l'assaillent. A travers l'écriture, le musicien reste un peu vivant.
"Ce qui compte c'est la vitesse. Vivre plus vite que tout le reste".
C'est ce que pensaient ces deux êtres complémentaires et entiers.

Inspiré d'une histoire vraie, La Valse sans fin raconte une histoire d'amour tumultueuse qui ne souffre d'aucune limite, portée au firmament par deux personnages forts et entiers. Avec ce roman, la défunte autrice change radicalement de registre par rapport à La Péninsule aux vingt-quatre saisons.


Ed. Philippe Picquier, août 2019, traduit du japonais par Elizabeth Suetsugu, 140 pages,14€
Titre original : Endless Waltz

lundi 9 septembre 2019

Attendre un fantôme, Stephanie Kalfon

Kate et Jeff se sont aimés, puis séparés. Quand ils se sont retrouvés, il ont décidé de prendre leur temps puisque Jeff partait faire des études en Israël. Sauf qu'un attentat a brisé leur histoire.


Cela fait un mois que Jeff est mort et Kate ne le sait toujours pas. Du fin fond des Baléares, elle n'a pas su que son amoureux faisait les gros titres des journaux, étalant sa vie comme si l'événement en soi n'était pas assez tragique. C'est sa mère, sous couvert d'un masque mortuaire de circonstance, lui a dit en jouant avec elle à un sordide jeu des devinettes.
"Tous les journaux parlaient de sa mort. Il était devenu un simple prénom, "Jeff", désormais réduit par les titres à une familiarité de circonstance. Devenu un fait divers qui divertit, un décès sur qui l'indécence de chacun avait sa petite opinion. (...) Mais répéter ça ne ressuscite pas, au contraire, ça banalise".
Un mois c'est à la fois beaucoup et peu pour se faire à l'idée d'une disparition. Kate n'a même pas pu aller à l'enterrement. Elle se retrouve seule avec son deuil et le choc qu'il implique. Pour son entourage, notamment sa mère, elle en fait un peu trop, vraiment, puisqu'au fond ils n'étaient plus vraiment ensemble.
Kate, outre cette violence larvée, doit faire face aux souvenirs, aux "si j'avais su", aux "si je lui avais dit". Elle se dit qu'elle sera un jour plus vieille que lui. Mais comment réussir à vivre avec cette plaie béante nourrie de remords et de regrets ?
"Kate ne sait plus si ce qui vient d'arriver s'est véritablement produit ou si elle l'a inventé. Le souvenir qui lui reste, c'est l'absence de certitude d'avoir seulement été aimée. Un manque de souvenirs. Le souvenir d'un manque. Preuve par l'absence".
Et puis à force de résister à son hystérique de mère, Kate décide de faire du décès de Jeff une force qui lui permettra d'avancer et de taire celle qui l'étouffe. "Vivre c'est résister à la mort", c'est aussi vivre avec sa peine. Le temps la patine mais ne l'efface pas. Seulement elle doit accepter la disparition de Jeff afin de se donner de la place pour exister.
"La peine infinie se termine sur un infinitif : quitter. Non pas mourir ni partir, mais quitter. Aucun mot à dire, rien ne s'ajoute, mourir c'est partir dans l'infinitif, il n'y a plus de conjugaison possible. Il y eut le verbe et la lumière fut, maintenant le voilà, une disparition".
Attendre un fantôme démontre que vouloir vivre avec un défunt est définitivement toxique, surtout quand la famille banalise la disparition. Dans son second roman, Stephanie Kalfon raconte avec pudeur toutes sortes de violence : celle de la mère - dont le portrait est brillamment construit - , celle de la mort, celle de la survie à l'autre. Mais elle raconte aussi la renaissance de Kate après une âpre résistance à la toxicité.
Attendre un fantôme est le roman de l'après, celui de l'apprivoisement, de la douleur de la perte et de l'apprentissage de la vie sans. Jamais dans l'excès ni le pathos, il explore les relations familiales et interroge le lecteur sur son rapport à la perte.

Ed. Joëlle Losfeld, août 2019, 144 pages, 15 €

vendredi 6 septembre 2019

Elevation, Stephen King

Scott Carey perd du poids chaque jour sans pour autant que cela modifie son apparence physique. Il devient plus léger, c'est un fait, mais qu'arrivera-t-il quand il ne pèsera plus rien ?


Depuis que sa compagne Nora a préféré le quitter pour vivre son aventure avec l'ancien chérif de Castle Rock, Scott a mis sa vie effective entre parenthèses. Désormais, il se contente d'une routine boulot-amis-chat qui lui convient, croit-il.
Au départ, il constate sa perte de poids avec ironie. Grand et fort, il se dit que passer sous la barre des cent kilos lui fera du bien et affinera sa silhouette corpulente. Puis, par jeu, il se pèse régulièrement. Alors que son apparence ne change pas, - sa bedaine est toujours bien voyante -, il maigrit quotidiennement d'au moins cinq cents grammes.
Le fait est assez exceptionnel pour qu'il en informe son médecin et ami Bob, car une question se pose : si on ne peut pas endiguer cette curieuse maladie, que va-t-il se passer quand il ne pèsera plus rien ?

Dans le même temps, à Castle Rock, les voisines de Scott nouvellement arrivées, Deidre et Missy, doivent affronter l'hostilité muette de la population locale. Elles sont jeunes, belles, mais lesbiennes et mariées, ce qui au yeux de la communauté fait figure de curiosité malsaine. D'abord mal engagée à cause d'une histoire de chiens, l'amitié entre Scott et ses voisines va se construire et s'affirmer au fil du temps. Justement, le temps presse. Scott maigrit de plus en plus vite et il aura besoin d'aide le jour de son élévation...
"La gravité est l'ancre qui nous entraîne au fond de la tombe" (Faulkner)
Au fur et à mesure que Scott s'affranchit de la gravité, sa vision de l'existence se modifie. Tout en "s'élevant", il devient plus altruiste, plus juste, et replace les petites misères de sa vie dans son contexte.
"Pas un souffle, pas même tout à fait une ivresse, mais une élévation. Le sentiment de s'être dépassé et de pouvoir aller encore plus loin".
Aider Missy et Deidre à s'intégrer et à sauver leur restaurant symbolise sa nouvelle conception des choses.
Il faut lire Elevation au second degré, non pas comme une nouvelle fantastique, mais comme un récit symbolique sur la disparition, l'ouverture d'esprit et l'amitié. Que restera-t-il de nous quand nous disparaîtrons? Grâce à sa curieuse maladie, Scott en a une petite idée.

Pour suivre l'actu de Stephen King, c'est par ici : https://stephenkingfrance.fr/

Ed. Le Livre de poche, avril 2019, traduit de l'anglais (USA) par Michel Pajel, 160 pages, 6.90€
Edition Illustrée

jeudi 5 septembre 2019

Les Choses humaines, Karine Tuil

Roman terriblement efficace sur l'analyse du pouvoir, Les Choses Humaines plonge le lecteur dans le monde politico-médiatique français où sexe, mensonge et chantage ne sont jamais loin...



Jean Farel est LE journaliste politique de la télévision française et malgré ses soixante-dix ans il compte bien le rester encore quelques années. 
"A son âge, malgré les audiences correctes, il entrait dans la zone de turbulences et s'accrochait désespérément à un siège convoité et éjectable".
Parti de rien, il est devenu un homme d'influence à l'aune de sa renommée. Avec son épouse Claire, essayiste et journaliste plus jeune que lui, il est le parent d'Alexandre devenu un jeune homme promis à un bel avenir d'ingénieur lorsqu'il aura validé son diplôme à l'université de Stanford.
Mais tout cela c'est du paraître, de la façade. Derrière le mur, Jean est un dictateur en puissance qui craint plus que tout la chute médiatique. Son épouse l'a quittée pour vivre une passion charnelle avec un professeur juif et sa maîtresse Françoise, avec le temps, devient de plus en plus exigeante. 
"Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage, tyrannique, incoercible. Claire y avait cédé comme les autres, renversant quasiment sur un coup de tête, dans un élan irrésistible, tout ce qu'elle avait pratiquement construit - une famille, une stabilité émotionnelle, un ancrage durable - pour un homme de son âge".
Heureusement Alexandre doit rentrer des Etats-Unis pour assister à la remise de la légion d'honneur de son père, et le voir, même s'il a conscience qu'il n'a pas toujours été un père à la hauteur, lui permet de s'affirmer dans son rôle d'homme à qui tout réussit.
 "Fort avec les faibles, faible avec les puissants" est ce qui décrit le mieux le personnage. Seulement la relation de Claire s'inscrit dans la durée et le patron de la chaîne cherche à l'évincer. Le mépris d'autrui a envahi Jean. Malgré quelques signes il n'a pas bien compris la souffrance de son fils. Quand ce dernier est accusé de viol par Mila, la fille du concubin de Claire, Jean cherche d'abord à se protéger car sa plus grande épouvante est la disqualification sociale...

A tout moment votre vie bien tranquille que vous contrôlez si bien peut basculer. Les Choses humaines est le roman de ce basculement et les conséquences sur chacun des protagonistes. Karine Tuil analyse les faits puis les place dans un contexte médiatique. Le succès est à deux tranchants : il vous porte mais peut aussi bien aussi vous détruire. Jean Farel a construit sa vie sur un château de sable. Il paye au prix fort ce qu'il a mis de côté dans son rôle de père pour mieux construire son personnage médiatique. L'enfance et la réussite d'Alexandre ont servi à la renommée du père et qu'importe si le gamin en a souffert. Quant à Claire, elle se prend de plein fouet ses carences éducatives et son absence récurrente.

Les Choses humaines est le roman de l'égoïsme. Elle explique les pires travers de la nature humaine et les formes de tyrannie qui peuvent exister au sein d'une même famille qualifiée d'idéale aux yeux des gens. Les faits, l'instruction puis le procès seront révélateurs.
"La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime" écrivait Victor Hugo dans L'Homme qui rit.
C'est aussi une vaste mascarade quand on a décidé d'en faire un spectacle. Il est temps de se tourner vers l'essentiel comme l'expliquait le patron d'Apple, Steve Jobs :
"La mort est très probablement la meilleure invention de la vie. C'est l'agent du changement dans la vie. Elle efface l'ancien pour faire place au nouveau. Actuellement vous êtes le nouveau, mais un jour pas très éloigné, vous allez devenir très progressivement l'ancien et être balayé [...] Votre temps est limité, alors ne le gaspillez pas en vivant la vie de quelqu'un d'autre". 
Karine Tuil signe ici un livre passionnant de bout en bout, bien ancré dans notre société actuelle qui sera, à coup sûr, l'un des romans de la rentrée littéraire dont on se souviendra.


Ed. Gallimard, collection La Blanche, août 2019, 352 pages, 21€

mardi 3 septembre 2019

Les Mangeurs d'argile, Peter Farris

Si la terre blanche de Georgie ne regorgeait pas tant de richesses grâce à l'argile kaolin, peut-être que le père de Jesse serait toujours vivant, peut-être que son oncle par alliance et sa belle-mère ne voudraient pas la mort du gamin, peut-être qu'il n'y aurait pas autant de personnes corrompues autour de lui. Mais avec des peut-être on refait le monde...


Finalement en y repensant bien, depuis la mort accidentelle de son père,  Jesse estime que la seule personne digne de confiance est Billy, l'homme filiforme qui fuit depuis des années le FBI et qui se cache sur ses terres. Désormais, du haut de ses presque quinze ans, il est le seul héritier avec sa demi-sœur des terres Pelham qui regorgent d'argile douce, manne fructueuse pour celui qui a besoin de liquidités.
Justement Caroll, l'oncle par alliance de Jesse, prêcheur en vue de la ville voisine, veut faire de sa Southern Cross Crusade la plus grande et la plus belle église des environs. La religion rapporte, il a trouvé le filon en or, et avec sa sœur Grace il compte bien fructifier sa petite entreprise. Sauf que la mort prématurée de Richie Pelham ne sert pas à grand chose car Grace n'hérite de rien comme il avait été convenu auparavant et ce sont les enfants qui deviennent les gardiens de toutes les terres exploitables. Cette nouvelle tombe mal car Caroll s'est acoquiné avec un shérif siphonné, un banquier corrompu, et la mafia locale désire être remboursée au plus vite.

Jesse se doutait bien que sa nouvelle famille cachait des secrets. Il sent désormais que sa vie et celle de sa petite sœur ne sont que de petits obstacles de plus à franchir pour s'emparer des richesses familiales. Alors, il se tourne vers Billy, caché au fond du bois, pour lui demander de l'aide.

Peter Farris signe ici un roman fort, haletant où il est difficile de trouver des caractères dignes de confiance. Les mangeurs d'argile sont prêts à tout pour arriver à leurs fins. L'argent l'emporte sur les liens familiaux, la malhonnêteté sur les sentiments. Au sud de la Géorgie la corruption règne.
Les éditions Gallmeister ont trouvé un bijou du roman noir. Tous les ingrédients sont réunis pour que Les Mangeurs d'argile devienne un titre dont on se souviendra.


Ed. Gallmeister, août 2019, traduit de l'anglais (USA) par Anatole Pons, 335 pages, 23€