samedi 30 novembre 2019

Les Bonnes âmes de Sarah Court, Craig Davidson

A Niagara Falls il existe un lotissement où tout le monde se connaît. Sarah Court - c'est son nom - n'abrite que cinq familles mais qui, chacune, abrite son lot de drames, de béances familiales et de secrets mal gardés.
Pas besoin de garder porte close pour que les personnalités se révèlent. Elles ont toutes un point commun : ce sont des pères maladroits, souvent défaillants, qui tentent de réparer leurs erreurs en adoptant parfois des mesures extrêmes.
"Il devrait exister un guide pratique pour les nouveaux pères. Ou bien on a la tête solidement vissée sur les épaules et elle finira par retomber, ou bien on est déjà une épave et la paternité consommera votre ruine. La paternité détruit certains hommes".
Ils ont vu en leur progéniture un moyen de se mettre en avant par rapport aux autres voisins, ou la possibilité d'en faire ce qu'ils ont toujours voulu être. Peine perdue. Les Bonnes âmes de Sarah Court aurait pu être un roman sur la transmission, seulement, en cinq parties, Craig Davidson détricote les idées reçues et en fait un roman étrange où la ville elle-même imprègne les personnages et leur destin.
"Une petite ville d'où on s'échappe jeune, si tant est qu'on s'en échappe. Autrement c'est l'inertie, qui vous confine à la résignation".
Comment sortir de l'ordinaire dans un lieu morose ? Il faut accomplir des actes "extraordinaires" pour sortir de l'ornière : accomplir la cascade de trop dans les chutes, s'arracher les yeux pour prouver qu'on est un bon père, enlever un enfant pour se croire bon.
Chaque histoire s'entrecroise, se recoupe, et plonge dans les âmes noires de ceux qui, à première vue, semblent terriblement normaux.
« Mais qui sommes-nous réellement, les uns les autres ? Nous passons par différents états de nous-mêmes. Certaines facettes nous échappent, d'autres deviennent permanentes. » (Cataract City, Craig Davidson)

Du même auteur sur blog : 





















Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, octobre 2019, traduit de l'anglais (USA) par Eric Fontaine, 336 pages, 22€

mercredi 27 novembre 2019

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois

Prix Goncourt 2019, à la tête des ventes de livres, un florilège d'articles et de critiques.... Donc pas besoin d'ajouter ma pierre à l'édifice sous la forme d'une chronique.

Ce roman m'a terriblement émue, ce qui dans ma bibliothèque personnelle, se compte sur les doigts d'une main.

J'y ai trouvé des réflexions sur la vie en générale et la nature humaine en particulier qui m'ont touchée et parlée.
Petit florilège :
"Je vous demande alors de conserver à l'esprit cette phrase toute simple que je tiens d emon père et qu'il utilisait pour minorer les fautes de chacun : "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon".
"Certains soirs, j'avais l'impression d'avoir passé plus de temps à écouter crisser les âmes qu'à vérifier sur le toit les grincements des extracteurs".
"La prison nous avale , nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous pouvons".
"Il m'arrivait souvent de ressenti cette absence, ce même malaise. Surtout lorsque, après avoir déterré tous ces morts, je prenais pleinement conscience de ma solitude". 
"Il existe une cartographie du malheur, on sait tous cela, une liste de comtés où un mort vaut de l'or". 
 
Ed. de L'Olivier, août 2019, 256 pages, 19€

lundi 25 novembre 2019

Los Angeles, Emma Cline

Seconde découverte de  pétillante collection "lanonpareille" chez La Table Ronde qui permet de découvrir à petit prix une nouvelle inédite.



Dans The Girls, Emma Cline nous avait emmenés dans le Los Angeles des années 60 aux côtés d'Evie en quête de spiritualité et de liberté, embrigadée dans une communauté aux relents sectaires.
Los Angeles est un retour à l'époque contemporaine. La jeunesse n'a pas beaucoup changé. Les aspirations sont les mêmes, mais cette fois-ci, les jeunes femmes pensent que l'argent est la base pour une vie de liberté. Alors, quand on végète comme vendeuse mal payée dans un magasin de mode, qu'on apprend que sa mère ne pourra plus payer les cours de comédie, on se demande s'il n'est pas temps de se faire de l'argent facile comme le lui a expliqué la collègue.
Alice a pourtant un tempérament méfiant mais le soleil de Los Angeles où elle s'est installée depuis quelques mois fait fondre ses dernières inquiétudes. Et puis, le fait de revendre ses petites culottes à des fétichistes n'est qu'un business comme un autre et lui permet d'avoir de l'argent facilement.
Insidieusement, Alice est entrée dans la triste réalité de la ville des Anges : pour devenir actrice, il faut s'entretenir, entrer dans des critères physiques bien particuliers, or tout ceci à un prix.

Au fur et à mesure l'étau se resserre. Emma Cline fait preuve de recul et de neutralité et ce ton distille peu à peu un sentiment de malaise général. On sent qu'il va se passer quelque chose. Le syndrome de glissement est en marche et il semble que rien ne pourra arrêter l'héroïne.

C'est court, c'est étrange, c'est efficace, et c'est surtout une nouvelle admirablement écrite. 

Dans La Nonpareille on trouve aussi Sylvia Plath:https://virginieneufville.blogspot.com/2019/06/mary-ventura-et-le-neuvieme-royaume.html

 Ma chronique sur The Girls :https://virginieneufville.blogspot.com/2016/09/the-girls-emma-cline.html

Ed.  La Table Ronde, collection La Non Pareille, octobre 2019, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 48 pages, 5€

jeudi 21 novembre 2019

A part ça (28) : Un Sandwich à Ginza, Hiramatsu Yôko

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



Ginza est le quartier chic de Tokyo, l'équivalent des Champs-Elysées  à Paris. Ses restaurants sont chers et y manger un sandwich préparé avec goût reste quand même un petit luxe à la portée de (presque) tous.
Dans ce premier titre de l'autrice traduit en français, le lecteur se promène à ses côtés à la découverte non seulement de la cuisine nippone et ses secrets, mais aussi de ses lieux charmants, souvent dans de petits quartiers, portés par des restaurateurs qui cuisinent des mets parfois très audacieux.

Dans ce livre, on ne trouvera pas de recettes asiatiques à proprement parler mais plutôt un état d'esprit, celui que les japonais entretiennent avec leur cuisine et leurs fêtes traditionnelles.

On voyage. On parle d'anguilles, de pousses, de racines, de tofu, de pot-au-feu de fugu, de raviolis asiatiques... On ne connaît pas mais on en a l'eau à la bouche. Passer la porte des restaurants, grands ou petits, aux côtés de Yokô Hiramatsu et Jirô Taniguchi, dont les dessins illustrent à merveille cet ouvrage, pour goûter des repas authentiques et inconnus.
Dès lors, les mots deviennent aussi appétissants que les recettes qu'ils racontent.
Quel régal !

Ed. Philippe Picquier, octobre 2019, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 228 pages, 20€
Illustré par Taniguchi Jirô
Titre original: Sandwich wa Ginza de

lundi 18 novembre 2019

Le Petit paradis, Joyce Carol Oates

"IS - Individu Supprimé.Si vous êtes Supprimé, vous cessez d'exister. Vous êtes "Vaporisé".Si vous êtes Supprimé, tous les souvenirs de vous sont également Supprimés."


L'ordre règne dans l'EANR, Etats d'Amérique du Nord Reconstitués né quelques années après les Grandes Attaques Terroristes. Nous sommes en 2039 et Adriane Strohl vient d'obtenir son diplôme de fin d'année. Brillante étudiante, elle veut que son discours de remise de fin de diplôme pose les vraies questions sur la société. Mais "La Véritable Démocratie" veille et elle est soustraite aux siens avant de commettre l'irréparable.

A défaut d'être une IS - comme son oncle - Adriane est télétransportée en 1959 à Wainscotia, une université du Wisconsin où elle y sera étudiante pendant quatre années. Nouvelle identité, nouveaux modes de vie qui n'ont rien à voir avec ce qu'elle a connu, mais toujours cette impression d'être surveillée, d'être la souris d'une expérience. Lors de cet exil forcé, May Ellen - c'est son nouveau prénom- va lutter contre la solitude et la colère en se plongeant dans des études de psychologie et en tombant amoureuse de son prof, Ira Wolfman, qui, comme elle, a été envoyé quatre-vingt ans plus tôt.
"La punition de l'Exil est la solitude".
 "La psychologie est le miroir dans lequel nous regardons pour y voir notre reflet. Aucune science ne peut nous dire pourquoi".
Cet homme brillant va peu à peu remettre en question toutes les certitudes de la jeune femme. Et si ce qu'elle vivait n'était qu'un rêve ? Et si finalement personne ne la surveillait, même de loin ? Prête à tout pour lui, la sage Mary Ellen se dit prête à tenter de quitter Wainscotia à ses côtés pour éviter le retour dans son monde totalitaire...

Le Petit Paradis est une dystopie aux relents actuels dans lequel la société décrite ressemble vaguement à celle de La Servante écarlate de Margaret Atwood. Il me semble que c'est la première fois que Oates écrit un roman de ce genre. On mettra de côté les quelques incohérences du récit pour mieux apprécier le fond : les dysfonctionnements de la société et les choix politiques qui peuvent accoucher d'une société totalitaire qui se cache derrière le mot démocratie, les thèses béhavioristes qui éliminent l'affect et le psychisme dans le comportement et les choix humains, et enfin, la naïveté - tout à fait humain lui - qui peut s'installer quand on tombe amoureux.
Certes, ce n'est pas un grand roman de Oates, mais l'intrigue reste solidement menée et l'intérêt qu'on lui porte reste égal du début à la fin.


Ed. Philippe Rey, mars 2019, traduit de l'anglais (USA) par Christine Auche, 378 pages, 22€

jeudi 14 novembre 2019

The Sinner, Petra Hammestar

Soyons honnêtes, je ne connais pas la série, je ne l'ai pas vue, je ne savais même pas qu'elle existait. De fait ma lecture s'est faite sans a priori. Maintenant au moins je sais que la saison 1 de The Sinner s'inspire du roman.


Je suis coincée. Je ne vais pas vous parler du contenu puisqu'apparemment la série s'en charge à merveille. Certes, les lecteurs ne s'intéressent pas forcément aux séries, et inversement, mais moi la première, lorsque je regarde une série inspirée d'un roman que j'ai lu, j'ai fortement tendance à faire des comparaisons et de juger ce que je vois en fonction de ce que j'ai lu... Et puis, parfois, l'adaptation est meilleure que le roman.

Au moins, pour The Sinner, j'étais vierge de toute image, de toute bande-annonce. Maintenant que je  l'ai lu, je ne suis pas sûre de vouloir visionner les huit épisodes de la saison 1.
Le roman est centré sur le personnage complexe de Cora Bender, jeune mère de famille sans histoire, qui, lors d'un moment de détente en famille au bord d'un lac, se jette sur un jeune homme et le larde de coups de couteaux mortels. Arrêtée, elle assume son geste sans pour autant l'expliquer, se met à se confier, puis se contredit, ment sciemment et émet aussi des vérités qui s'avéreront par la suite codées. Un homme décide d'écouter cette voix à la fois forte, fluette, murmurée, le commissaire Rudolph Grovian. Pour lui, nos gestes ne peuvent être régis par le hasard et réfute l'idée que Cora est juste folle. Il va fouiller dans son passé, interroger, les témoins, la famille pour déterrer les causes du drame.
"Il y avait un trou dans sa vie. Il s'y cachait un sombre chapitre même si elle en avait perdu le souvenir. Quelques années auparavant, elle avait sombré dans des nuits innombrables".
Petra Hammestar met le lecteur dans la tête de Cora. Au début, c'est difficile de suivre le flux de sa pensée, puis peu à peu, on entre dans son monde. C'est glauque, souvent malsain mais terriblement efficace. 
"Je dois faire attention à ce que je dis. Avez-vous eu déjà cette impression de devoir retenir votre raison à deux mains ? C'est un vrai boulot, croyez-moi".
Il faut envisager le roman comme une pyramide. Le meurtre est le sommet, la base sont les causes. Chaque pierre posée sur l'édifice explique le geste. Quant aux labyrinthes souterrains de la pyramide, ils sont les méandres du cerveau de Cora.
"Mensonges ! Mensonges ! Mensonges ! Il me semblait que ma vie n'était qu'un unique mensonge".

J'ai terminé The Sinner un peu soulagée j'avoue. Je n'ai pas l'habitude de lire ce genre de roman. Heureusement, admirablement traduite, l'histoire est bien écrite, étrange, plus suggérée que suggestive. Les amateurs du genre seront conquis je pense.



Ed. Jacqueline Chambon, collection Noir, traduit de l'allemand par Jacqueline Chambon, novembre 2019, 356 pages, 23€
Titre original : Die Sünderin

mardi 12 novembre 2019

L'Oeil de la nuit, Pierre Péju

Qui se souvient encore d'Horace Frink, président de l'association psychanalytique de New-York dans les années 20, disciple du grand Freud qui, plus tard, le désavouera ?

Celui qui s'intéresse à la vie de Freud tombera forcément au détour de son étude sur le nom d'Horace Frink. Ce dernier, psychiatre brillant new-yorkais, utilisait l'hypnose sur ses patients  jusqu'à ce qu'il découvre les écrits de l'autrichien. Ce fut une révélation car, en proie à des épisodes dépressifs, il pouvait enfin expliquer ce qu'il vivait. Seulement voilà, la visite de Freud à New-York ne lui permit pas de faire une analyse complète. Alors, Frink décida de traverser l'Atlantique pour se rendre à Vienne et devenir le patient de son maître.

Cette décision un peu folle - nous sommes dans les années 20 - est due surtout à la vie privée du héros du roman. Frink mène une double vie : d'un côté sa douce épouse Doris, mère de ses deux enfants, qui le connaît mieux que personne , de l'autre, l'extravertie richissime Angelica Bijur une de ses patientes chez qui il a décelé "quelque chose de frénétique et de redoutable qui le fascinait". Il espère que l'analyse menée par Freud lui permettra de faire un choix et de guérir enfin de ce qui le tourmente.

L'Oeil de la nuit est un roman audacieux car il fait d'un psychiatre oublié et qui a réellement existé un héros de roman tourmenté, sensible, très égoïste, médiocre et génial à la fois. En filigrane, Pierre Péju établit le portrait d'un Sigmund Freud à contre courant, superstitieux et stressé, mis en lumière dans un passage savoureux du psychanalyste au milieu de la foule du métro de New-York, ville qu'il méprise et veut conquérir à la fois.
"Je n'ai pas fermé l’œil de la nuit" raconte à Frink un français rencontré dans un bar. Notre américain prend l'expression au premier degré et se demande encore quelle est la signification réelle de cette parole. Elle lui rappelle aussi la nuit tragique où la fonderie de son père a brûlé, point de départ de sa nouvelle vie bien loin de ses parents partie faire fortune dans l'ouest.
"Il avait eu une mère : elle s'était dissipée comme la fumée. Il avait eu un père : il s'était volatilisé".
"L'enfer est le plus banal, le plus quotidien des séjours" avait expliqué Brill à Frink qui s'était réfugié un soir chez lui, en proie à une crise de doutes sur la parole freudienne. Devenu célèbre pour avoir véhiculé la pensée du viennois, Frink n'assume pas pour autant cette soudaine notoriété pourtant tant attendue.
"L'oeil de la nuit observe en silence, nos tourments, nos turpitudes, nos désirs et nos perversions. Sa pupille est un écran où le passé persiste. Son cristallin est une boule où l'avenir s'annonce".
Pierre Péju signe un roman dense, très intéressant, d'un homme brillant finalement victime de sa propre analyse et de ses fêlures. Horace Frink est le parfait portrait de l'américain intranquille, insomniaque, en proie à ses démons.

Ed. Gallimard, collection La Blanche, octobre 2019, 432 pages, 22€

vendredi 8 novembre 2019

Hôtel Iris, Yôko Ogawa

L'Hôtel Iris est le seul hôtel de la station balnéaire à ne pas porter un nom maritime. Sa propriétaire le gère d'une main de fer et n'a pas hésité à faire de sa fille Mari son employée corvéable à merci.


Le seul moment de douceur entre les deux femmes est lorsque la mère peigne et enduit d'huile de camélia les longs cheveux de sa fille Mari. Cette dernière ne sait pas grand chose du monde et ses relations sociales se limitent à celles, expéditives, avec les clients de l'hôtel. Un soir, elle est fascinée par une scène choquante dont elle est témoin dans les couloirs de l'établissement : une jeune femme claque la porte, échevelée, tout en insultant le vieil homme distingué et élégant avec qui elle s'était enfermée dans une chambre. Ce qui lui a plu, c'est le son de la voix du client ; une insulte dite sur un ton sec et tranchant.

Obsédée par cette voix, Mari n'hésite pas à revoir cet homme. Commence alors entre eux une correspondance ponctuée de rencontres. Quand il l'emmène chez lui, sur l'île en face de la baie, Mari se sent prête à tout accepter.
"Les ordres de ma mère me donnaient toujours le cafard. Elle m'accablait, me rendait misérable."
Se dit-elle souvent. Or, quand son vieil amant lui donne des ordres, elle se soumet, accepte, même si ses injonctions sont de plus en plus dégradantes.
"Je me suis dit que je n'avais encore jamais entendu un ordre résonner de manière aussi belle".
Au fil du temps, la douleur trouve sa place dans leur étrange relation. Celle-ci lui procure du plaisir. Elle ne conçoit plus de ne pas souffrir. Elle se languit d'être son objet personnel. 
 "J'aurais dû avoir mal partout. Cependant, je ne sentais rien. Mes nerfs s'étaient désespérément noués quelque part. La douleur qu'il me procurait libérait une douce langueur dès qu'elle franchissait la barrière de ma peau".
Mari accepte cette souffrance et cette dégradation. Depuis toute petite son image de soi s'est dégradée entre un père alcoolique et une mère avare de gestes tendres. Ainsi, elle perçoit le comportement du vieil homme comme des marques d'attention. De toute façon, comme elle ne vaut rien, elle mérite ce qu'il lui inflige.
"Plus la chair au service de laquelle je suis est laide, mieux c'est. Cela me permet de me sentir vraiment misérable. Lorsqu'on me brutalise, lorsque je ne suis plus qu'un bloc de chair, naît au fond de moi une onde de pur plaisir".

Seulement, aucun des deux protagonistes n'est capable de poser des limites. Mari sait que son amant est veuf, sent qu'il porte une blessure en lui, indélébile, que même la venue du neveu ne peut adoucir. En public il est un Jekyll prévoyant et doux, alors qu'en privé il est un Hyde, pervers monstrueux.
"Il ne cherchait pas à se débarrasser de la colère mais d'une souffrance de nature différente. La fêlure qui s'était produite en lui à son insu avait pris des proportions telles qu'il était difficile d'y remédier et qu'elle semblait affecter la totalité de sa personne".
Avec Hôtel Iris, Yôko Ogawa signe peut-être son roman le plus malsain. L'atmosphère est étouffante, les phrases décrivant les perversions infligées sont cliniques et se heurtent à celles décrivant des paysages magnifiques. Le lecteur reste malgré tout captivé par cet étrange manège entre deux êtres que la douceur et la bienveillance ont laissés de côté. Et on se demande comment une telle mascarade d'amour peut bien finir.


Ed. Actes Sud, collection Babel, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 236 pages, 7.70€
Titre original : Hoteru Airisu

mercredi 6 novembre 2019

Tout ce bleu, Percival Everett

Artiste peintre connu et reconnu, Kevin Pace évite d'utiliser la couleur bleue depuis 1979 car justement elle symbolise chez lui tant d'événements vécus et lui rappelle tant de souvenirs heureux et malheureux. Pour conjurer tout ce que cette couleur représente pour lui, il se consacre depuis plusieurs années à un tableau grand format qu'il préserve jalousement du regard des autres.


"Ma toile, mon tableau secret a un titre, un nom. Il n'a jamais été dit à quiconque. Je ne l'ai prononcé qu'une seule fois, en chuchotant, seul dans mon atelier".
Kevin Pace a la soixantaine. S'il se remémore les souvenirs les plus marquants de sa vie : un voyage au Salvador en 1979, un adultère à Paris, et ses enfants Avril et Will, il se rend compte que le bleu et ses nuances ont toujours été présents. Que ce soit la couleur bleue, d'une chaussette, de lèvres, d'un manteau, d'une oeuvre, la nuance est restée gravée chez le peintre au point qu'il en est incapable de retranscrire correctement la couleur dans ses tableaux abstraits.
"Il y a quelque chose de cruel dans l’abstraction. Elle tranche dans le vif. Elle tire son sens de notre peur de mourir. La façon qu'elle a de déranger, de déconcerter, est là pour saper quelque illusion de durée, de maîtrise du temps, ou tout simplement de perception du temps. Mes tableaux étaient abstraits, enduits de culpabilité autant que de peinture, éraflés par la honte autant que le couteau ou la spatule".
Jutsement, l'abstraction est pour lui la meilleure façon d'exprimer sans fioriture ce qu'il ressent. Son coup de foudre pour la parisienne Victoire bien plus jeune que lui, sa présence impuissante pendant des exactions de villageois au Salvador en 1979, et son désir de trahir le secret que lui a confié sa fille aînée. Ainsi le bleu symbolise chez lui tous les secrets de son existence que seul son ami de toujours Richard connaît. 
"Mon évitement du bleu était souvent souligné. C'était vrai. Cette couleur me mettait mal à l'aise. Je n'arrivais jamais à la maîtriser."
Alors, pour enfin révéler ce qu'il a tu, ce qu'il ne réussit pas à confier à son épouse, il a entamé un tableau grand format, abstrait lui aussi, qui - l'espère-t-il - permettra à ceux qui le contempleront de comprendre les silences, les choix, les regrets de Kevin.
Qu'il est grand le chemin parcouru depuis sa première oeuvre Bleu prenant son envol où déjà Kevin Pace envisageait son oeuvre comme un prolongement de sa pensée !
"Sur ce tableau vinrent se mêler toutes mes aspirations. Mon désir de comprendre quelque chose à la submersion - c'était le mot que j'employais (...) - fut remplacé par une tentative de créer une métaphore du biologique. Les contours de mes formes, mes lignes, tout s'adoucit, mes couleurs se firent moins métal et moins terre, pour devenir, faute d'un terme plus approprié, cellulaires". 
Néanmoins, "les métaphores sont comme la peinture à l'huile : quand on dilue, on perd le contrôle". le concret, la réalité doivent prendre le dessus. La vie de famille doit l'emporter pour diluer les remords du passé.

Tout ce bleu est le roman des secrets. Les secrets d'un homme qui a vécu et qui a avancé dans sa vie d'artiste, d'époux et de père. Or, il arrive un moment où ces secrets doivent sortir de la tête pour ne pas devenir fou. Kevin Pace sent que ce moment est venu ; il a décidé que tous les traumatismes ensevelis serviront de base à sa nouvelle oeuvre.
Percival Everett a utilisé des chapitres courts, allers-retours constants dans le temps : 1979 - A Paris - A la maison - mettant à la fois en parallèle et en perspective les événements qui constituent les secrets du personnage principal. Dès lors, Kevin Pace devient à la fois un personnage à la fois terriblement complexe et très proche de nous à travers ses silences, ses réflexions et ses mensonges.

Ed. Actes Sud, octobre 2019, traduit de l’anglais (USA) par Anne-Laure Tissut, 336 pages, 22.50€
Titre original : So Much Blue

lundi 4 novembre 2019

Dry Bones, Craig Johnson

La découverte du fossile d'un dinosaure réveille les instincts les plus vils de ceux qui comptent en faire un bénéfice...


Jenny - c'est son petit nom - est un énorme T-rex parfaitement conservé dans la roche. Seulement, il gît sur des terres cheyennes, en l’occurrence celles de Danny Lone Elk. L'affaire se corse quand, justement, on découvre le corps de ce dernier apparemment noyé. Légalement propriétaire du T-rex, il aurait pu obtenir des millions de dollars en échange du fossile. Oui, mais voilà, comme Jenny est une découverte paléontologique majeure, elle suscite les intérêts du gouvernement fédéral mais aussi de la Cheyenne Conservancy.
Pour le shérif Walt Longmire, il va falloir cerner les intérêts de chacun tout en essayant d'accueillir au mieux sa fille qui revient avec son bébé. Une nuit, l'âme de Danny vient lui rendre visite pour l'avertir:
"Tu contempleras le bien mais tu verras aussi le mal. Les morts ressusciteront et les aveugles verront" 
Cet avertissement incantatoire est pris au sérieux d'autant plus que l'énigme doit se résoudre sur des terres sacrées. Alors qui est vraiment le propriétaire du dinosaure ? Qui a tué Danny et pour quel motif ?

La série littéraire des enquêtes de Walt Longmire fête ses dix ans en France. Pour moi, c'est la première fois que je lis Craig Johnson. La mécanique est parfaitement huilée et l'intrigue tient la route de bout en bout. Les descriptions des paysages du Wyoming invitent au voyage et la touche "indienne" complexifie l'ensemble. Néanmoins, j'ai eu l'impression ça et là de lire quelques répétitions, notamment dans les visions de Walt.
Dry Bones, titre d'une chanson traditionnelle du negro spiritual, est aussi un roman policier des grands espaces dont le personnage est assez complexe pour susciter l'intérêt et ajouter des valeurs humaines sur fond de cupidité ambiante.


Ed. Gallmeister, octobre 2019, traduit de l'anglais (USA) par Sophie Aslanides, 352 pages, 23.20€
Titre original éponyme.