mercredi 29 novembre 2017

Si un inconnu vous aborde, Laura Kasischke



Dans ce recueil de textes courts, Laura Kasischke déploie tout son talent déjà apprécié dans ses romans : celui de mettre en place le malaise, de suggérer l'indicible sans le confirmer, bref d'emballer notre imagination...


Méfions-nous ! Tout ce qui paraît à première vue normal ne l'est peut-être pas ! La normalité n'est qu'un miroir sans teint qui cache de douloureux secrets ou des comportements "border line".
Dans un Midwest englué de chaleur ou gelé, Laura Kasischke rentre dans l'intimité de personnes dont la vie va basculer. Ces gens pourraient être vous ou moi, et c'est ce qui rend ces nouvelles familières pour le lecteur.

« Ici, pas besoin de rappeler aux gens de s’occuper de leurs affaires. On pouvait bien agoniser sur la pelouse, ils étaient du genre à tirer poliment les rideaux pour ne pas nous offusquer en remarquant quoi que ce soit. C’était le genre de banlieue où, tous les dix ans environ, se produisait quelque chose d’abominable. Découverte d’un réseau pédophile. D’un cadavre dans une bâche, abandonné au bout d’une allée en attendant le passage des éboueurs. Et quand la presse, la télévision ou la police interrogeait les voisins, ceux-ci disaient : « Je n’ai jamais rien remarqué d’inhabituel. Ils avaient l’air de gens très bien. »  (Melody, p.26)
Le banal se transforme pour devenir inquiétant. Les maisons sont remplacées par de coquets mobile homes aux portes ouvertes, entourés de jardinières fleuries, mais quand on entre à l’intérieur...
Souvent, la perfection cache bien des secrets. Dans Mona, une mère soupçonneuse trouve un drôle d'objet dans le tiroir de sa fille si parfaite à ses yeux :
"La chose avait séché, mais n'avait jamais été une fleur. Il n'y avait pas de pétales. On aurait plutôt dit...
Un caillot de sang?
Une grosseur?
Une petite tumeur "? (p.20)
Simplement, le monde n'est pas à l'image qu'on veut lui donner. Il n'est qu'un faux semblant fait de rancœurs, de colères, de secrets. Tony, dans Melody n'arrive toujours pas à digérer son divorce. Le voilà maintenant un invité dans sa propre maison avec des bonnes femmes dans son allées qui se permettent de le dévisager comme s'il était un criminel. Un vieil homme devant chez lui tente en vain de faire déguerpir un gamin avec son chien qui l'attend pour jouer:
"Le garçon plissa les yeux. Oui, pas de doute, ce gamin dégageait quelque chose de sinistre. N'importe qui pourrait s'en rendre compte, même un vieux un peu perdu. J'ai tout de suite su qu'il insisterait". (Vieil homme disparu : les recherches se poursuivent ; p.125)
Chez Laura Kasischke, les personnages sont comme la poupée Anne chiffon, usés par les vicissitudes de la vie, les faux espoirs, les rêves avortés.
"Et de toute façon ça dure combien de temps une vie de poupée ? Et de toute façon, combien de temps ça dure, une vie". (La Barge, p.132) 
Pour oublier un peu sa triste vie, on arpente d'autres quartiers tout en s'inventant une autre quotidien, telle la narratrice dans La Saisie, ou on se venge d'un proche qui nous a fait souffrir telle Jane, la fille aînée dans Tu vas mourir. Chacun porte en soi un fardeau, un secret, une colère, et quand l'heure des comptes a sonné, la vie bascule.

"Mais le monde n'est pas comme ça. Le monde était sobre et tempétueux, avec trop de rimes discordantes et pas assez de fins heureuses".(Melody, p.35)
Pourtant le choix de mettre la nouvelle éponyme du titre du recueil n'est pas anodin. Elle propose une fin ouverte ou plutôt une fin qui va à l'encontre de celle que le lecteur prévoit dès le début. Car si un inconnu vous aborde pour vous demander de transporter un objet à bord d'un avion, que cet objet est emballé et qu'en plus son propriétaire semble avoir des origines autres que celles du Midwest, forcément l'imagination s'emballe. Or, l'auteur choisi une autre voie...
Et c'est ce choix d'une autre route possible qui fait que ce recueil est inédit. Il explore à la fois le merveilleux, le déroutant, le malaise, le tout dans le banal du quotidien.
Un modèle du genre.

Ed. Page à Page, août 2017, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 192 pages, 18 €
Recueil de quinze nouvelles.
Titre original : If a Stranger Approaches you.

lundi 27 novembre 2017

Au Paradis par la voie des eaux, Justin Cartwright



Nancy, la mère, incarnait l'équilibre. Elle était la confidente, le modèle, et le repère de la famille. Depuis qu'elle n'est plus là, elle laisse les siens désemparés, chacun vivant différemment leur deuil.

Ancien présentateur du journal télévisé maintenant à la retraite, David affronte son veuvage au quotidien, tout en s'étonnant qu'il n'est pas aussi dévorant qu'il le pressentait. C'est vrai qu'il avait l'habitude de vivre loin de Nancy, parti aux quatre coins de la planètes pour ses reportages, mais maintenant qu'elle n'est plus là, le manque est certes présent mais il arrive à le canaliser. Il a décidé de vivre plus sainement, et se jette à corps perdu dans le sport. L'exercice lui permet de trouver la quiétude, de se sentir "flotter sur une mer de tranquillité" , "Au paradis par la voie des eaux, se murmure-t-il à lui-même".
"Il lui est impossible d'avouer à Ed et à Lucy que leur père est à certains égards plus heureux depuis la mort de leur mère. Or de son point de vue, il se sent plus lui-même que depuis quarante ans, et il a des amis, certes un peu délabrés, qui le comprennent. Autant qu'il est possible. Du vivant de Nancy, il avait des secrets et lui faisait des cachotteries. Maintenant qu'elle n'est plus là, il a un secret qu'il doit cacher à ses enfants : il n'est pas malheureux".

Seulement, cette apparente sérénité ne soulage pas ses enfants Ed et Lucy, qui croient y voir un appel à l'aide masqué. C'est que David ne correspond pas au stéréotype du veuf : il n'est pas prostré, il ne fond pas en larmes à la moindre occasion, et surtout il est devenu un père plus attentif. Quand Ed a perdu sa mère, il a perdu à ses yeux la seule femme qui pouvait peut-être comprendre son épouse Rosalie. Sa volonté farouche de tomber enceinte consume leur couple et montre un nouvel aspect de sa personnalité qu'il ne connaissait pas. La pression, le travail, le manque de confiance en l'avenir le font dérailler au point qu'il entame une relation extraconjugale pour se rassurer sur sa virilité...
Lucy, elle, cherche à éloigner son ex petit ami Josh, homme imbus et volage, auprès de qui elle se rend compte qu'elle a perdu de précieuses années. Pourtant promue dans le classement des femmes brillantes du journal Evening News, Lucy est en proie au doute. Elle tente désespérément de donner un sens à sa vie et de rebondir, sans les conseils de sa mère qui était son pilier.
"Par contraste, elle-même voit clairement quelle image elle offre : elle est seule. Ed n'en a que pour les soucis de Rosalie ; papa veut redevenir jeune par tous les moyens , et Lucy, elle, à vingt-six ans, se sent rejetée, abandonnée".

Malgré les apparences tout ce petit monde va mal, et le spectre de Nancy, "le port d'attache" ne cesse d'apparaître. Chacun avait une idée préconçue sur le deuil et croyait naturellement que leur comportement en serait impacté. Ils se rendent comptent que la vie est ainsi faite de postures contre qui finalement il faut lutter. Or le deuil est un sentiment intime, étroitement mêlé au chagrin. Il se patine avec le temps mais ne disparaît pas. Dès lors, se pose la question du bonheur. Car les trois protagonistes se demandent finalement s'ils y ont encore droit alors qu'on leur a ôté une pièce maîtresse de leur équilibre familiale.
Au fur et à mesure du roman, les masques tombent. David est un personnage moins sympathique qu'il n'y paraît, Ed un époux moins solide, et Lucy une femme plus forte que les apparences. L'apparence est un miroir aux alouettes, on ne montre que ce qu'on veut bien montrer. Parfois, il faut briser le miroir et se libérer. Au Paradis par la voie des eaux est le roman de la destruction de l'imposture.
"D'autres vies. On croit tous qu'on aurait pu avoir une autre vie que la nôtre".

 Ed. Jacqueline Chambon, octobre 2017, traduit de l'anglais (GB) par France Camus-Pichon, 277 pages, 22.50€
Titre original : To Heaven by Water

vendredi 24 novembre 2017

FRAGMENTS DE BD (18) Le Lendemain du monde, Xavier Coste et Olivier Cotte




Et si le monde retournait à l'âge de pierre, enfin le monde sans électricité,  sans ordinateur, sans tout ce qui fait que nous sommes connectés ?


La civilisation se meurt ou plutôt se réorganise depuis que les IAs - entendez par là les Intelligences Artificielles - ont décidé d'être autonomes. Nous ne sommes pas dans un scénario type Terminator, car les recherches scientifiques pensent qu'une intelligence humaine est derrière ce processus, et que cet homme (ou cette femme) se cache au fin fond de l'Afrique.

James Graham Keran est un vétéran de l'armée. A cause d'une bourde des IAs utilisées sur le front, il a perdu ses hommes et un œil. Depuis, il préfère rester loin des ordinateurs et de la cybernétique, ce qui lui a valu sa rupture avec la femme de sa vie, une programmatrice. Contacté par les services secrets, il doit enquêter en solitaire sur le projet C.H.U.R.C.H responsable, selon les sources, de l'apocalypse en marche.

Pour rejoindre la source, James doit remonter le fleuve, ce qui nous vaut quelques pages hallucinées qui nous font agréablement penser à Au Cœur des Ténèbres de Joseph Conrad. Les déserteurs de la ville légendaire deviennent fous, vouant un culte étrange à l'intelligence artificielle... Mais James n'est pas au bout de ses surprises quand, arrivé sur les lieux, il rencontre enfin Allan Trickster, gourou d'une drôle de communauté, un vrai Kurtz en puissance...

Le Lendemain du monde est une BD assez mystique jouant beaucoup sur les ambiances, les ellipses et les illustrations pour faire travailler l'imagination du lecteur. En partant du postulat que deux mondes s'affronteront désormais - celui des hommes et celui de l'intelligence artificielle -, il ébauche une réflexion sur la place et la responsabilité de chacun dans les événements survenus.
Parfois, on flirte avec le fantastique (un iguane en Afrique est impossible), l'onirique et la science-fiction.
Enfin,  la qualité du scénario et des illustrations permettent au lecteur de passer un vrai bon moment de lecture, original et rempli de surprises.

Ed. Casterman, juin 2017, 148 pages, 22.50 €

mardi 21 novembre 2017

REGARDS CROISES (30) La Fonte des glaces, Joël Baqué

Ed. P.O.L, août 2017, 288 pages, 17€


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Quelle plume ! Joël Baqué nous livre le destin incroyable de Louis,  veuf et boucher à la retraite qui, un jour, se laisse tenter par un manchot empereur empaillé lui faisant de l’œil à une brocante.


"Ces évocations d’une terre lointaine ne furent sans
doute pas étrangères au fabuleux destin de Louis
que certains, après sa mort, n’hésitèrent pas à surnommer Saint-Louis, le représentant assis sous un
bananier, vieux sage au regard fatigué. Aujourd’hui
encore ses biographes se disputent sur l’importance
qu’il convient d’accorder à l’influence maternelle
dans l’extraordinaire destin qui fut le sien et auquel,
comme son père, il n’aurait jamais pu croire"

Depuis l'enfance, la vie de Louis est lisse, sans surprise ni accroc. Certes, il n'a pas eu la chance de connaître son père, piétiné par un éléphant en colère, mais sa mère a fait en sorte qu'il devienne un homme bien, sans que la crise d'adolescence n'ait vraiment de répercussions sur son avenir. Avec Lise, son épouse, Louis a ouvert une boucherie charcuterie qu'il gardera jusqu'à la retraite. Le décès de Lise est le début d'une longue vie de solitude, rythmée par la routine et la sieste, à défaut d'avoir des enfants et petits-enfants pour combler le vide.
"Pour le dire clairement, Louis déprimait. Fidèle à sa nature placide, il déprimait discrètement. Son moral descendait une pente douce, au dénivelé d’autant plus pernicieux qu’il était infime. Il manquait à ses journées un schéma directeur de type belote, lotos, excursions de groupe et autres occupations agrégeant les retraités sociables. Il avait un certain nombre de connaissances mais pas d’amis, pas de famille, personne avec qui partager un rituel hors commerce, ne serait-ce qu’une partie de pétanque ou de dominos. N’ayant ni la main verte ni le goût du bricolage, il fut confronté à l’infernale gymnastique des aiguilles de sa montre qui prenaient tout leur temps pour arriver au grand écart de midi trente, heure officielle du déjeuner, puis à celui de dix-huit heures ; il mettait alors la table bien qu’il soit encore un peu tôt, comme pour appâter le moment du souper. Il faisait de son mieux pour arrondir les angles de ces aiguilles qui tricotaient des fins de journées bien trop grandes pour lui, tissaient d’interminables dimanches dans lesquels il flottait."
Un dimanche, alors qu'il traverse une brocante, il se laisse tenter par un vieux manchot empereur empaillé. 
"La créature se tenait en position verticale sur l’étagère du milieu, pointant son bec dans la même direction que son regard, droit sur Louis. Était-elle un passager clandestin ? Vendue avec l’armoire ? Oubliée derrière la porte jamais ouverte depuis des lustres ? Louis et le manchot empereur se firent face sans qu’aucun ne bouge, l’un parce que cette rencontre le pétrifiait, l’autre parce qu’il était empaillé".
Débute alors chez lui une fascination pour cet animal emblématique du continent antarctique. Au fur et à mesure, il constitue une Dream Team de manchots et réorganise son grenier en banquise où dans une astucieuse mise en scène, il aime se recueillir et faire la sieste ; "aiguisé par le yoga du froid, son esrit voyage dans l'espace et le temps". Louis était un volcan endormi qui flirtait avec la dépression ; désormais, il décide de ne plus subir sa vie.
" Non seulement ceux qui le connaissaient mais Louis lui-même auraient été stupéfaits
d’apprendre que l’onde sismique, le feu, le tonnerre couvaient en lui comme autant d’agents dormants qu’un signal peut réactiver à tout moment. Appel téléphonique faussement erroné, anodine petite annonce qui transforme le paisible employé en exécuteur appointé aux services secrets, la mère de famille en tueuse au service de la mafia. Le signal qui changea le destin de Louis prit une forme totalement inattendue."

Curieux de voir comment évolue son animal fétiche dans son milieu naturel, Louis s'organise un voyage sur le continent blanc, près de la Terre de Feu, où un guide lui permettra d'approcher une colonie et "se fondre dans le corps social du manchot empereur". Cette expérience a un fort impact sur ses certitudes et sa vision de l'écologie. Il saisit l'importance de lutter contre le réchauffement climatique, car plus de glace signifie l'extinction des manchots. Et s'ils disparaissent, que va-t-il devenir ?
" Lise avait été la femme de sa vie, le manchot empereur serait le compagnon de sa fin de vie. Toute autre créature trouvée dans l’armoire flamande l’aurait laissé indifférent. "
Pour mieux comprendre la fonte des glaces, Louis décide de se rendre à la pointe nord du Canada. Il y fait la rencontre d'une journaliste free-lance, Alice, avec qui il embarque sur le Nathanaël, un remorqueur spécialisé dans la chasse aux icebergs. Enfin, il va pouvoir approcher le graal et saisir toute la pureté de ces blocs de glace immenses. Sauf qu'un incident fâcheux survenu site à l'ingestion de biscuits périmés change la donne. A partir de là, Louis est dépassé par le tourbillon des événements et devient sans le vouloir vraiment une icône de la cause écologique... à Toulon !

Rempli d'ironie, d'humour et de tendresse pour son personnage principal, La Fonte des glaces et une merveilleuse surprise de lecture. A partir d'un événement anodin - l'achat d'une vieillerie toute mitée sur une brocante -, l'auteur nous emmène de Toulon jusqu'en antarctique puis en arctique, par la seule force d'emballement de la fiction. Car comment un boucher à la retraite peut-il devenir une star de la cause écologique ? De fil en aiguille les événements s'enchaînent ; on se prend au jeu sans broncher, tant la prose, élégante et raffinée, accapare la lecteur avec un plaisir sans cesse renouvelé. 
La Fonte des glaces est un roman qui fait du bien car il allie à la fois l'exigence d'écriture, le plaisir de lecture, et un sujet vraiment original. Joël Baqué pointe du doigt le fossé de plus en en plus grand entre la vision consumériste du monde et la préservation de l'environnement.
 "Si le bonheur existe, le manchot empereur en propose une version plausible et maîtrisée. Quelque chose en lui transcende une placidité souvent confondue avec de l’indifférence et, pour peu qu’on l’observe sans préjugés, comme le fit Louis, on le voit bientôt avec les yeux de l’amour. Par une grâce de la nature, il se propose d’emblée comme un talisman. Il ne fait aucun doute que ses mensurations recèlent quelque chose comme un nombre d’or, la possibilité de le transposer à n’importe quelle échelle sans déperdition, sorte de prédisposition mathématique à l’universalité.Le voir, c’est le connaître. Le connaître, c’est l’aimer".


lundi 20 novembre 2017

L'Eté de Katya, Trevanian




Récit d'un amour malheureux durant le dernier été avant la Grande Guerre, L'été de Katya est aussi un thriller psychologique qui amène inexorablement le lecteur vers un épilogue dramatique.

Jean-Marc Montjean est revenu sur Salies, petit village du Pays Basque d'où il est originaire, après avoir fait ses armes à Paris en tant que médecin. Il assiste le docteur Gros, figure locale et coureur patenté. A Salies tout le monde se connaît, et les rumeurs vont toujours bon train. Depuis quelques temps, la famille Treville est venue emménager à Etcheverria, une propriété quasiment à l'abandon. On sait peu de choses d'eux sinon qu'ils sont très discrets.

"Ce premier coup d’œil, par-dessous mon canotier, fut distrait et rapide, et je replongeai dans mes pensées. Sauf que, presque immédiatement, mon regard fut de nouveau attiré."

Lors d'un après midi à révasser, Jean-Marc croise une ravissante jeune fille qui lui demande de l'aide : son frère est tombé en bicyclette et a besoin de soins. Pour le jeune homme, cette rencontre est un coup de foudre ; la femme dit s'appeler Katya Treville et noue d'emblée le dialogue. Son frère, Paul est en fait son frère jumeau et il lui ressemble étrangement. Paul est plus sur la réserve, hautain même avec le jeune médecin.
Dès lors, Jean-Marc va se lier d'amitié avec le duo afin de pouvoir se rapprocher de Katya. En cet été étouffant de 1914, il y a comme un sentiment de temps suspendu, comme si il fallait profiter de l'instant présent avant que ne déferle l'horreur du conflit. 
"Je me sentais si jeune, si fort, désireux de croquer la vie à pleines dents - quitte à me battre avec elle, si nécessaire - et de façonner le destin à l'image de mes désirs".
Peu à peu, Jean-Marc entre dans l'intimité de la famille Tréville, faisant aussi la connaissance du père, un historien un peu farfelu passionné de la vie paysanne au Moyen-Age.
"Mon père vit dans le passé lointain, et mon frère et moi avons toujours vécu dans l'instant, ou du moins au jour le jour. Nous ne parlons jamais de l'avenir. Je suppose que j'ai toujours considéré le futur comme un grand tas de lendemains qui attendent chacun leur tour pour devenir aujourd'hui".
Cependant, Paul est un frein aux tentatives d'approche du médecin. Il est sans cesse en train de vouloir protéger sa sœur, et entretient une relation d'amitié ambiguë avec le jeune basque. Il le rejette tout en lui demandant de rester auprès d'eux. Quand il lui annonce qu'ils vont bientôt déménager, il confie un lourd secret, espérant ainsi que ses révélations feront fuir Jean-Marc. Or, véritablement amoureux de Katya, le jeune homme décide plutôt d'enrayer l'inéluctable afin de pouvoir sauver la jeune femme et vivre son amour au grand jour. Mais Katya est-elle aussi amoureuse ?
"Un léger frisson traversa son corps, puis elle se raidit et son regard tomba sur moi, calme mais distant. Elle ne se débattait pas mais sa résistance passive, son indifférence immobile, eut pour effet de refroidir mon ardeur (...) Je voulais à la fois relâcher mon étreinte et l'embrasser, et ne savais que choisir. J'étais jeune. Je l'embrassai".

Trevanian plonge le lecteur au Pays Basque de la Belle époque, à la veille de la déclaration de guerre, dans une région où les traditions sont ancestrales et les mentalités très fortes. Le trio formé par le médecin et les jumeaux est la pierre angulaire du roman. Au fil des pages, Trevanian distille de l’ambiguïté dans les relations, et lâche des indices permettant de faire monter le suspens. Malgré le titre et le coup de foudre de Jean-Marc, ce roman est aussi un thriller psychologique astucieux qui saisit l'atmosphère d'un été étouffant pour emmener le lecteur vers un épilogue implacable à la hauteur des grands romans noirs.

Ed. Gallmeister, collection Noire, novembre 2017, traduit de l'anglais (USA) par Emmanuelle de Lesseps et Marc Boulet, 258 pages, 20.50 €
Titre original : The Summer of Katya

vendredi 17 novembre 2017

Birthday Girl, Haruki Murakami




La nouvelle, parue une première fois en 2008 dans le recueil Saules aveugles, femme endormie (Belfond, traduction Hélène Morita) raconte l'étrange anniversaire de la narratrice, le jour de ses vingt ans.



Vingt ans, c'est un cap, c'est le basculement vers l'âge adulte, la fin de l'adolescence. La narratrice l'a bien compris, et pour éviter de trop penser, elle a décidé de faire de son jour d'anniversaire un jour comme les autres. Au lieu de prendre une journée de congé, elle préfère effectuer son travail de serveuse, comme les autres jours de l'année.
Dans le restaurant italien où elle travaille, elle fait maintenant partie des murs, et elle sait comment faire pour ne pas attirer les foudres de son patron. L'ambiance n'est pas des plus géniales, mais au moins on la laisse tranquille ; n'empêche il y flotte comme une atmosphère empreinte d'étrangeté, symbolisée par celle qui trône à la caisse :
"On murmurait qu'elle siégeait là sans interruption depuis l'ouverture du restaurant, telle une figure sombre tout droit sortie de La Petite Dorrit de Charles Dickens (...) Autour d'elle, l'atmosphère était en quelque sorte froide et coupante. On pouvait très bien imaginer que, si vous la rencontriez flottant sur l'océan dans la nuit, elle ferait sans doute chavirer et couler tout bateau qui tenterait de l'approcher".

Même si son directeur est plus accueillant, ce dernier, chaque soir, se plie à un étrange manège. Il apporte le dîner au propriétaire qui vit au dernier étage de l'immeuble. Le repas est invariablement identique, jour après jour. Personne n'a jamais vu le vieil homme, si bien que les rumeurs les plus folles courent à son sujet dans le restaurant. Un soir, le directeur est obligé de rentrer chez lui pour se reposer. Avant de partir, il demande à la serveuse de le remplacer : à elle d'apporter le repas au cinquième étage, chambre 604.
"Lorsque le dîner du propriétaire fut prêt, à huit heures, elle fit rouler la desserte jusqu'à l'ascenseur du cinquième étage".
Sauf que là, contrairement à se habitudes, le vieillard ouvre la porte et lui demande d'entrer. Parce qu'elle lui annonce que c'est son anniversaire, le vieil homme lui fait une étrange proposition.
"Vous allez faire un vœu. Et je l'exaucerai. Quel qu'il soit. A condition que vous ayez un vœu à formuler".

Chez Murakami, on frise toujours avec le fantastique, c'est pourquoi les illustrations de Kat Menschik ne pouvait que renforcer cette impression. En osmose avec la couverture, les dessins ne sont que des suggestions du texte ; ainsi, le mystère entretenu jusqu'à la fin de la nouvelle est préservé. Les couleurs sont des nuances de rouge, de blanc et de rose, aux traits très contemporains. Aucun indice ne nous permet de comprendre qui est ce propriétaire qui cache bien son jeu, et c'est mieux ainsi !
Dès lors, il convient au lecteur de lire ce témoignage jusqu'au bout pour bien comprendre la valeur du vœu exaucé de la belle.

Ed. Belfond, novembre 2017, traduit du japonais par Hélène Morita, 72 pages, 17 €
Texte illustré par Kat Menschik

mercredi 15 novembre 2017

Heather, par dessus-tout, Matthew Weiner

Ed. Gallimard, novembre 2017, collection Du Monde Entier,  traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 144 pages, 14.50 €
Titre original : Heather, the totality


Le créateur de la série culte Mad Men raconte dans ce premier roman toute la difficulté de la parentalité masculine dans une Amérique où les rapports de classes se creusent inexorablement.

Depuis la naissance de leur fille Heather, la vie de Mark est un long combat silencieux pour préserver sa place au sein de la famille qu'il a fondée avec Karen. Pour cette dernière, Heather est devenue le centre de tout, au point de mettre de côté sa vie d'épouse.
"En fait, à la seconde où sa fille était née, Karen avait su qu'elle lui consacrerait tout son temps et toute son attention, et ce aussi longtemps qu'elle le pourrait".
Elle veut être une mère parfaite, et à défaut d'avoir des amies, veut que les autres femmes à la sortie de l'école la ressentent comme telle. Chacun de leur côté, leur existence est un long combat. Tandis que Karen frise avec l'hystérie à force de recherche de perfection, Mark, par petites touches, se fait accepter par sa fille à défaut de former encore un vrai couple avec son épouse.
Karen et Mark ont pourtant tout pour mener une vie sans soucis : de l'argent, un bel appartement dans un quartier cossu de New York, aucun problème de santé, et une fille aussi intelligente que belle.

Bobby est moins chanceux. Il ne sait pas qui est son père, et a grandi en s'enfermant dans la pièce qui lui sert de chambre, pour se mettre à l'abri de sa mère et ses amants toxicomanes. N'ayant reçu aucune éducation proprement dite, Bobby ne connaît pas tous les codes à respecter : il est un sauvageon qui tente de tempérer ses pulsions à coup de rasades de vodka.
"Les mots du médecin avaient sonné très justes à ses oreilles : Bobby était trop intelligent pour ne pas s'ennuyer en compagnie des autres, il brillait d'une lumière éclatante et divine au milieu d'eux. Il pouvait donc violer et tuer quand bon lui semblait puisque les gens n'étaient sur Terre que pour cette raison".
Néanmoins, après un séjour en prison, il comprend qu'il doit prendre sa vie en main en travaillant d'arrache pied pour économiser. Il se retrouve alors ouvrier sur un chantier se situant dans l'immeuble où vit Heather et ses parents. Quand il croise la jeune fille, Bobby est subjugué au point que celle-ci devient une obsession.
"C'est depuis sa cachette sur le toit que, par une fin d'après-midi, Bobby releva pour la première fois les traces discrètes d'un parfum qui lui firent renverser son café quand elles arrivèrent jusqu'à lui". (...)
"Bobby posséderait tout ce qui composait Heather et ils ne formeraient plus qu'un à l'intérieur de lui afin qu'il devienne l'alpha et l'oméga de toute chose". 

Mark a remarqué l’étrange attitude du jeune ouvrier, sauf qu'il ne peut en parler avec Karen, en proie avec sa culpabilité depuis qu'Heather, adolescente, la rejette. Il décide alors de le surveiller, persuadé que sa fille est en danger...

Heather, par dessus-tout est un premier roman qui joue énormément sur les origines sociales de chacun des protagonistes. Ainsi,  il souligne que dans l'Amérique d'aujourd'hui, il est extrêmement difficile de s'élever hors de ses origines sans être rattrapées par elles. Parfois, assez maladroitement, le récit se construit sur fond de manichéisme : les bons d'un côté, incarnés par la famille de Mark, et les mauvais de l'autre, incarnés par un Bobby à qui on n'a jamais accordé la moindre attention. Ainsi, Heather et Bobby incarnent les extrêmes : l'attention d'une mère fusionnelle peut amener à la révolte, tandis que l'absence d'attention d'une mère produit un futur délinquant. Et au milieu de tout cela, un père lucide, bien conscient que la voie pour trouver sa place est un parcours semé d'embûches.
 Matthew Weiner a écrit un roman assez linéaire, sans grande originalité de sujet, mais qui vaut le détour par la finesse d'analyse psychologique qu'elle apporte à ses personnages, tous torturés à leur façon, et traduite avec justesse et précision par Céline Leroy.

lundi 13 novembre 2017

Après et avant dieu, Octavio Escobar Giraldo

Ed. Actes Sud, novembre 2017, traduit de l'espagnol (Colombie) par Anne Proenza, 224 pages, 19.8 €
Titre original : Despuès et antes de Dios


A partir d'un fait divers réel, l'auteur invente la fuite de la narratrice matricide, pétrie de religion et remplie de désirs coupables.


La narratrice - jamais nommée- est la fille unique d'une grosse famille de la ville de Manizales située au cœur des Andes colombiennes. Avocate et propriétaire d'une agence immobilière, elle vient d'être la victime de l'escroquerie d'un de ses amis, prêtre de son état. Les pertes financières sont très grandes et elle ne peut compter que sur sa mère, figure locale de la bourgeoisie catholique.
Même si, comme sa famille, la narratrice est pétrie de religion, elle n'hésite pas à commettre un matricide pour pouvoir sortir la tête hors de l'eau. Mais Dieu lui pardonnera-t-il son geste criminel ?
"Nous priâmes des heures, murmurant à peine, les yeux fermés, pénétrées. L'effet de la prière est merveilleux, on répète et répète les paroles sacrées, et, si on le fait avec une foi véritable, les préoccupations s'éloignent et l'esprit s'élève".

Comme elle ne peut pas rester à Manizales où tout l'accuse, la jeune femme décide de fuir, accompagnée de son amante et femme de ménage, Bibiana, pour se cacher dans la maison de campagne d'un ami de la famille, professeur d'histoire et admirateur dans l'ombre des néonazis.
Sur la route, la narratrice tente de trouver la voie de la rédemption, tout en montant un plan de fuite qui lui permettra peut-être d'entamer une nouvelle vie aux Etats-Unis.
"La foi, pour moi, c'est autre chose : elle naît et grandit à l'intérieur, elle émane d'une lumière intime qui nous met en contact avec Dieu. C'est une communion de la culpabilité vers le pardon, qui nous donne conscience que nous chutons et que le Seigneur reconnaît et comprend nos faiblesses".
Seule ombre au tableau et pas des moindres, son oncle, acoquiné avec les malfrats locaux qui a décidé de la retrouver...

Au fil des pages, le vernis des apparences se craquelle et cède la place à des personnages remplis de contradictions. La religion est leur roue de secours pour assumer ce qu'ils sont ou ce qu'ils ont fait. Or, leur relation avec Dieu est forcément compliquée puisqu'ils ont cédé aux sept pêchés capitaux.
Giraldo dresse le portrait très inquiétant d'une société corrompue. Ainsi, la Colombie est atteinte de corruption au cœur de son pays. Personne n'est épargné, même le prêtre de Manizales est un escroc patenté.
Après et avant Dieu utilise les codes du polar sans pour autant être complètement un roman noir. Ainsi, l'épilogue est beaucoup plus ouvert que ne laissait présager la situation initiale.
Tout au long du récit, la narratrice tente de négocier avec sa conscience, d'accepter ses dilemmes moraux, et ses actes condamnables.  "Dieu est la grande énigme et la grande réalité de [sa] vie", mais à elle toute seule elle rassemble plusieurs pêchés, alors que son amour de dieu semble incommensurable. Hélas, ses prières semblent inefficaces, le poids de la culpabilité la rattrape, l'obligeant à penser à sa mère.
"Je me consolai en pensant que son corps ne serait déjà qu'une prison vide et qu'elle était en train de profiter du repos éternel dans la contemplation de Dieu. En réalité, elle était déjà avec les saints auxquels elle croyait tant".
Cette plongée dans la société colombienne est une réussite. L'attention du lecteur n'est jamais mise à rude épreuve, et on suit ce road movie féminin à la Thelma et Louise avec intérêt.
Avant et après Dieu apparaît ainsi comme le roman des faux-semblants et de l'hypocrisie religieuse.

vendredi 10 novembre 2017

Il y avait des rivières infranchissables, Marc Villemain

Ed. Joelle Losfeld, octobre 2017, 152 pages, 14.50 €
Recueil de nouvelles

Premiers émois, premiers corps qui se cherchent, premières ruptures racontés à travers douze nouvelles au ton nostalgique et bienveillant, qui se recoupent en une treizième nouvelle en guise d'épilogue.

Ils sont adolescents, jouent aux grandes personnes, arpentent les rues en bicyclette ou en mobylette, mais sont encore friands de la barre de chocolat coincée dans du pain frais, doux rappel de leur enfance pas si éloignée que ça.
"Elle appelle tous les jours.
A peine rentré du collège, tout juste le temps de fourrer une barre de chocolat dans un morceau de pain frais et la voilà qui appelle. C'est vraiment lui qu'elle veut, c'est vraiment à lui qu'elle veut parler. Elle dit que lui, il sait écouter, ajoute parfois qu'il n'est pas un garçon comme les autres." 
Marc Villemain nous raconte de douces histoires d'amour enfantines, si vraisemblables parfois qu'on pourrait croire qu'elles ont été vécues, si bien que le lecteur se sent en territoire familier. 
"Il finit pas s'endormir entre les bras, les seins rêvés d'une fille à peau de cuivre rose et au cheveu sauvage et fauve - et c'est plus doux que mordre la chair blanche d'une pêche gorgée de jus."
Paysage urbain ou campagnard, vacances au bord de la rivière trop fraîche ou à la mer, chaque lieu est finalement propice aux premiers regards, aux premières paroles échangées, aux premiers baisers. De temps en temps, la violence n'est pas si éloignée ; elle prend l'apparence de frères brutaux ou d'un malaise qui tourne en drame. Chaque histoire permet aux deux protagonistes de grandir et de garder l'autre au fond de son cœur, même si le sentiment amoureux ne perdure pas.

Car il est question essentiellement d'amour ou plus précisément de la naissance du sentiment amoureux. La chaleur qui irradie le corps de celui ou celle qui observe l'autre illumine les pages. l'auteur use sans abuser d'un vocabulaire précis dans la description des premiers émois. Le lecteur a l'impression de lire des scènes de cinéma, des plans arrêtés qui se mettent en mouvement au rythme de la musique d'un bal, d'une promenade à deux ou d'une virée en mobylette.
Les dialogues sont succincts car les dialogues sont rares : on aime avec les yeux et le corps ...
" - On se retrouve dehors ?
  Le canal passe juste devant le lycée, longe la route en ligne droite sur quelques kilomètres. Assez large à cet endroit, impassible, presque austère, il est comme ces rivières du Sud que l'on croit infranchissables parce que quelque chose en elles, quelque chose d'un peu étrange ou inquiétant nous en fait deviner les fonds imprévisibles".
Marc Villemain, avec ce recueil de nouvelles, nous donne "la preuve qu'une passerelle est tendue au-dessus de la vie et qu'aucune rivière n'est jamais infranchissable." Ainsi, il faut oser aimer et se sentir aimé pour grandir et se sentir un homme.
"Il pouvait bien lorgner sur telle ou telle, la vérité est que son désir n'allait jamais vers aucune en particulier. Il les voulait toutes, n'en voulait aucune. Parfois, il se disait qu'il aimerait la première qui saurait l'aimer. Mais il n'aimait pas le penser, il trouvait ça déloyal, inélégant".

mercredi 8 novembre 2017

RUE DES ALBUMS (133) A Pas de loup, Christine Schneider et Hervé Pinel

Ed. Seuil Jeunesse, septembre 2017, 48 pages, 13.50 €

La nuit, dans la maison des grands-parents, deux enfants décident de se lever pour se rendre jusqu'à la cuisine...


Ce qui frappe tout de suite dans cet album ce sont les illustrations, remplies de détails trompeurs, le tout dans une tonalité sombre. Elles m'ont fait tout de suite penser à celles de Chris Van Allsburg car les traits sont doux et tendres alors qu'elles dégagent une atmosphère inquiétante.

Justement, la maison des grands-parents semble être un labyrinthe immense que les enfants empruntent pour enfin parvenir à la cuisine afin de combler une petite faim. Claire et Louis tentent d'être le plus discret possible, mais la nuit le simple bruit résonne...
Alors Mamie Hortense qui lit dans son lit ne s'inquiète pas outre mesure, ni Papi Hector d'ailleurs, simplement parce que dans la maison vit aussi une véritable ménagerie qui prend ses aises à la nuit tombée. Entre Grangrogris l'éléphant qui se repose sous l'escalier et Coco le toucan qui s'amuse à voler, les enfants marchent à tâtons sans jamais se sentir effrayés.

Et c'est là que réside toute la magie de cet album. Le lecteur navigue sans cesse entre rêve et réalité, fantasmagorie et fantastique. Sont-ce les ombres qui forment de tels animaux ou sont-ils réels ?  Singe, tigre ou boa n'apparaissent que dans le noir, participant ainsi à l'imagination du jeune lecteur.

Dès lors, le petit chemin vers la cuisine devient un parcours semé d'embûches pour Claire et Louis...

Le texte de Christine Schneider est court, simple, et utilise beaucoup les sonorités des mots. Il se complète à merveille avec les illustrations d'Hervé Pinel remplies de belles surprises visuelles.
A Pas de loup joue la carte de la magie et du mystère et ravira les jeunes lecteurs à partir de 6 ans.


lundi 6 novembre 2017

Au Soleil couchant, Hwang Sok-Yong,

Ed. Philippe Picquier, octobre 2017, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, 168 pages, 17.50 €
Titre original : Haejip muryeop

Au soleil couchant de sa vie, un homme qui a réussi, prend enfin le temps de revenir sur son passé grâce aux messages que lui envoient une femme qui l'a jadis aimé.


Park Minwoo est l'incarnation même de la réussite. Directeur d'une grande agence d'architecture, il a participé aux grands projets de constructions sur Séoul tout en se préservant de la corruption qui règne dans ce milieu. Côté vie personnelle, il est divorcé et sa fille est partie vivre en Amérique, mais il garde des contacts avec les deux femmes de sa vie.
"Avec le temps, on filtre les choses, on les déforme, on les rejette. Et même la petite quantité qu'on garde finit par rester enfermée dans le grenier de la mémoire, comme autant d'objets vétustes et sans utilité".
Un jour, alors qu'il se rend au chevet d'un ami d'enfance dans le coma, il décide de ne plus tenter d'oublier ses souvenirs de jeunesse. Une vague de nostalgie le submerge d'autant plus qu'une femme qu'il a jadis côtoyé et qui l'a reconnu sur une campagne publicitaire a décidé de le recontacter.
"Sans y porter beaucoup d'attention, j'ai lu le nom écrit en gros caractères sur le papier. Je l'ai répété dans ma tête. Cha Soona. Un nom oublié, enfoui au fond de ma mémoire depuis des décennies".

Park Winwoo est un fils de commerçants spécialisés dans la fabrication et la vente de pâte de poisson. Il a grandi dans les quartiers populaires de Séoul où la violence n'était pas un concept : il fallait très vite se faire respecter pour ne pas devenir une tête de turc. C'est en livrant les commandes qu'il fait la connaissance de Cha Soona une jeune fille timide. Mais après une agression, cette dernière décide de ne pas livrer ses sentiments, persuadée que son amour serait un frein au brillant avenir de Park.
Quand on compare les deux destins, Park a baigné très vite dans l'opulence alors que Cha Soona a mené une vie correcte qui s'est vite détériorée après le décès de son époux. Leur fils a bien essayé d'aider sa mère, mais vaincu par ses états d'âme, il a vite baissé les bras. D'ailleurs, en parallèle du récit des souvenirs de Park, le lecteur suit ceux du fils de Cha Soona, Kim Minwoo grâce au récit de sa meilleur amie.
Ainsi, par le biais de ces deux histoires, c'est tout un pan de la société coréenne qui est décortiqué, marquant le fait que la population a dû s'adapter très vite à un mode de vie en pleine mutation, symbolisé par la modification profonde du paysage urbain. Forcément, un changement rapide entraîne toujours des laissers pour compte, et les cicatrices de l'âme ont du mal à se refermer.
"En me retournant, j'avais l'impression de sortir d'un autre monde par un tunnel. En fin de compte, tout est rêve. N'est-ce pas vrai ? Un rêve non encore concrétisé finit par devenir réalité avant de s'envoler comme un rêve. Les immeubles en béton armé et les charpentes métalliques qui se dressaient ici et là dans la plaine avaient à mes yeux la réalité du monde virtuel d'un jeu vidéo".

Au Soleil couchant propose deux parcours de vie radicalement différents pourtant issus de la même classe sociale. Ainsi, le lecteur occidental découvre les pratiques faites dans le milieu de la construction immobilière, ainsi que la difficulté de vivre dignement dans un pays où l'accumulation de deux ou trois emplois n'est pas une exception.
Enfin, on ne peut qu'être touché par les destins de Cha Soona et de son fils, victimes collatérales d'un pays en transformation qui oublie les petites gens.

vendredi 3 novembre 2017

Alma, J.M.G. Le Clézio

Ed. Gallimard, collection La Blanche, octobre 2017, 352 pages, 21€

A travers les voix de deux personnages unis sans le savoir par un lien commun, Le Clézio conclut sa trilogie sur l'île Maurice, paradis terrestre pour les uns, territoire abîmé pour les autres.

Pour Jérémie Felsen, se rendre à Maurice était une évidence, puisque son père, originaire de l'île, n'en parlait jamais et n'a jamais vraiment répondu aux questions que son fils se posait. C'est l'occasion aussi de terminer sa thèse en allant sur les traces de l'animal emblématique de l'île, le Raphus Cucullatus, le dodo mauricien, dont l'extinction fut programmée dès l'arrivée des premiers marins sur les plages mauriciennes.

A Maurice, il y a Dodo, bien vivant lui, que tout le monde connaît et reconnaît avec sa gueule rongée et dévorée par la lèpre. En réalité, il s'appelle Dominique et il est le dernier descendant d'une grande famille qui a jadis donné naissance au domaine de l'Alma. 
"Moi je ne vais jamais au camion, parce que je ne suis pas un clochard, je suis Dodo, Dodo Fe'sen, pas un clochard, pas un vagabond, même si j'ai mes vieux souliers faits dans la peau d'un mort, et mes habits pleins de trous, mon papa est juge, ma maman s'appelle Rani Laros, c'est une grande chanteuse, même si je ne connais pas ses chansons. Nous avons Alma, la maison en bois, le grand bois et la rivière, et le chemin pavé qui descend la grand route jusqu'à l'étang".
Depuis, les bulldozers sont passés et un projet de vaste parc d'attraction est en passe d'être réalisé. Dodo est un hobo ; il avance coûte que coûte en racontant l'histoire de son île, de sa famille ainsi que ses souvenirs. Chez lui, passé et présent se mélangent. Un peu fou et lucide à la fois, il est frappé d'ostracisme car il est la mémoire dérangeante de l'île. Seulement, sa gentillesse naturelle et sa confiance l'empêchent de détester ses semblables. Alors, quand un prêtre lui propose de se rendre en France , à Paris, pour faire connaissance avec d'autres sans domicile fixe, Dodo accepte. De par ses origines, n'a-t-il pas lui aussi des racines françaises ?
"Aller où ? Je ne sais pas encore tout à fait (...) ils veulent que j'aille quelque part, pour connaître les autres clodos, que je leur donne ma vie et eux me donnent leur vie, et alors nous ne sommes qu'un seul peuple. Mais jusqu'à maintenant je ne rencontre pas ce peuple".

Sur place, Jérémie balaye vite les clichés de carte postale pour s'intéresser l'histoire de l'île. 
"Je veux voir toutes les traces, remonter à la source de toutes les histoires. Ce n'est pas facile. Elles sont cachées, secrètes, des scandales de famille, des mensonges pieux, l'oubli a recouvert cette île, l'a enveloppée d'une membrane souple et laiteuse d'illusion".
Il se rend sur les vestiges des tours, mémoire honteuse du temps de l'esclavage où les êtres humains perdaient leur identité ; il parle aux ancêtres telle la vieille Emmeline, mémoire de ceux transformés en fantômes. Peu à peu, Jérémie remonte son arbre généalogique, comme il remonte l'histoire tragique des dodos, animal fascinant de par sa silhouette et sa démarche claudicante. 
Mais Maurice est aussi un territoire balafré par les complexes hôteliers et les grandes routes,  gangrené par la prostitution et la misère incarnée par le personnage envoûtant de Krystal.
"Peut-être est-ce pour ceci que je suis venu à Maurice, sans vraiment le vouloir : pour comprendre l'origine, le point brûlant par où tout a commencé. Voilà quatre-vingts ans mon père a quitté son île pour venir étudier en France, pendant la Première Guerre. Alors il fuyait le désastre, Alma en ruines, son père chassé de sa maison natale, sans avoir commis d'autre faute que s'être montré confiant".

Passé et présent se confondent dans ce roman choral qui raconte l'histoire de l'île Maurice par ceux qui la vivent et l'ont vécue. On ne sort pas indemne d'une telle lecture tant les mots choisis sont justes, les scènes décrites saisissantes - rien que le chapitre consacré au dodo transporté sur un navire en partance du continent ou celui d'une naissance au cœur de la forêt sont admirables - et les personnages forts.
"J'ai voulu aussi recoller les morceaux d'une histoire brisée, celle des Felsen de l'île, à présent aussi éteints que l'oiseau lui-même, dead as a dodo. Peut-être est-ce de la vanité, ce sentiment d'appartenir à une tribu en train de disparaître, d'être le témoin, le signal faible et vacillant d'une autre ère, d'une autre culture, autour des derniers survivants le monde est en train de changer, ne dit-on pas avec une certaine arrogance, à chaque génération, que rien ne sera plus comme avant"?
Il y a de la poésie dans la prose de Le Clézio, une rythmique interne qui lutte contre l'oubli de ce qui fut. Tous les souvenirs et les personnages nous ramènent vers Alma, le domaine d'origine devenu une terre des illusions, symbole de la gloire passée d'une famille.
Alma est le livre du souvenir et du temps présent, c'est le roman qu'on n'oublie pas. 

mercredi 1 novembre 2017

Billet d'humeur (23) Le jour où j'ai lu 100 pages de La Vérité sur l'Affaire Harry Québert de Joël Dicker

Agecanonix par Uderzo

Cinq ans après la parution de ce roman d'un écrivain inconnu qui a raflé le Grand Prix de l'Académie Française et le Prix Goncourt des Lycéens, je profite d'un peu de temps pour enfin lire ce livre qui a tant marqué la rentrée littéraire de septembre 2012.

Etant donné le pavé - plus de 700 pages - je m'étais donnée comme objectif d'en lire au moins 100 pour décider si oui ou non je continuais. Cette décision n'est pas anodine, car je me souviens de certains papiers plus que circonspects quant à la qualité du roman. Passons...

Au moins la quatrième de couverture est déjà réussie ; l'accroche aussi : elle promet thriller et étude sociétale le tout dans un milieu littéraire. Mais bon, moi quand je lis ça j'ai l'impression de lire une quatrième de couverture d'un roman de Dan Brown.
Ce qui m'a agacée d'emblée c'est la suffisance du personnage principal, alias Marcus Goldman (un prénom romain + un nom qui signifie 'homme en or" quoi de mieux ?) aussi surnommé dans sa jeunesse Le Formidable (rien que ça), narrateur du récit et écrivain connu et reconnu grâce à son seul et unique roman. Le pauvre chou a une panne d'inspiration et il doit gérer les gros problèmes de son meilleur ami et mentor Harry Québert, empêtré dans une affaire criminelle vieille de trente années.
Heureusement, c'est sans compter sur son incroyable forme physique (n'oublions pas qu'il fut un champion de l'équipe de cross et de course à pied du lycée), son sens de l'analyse et son incroyable sens de l'amitié.
Les cent premières pages peuvent se résumer à Marcus Goldman racontant le nombril de Marcus Goldman à des lecteurs qui n'ont pas la chance d'être comme lui. Mais le plus dérangeant dans tout ça, ce sont les poncifs en tout genre utilisés par le narrateur pour justifier le fait qu'il soit exceptionnel. Rendez vous compte : lorsque le proviseur du lycée se souvient de lui, il en a des trémolos dans la voix tant il en garde un souvenir ému, et Marcus admet se servir des gens pour entretenir sa réputation d'homme parfait !
Certes, un roman tient aussi pour son intrigue, mais quand il est porté par ce genre de personnage, il devient difficile à lire quand on est un tant soi peu exigeant.

La fameuse affaire Harry Québert est une affaire de disparition d'une mineure de quinze ans dont le corps a été retrouvé trente ans après dans le jardin de son amant. L'amant en question était (on s'en doute) Harry Québert, et il aurait pu presque être son père. Et dans l'Amérique puritaine, ce genre d'histoire d'amour, ça ne passe pas. Alors Harry est arrêté et il crie son innocence tout en se rappelant sa brève et intense histoire d’amour le temps d'un été avec une gamine qui adorait lire ses textes. En plus, le corps a été retrouvé avec le manuscrit de son roman incroyable Les Origines du mal, directement inspiré de leur histoire. Bref, c'est bancal, on se croirait dans une série française de TF1.

Néanmoins, je continue quand même ma lecture car les pages défilent rapidement tout en me posant une question sur le contenu sociétal promis par la quatrième de couverture. Bon, c'est vrai, il reste six cents pages à découvrir, mais quand on promet du lourd et qui plus est sur les Etats Unis d'Amérique, il vaut mieux commencer tôt, tellement il y a de choses à révéler ! 
L'action se situant en 2008, deux faits sont suggérés à travers le récit : la campagne démocrate pour les prochaines présidentielles et là, le très républicain avocat de Québert s'offusque de la possibilité d'un président noir ou d'une femme, et la fellation présidentielle qui a secoué durablement la société (sic). On flirte avec l'analyse formelle, sans blague ....

Vous aurez compris que je n'en pouvais plus, pourtant je vous promets que j'ai commencé ce roman sans vraiment d'a priori, et puis cinq ans après la parution, il y a prescription. Simplement, j'ai abandonné car l'ensemble était trop factice, trop fabriqué pour mes exigences de lectrice. Trop d'exagérations tue l'exagération, je ne suis simplement pas formatée à ce genre de texte. Il y manque un je ne sais quoi de supplément d'âme pour rendre crédible une trame surfaite et faire du héros un être sympathique (car quoi qu'on en dise, il en faut toujours un dans un livre).
N'empêche, j'attends de voir la série américaine adaptée de ce roman avec Patrick Dempsey (Docteur Mamour dans Grey's Anatomy) et réalisée par Jean-Jacques Annaud. Parfois les mauvais livres font de très bons films.