lundi 2 décembre 2019

samedi 30 novembre 2019

Les Bonnes âmes de Sarah Court, Craig Davidson

A Niagara Falls il existe un lotissement où tout le monde se connaît. Sarah Court - c'est son nom - n'abrite que cinq familles mais qui, chacune, abrite son lot de drames, de béances familiales et de secrets mal gardés.
Pas besoin de garder porte close pour que les personnalités se révèlent. Elles ont toutes un point commun : ce sont des pères maladroits, souvent défaillants, qui tentent de réparer leurs erreurs en adoptant parfois des mesures extrêmes.
"Il devrait exister un guide pratique pour les nouveaux pères. Ou bien on a la tête solidement vissée sur les épaules et elle finira par retomber, ou bien on est déjà une épave et la paternité consommera votre ruine. La paternité détruit certains hommes".
Ils ont vu en leur progéniture un moyen de se mettre en avant par rapport aux autres voisins, ou la possibilité d'en faire ce qu'ils ont toujours voulu être. Peine perdue. Les Bonnes âmes de Sarah Court aurait pu être un roman sur la transmission, seulement, en cinq parties, Craig Davidson détricote les idées reçues et en fait un roman étrange où la ville elle-même imprègne les personnages et leur destin.
"Une petite ville d'où on s'échappe jeune, si tant est qu'on s'en échappe. Autrement c'est l'inertie, qui vous confine à la résignation".
Comment sortir de l'ordinaire dans un lieu morose ? Il faut accomplir des actes "extraordinaires" pour sortir de l'ornière : accomplir la cascade de trop dans les chutes, s'arracher les yeux pour prouver qu'on est un bon père, enlever un enfant pour se croire bon.
Chaque histoire s'entrecroise, se recoupe, et plonge dans les âmes noires de ceux qui, à première vue, semblent terriblement normaux.
« Mais qui sommes-nous réellement, les uns les autres ? Nous passons par différents états de nous-mêmes. Certaines facettes nous échappent, d'autres deviennent permanentes. » (Cataract City, Craig Davidson)

Du même auteur sur blog : 





















Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, octobre 2019, traduit de l'anglais (USA) par Eric Fontaine, 336 pages, 22€

mercredi 27 novembre 2019

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois

Prix Goncourt 2019, à la tête des ventes de livres, un florilège d'articles et de critiques.... Donc pas besoin d'ajouter ma pierre à l'édifice sous la forme d'une chronique.

Ce roman m'a terriblement émue, ce qui dans ma bibliothèque personnelle, se compte sur les doigts d'une main.

J'y ai trouvé des réflexions sur la vie en générale et la nature humaine en particulier qui m'ont touchée et parlée.
Petit florilège :
"Je vous demande alors de conserver à l'esprit cette phrase toute simple que je tiens d emon père et qu'il utilisait pour minorer les fautes de chacun : "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon".
"Certains soirs, j'avais l'impression d'avoir passé plus de temps à écouter crisser les âmes qu'à vérifier sur le toit les grincements des extracteurs".
"La prison nous avale , nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous pouvons".
"Il m'arrivait souvent de ressenti cette absence, ce même malaise. Surtout lorsque, après avoir déterré tous ces morts, je prenais pleinement conscience de ma solitude". 
"Il existe une cartographie du malheur, on sait tous cela, une liste de comtés où un mort vaut de l'or". 
 
Ed. de L'Olivier, août 2019, 256 pages, 19€

lundi 25 novembre 2019

Los Angeles, Emma Cline

Seconde découverte de  pétillante collection "lanonpareille" chez La Table Ronde qui permet de découvrir à petit prix une nouvelle inédite.



Dans The Girls, Emma Cline nous avait emmenés dans le Los Angeles des années 60 aux côtés d'Evie en quête de spiritualité et de liberté, embrigadée dans une communauté aux relents sectaires.
Los Angeles est un retour à l'époque contemporaine. La jeunesse n'a pas beaucoup changé. Les aspirations sont les mêmes, mais cette fois-ci, les jeunes femmes pensent que l'argent est la base pour une vie de liberté. Alors, quand on végète comme vendeuse mal payée dans un magasin de mode, qu'on apprend que sa mère ne pourra plus payer les cours de comédie, on se demande s'il n'est pas temps de se faire de l'argent facile comme le lui a expliqué la collègue.
Alice a pourtant un tempérament méfiant mais le soleil de Los Angeles où elle s'est installée depuis quelques mois fait fondre ses dernières inquiétudes. Et puis, le fait de revendre ses petites culottes à des fétichistes n'est qu'un business comme un autre et lui permet d'avoir de l'argent facilement.
Insidieusement, Alice est entrée dans la triste réalité de la ville des Anges : pour devenir actrice, il faut s'entretenir, entrer dans des critères physiques bien particuliers, or tout ceci à un prix.

Au fur et à mesure l'étau se resserre. Emma Cline fait preuve de recul et de neutralité et ce ton distille peu à peu un sentiment de malaise général. On sent qu'il va se passer quelque chose. Le syndrome de glissement est en marche et il semble que rien ne pourra arrêter l'héroïne.

C'est court, c'est étrange, c'est efficace, et c'est surtout une nouvelle admirablement écrite. 

Dans La Nonpareille on trouve aussi Sylvia Plath:https://virginieneufville.blogspot.com/2019/06/mary-ventura-et-le-neuvieme-royaume.html

 Ma chronique sur The Girls :https://virginieneufville.blogspot.com/2016/09/the-girls-emma-cline.html

Ed.  La Table Ronde, collection La Non Pareille, octobre 2019, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 48 pages, 5€

jeudi 21 novembre 2019

A part ça (28) : Un Sandwich à Ginza, Hiramatsu Yôko

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



Ginza est le quartier chic de Tokyo, l'équivalent des Champs-Elysées  à Paris. Ses restaurants sont chers et y manger un sandwich préparé avec goût reste quand même un petit luxe à la portée de (presque) tous.
Dans ce premier titre de l'autrice traduit en français, le lecteur se promène à ses côtés à la découverte non seulement de la cuisine nippone et ses secrets, mais aussi de ses lieux charmants, souvent dans de petits quartiers, portés par des restaurateurs qui cuisinent des mets parfois très audacieux.

Dans ce livre, on ne trouvera pas de recettes asiatiques à proprement parler mais plutôt un état d'esprit, celui que les japonais entretiennent avec leur cuisine et leurs fêtes traditionnelles.

On voyage. On parle d'anguilles, de pousses, de racines, de tofu, de pot-au-feu de fugu, de raviolis asiatiques... On ne connaît pas mais on en a l'eau à la bouche. Passer la porte des restaurants, grands ou petits, aux côtés de Yokô Hiramatsu et Jirô Taniguchi, dont les dessins illustrent à merveille cet ouvrage, pour goûter des repas authentiques et inconnus.
Dès lors, les mots deviennent aussi appétissants que les recettes qu'ils racontent.
Quel régal !

Ed. Philippe Picquier, octobre 2019, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 228 pages, 20€
Illustré par Taniguchi Jirô
Titre original: Sandwich wa Ginza de

lundi 18 novembre 2019

Le Petit paradis, Joyce Carol Oates

"IS - Individu Supprimé.Si vous êtes Supprimé, vous cessez d'exister. Vous êtes "Vaporisé".Si vous êtes Supprimé, tous les souvenirs de vous sont également Supprimés."


L'ordre règne dans l'EANR, Etats d'Amérique du Nord Reconstitués né quelques années après les Grandes Attaques Terroristes. Nous sommes en 2039 et Adriane Strohl vient d'obtenir son diplôme de fin d'année. Brillante étudiante, elle veut que son discours de remise de fin de diplôme pose les vraies questions sur la société. Mais "La Véritable Démocratie" veille et elle est soustraite aux siens avant de commettre l'irréparable.

A défaut d'être une IS - comme son oncle - Adriane est télétransportée en 1959 à Wainscotia, une université du Wisconsin où elle y sera étudiante pendant quatre années. Nouvelle identité, nouveaux modes de vie qui n'ont rien à voir avec ce qu'elle a connu, mais toujours cette impression d'être surveillée, d'être la souris d'une expérience. Lors de cet exil forcé, May Ellen - c'est son nouveau prénom- va lutter contre la solitude et la colère en se plongeant dans des études de psychologie et en tombant amoureuse de son prof, Ira Wolfman, qui, comme elle, a été envoyé quatre-vingt ans plus tôt.
"La punition de l'Exil est la solitude".
 "La psychologie est le miroir dans lequel nous regardons pour y voir notre reflet. Aucune science ne peut nous dire pourquoi".
Cet homme brillant va peu à peu remettre en question toutes les certitudes de la jeune femme. Et si ce qu'elle vivait n'était qu'un rêve ? Et si finalement personne ne la surveillait, même de loin ? Prête à tout pour lui, la sage Mary Ellen se dit prête à tenter de quitter Wainscotia à ses côtés pour éviter le retour dans son monde totalitaire...

Le Petit Paradis est une dystopie aux relents actuels dans lequel la société décrite ressemble vaguement à celle de La Servante écarlate de Margaret Atwood. Il me semble que c'est la première fois que Oates écrit un roman de ce genre. On mettra de côté les quelques incohérences du récit pour mieux apprécier le fond : les dysfonctionnements de la société et les choix politiques qui peuvent accoucher d'une société totalitaire qui se cache derrière le mot démocratie, les thèses béhavioristes qui éliminent l'affect et le psychisme dans le comportement et les choix humains, et enfin, la naïveté - tout à fait humain lui - qui peut s'installer quand on tombe amoureux.
Certes, ce n'est pas un grand roman de Oates, mais l'intrigue reste solidement menée et l'intérêt qu'on lui porte reste égal du début à la fin.


Ed. Philippe Rey, mars 2019, traduit de l'anglais (USA) par Christine Auche, 378 pages, 22€

jeudi 14 novembre 2019

The Sinner, Petra Hammestar

Soyons honnêtes, je ne connais pas la série, je ne l'ai pas vue, je ne savais même pas qu'elle existait. De fait ma lecture s'est faite sans a priori. Maintenant au moins je sais que la saison 1 de The Sinner s'inspire du roman.


Je suis coincée. Je ne vais pas vous parler du contenu puisqu'apparemment la série s'en charge à merveille. Certes, les lecteurs ne s'intéressent pas forcément aux séries, et inversement, mais moi la première, lorsque je regarde une série inspirée d'un roman que j'ai lu, j'ai fortement tendance à faire des comparaisons et de juger ce que je vois en fonction de ce que j'ai lu... Et puis, parfois, l'adaptation est meilleure que le roman.

Au moins, pour The Sinner, j'étais vierge de toute image, de toute bande-annonce. Maintenant que je  l'ai lu, je ne suis pas sûre de vouloir visionner les huit épisodes de la saison 1.
Le roman est centré sur le personnage complexe de Cora Bender, jeune mère de famille sans histoire, qui, lors d'un moment de détente en famille au bord d'un lac, se jette sur un jeune homme et le larde de coups de couteaux mortels. Arrêtée, elle assume son geste sans pour autant l'expliquer, se met à se confier, puis se contredit, ment sciemment et émet aussi des vérités qui s'avéreront par la suite codées. Un homme décide d'écouter cette voix à la fois forte, fluette, murmurée, le commissaire Rudolph Grovian. Pour lui, nos gestes ne peuvent être régis par le hasard et réfute l'idée que Cora est juste folle. Il va fouiller dans son passé, interroger, les témoins, la famille pour déterrer les causes du drame.
"Il y avait un trou dans sa vie. Il s'y cachait un sombre chapitre même si elle en avait perdu le souvenir. Quelques années auparavant, elle avait sombré dans des nuits innombrables".
Petra Hammestar met le lecteur dans la tête de Cora. Au début, c'est difficile de suivre le flux de sa pensée, puis peu à peu, on entre dans son monde. C'est glauque, souvent malsain mais terriblement efficace. 
"Je dois faire attention à ce que je dis. Avez-vous eu déjà cette impression de devoir retenir votre raison à deux mains ? C'est un vrai boulot, croyez-moi".
Il faut envisager le roman comme une pyramide. Le meurtre est le sommet, la base sont les causes. Chaque pierre posée sur l'édifice explique le geste. Quant aux labyrinthes souterrains de la pyramide, ils sont les méandres du cerveau de Cora.
"Mensonges ! Mensonges ! Mensonges ! Il me semblait que ma vie n'était qu'un unique mensonge".

J'ai terminé The Sinner un peu soulagée j'avoue. Je n'ai pas l'habitude de lire ce genre de roman. Heureusement, admirablement traduite, l'histoire est bien écrite, étrange, plus suggérée que suggestive. Les amateurs du genre seront conquis je pense.



Ed. Jacqueline Chambon, collection Noir, traduit de l'allemand par Jacqueline Chambon, novembre 2019, 356 pages, 23€
Titre original : Die Sünderin

mardi 12 novembre 2019

L'Oeil de la nuit, Pierre Péju

Qui se souvient encore d'Horace Frink, président de l'association psychanalytique de New-York dans les années 20, disciple du grand Freud qui, plus tard, le désavouera ?

Celui qui s'intéresse à la vie de Freud tombera forcément au détour de son étude sur le nom d'Horace Frink. Ce dernier, psychiatre brillant new-yorkais, utilisait l'hypnose sur ses patients  jusqu'à ce qu'il découvre les écrits de l'autrichien. Ce fut une révélation car, en proie à des épisodes dépressifs, il pouvait enfin expliquer ce qu'il vivait. Seulement voilà, la visite de Freud à New-York ne lui permit pas de faire une analyse complète. Alors, Frink décida de traverser l'Atlantique pour se rendre à Vienne et devenir le patient de son maître.

Cette décision un peu folle - nous sommes dans les années 20 - est due surtout à la vie privée du héros du roman. Frink mène une double vie : d'un côté sa douce épouse Doris, mère de ses deux enfants, qui le connaît mieux que personne , de l'autre, l'extravertie richissime Angelica Bijur une de ses patientes chez qui il a décelé "quelque chose de frénétique et de redoutable qui le fascinait". Il espère que l'analyse menée par Freud lui permettra de faire un choix et de guérir enfin de ce qui le tourmente.

L'Oeil de la nuit est un roman audacieux car il fait d'un psychiatre oublié et qui a réellement existé un héros de roman tourmenté, sensible, très égoïste, médiocre et génial à la fois. En filigrane, Pierre Péju établit le portrait d'un Sigmund Freud à contre courant, superstitieux et stressé, mis en lumière dans un passage savoureux du psychanalyste au milieu de la foule du métro de New-York, ville qu'il méprise et veut conquérir à la fois.
"Je n'ai pas fermé l’œil de la nuit" raconte à Frink un français rencontré dans un bar. Notre américain prend l'expression au premier degré et se demande encore quelle est la signification réelle de cette parole. Elle lui rappelle aussi la nuit tragique où la fonderie de son père a brûlé, point de départ de sa nouvelle vie bien loin de ses parents partie faire fortune dans l'ouest.
"Il avait eu une mère : elle s'était dissipée comme la fumée. Il avait eu un père : il s'était volatilisé".
"L'enfer est le plus banal, le plus quotidien des séjours" avait expliqué Brill à Frink qui s'était réfugié un soir chez lui, en proie à une crise de doutes sur la parole freudienne. Devenu célèbre pour avoir véhiculé la pensée du viennois, Frink n'assume pas pour autant cette soudaine notoriété pourtant tant attendue.
"L'oeil de la nuit observe en silence, nos tourments, nos turpitudes, nos désirs et nos perversions. Sa pupille est un écran où le passé persiste. Son cristallin est une boule où l'avenir s'annonce".
Pierre Péju signe un roman dense, très intéressant, d'un homme brillant finalement victime de sa propre analyse et de ses fêlures. Horace Frink est le parfait portrait de l'américain intranquille, insomniaque, en proie à ses démons.

Ed. Gallimard, collection La Blanche, octobre 2019, 432 pages, 22€

vendredi 8 novembre 2019

Hôtel Iris, Yôko Ogawa

L'Hôtel Iris est le seul hôtel de la station balnéaire à ne pas porter un nom maritime. Sa propriétaire le gère d'une main de fer et n'a pas hésité à faire de sa fille Mari son employée corvéable à merci.


Le seul moment de douceur entre les deux femmes est lorsque la mère peigne et enduit d'huile de camélia les longs cheveux de sa fille Mari. Cette dernière ne sait pas grand chose du monde et ses relations sociales se limitent à celles, expéditives, avec les clients de l'hôtel. Un soir, elle est fascinée par une scène choquante dont elle est témoin dans les couloirs de l'établissement : une jeune femme claque la porte, échevelée, tout en insultant le vieil homme distingué et élégant avec qui elle s'était enfermée dans une chambre. Ce qui lui a plu, c'est le son de la voix du client ; une insulte dite sur un ton sec et tranchant.

Obsédée par cette voix, Mari n'hésite pas à revoir cet homme. Commence alors entre eux une correspondance ponctuée de rencontres. Quand il l'emmène chez lui, sur l'île en face de la baie, Mari se sent prête à tout accepter.
"Les ordres de ma mère me donnaient toujours le cafard. Elle m'accablait, me rendait misérable."
Se dit-elle souvent. Or, quand son vieil amant lui donne des ordres, elle se soumet, accepte, même si ses injonctions sont de plus en plus dégradantes.
"Je me suis dit que je n'avais encore jamais entendu un ordre résonner de manière aussi belle".
Au fil du temps, la douleur trouve sa place dans leur étrange relation. Celle-ci lui procure du plaisir. Elle ne conçoit plus de ne pas souffrir. Elle se languit d'être son objet personnel. 
 "J'aurais dû avoir mal partout. Cependant, je ne sentais rien. Mes nerfs s'étaient désespérément noués quelque part. La douleur qu'il me procurait libérait une douce langueur dès qu'elle franchissait la barrière de ma peau".
Mari accepte cette souffrance et cette dégradation. Depuis toute petite son image de soi s'est dégradée entre un père alcoolique et une mère avare de gestes tendres. Ainsi, elle perçoit le comportement du vieil homme comme des marques d'attention. De toute façon, comme elle ne vaut rien, elle mérite ce qu'il lui inflige.
"Plus la chair au service de laquelle je suis est laide, mieux c'est. Cela me permet de me sentir vraiment misérable. Lorsqu'on me brutalise, lorsque je ne suis plus qu'un bloc de chair, naît au fond de moi une onde de pur plaisir".

Seulement, aucun des deux protagonistes n'est capable de poser des limites. Mari sait que son amant est veuf, sent qu'il porte une blessure en lui, indélébile, que même la venue du neveu ne peut adoucir. En public il est un Jekyll prévoyant et doux, alors qu'en privé il est un Hyde, pervers monstrueux.
"Il ne cherchait pas à se débarrasser de la colère mais d'une souffrance de nature différente. La fêlure qui s'était produite en lui à son insu avait pris des proportions telles qu'il était difficile d'y remédier et qu'elle semblait affecter la totalité de sa personne".
Avec Hôtel Iris, Yôko Ogawa signe peut-être son roman le plus malsain. L'atmosphère est étouffante, les phrases décrivant les perversions infligées sont cliniques et se heurtent à celles décrivant des paysages magnifiques. Le lecteur reste malgré tout captivé par cet étrange manège entre deux êtres que la douceur et la bienveillance ont laissés de côté. Et on se demande comment une telle mascarade d'amour peut bien finir.


Ed. Actes Sud, collection Babel, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 236 pages, 7.70€
Titre original : Hoteru Airisu

mercredi 6 novembre 2019

Tout ce bleu, Percival Everett

Artiste peintre connu et reconnu, Kevin Pace évite d'utiliser la couleur bleue depuis 1979 car justement elle symbolise chez lui tant d'événements vécus et lui rappelle tant de souvenirs heureux et malheureux. Pour conjurer tout ce que cette couleur représente pour lui, il se consacre depuis plusieurs années à un tableau grand format qu'il préserve jalousement du regard des autres.


"Ma toile, mon tableau secret a un titre, un nom. Il n'a jamais été dit à quiconque. Je ne l'ai prononcé qu'une seule fois, en chuchotant, seul dans mon atelier".
Kevin Pace a la soixantaine. S'il se remémore les souvenirs les plus marquants de sa vie : un voyage au Salvador en 1979, un adultère à Paris, et ses enfants Avril et Will, il se rend compte que le bleu et ses nuances ont toujours été présents. Que ce soit la couleur bleue, d'une chaussette, de lèvres, d'un manteau, d'une oeuvre, la nuance est restée gravée chez le peintre au point qu'il en est incapable de retranscrire correctement la couleur dans ses tableaux abstraits.
"Il y a quelque chose de cruel dans l’abstraction. Elle tranche dans le vif. Elle tire son sens de notre peur de mourir. La façon qu'elle a de déranger, de déconcerter, est là pour saper quelque illusion de durée, de maîtrise du temps, ou tout simplement de perception du temps. Mes tableaux étaient abstraits, enduits de culpabilité autant que de peinture, éraflés par la honte autant que le couteau ou la spatule".
Jutsement, l'abstraction est pour lui la meilleure façon d'exprimer sans fioriture ce qu'il ressent. Son coup de foudre pour la parisienne Victoire bien plus jeune que lui, sa présence impuissante pendant des exactions de villageois au Salvador en 1979, et son désir de trahir le secret que lui a confié sa fille aînée. Ainsi le bleu symbolise chez lui tous les secrets de son existence que seul son ami de toujours Richard connaît. 
"Mon évitement du bleu était souvent souligné. C'était vrai. Cette couleur me mettait mal à l'aise. Je n'arrivais jamais à la maîtriser."
Alors, pour enfin révéler ce qu'il a tu, ce qu'il ne réussit pas à confier à son épouse, il a entamé un tableau grand format, abstrait lui aussi, qui - l'espère-t-il - permettra à ceux qui le contempleront de comprendre les silences, les choix, les regrets de Kevin.
Qu'il est grand le chemin parcouru depuis sa première oeuvre Bleu prenant son envol où déjà Kevin Pace envisageait son oeuvre comme un prolongement de sa pensée !
"Sur ce tableau vinrent se mêler toutes mes aspirations. Mon désir de comprendre quelque chose à la submersion - c'était le mot que j'employais (...) - fut remplacé par une tentative de créer une métaphore du biologique. Les contours de mes formes, mes lignes, tout s'adoucit, mes couleurs se firent moins métal et moins terre, pour devenir, faute d'un terme plus approprié, cellulaires". 
Néanmoins, "les métaphores sont comme la peinture à l'huile : quand on dilue, on perd le contrôle". le concret, la réalité doivent prendre le dessus. La vie de famille doit l'emporter pour diluer les remords du passé.

Tout ce bleu est le roman des secrets. Les secrets d'un homme qui a vécu et qui a avancé dans sa vie d'artiste, d'époux et de père. Or, il arrive un moment où ces secrets doivent sortir de la tête pour ne pas devenir fou. Kevin Pace sent que ce moment est venu ; il a décidé que tous les traumatismes ensevelis serviront de base à sa nouvelle oeuvre.
Percival Everett a utilisé des chapitres courts, allers-retours constants dans le temps : 1979 - A Paris - A la maison - mettant à la fois en parallèle et en perspective les événements qui constituent les secrets du personnage principal. Dès lors, Kevin Pace devient à la fois un personnage à la fois terriblement complexe et très proche de nous à travers ses silences, ses réflexions et ses mensonges.

Ed. Actes Sud, octobre 2019, traduit de l’anglais (USA) par Anne-Laure Tissut, 336 pages, 22.50€
Titre original : So Much Blue

lundi 4 novembre 2019

Dry Bones, Craig Johnson

La découverte du fossile d'un dinosaure réveille les instincts les plus vils de ceux qui comptent en faire un bénéfice...


Jenny - c'est son petit nom - est un énorme T-rex parfaitement conservé dans la roche. Seulement, il gît sur des terres cheyennes, en l’occurrence celles de Danny Lone Elk. L'affaire se corse quand, justement, on découvre le corps de ce dernier apparemment noyé. Légalement propriétaire du T-rex, il aurait pu obtenir des millions de dollars en échange du fossile. Oui, mais voilà, comme Jenny est une découverte paléontologique majeure, elle suscite les intérêts du gouvernement fédéral mais aussi de la Cheyenne Conservancy.
Pour le shérif Walt Longmire, il va falloir cerner les intérêts de chacun tout en essayant d'accueillir au mieux sa fille qui revient avec son bébé. Une nuit, l'âme de Danny vient lui rendre visite pour l'avertir:
"Tu contempleras le bien mais tu verras aussi le mal. Les morts ressusciteront et les aveugles verront" 
Cet avertissement incantatoire est pris au sérieux d'autant plus que l'énigme doit se résoudre sur des terres sacrées. Alors qui est vraiment le propriétaire du dinosaure ? Qui a tué Danny et pour quel motif ?

La série littéraire des enquêtes de Walt Longmire fête ses dix ans en France. Pour moi, c'est la première fois que je lis Craig Johnson. La mécanique est parfaitement huilée et l'intrigue tient la route de bout en bout. Les descriptions des paysages du Wyoming invitent au voyage et la touche "indienne" complexifie l'ensemble. Néanmoins, j'ai eu l'impression ça et là de lire quelques répétitions, notamment dans les visions de Walt.
Dry Bones, titre d'une chanson traditionnelle du negro spiritual, est aussi un roman policier des grands espaces dont le personnage est assez complexe pour susciter l'intérêt et ajouter des valeurs humaines sur fond de cupidité ambiante.


Ed. Gallmeister, octobre 2019, traduit de l'anglais (USA) par Sophie Aslanides, 352 pages, 23.20€
Titre original éponyme.



jeudi 24 octobre 2019

Miss Islande, Audur Ava Olafsdottir

"J'attrape la machine à écrire sous le lit, j'ouvre la porte de la cuisine, je pose la machine sur la table et je place une feuille sur le cylindre. C'est moi qui ai la baguette de chef d'orchestre. J'ai le pouvoir d'allumer une étoile sur le noir de la voûte céleste. Et celui de l'éteindre.Le monde est mon invention".
Pour Hekla, cette jeune fille au prénom de volcan, partir à la capitale était une évidence, l'action concrète qui inaugure son émancipation. Là, elle pourra écrire, tenter de se faire publier, mais surtout rejoindre son amie d'enfance Isey, mariée et jeune maman ainsi que son meilleur ami Jon John, marin malgré lui qui rêve de couture.

Hekla écrit, elle a même eu des poèmes et des nouvelles publiées sous pseudonyme. En 1963, l'Islande est un jeune pays indépendant où le régime patriarcat reste une évidence. Être une femme écrivain, indépendante et libre est une route semée d'embûches. Le fantôme de sa défunte mère a expliqué au frère :
"elle a dit que certaines personnes s'engendrent elle-même. Comme toi. (...) qu'il fallait porter en soi un chaos... pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse..."
Hekla, pour devenir cette étoile, ne doit dépendre de personne. Elle ne voudrait pas de la vie d'Isey, fatiguée par une seconde grossesse et qui se cache de son mari pour pouvoir écrire sur son carnet. Elle ne veut pas dépendre non plus de son amoureux du moment Starkadur, jeune poète en panne d'inspiration, loin d'imaginer que sa compagne est poétesse et romancière. 
"Tes pages sont traversées par les torrents impétueux et dévastateurs de la vie et de la mort, moi je suis un ruisseau qui murmure. Je ne supporte pas l'idée d'être un poète médiocre".
Finalement, seul son ami de toujours Jon John sait qui elle est vraiment. Lui aussi a un secret : il est homosexuel. Fatigué des brimades en mer, avide de se révéler à l'étranger comme styliste et désireux de vivre ses amours en plein jour, il part au Danemark. Hekla pourra le rejoindre quand elle le décidera...
"Tu sais, Hekla (...) tu es un rocher imprenable, un buisson de ronces"...
lui répète Starkadur tant il a du mal à cerner son amoureuse. Grande, belle et élancée, on lui propose plusieurs fois de participer au concours de Miss Islande. Mais Hekla rêve d'écriture, et, "fille de volcan et de l'océan Arctique", elle rêve de feu et de lumière. Être publiée et reconnue, pourquoi pas ?
"Un poète doit vivre dans l'ombre et faire l'expérience des ténèbres. Avec toi, on manque de ténèbres. Tu es la lumière".
Alors Hekla décide de rejoindre Jon John pour entamer la prochaine étape de son existence : se consacrer à l'écriture, comme Simone de Beauvoir, son autrice de chevet, l'a fait avant elle.
"En Islande, il est un mot pour chaque pensée qui vient au monde".
Dans sa langue natale, Hekla fait corps avec les mots et, en compagnie de Jon John, elle va accomplir sa destinée.

On retrouve l'écriture douce de Audur Ava Olafsdottir. Miss Islande est construit en chapitres courts et titrés qui donnent le ton général du roman. Hekla avance coûte que coûte malgré les barrières dues à son sexe et au conformisme de l'époque. Encore une fois, l'autrice brosse le portrait d'un personnage attachant et à la fois insaisissable, un véritable personnage romanesque comme on aime les rencontrer en littérature.




Ed. Zulma, septembre 2019, traduit de l'islandais par Eric Boury, 261 pages, 20.50€
Titre original : Ungfru Island

mardi 22 octobre 2019

La Tentation, Luc Lang

Chez Luc Lang, toute est histoire de basculement, de passage de la réalité vers une certaine forme d'irréel, de changement violent et sans issue. François, le héros de La Tentation, est au centre de ce tourbillon qu'il ne maîtrise pas.

Pourtant François a l'habitude de rester maître de lui, le calme et la réflexion sont des signes forts de sa personnalité. Chirurgien de profession, il analyse avant de soigner et réparer. Depuis quelques temps sa vie familiale se résume à lui seul dans le relais de chasse hérité de son père. Son épouse Maria est en quête de Dieu, son fils Mathieu est accaparé par un emploi très lucratif et une compagne exigeante, quant à sa fille Mathilde, étudiante en médecine, elle ne donne plus de nouvelles depuis peu.
"Mais ce qui domine dans ce paysage familial compartimenté, c'est un sentiment d'exclusion dont il peut se plaindre auprès des arbres, du ciel, des oiseaux, c'est à peu près tout".
François est le pilier de cette famille un peu bancale, le seul peut-être a ne pas avoir changé avec les années, persuadé d'avoir transmis des valeurs qui auront le dessus, avec le temps, avec les petites digressions de la vie. Néanmoins, le sentiment d'exclusion est bien là, prégnant, qu'il oublie le temps d'une traque au cerf. La chasse est une passion et ce cerf, il l'a repéré depuis l'an passé. Le silence de la forêt, la neige qui tombe doucement accompagnent sa solitude. C'est l'image sur sa rétine d'une Mathilde en passagère de voiture qui roule trop vite, aperçue au détour d'un virage, qui va le bouleverser au point de ne pas réussir à tuer le cerf tant convoité.
"Ne pouvoir détourner sa fille de leur monde est plus qu'une défaite, c'est une faillite. Son monde à lui n'est plus assez vaste pour la contenir, qu'elle s'y ébatte à son aise".
De Mathilde, il ne sait plus rien de sa vie, ou si peu. Il tente d'avoir de ses nouvelles par Mathieu qui semble faire des affaires avec le nouvel amant de sa sœur. François sent que sa fille lui échappe. Elle a basculé dans le monde de son frère : argent et paraître. Or Mathilde est un "papillon de lumière" qui risque vite de se brûler les ailes.
"Ne pouvoir détourner sa fille de leur monde est plus qu'une défaite, c'est une faillite. Son monde à lui n'est plus assez vaste pour la contenir, qu'elle s'y ébatte à son aise".
Il sera là pour Mathilde, pour Maria quand elle reviendra - elle revient toujours - de sa période mystique, pour Mathieu quand il décidera enfin de se poser, mais qui sera là pour lui ?
"François se tient dans une église vide, c'est le vent qui souffle entre ses os. Il baisse la tête enfouit ses mains dans les poches, se dirige vers la maison, la neige geint sous ses semelles, les trois marches du seuil, il pousse la porte, la lumière du hall veille".
Chaque être est soumis à la tentation. Tentation de la religion pour les uns, de la richesse et de la possession pour les autres, chacun est animé d'un désir qui le dépasse. François est le rempart, celui qui empêche par sa présence, son cheminement, ses silences, de basculer pour de bon. Mais ce rôle de gardien du temple a ses limites et Luc Lang décrit avec finesse ce qui se joue dans le crâne de cet homme torturé et témoin sans force des choix de sa femme et de ses enfants.

La Tentation est fidèle à l'univers littéraire de son auteur construit roman après roman. Les personnages sont entiers, jusqu'au-boutiste, et évoluent dans des paysages qui sont le reflet de leur état d'esprit. La lumière n'est jamais loin, mais elle semble inatteignable tant les obstacles à surmonter s'accumulent avec une violence rare. 

Ed. Stock, août 2019, 360 pages, 20€

vendredi 18 octobre 2019

WHITE, Bret Easton Ellis

Il a fallu que Donald Trump arrive au pouvoir pour que Bret Easton Ellis propose une vaste réflexion sur la société américaine dans laquelle il vit. Ce n'est pas innocent car son personnage d'American Psycho, Patrick Bateman prend Trump comme modèle.


On est loin d'une société neurasthénique, subissant le revers démocrate de novembre 2016. Certes, il y a ceux qui ont voulu Trump au pouvoir mais continuent à ne pas s'en vanter, et il y a les autres qui continuent à vivre dans le déni, refusant d'admettre la réalité, se mettant même en colère quand on ose évoquer l'événement.
Ellis, lui, n'a pas de point de vue. Il n'a même pas voté en 2016. Cependant, il a observé ceux qu'il côtoient de manière privée ou professionnelle pour mieux prendre le pouls de son pays. Et puis, surtout, il y a les réseaux sociaux, véritable plaie névrotique, qui lisse l'opinion publique et cloue au piloris celle ou celui qui exprime une idée différente de la masse.
Ellis ne se reconnaît pas dans cette société dans laquelle les gens pensent tous la même chose ou le font croire pour être accepter des autres. Alors pour exister, un phénomène de victimisation s'est installé.
"Mieux se poser en victime est comme une drogue - vous vous sentez délicieusement bien, vous obtenez tant d'attention de la part des autres, vous vous sentez en vie et même important, alors que vous exhibez vos prétendues blessures afin que les gens puissent les lécher. Est-ce qu'elles n'ont pas un goût exquis ?"
Plusieurs fois l'auteur explique que son roman American Psycho décrit fort bien les dysfonctionnements de la société actuelle - alors qu'il a été écrit trente ans plus tôt - et que son héros sociopathe, Patrick Bateman est le fruit des excès et de l'argent facile de l'Amérique. L'American way of life en prend un coup...

White n'est pas un roman ; c'est le témoignage et la réflexion d'un écrivain célèbre sur ce que vit son pays. L'intérêt au contenu reste assez inégal. Parfois, le texte pâtit de coquilles, de ruptures de construction ou de phrases interminables. Alors est-ce une traduction fidèle marquant une pensée brute qui chemine, ou est-ce une traduction qui a souffert de passages difficiles à exprimer ? Mystère...


Ed. Robert Laffont collection Pavillons, mai 2019, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Guglielmina, 312 pages, 21.50€

mercredi 16 octobre 2019

La Dissonante, Clément Rossi

La vie de Tristan est réglée comme du papier à musique. Et en tant que chef d'orchestre, il faut que tout soit mené à la baguette. Jusqu'au jour où son oreille lui joue des tours...


Ni sa vie amoureuse, ni sa vie familiale n'ont eu le dessus sur sa conception de la vie. Tristan l'a construit autour et pour la musique, persuadé très tôt qu'il avait été choisi.
"D'ailleurs, on ne dit pas soi-même qu'on a un don. On m'aurait pris pour le roi des prétentieux si j'avais crié sur les toits que j'étais promis à mieux, que j'aurais du diriger les meilleurs orchestres, les meilleurs solistes dans les meilleures salles devant les meilleures audiences. On se serait indigné, on m'aurait taxé d'élitisme".
A soixante ans, force est de constater qu'il n'a pas eu la carrière dont il rêvait et qu'il méritait. Chef d'orchestre en Province, il accepte de diriger l'opéra Tristan et Isolde de Wagner même s'il déteste le compositeur. Mais quand on est un génie, aucune musique ne peut résister, et ce n'est ni la famille - en l’occurrence sa sœur - ni sa petite amie bien plus jeune que lui qui pourront le contredire.

Car Tristan est un égoïste. A part son art, rien n'existe. Alors même que sa compagne tente de préparer leur mariage ou que sa sœur désire le voir pour régler un problème de notaire, il joue aux abonnés absents.
"Parmi ses semblables, Tristan n'était qu'une absence. Absence de voix, absence de gestes, d'intérêt".
Seulement, notre chef d'orchestre est angoissé depuis quelques jours. La musique n'est plus si harmonieuse, son oreille interne lui joue des tours. Une dissonance musicale s'est installée, accompagnée d'acouphènes.
"J'ai eu soudain l'impression que mes oreilles n'étaient pas plus résistantes que deux structures de cristal que tout pouvait suffire à briser et l'inquiétude, en moi, a remplacé la colère".
 "Bien sûr, c'était toujours là : un frottement harmonique absolument anormal, une mésentente entre des notes qui auraient dû s'entendre. Une fausseté, tout simplement".
A ce constat, viennent s'ajouter une foule de petites contrariétés qui déséquilibre l'harmonie de sa petite vie. Tristan est assailli de toute part et ne sait pas comment revenir en arrière.

La Dissonante est un premier roman à l'idée originale qui brosse le portrait d'un homme imbu de sa personne, réfugié derrière son statut de chef d'orchestre et persuadé de son génie, qui perd pied lorsque la dysharmonie musicale se met en place. Ces mauvaises notes qui lui vrillent les oreilles ne seraient-elles pas l'écho des ratés de sa vie ?
En voulant donner une dimension chorale au roman, Clément Rossi se perd un peu dans la trame narrative. Néanmoins, il ne perd pas le fil d'Ariane et réussit à donner du crédit à son intrigue. Ainsi La Dissonante se lit facilement, avec plaisir, et apporte une nouvelle signature à la collection SYGNE.

Ed. Gallimard, collection SYGNE, octobre 2019, 240 pages, 18€

lundi 14 octobre 2019

Un Livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates

Qui sont les véritables martyrs ? C'est la question que pose Joyce Carol Oates, sans parti pris, en centrant son roman fleuve de presque 900 pages sur la sensible question du droit à l'avortement aux Etats-Unis.


Dérangeant pour les uns, maîtrisé et réussi pour les autres, le dernier roman de Oates n'est pas au goûts de tous ses lecteurs habituels. Et pour cause, en ne voulant pas faire pencher la balance, en décrivant méthodiquement les causes et les conséquences d'un acte grave du côté de la victime et de son agresseur, on se rend compte que la mort du médecin gynécologue Augustus Voorhes par le soldat de Dieu Luther Dunphy a impacté les deux familles.
"Dans une vie il y a des tournants. C'est ainsi que je les appelle. Un tournant est une surprise soudaine (...) Un tournant, et vous êtes changé à jamais".
Ce tournant, c'est le meurtre de Voorhes devant la clinique où il effectue des avortements. Son bourreau, Dunphy, s'est cru être le bras armé de Dieu, et une fois son crime accompli, il s'est agenouillé pour prier en attendant d'être arrêté par la police.
Ce drame a changé à jamais la vie de la famille Voorhes laissant une épouse démunie et trois enfants dans l'incompréhension, et celle de la famille Dunphy réduite à une épouse dépressive et intégriste avec quatre enfants qui ne savent plus s'ils doivent être fiers ou non de l'acte de leur père.

Oates détricote les mécanismes qui ont conduit un homme connu pour être paisible à brandir une arme et tuer un médecin au nom de ses croyances religieuses. Car on se rend vite compte que la loi régalienne ne fait pas le poids face à la loi de Dieu, même si dans de nombreux Etats américains le droit à l'avortement est acquis, les mouvances religieuses ont entrepris un travail de sape, d'intimidation et de menaces pour empêcher les femmes de mettre fin à leur grossesse. On entre alors dans ce que certains évangélistes appellent "les homicides justifiables" quand il s'agit d'éliminer les médecins avorteurs.


"Parce que mon père a été assassiné le 2 novembre 1999, tous les souvenirs qu'il avait de notre famille ont été anéantis dans l'instant de la déflagration.
Parce que nous sommes cette famille, nous avons été anéantis dans cet instant.
Parce que ce qui est perdu ne peut être récupéré qu'au prix d'une effort".
La fille aînée des Voorhes, Naomi, cherche à préserver la mémoire de son père. Elle refuse qu'il soit réduit à la victime d'un fou de Dieu. Elle compile tout ce qu'elle peut obtenir sur sa carrière afin, plus tard, d'éditer un livre à son sujet. Par là, elle tente de palier les faiblesses maternelles, qui les mois suivants le décès de Gus a décidé de ne plus jouer son rôle de mère et a laissé filé tout ce que pourquoi son époux combattait, incapable d'être "l'objet d'une compassion continuelle". Oui, on pouvait avoir la foi et être un médecin avorteur. "Tout ce qui restait de la famille Voorhes vivait une vie posthume". La fille de Dunphy, livre aussi son combat intérieur, entre religion et émancipation. C'est la boxe qui va lui permettre de se trouver une place et une raison de vivre pour accepter la condamnation à mort de son père assassin dont le geste a été commandité "sous le voile d'une conviction religieuse déformée et pervertie".

Des deux côtés, les enfants sont des victimes "par ricochet". Leurs pères respectifs sont des assassins, tout dépend du point de vue qu'on se place. Or, justement, l'autrice fait le choix de ne pas se positionner. Elle décrit les faits et les conséquences à long terme, point. Et ce choix narratif peut perturber les lecteurs. De mon côté, je n'y vois que la volonté farouche de traiter ce sujet sensible et exacerbé aux Etats-Unis de la manière la plus objective qui soit. Par là, on peut y voir aussi une contrainte narrative qu Joyce Carol Oates a voulu aussi peut-être s'imposer.

Dans les deux familles, le chagrin s'apparente à "une maladie auto-immune", comme un lupus qui grandit et se nourrit de nos souvenirs, de notre foi et de nos convictions. Chacun est convaincu et se sent incapable de faire bouger les lignes. La réalité sociétale américaine est trop complexe, trop emprunte de contradictions  et Un Livre de martyrs américains se veut être une description minutieuse de cette réalité là.

A mon sens, un très bon roman pour celui qui s'intéresse de près à ce pays et à son fonctionnement.


Ed. Philippe Rey, septembre 2019, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, 859 pages, 25€
Titre original : A Book of American Martyrs

vendredi 11 octobre 2019

Relecture (2) Sukkwan Island, David Vann

Plaisir de lire, plaisir de relire !


"Roy ne parvenait pus à rester éveillé pour écouter son père et il réussissait parfois à oublier que son père allait mal. Il commença même à imaginer qu'il allait bien, dans la mesure où il ne pensait plus vraiment à lui".
La lecture de Sukkwan Island prend une toute autre dimension quand on a lu toute l'oeuvre de David Vann. De manière récurrente, la figure du père en souffrance revient dans ses romans. Son père, c'est le sien, Jim Vann, qui s'est suicidé à l'âge de quarante ans. A la fois personnage de fiction, véritable père fantôme et souvenir ému d'un fils devenu adulte pour celui qui n'a pas su vraiment être un père attentif.

Car Jim, comme beaucoup de dépressifs, est uniquement centré sur lui-même. Quand il décide de passer une saison sur l'île isolée de Sukkwan Island avec son fils Roy, c'est pour faire le point sur sa vie qui est devenu un véritable merdier, mais c'est aussi pour créer du lien avec son fils ado qu'il ne connaît pas si bien. Seulement, au fur et à mesure des semaines, submergé par ses démons, Jim va oublier que son fils n'est qu'un enfant. Il va en faire son thérapeute, son confident, comme s'il avait autant de recul que lui sur la vie, les femmes, les enfants. La rigueur du climat et la persistance à trouver de quoi se nourrir et à le conserver n'arrangent rien
"Je crois que je ne peux pas vivre sans femmes (...) On a l'océan, ici, et la montagne et les arbres, mais c'est comme si tout ça n'existait pas tant que je n'aurais pas baisé avec une femme. Ah, fit Roy. Je suis désolé, je pensais à voix haute, fit son père".
Roy redoute le noir, le moment où il faudra s'allonger et écouter pleurer son père en silence ou s'épancher sur ses malheurs."Je ne me suis jamais senti à ma place nulle part", dit-il à son fils, oubliant par-là que sur cette île, Roy compte sur lui. Car le gamin se sent seul, désespérément. Sa mère et sa petite sœur lui manquent. Pourquoi a-t-il accepté cette galère ?
"Cette nuit-là, tard, son père pleura à nouveau. Il parlait tout seul en de petits chuchotis qui ressemblaient à des gémissements, et Roy ne comprenait pas ce qu'il disait, ni ne saisissait l'ampleur de sa douleur ou son origine".
Au début de l'aventure, Jim lui avait promis de faire au moins deux allers-retours sur le continent pour revoir la famille. Au fil du temps, il exerce une pression larvée sur son fils pour ne pas rentrer, ne se gênant pas non plus pour tenter de joindre à la radio son ex-épouse afin de recoller les morceaux.
"Il ne posait aucune question à Roy, et Roy ne répondait rien. Son père parlait, Roy écoutait, et il détestait avoir à écouter tout ça".
"Roy ne voulait pas que les choses s'arrangent. Il voulait que tout aille mal au point qu'ils soient obligés de quitter l'île. Il savait qu'il pouvait rendre la situation atroce pour son père en se contentant de garder le silence et en refusant de réagir à quoi que ce soit".
Roy impose son silence comme force de contestation. A force, il craint ce père étrange constamment en auto-apitoiement, submergé de terreur quand le soleil décline. Roy n'est pas encore un homme ; il a besoin d'être protégé et écouté. mais Jim ne le protège pas ni ne l'écoute. Il n'y a plus de filtre entre le père et le fils.
"Il avait l'impression qu'il était seulement en train d'essayer de survivre au rêve de son père".
Qui doit survivre à ce face à face douloureux et misérable ? Sukkwan Island décortique les mécanismes de la dépression et ses conséquences. Jim est dépressif. Sa maladie le rend égoïste, manipulateur, toujours  partagé entre la volonté d'être meilleur et le constat qu'il a tout raté. Les conséquences sont terribles, mais il n'en mesure les effets que sous le filtre de sa maladie.

Ce roman fut le premier de David Vann traduit en français par Laura Derajinski. Il mérite une lecture attentive car dans le dernier tiers il bascule dans une dimension que le lecteur n'aurait pas su deviner.


"Il s'approcha de Roy et lui tendit le pistolet, puis il enfila son blouson et ses bottes avant de sortir".
Ed. Gallimard, collection Folio, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, 240 pages, 7.4€

jeudi 10 octobre 2019

On dirait que je suis morte, Jen Beagin

Mona s'attache vite aux gens et aux choses - elle est dingue de son aspirateur - tout en pensant que ceux qui l'entourent sont décidément aussi dingues qu'elle.


Mona aurait pu être l'héroïne d'une série télé dans la même veine que Chameless, ou alors la version plus jeune de la Mona dans Madame est servie (Who's the boss ?) série phare des années 90, tant sa personnalité sort du lot à cause de son tempérament border line maîtrisé.


"Les mains vides à la merci des autres, l'orpheline pathétique d'un roman pour enfants".
Mona s'en sort dans la vie malgré des parents défaillants. C'est sa tante qui l'a prise sous son aile en l'employant comme femme de ménage dans sa petite entreprise de nettoyage. Ça tombe bien, Mona adore les aspirateurs et adore aussi fureter chez les inconnus. Dis moi ce que tu caches et je te dirai qui tu es vraiment, telle est un peu sa devise même si elle a une certaine propension à se monter des films...

Justement, le thème récurrent de sa courte vie est sa longue relation avec l'erreur de jugement. Déjà avec Mr Dégoûtant, elle a cru pouvoir construire ce qui ressemblait le plus à une relation amoureuse, mais pour cela elle a occulté le reste : mensonges, drogues, proxénétisme. Depuis, elle a pris le large et tente de se construire une nouvelle vie dans un trou paumé près du désert. Néanmoins, ses vieux démons réapparaissent : Mona ne peut s'empêcher de farfouiller chez ses clients pour leur construire une identité, et par là se rassurer que les autres sont aussi étranges qu'elle.

Ce talent de scénariste, elle le doit aussi - un peu - à son père Mickey à qui elle téléphone pour combler son sentiment de solitude. Or, à ce jeu du chat et de la souris téléphonique, elle est la grande perdante car elle rouvre des plaies du passée mal cicatrisées. Même son confident Bob - Dieu lui-même - ne réussit pas à lui enlever son mal-être. Mona ne va pas bien et elle le sait.
"A nouveau seule, elle mesura la profondeur de son manque. C'était un grand vide qui s'élargissait en elle, un trou noir. Épuisée, elle se résigna à ce que celui-ci l'aspire et la fasse patauger dans ce bourbier pendant plusieurs heures".
Tout cela lui fait repenser à un jeu de gamine qu'elle pratiquait jadis dans la piscine : On dirait que je suis morte. Il consistait à faire croire à son père qu'elle se noyait pour attirer son attention. Avec le recul, Mona voit non seulement le vide qui remplit la vie de ses clients, mais elle voit aussi qu'elle s'y noie pour exister...

On dirait que je suis morte est un tourbillon narratif rempli de personnages hauts en couleurs et doté d'un humour caustique. Jen Beagin fait de son héroïne une jeune femme à la fois déjantée et fragile, petit animal blessé qui recherche avec ses propres moyens un peu de stabilité. On sourit souvent grâce à des répliques chocs et des rencontres saisissantes comme Betty, Yoko et Yoko ou encore Jésus.
Ce roman est une belle rencontre littéraire et un beau moment de lecture. Merci Céline !

Ed. Buchet Chastel, janvier 2019, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 275 pages, 20€
Titre original :

mercredi 9 octobre 2019

Dans l'oeil du démon, Jun'ichirô Tanizaki

Dans ce roman étrange et sombre, le lecteur est un voyeur, un témoin et un enquêteur.


Sonomura sait que la folie le guette. C'est comme cela dans sa famille, depuis toujours. Lorsqu'il est témoin du jeu étrange d'un homme et d'une femme, il s'en ouvre à son seul ami, à qui il révèle qu'un meurtre va être commis.

 Les voilà tous les deux dans une ruelle sordide de Tokyo, l’œil rivé dans les interstices des planches du mur d'une vieille bâtisse. Devant leurs yeux se déroule une scène étrange. Une femme déguisée en geisha fait la pose devant un photographe, le cadavre d'un homme dans les bras !
"La femme venait d'assassiner un homme. Dans des circonstances semblables, n'importe qui prendrait un visage terrible".

Cette femme ne semble pas du tout affectée par le cadavre et trouve normal que son compagnon se débarrasse du corps à l'aide de produits chimiques. Elle devient une obsession pour Sonomura qui rêve de l'aborder, la côtoyer et, pourquoi pas, l'aimer.
"Elle est l'héroïne cardinale du roman criminel, elle est l'avatar du démon".
Ce court roman noir de Tanizaki concentre à lui seul toutes les obsessions de l'auteur. Le contexte est malsain à souhait, les obsessions sexuelles sont plus de l'ordre de la déviance que du fantasme et le personnage principal porte en lui une béance qu'il n'arrive pas à combler.

Par un étrange jeu de mots codés "piqué" à une nouvelle de Poe, Dans l’œil du démon propose une intrigue minimaliste dans laquelle la mise en abyme se révèle efficace. Ainsi, c'est la structure même du roman qui donne de la dimension au récit et fait du lecteur à son tour un voyeur.

Ed. Picquier, octobre 2019, traduit du japonais par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi, 136 pages, 14€
Titre original : Hakuchu Kigo

lundi 7 octobre 2019

De Pierre et d'os, Berengère Cournut

A l'heure où les adolescents de son âge vivent connectés aux réseaux sociaux, Uquralik, jeune inuit, est séparée brutalement de sa famille un soir de grand froid. La banquise s'est fendue, elle est seule.



Seule oui, mais avec dans la tête tout ce que ses parents lui ont appris pour survivre dans cet enfer blanc. Uquralik sait chasser, sait se protéger du froid qui peut tuer, sait construire un igloo, et sait aussi qu'il n'est pas bon de rester seule trop longtemps. Alors, elle s'éloigne de la banquise et de ses îles pour rejoindre la terre ferme et la toundra où circulent des tribus nomades.

Parce qu'on la considère comme un garçon manqué, on l'accepte, toutefois, elle doit se protéger chaque jour de la violence des hommes, notamment de l'ancien. Et puis, elle rencontre Tulukaraq, vit avec lui jusqu'au jour où il ne revient pas d'une pêche en kayak.

Nouvelle errance à la recherche de lieux plus sûrs. Une nouvelle tribu l'accueille.  Avec cette dernière elle connaît la faim et la maternité, mais aussi ouvre son esprit aux pratiques chamaniques. La grossesse lui a permis de faire corps avec la nature. Désormais, le monde arctique lui parle, l'appelle, devient "une vague nocturne immense qui [la] porte d'un bout à l'autre de la banquise". Son aleq est sa force, le monde blanc son pays.
"Uquralik a fait un rêve où le ciel rejoint la mer. Nous allons bientôt recevoir de la visite".
A travers les yeux d'Uquralik, c'est tout un monde inconnu qui s'ouvre à nous. Berengère Cournut a amassé de la documentation, s'est imprégnée de ses lectures documentaires sur le Grand Nord pour rendre crédible son roman. Souvent, elle temporalise la dureté de la vie par des chants chamaniques, bulles de poésie et de douceur, odes à la nature aussi. En Arctique, on chasse pour survivre mais on remercie l'animal mort de s'être laissé prendre. En Arctique, la banquise se fend et les icebergs ressemblent à des montagnes. En Arctique enfin, les peuples sont nomades et survivent en communiant avec le monde qui les entoure.
De Pierre et d'os est un voyage littéraire et initiatique. Il témoigne des choses immuables de la vie, de sa cruauté parfois et de sa beauté souvent. Bérengère Cournut devient alors une conteuse sensible, porte-parole littéraire de cet univers méconnu.

Ed. Le Tripode, août 2019,219 pages, 19€
Prix Fnac 2019

vendredi 4 octobre 2019

Le Vrai Michael Swann, Bryan Reardon

Le rêve américain peut s'effondrer en une seconde. C'est ce que Julia Swann va vivre le temps d'une nuit cauchemardesque.


Les Swann vivent dans la banlieue de Philadelphie, dans un quartier qui ressemble à s'y méprendre à celui de Wisteria Lane de Desperate Housewives. Julia a renoncé à une prometteuse carrière pour se consacrer à l'éducation de ses deux garçons, tandis que Michael s'est résolu à devenir commercial pour compenser le salaire en moins. 
Tout est si beau, si parfait.... Cette famille incarne par excellence l'American Dream.... Sauf que Julia tourne en rond et ne s'y retrouve plus dans cette incarnation de maman parfaite, et Michael est sur le point d'être licencié alors que ses chiffres commerciaux ont augmenté.
"J'ai l'impression qu'à un moment, on a pris un mauvais tournant et qu'on s'est mis à vivre la vie de quelqu'un d'autre".
se dit Julia, incapable - comme son mari d'ailleurs - de parler des vrais problèmes et les affronter.

Ce soir-là, Michael appelle de Penn Station pour avertir que son train est en retard. Puis la communication se coupe et Julia n'arrive plus à joindre son mari. C'est sur un bandeau diffusé à la télévision qu'elle apprend qu'une bombe a explosé à l'intérieur de la gare, et plus tard, que son mari est le principal suspect de l'attentat.

Bryan Reardon construit son roman comme une course contre la montre avec des flash-back sur le vécu des deux époux pour étoffer leur profil psychologique. Construit à deux voix, le lecteur prend connaissance alternativement de l'état d'esprit de Julia, épouse et mère courage résolue à retrouver Michael même si toutes les polices du coin sont à ses trousses, et de celui de Michael, victime blessée mais vivante de l'attentat, qui ne sait plus qui il est vraiment.
"Le brouillard s'est un peu levé. Juste assez pour que je comprenne vraiment. La confusion m'a envahi, pourtant un élément s'est éclairci : je ne sais pas du tout qui je suis. Ni d'ailleurs où je me trouve".

L'auteur part du principe que : "Ces événements vont les dévorer ne laisser que des coquilles vides reléguées dans un coin sombre de la société. C'est déjà en train de se produire".
Lors de cette nuit de cauchemar, Julia va enfin pouvoir faire la part des choses, comprendre qui sont ses vrais amis, quelle est la force de son amour, et affronter ses peurs. Il suffit d'un choc pour comprendre qui on est vraiment.

Le Vrai Michael Swann est un roman haletant qui distille de manière régulière ses doses anxiogènes. L'ensemble reste  vraisemblable même si nous, en tant que lecteur français, on peut être parfois agacé par la vision très outre atlantique des événements relatés.

Ed. Gallimard, Collection Série Noire,  traduit de l'anglais (USA) par Flavia Robin, juin 2019, 432 pages, 23€

mercredi 2 octobre 2019

Substance, Claro

Benoit est orphelin, mais comme lui dit sa Tante qui l'a arraché du "dortoir des entrailles" il est un orphelin heureux car il n'a ni père, ni mère, bref pas de géniteur. Et c'est donc entre les lubies de sa tante d'adoption et sa rencontre avec une certaine Marguerite que Benoit va faire une découverte étrange...


"C'était une substance informe, accolée à d'autres substances non moins grossières, aux parois avachies, aux contours déchiquetés par d'autres substances qu'elle suçait et qui la suçaient, se malmenant lourdement les unes les autres".
Au moins rester une nuit entière à veiller un mort lui aura révélé une étrange découverte : il sent et peut saisir les ectoplasmes qui se promènent dans les maisons, et ces derniers lui révèlent bien plus sur la vie de ceux qui ont occupé les lieux que les souvenirs accrochés aux murs.
La Tante n'est pas plus étonnée que ça quand Benoit lui révèle son étrange pouvoir. Avec ses drôles de recettes de cuisine, ses moments passés avec lui et ses amies à regarder l'émission terrifique de Susan Waldron, elle avait bien senti que son petit Benoit était un être à part, alors que lui croyait qu'il cachait bien ses secrets.
"En outre, je tenais à ce que la Tante aux Encouragements Thérapeutiques se doute le moins possible qu'en moi vivait un être écarté, un être noir et nécrosé".
Ainsi, l'histoire des ectoplasmes ne peut que devenir un atout majeur dans l'activité lucrative de la Tante, le viager. Benoit prospecte les résidents susceptibles de passer l'arme à gauche, tandis que la Tante leur rend visite et leur propose d'acheter leur maison en attendant le Grand Jour. C'est d'ailleurs au cours d'une de ces visites que le jeune garçon rencontre Marguerite, une étrange femme de ménage qui se cache depuis des années de ses ravisseurs extraterrestres, fatiguée des abductions à répétition dont elle est victime.


Mais en voulant mener un projet à bien, Marguerite et Benoit activent des forces qui les dépassent...

Substance est un roman qui met d'abord à l'honneur la prose enlevée et riche de Claro. Ce dernier aime les mots inusités, les longues phrases et les digressions, sans perdre pour autant le fil de son récit . 
C'est avec humour et ironie qu'il met en scène son personnage principal en prise avec de nombreux personnages féminins et ses démons intérieurs.
Claro annonce que Substance sera le premier tome d'une trilogie  sur l'au-delà. Affaire à suivre donc.


Ed. Actes Sud, août 2019, 352 pages, 21.80€