mardi 30 avril 2019

Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin

Dans ce nouveau roman, Jean-Christophe Rufin décortique le sentiment amoureux à travers l'histoire rocambolesque d'un couple dont le ciment amoureux s'est bâti sur leurs unions et leurs divorces.

"Quand un tel choc amoureux arrive, le temps est suspendu. Et quand il prend fin, aucun des deux épris ne pourrait dire combien de temps il a duré".
Jeune homme de condition modeste, Edgar a longtemps été persuadé que l'amour n'était pas fait pour lui puisqu'il l'associait avec l'argent. Comment rendre une femme heureuse sinon en lui offrant une vie digne et de quoi la combler matériellement ? Alors, quand il rencontre Ludmilla au fin fond de l'Ukraine, dans les années 50, il décide de l'épouser, surtout pour la délivrer de son village où on la considère folle. La sauver, la protéger puis ensuite l'aimer. Un peu comme sa mère aurait mérité d'être traitée.
 "Faire du destin de Ludmilla une sorte de réécriture de celui de sa mère, sur le palimpseste de sa vie".
Pour Ludmilla, Edgar est un coup de foudre. Elle n'hésite pas à le suivre et qu'importe s'il ne lui offre pas une vie luxueuse.
"Il n'y a pas d'amour durable qui ne soit fondé sur l'égalité. Une égalité au-delà des différences et qui, parfois, peut correspondre à de grands écarts de conditions".
Un couple est un exercice d'équilibre au quotidien basé sur l'égalité. Or ces deux-là ont une vision de leur union radicalement différente. Tout est bancal. Alors que Ludmilla se contente de peu, Edgar culpabilise de ne pas pouvoir lui apporter une meilleure vie. Il se persuade que tout changera lorsqu'il aura de l'argent.
"L'amour était pour lui un corps mou auquel seul l'argent et tout ce qu'il permettait d'acquérir servait de colonne vertébrale".
Les années passent et pour éviter l'usure du couple et ne pas mettre un frein à leurs carrières respectives, Edgar et Ludmilla se séparent, se retrouvent, s'aiment et se haïssent. Leur fille Ingrid naît, témoin involontaire des changements qui rythment la vie amoureuse de ses parents. Edgar fait fortune dans les hôtels puis dans le BTP tandis que Ludmilla, à force de persévérance, devient une grande cantatrice. Seulement, maintenant que le luxe coule à flots, ils sont encore incapables de rester longtemps ensemble, déconnectés de la réalité dans "un monde que seul l'argent peut atteindre". Comment retrouver la douceur et l'authenticité de leur rencontre maintenant que tout est perverti par l'entourage, les médias et la grande vie ?


Dans la postface du roman, JC Rufin écrit :
"Ce qui fait leur prix à mes yeux c'est d'avoir dépassé la vision binaire du couple : soit fusionnel, soit déchiré. Et de s'être délivrés de la solution trop souvent choisie pour résoudre cette contradiction : le renoncement". 
Edgar et Ludmilla ont décidé de vivre leur amour différemment. Ils se sont séparés maintes fois sans jamais y renoncer. Parfois la haine envers l'autre les a envahis mais leur amour réciproque n'était jamais complètement éteint.
Les Sept mariages d'Edgar et Ludmilla est raconté par le gendre du couple. Il retrace leur vie, à la fois admiratif et circonspect par leur parcours. Le ton est volontairement énergique. Le drame ne pointe jamais le bout de son nez, l'ensemble garde une certaine légèreté malgré les aléas de la vie.
"Dans le récit de moments qui auraient pu être tragiques comme dans l'évocation d'une gloire et d'un luxe qui pourront paraître écrasants, il ne faut jamais oublier que Ludmilla et Edgar se sont d'abord beaucoup amusés".
Le lecteur, à juste titre, pourrait se demander quel est l'intérêt de s'unir autant de fois. L'auteur explique les subtilités du sentiment amoureux étalé sur un demi-siècle. Il en dévoile les revers comme les grands moments, les petits secrets et les hontes, mais surtout il montre combien le mariage (surtout le dernier) est pour les deux protagonistes la sensation inexprimable de se sentir "à nouveau complet dans le monde". 
Edgar se souvient de l'expression de sa mère et se rappelle que le bonheur est dans le quotidien aux côtés de celle qu'on a toujours aimée :
"Les grandes choses sont dures et froides. Mais les petites sont douces. Il y a toujours une consolation dans les objets minuscules".
On sent que l'auteur s'est beaucoup amusé en écrivant ce livre, et nous, lecteurs, nous tournons les pages avec intérêt et devenons les témoins des mariages de ce couple hors-norme.


Ed. Gallimard, collection La Blanche, mars 2019, 384 pages, 22€

lundi 29 avril 2019

La Boîte noire, Ito Shiori

Les mauvaises langues pourront dire qu'elle était naïve de ne pas voir le loup arriver déguisé en collègue prêt à  lui fournir du travail. Seulement, entre gens civilisés, on ne pense pas qu'une simple rencontre entre collègues pour finaliser un futur contrat va se terminer dans une chambre d'hôtel, nue sur un lit, hébétée, avec aucun souvenir de ce qui s'est passé.


Ito Shiori, diplômes de journalisme en poche, décide de terminer son cursus aux Etats-Unis. Là-bas, la vie est difficile, les bourses ne suffisent pas, mais elle rencontre des expatriés comme elle dont des journalistes travaillant pour TBS (Tokyo Broadcasting System) notamment un de ses cadres qui semble tout de suite intéressé par son CV.
De rencontres en email, ce dernier lui promet un poste soit au Japon soit aux Etats-unis. Pour soi-disant finaliser le contrat promis, une rencontre au restaurant se fait. Les derniers souvenirs de cette soirée sont les quelques verres de saké. Elle se réveille dans une chambre d'hôtel, nue sur le lit avec une grande sensation de douleur. Son collègue est "tranquillement" en train de la violer.
 Dans ce fait-divers, ce qui est sinistre au delà du viol, est l'attitude du violeur. Ce dernier la laisse quitter la chambre, continue de répondre aux mails qu'Ito Shiori lui envoie pour comprendre ce qui s'est passé. Pour lui, le rapport sexuel était consenti. Il ne comprend pas l'angoisse de sa victime.
Ce comportement accentue l'état de sidération de la jeune femme. Des souvenirs lui reviennent sous la forme de flash. Quand elle ose se rendre dans un hôpital pour examen gynécologique, il s'est passé une semaine. Trop tard.
"C'est ici au Japon, le pays où je suis née, ce pays réputé pour être l'un des plus sûrs d'Asie, que j'ai connu l'insécurité. Et ce qui a suivi le viol a achevé de m'anéantir. Je n'ai trouvé de secours nulle part. Ni les hôpitaux, ni les lignes d'assistance téléphonique, ni la police ne m'ont apporté leur aide. J'ai découvert avec effarement un visage inconnu de la société où j'avais vécu jusque là".
Commence alors un parcours du combattant entre le dépôt de plainte, les examens médicaux, les cellules de soutien injoignables ou peu réactives. En plus, l'agresseur a le bras long et quelques personnes de son entourage sont intervenues pour classer l'affaire sans suite ou pire, convenir d'une somme à l'amiable pour enterrer l'affaire.

Le temps passe et Ito Shiori s'emploie à prouver que sa "boîte noire" est une histoire grave. Dès lors elle pointe du doigt les failles du système judiciaire de son pays.
"Le procureur chargé de l'affaire m'a déclaré que l'événement s'était passé à l'intérieur d'une pièce fermée, une boîte noire".
 Elle refuse l'accord amiable et décide de se battre en appel, tout en travaillant comme journaliste free-lance.
"Il faut que je parle. Il n'y a pas d'autre voie. Mon travail est de témoigner. Me taire, c'est tolérer le crime qui a été commis".
Le livre d'Ito Shiori est un récit coup de poing. Sans fioriture, il décrit les méandres des petits arrangements entre amis, les béances du système nippon, mais surtout il raconte les sentiments, les émotions d'une victime qui se sent isolée et incomprise.
Raconter est une forme de thérapie, l'auteur l'a bien compris. Enfin et surtout, elle dénonce le sempiternel refrain qui fait de la victime une femme consentante, forcément.

Ed. Philippe Picquier, avril 2019, traduit du japonais par Jean-Christophe Helary et Aline Koza, 256 pages, 19.50€
Titre original : Black Box

jeudi 25 avril 2019

Un Silence brutal, Ron Rash

Le shérif Les se contenterait très bien d'un monde immuable où la nature serait respectée et auprès de laquelle les concitoyens vivraient en harmonie. Ce serait une retraite rêvée pour lui qui compte ses derniers jours de labeur. Sauf que l'harmonie n'existe pas....


Les est le shérif d'une petite bourgade de Caroline du Nord, située dans les Appalaches. Au fil des ans, en plus de gérer des problèmes personnels -une épouse dépressive et un divorce - il est devenu le témoin impuissant des ravages de la meth, fléau ravageur arrivé en même temps que le chômage, qui transforme en zombie les enfants désoeuvrés de ceux qu'il a toujours connu.
En plus des problèmes de drogue à gérer, il est devenu depuis peu le médiateur entre Gerald, vieil agriculteur et pêcheur à ses heures et Tucker, propriétaire d'un relais-hôtel où de riches citadins peuvent pêcher moyennant quelques centaines de dollars. Le relais se situant sur les limites des terres de Gerald a toujours été une source de colère pour le vieillard et l'intervention de Becky à ses côtés, la garde forestière, n'y change rien.

Depuis un traumatisme, d'enfance Becky a privilégié le silence aux mots. Ces derniers ne lui servent véritablement que lorsqu'elle écrit ses poèmes, véritables odes à la nature et à la liberté. Les et Becky sont si proches qu'on pourrait les considérer comme un vieux couple.
"Deux ans, et je ne savais toujours pas quel terme employer pour définir nos rapports. Quelques 'sorties', quelques baisers. Mais, plus que tout, une prudente valse-hésitation".
Tous les deux protègent comme ils peuvent Gerald, et quand ce dernier est accusé d'avoir versé du kérosène dans la rivière poissonneuse pour empêcher les touristes de pêcher, ils décident de le défendre et trouver le véritable responsable.

Un Silence brutal - celui de Becky petite par exemple, ou celui causé par la mort d'un proche - est un roman à deux voix (Becky et Les) magistralement mené de bout en bout. Moi qui ai l'habitude de choisir des extraits, je me suis vue contrainte d'enn mettre peu tant la narration regorge de fulgurance littéraire de l'oeuvre. Et puis lesquelles choisir pour bien montrer la profondeur du roman ?
On retrouve les thèmes chers à l'auteur : le respect de la nature, les ravages de la drogue, les familles en proie au désarroi après un deuil ou contrainte de récupérer leurs bien mis au clou... La nature luxuriante, la rivière poissonneuse sont des baumes qui apaisent les douleurs de l'âme humaine, tout comme la poésie de Becky qui réussit à mettre des mots sur tout.
"- Ça ressemble à quoi le silence ?
(...)
- A des étoiles posées sur une mare tranquille".
Ron Rash est un grand nom de la littérature américaine. Sous sa plume, la noirceur des hommes est expliquée, argumentée, jamais jugée. Elle est. Et on doit faire avec.



Ed. Gallimard, collection La Noire, mars 2019, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, 272 pages, 19€
Titre original : Above the Waterfall

mardi 23 avril 2019

La Citadelle, Eric Metzger

Calvi, l'été. Emile pense qu'il va pouvoir profiter avec ses amis du festival de musique sur la plage. Sauf qu'il rencontre Andrea et cette jeune corse va bouleverser irrémédiablement sa vie.

"Des yeux noisette et vert, la mine distante mais chaleureux le sourire insolent bien qu'aimable ; elle n'était plus à une contradiction près. La jeune femme se dirigea vers eux comme si le temps ne la concernait pas".
Emile ne sait pas ce que tomber amoureux veut dire. Il a certes eu quelques aventures, mais jamais sa vie a été bouleversée par l'être aimée. Grand lecteur de Le Rouge et le Noir de Stendhal dont il lit et relit quelques pages chaque soir, il est un admirateur du personnage de Julien Sorel. Comme lui, il pense que l'amour est une lutte acharnée.
"Julien Sorel, ce mauvais modèle. L'ambition dévorante comme revanche. Un monstre prêt à combattre, mordre, tuer même. Très jeune, Emile avait admiré ce garçon revanchard, capable de bousculer par l'exercice de son intelligence une société avare en place et à la hiérarchie figée".
Quand il croise le chemin d'Andrea, il la déteste d'emblée. Pourtant elle est libre, indépendante et tient à sa singularité. Sauf qu'elle est issue d'une famille aisée et la maison familiale en est la preuve. Emile a peur en fait. Il se sent attiré par cette fille mais se persuade qu'il n'est pas fait pour elle. Mieux vaut feindre l'indifférence croit-il.
"Sa manière de penser, ou même encore sa taille ; pourtant elle ne semblait jamais sur la défensive. Emile devrait lutter. Lutter pour attirer son attention, pour l'intéresser, pour la conserver près de lui. Lutter aussi pour s'en protéger et l'éloigner. Tout ne paraissait que lutte et pourtant, près d'elle, il se sentait si bien".
Sans cesse partager par ses sentiments ambivalents, Emile accepte finalement l'inéluctable : Andrea l'obsède. Même de retour sur Paris, il n'arrive pas à l'oublier. Les années passent et chaque été il revient sur Calvi. Désormais, il doit finir de rédiger son mémoire de thèse sur le héros stendhalien. La vie amoureuse d'Emile ressemble à celle de Julien Sorel. Les deux héros ont des points communs de caractère. Emile a peur du vide, de la béance que peut provoquer le sentiment amoureux quand il n'est pas réciproque.
"Je n'ai pas de place définie. Je ne suis pas. Dans son champ de pensée je n'ai pas ma place, mais j'en cherche une. Pourtant, il me faut une place, parce que déstructuré, je ne pourrai pas trouver de repos. Hors système, je n'ai aucune chance".
Aimer pour exister, exister pour aimer. Pour cela, Andrea ne doit pas incarner un objet de gloire et Emile doit arrêter de juguler son désir L'amour peut être autre chose qu'un combat
"Il pensa à Andréa. Tout en elle annonçait un combat"
A première vue, La Citadelle peut être perçue comme un roman léger sur le sentiment amoureux sur fond de vacances sous le soleil de Corse. Pourtant, il n'en est rien. Emile est profondément malheureux. A force de lectures, à force de comparaison avec le héros stendhalien, le jeune homme s'est interdit d'aimer facilement. Dans ce jeu du je t'aime moi non plus qu'il s'est imposé, il souffre et se rend compte au fil du temps qu'il passe à côté de l'essentiel.
La citadelle de Calvi est le témoin immuable et silencieux du tourment d'Emile. Le lecteur aussi.

Ed. Gallimard, collection L'Arpenteur, mars 2019, 18€

vendredi 19 avril 2019

Dur, dur, Banana Yoshimoto

Dans ces deux nouvelles, Banana Yoshimoto interroge le temps qui passe, les liens du sang, du cœur et notre rapport aux croyances surnaturelles.


Chacune des héroïnes se situe à un tournant important de leur vie. Tandis que l'une teste la solitude en partant randonner seule en montagne, l'autre est sur le point de perdre sa sœur victime d'une hémorragie cérébrale. A chaque fois, la narration étire le temps si bien qu'on a l'impression que ce dernier s'étiole pour ne plus devenir qu'un moment suspendu. Même les protagonistes ont cette sensation étrange.
"Le temps s'étire et se resserre. Quand il s'étire à la manière d'un élastique, il vous emprisonne à jamais dans son étreinte. Et il ne vous lâche pas si facilement. Parfois il vous abandonne dans les ténèbres où vous ne faites que tourner en rond, et vous avez beau vous arrêter et fermer les yeux, pas une seconde ne s'écoule".
Dès lors, le passé reprend des couleurs. les souvenirs affluent, s'imposent parfois au point de se télescoper avec le moment présent. Ce télescopage peut prendre la forme d'un fantôme, de voix ou encore de rêves aux étranges aux accents de la réalité.
"J'ai fait un rêve qui avait le relief de la réalité.Mais s'agissait-il d'un rêve, ou d'une simple réminiscence ? En tout cas j'avais l'impression d'avoir vécu cela dans le passé".
La réalité n'est plus un refuge ; elle devient un obstacle à affronter. Elle incarne l'adversité dont on ne peut pas se détourner : une solitude qui cache un amour éteint, des souvenirs qui rappellent la mort prochaine d'une sœur aimée. La mort n'est jamais loin et impose qu'on y réfléchisse afin de mieux l'appréhender. Et à force d'en faire un point de réflexion, les moments simples de la vie deviennent des instants de bonheur et la nature environnante un lieu où se ressourcer.
"Or, plus on s'enfonçait dans l'insupportable, plus ce temps privilégié se dégradait.Voilà pourquoi les instants de beauté qui naissaient dans les interstices du temps me semblaient de véritables miracles. Là s'effaçaient l'insupportable et les larmes, là je discernais de nouveau la grandeur de l'univers en mouvement : instants fugitifs où je percevais l'âme de ma sœur".
Cette auteure japonaise est une découverte. On y retrouve un rapport au mystique qui n'existe pas dans la littérature occidentale et une manière apaisante d'appréhender le temps qui passe. Le récit prend des pauses, s'arrête sur des détails, s'étire, et finalement invite le lecteur à se poser et à profiter du moment de lecture.

Ed. Rivages Collection Poches, traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô, 128 pages, 10.15€
Titres des nouvelles : Hard Boiled, Hard luck

mercredi 17 avril 2019

Itinéraire d'un singe amoureux, Amitava Kumar

Kailash a quitté son Inde natale pour préparer une thèse de littérature à Columbia. Devenu apatride, il devient à la fois témoin et acteur de sa nouvelle vie. Seulement, il n'est pas facile de se construire dans un pays étranger.

"Je conçois l'écriture comme un moyen d'identifier, voire de résorber, le clivage qui scinde ma vie en deux : le fossé entre l'Inde, mon pays natal, et les Etats-Unis, où je suis venu vivre à l'age adulte".
Il a fallu deux décennies pour que Kailash écrive ses souvenirs de jeunesse. A vingt ans il avait certes déjà le virus de l'écriture, mais il l'a mis vite de côté pour profiter au maximum de sa vie amoureuse. Les désordres de l'amour, les complications du désir vont lui en apprendre davantage que les livres. Aux Etats-Unis, il se rend compte que sa construction identitaire se fait dans la souffrance et la culpabilité ; souffrance de se sentir seul et isolé (alors qu'il n'est pas le seul indien étudiant sur le campus) et culpabilité d'avoir abandonné ses parents.
"L'immigrant se sent chez lui dans le sentiment de culpabilité"
Fort de ce constat, il devient spectateur de ses choix, notamment en matière amoureuse :
"J'étais, quant à moi, l'acteur permanent d'une pièce que je mettais en scène dans ma tête".
Chaque femme rencontrée lui apprend à mieux se connaître. Au fur et à mesure l'histoire du singe suicidaire raconté en famille en Inde prend toute sa valeur en devenant une métaphore filée sur les destin :
 "Elle resta longtemps gravée dans mon esprit, comme un récit fondateur qui m'enseignait la véritable nature de la peur, ou peut-être me donnait une leçon sur le destin".
Kailash apprend, étudie (de loin en loin) se fait des amis, mais ne tombe pas véritablement amoureux. A chaque fois, sa compagne du moment s'y emploie pour deux. Finalement, ce sentiment ne viendra-t-il pas quand il aura évacué cette croyance persistante de n'être qu'au fond un immigré de passage ?

Itinéraire d'un singe amoureux est un auto récit sur la quête d'identité. Le ton se veut léger, souvent drôle et l'auteur n'a pas hésité à intégrer photos, coupures de journaux et extraits d'ouvrages pour mieux étayer son propos. De fait, on se laisse prendre facilement au jeu et on suit pas à pas avec plaisir le jeune Kailash dans sa nouvelle vie façonnée par une éducation aux antipodes des codes du pays qu'il a choisi.

Ed. Gallimard, collection Du Monde Entier, traduit de l'anglais (USA) par Maxime Shelledy, 350 pages, 22€
Titre original : Immigrant, Montana

lundi 15 avril 2019

La Dernière chance de Rowan Petty, Richard Lange

Il fut un temps où la vie de Rowan Petty était douce. Une épouse, une fille adorée Sam et de l'argent à profusion issue de ses arnaques diverses et variées. Mais maintenant Petty est seul, avec des cartes de crédit bientôt au plafond et l'obligation de se refaire au plus vite s'il ne veut pas sombrer.


Alors quand un vieil ami de son père lui propose de récupérer en Californie deux millions de dollars volés par des soldats à l'armée américaine, Petty se dit que le jeu en vaut la chandelle et en plus il pourra peut-être renouer avec sa fille. Il désire tellement que cette dernière lui pardonne de l'avoir abandonnée à sa grand-mère. Après le départ de sa femme Carrie, il s'est retrouvé seul avec la gamine. Il a bien essayé d'être un bon père mais a vite laissé tomber. Depuis Sam a grandi avec la haine de ses parents.
Petty refuse l'image d'escroc à bout de souffle. Le vol, s'il fonctionne, lui permettra de prendre un nouveau départ. Accompagné de Tinafey rencontrée un soir de déprime, il décide de jouer son va-tout
"Pour autant, il n'était pas encore prêt à jeter l'éponge. Ça n'a jamais été son truc, de baisser les bras. Il fallait se regarder dans la glace, sans concession, se demander qui, quoi et pourquoi, mais ne pas se laisser plomber par les réponses. Il fallait prendre une douche brûlante et se coucher, passer une bonne nuit, trouver un plan le lendemain et s'y tenir".
A Los Angeles, tout se complique. Les retrouvailles avec sa fille sont sulfureuses, d'autant plus que cette dernière est hospitalisée. Dans le même temps, Petty se rend compte que la pêche aux deux millions de dollars va être plus compliqué que prévu. Le soleil de la Californie ne l'apaise pas. Comment faire pour réussir sur les deux tableaux ?
"En se rendant compte que Sam était aussi vivante que lui, aussi réelle, il avait doublé la taille de son univers ; mais pour être tout à fait honnête, rien n'avait changé pour lui. Ce qui était tordu n'était pas redevenu droit, ce qui était glacé n'avait pas fondu".
La force de ce roman réside dans la qualité de ses personnages secondaires. Sans en avoir le profil, chacune des rencontres de Petty sera déterminante dans son cheminement.
La Dernière chance de Rowan Petty n'est pas un roman noir. C'est surtout l'histoire d'une rédemption au point que l'intrigue principale - récupérer l'argent - en devient secondaire même si elle sert fil d'Ariane tout au long du récit.
En vieillissant, Rowan Petty se rend compte de l'importance des siens et à quel point ses choix passés ont pu être destructeurs. Il veut simplement devenir un homme bien aux yeux de sa fille mais le naturel reprend souvent le dessus...
Richard Lange nous offre ici une histoire calibrée, sans temps mort, assez bien ficelée pour retenir le lecteur jusqu'au dénouement.


Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Patricia Barbe-Girault 416 pages, 22.90€
Titre original : The Smack

vendredi 5 avril 2019

PAUSE



UN SAC DE LIVRES


LE BON AIR DE LA MONTAGNE 


DE RETOUR  LE LUNDI 15 AVRIL 

Sous le charme de Lillian Dawes, Katherine Mosby

A dix-sept ans, Gabriel est renvoyé de son pensionnat. Il part vivre chez son frère Spencer, à New-York, auprès duquel il va côtoyer la haute bourgeoisie locale.

"Pendant les derniers ravages de l'hiver, Lillian Dawes avait éclipsé toutes les autres figures de dévotion de mon panthéon personnel qui incluait Grace Kelly et Eleanor Heckett (...) Je voyais Lillian partout, en fragments terriblement tentateurs ".
Spencer et Gabriel sont issus d'une société où tout le monde se connaît, compare sa fortune à coups de fêtes, et espère en secret que son ami va se ruiner. La bourgeoisie new-yorkaise adore l'hypocrisie et se délecte des petits malheurs des autres. Quand Lillian Dawes aparaît, elle fait figure de nouveau visage. Personne ne sait très bien qui elle est, ce qu'elle fait, et si elle est véritablement riche. Elle est le trublion du groupe. Même Lavinia, la tante des deux frères, rompue aux actualités et aux petits secrets, ne semble pas véritablement la connaître.
Pour Gabriel, la rencontre avec Lillian est un choc. Elle incarne désormais pour lui LA femme, tant il est charmé pas sa liberté de ton, sa franchise et son physique. Elle détonne de toutes les autres filles qui l'entourent et la jalousent en secret. Comme il a du temps puisqu'il est en attente d'une prochaine rentrée scolaire, les sorties de Gabriel dans le beau monde sont prétexte à croiser Lillian.
Au fur et à mesure, il en sait un peu plus mais surtout il apparaît qu'elle n'est pas celle qu'elle prétend être.
"L'apparition de Lillian Dawes dans le journal avait marqué le début de quelque chose dont je ne savais pas déchiffrer le présage".
 " Elle a utilisé tout un tas de noms différents : Diana Liswell, Lillian Dawes, Elisa Linwald"
Pour Lillian, il n'est pas facile de se faire aimer et accepter par ses nouveaux amis. Au fil du temps, elle entame une relation amoureuse avec Spencer, le frère de Gabriel. Leur histoire est très sérieuse jusqu'au jour où le passé de la jeune femme est dévoilé au grand jour. Tout est alors remis en question.
"Elle me raconta une longue histoire, étrange, poignante et familière, dans le sens où tout récit qui nous touche fait résonner une mélodie déjà connue mais cachée dans notre cœur, attendant d'être jouée par telle phrase particulière  ou telle image et qui, une fois exprimée, prend sa place dans le lieu indéfinissable de l'âme. Spencer appelait ce phénomène le 'déjà lu' : cela expliquait, disait-il, que la parenté établie par certaines œuvres d'art fût aussi puissante que les liens du sang".
Sous le charme de Lilian Dawes ressemble à s'y méprendre à un roman d'apprentissage. Gabriel, est épris de Lilian. Son amour est platonique, il est avant tout le narrateur qui se révèle spectateur de ce qui se passe autour de lui. Cette mise en distanciation est confortée par le ton doux-amer employé dans l'écriture. Katherine Mosby dépeint avec justesse les travers de la bourgeoisie new-yorkaise des années 50 avec ses codes, ses valeurs et ses idées préconçues.
On se laisse prendre sous le charme de Lilian et de son sourire en demi-teinte. Comme l'histoire est bien écrite, ce petit Quai Voltaire est un véritable bon moment de lecture.

Ed. La Table Ronde, Collection Petit Quai Voltaire, mars 2019, traduit de l'anglais (USA) par Cécile Arnaud, 304 pages, 14€
Titre original : The Season Of Lillian Dawes

lundi 1 avril 2019

Paradigma, Pia Petersen

Layla travaille dans l'informatique, ou plutôt redistribue les richesses économiques au bon endroit en utilisant le pouvoir informatique. Sur son blog, elle est Luna et réfléchit sur une nouvelle société. Son blog est très populaire . Et si une véritable Révolution était finalement en marche ?


"L'homme ne pense plus d'après son idée de l'humanité mais d'après l'économie, un déplacement de perspective qui a entraîné la déshumanisation de la société".
A force d'observer le monde qui l'entoure Layla-Luna s'en est écartée, ne se reconnaissant pas dans les paradigmes en place. Alors sur son blog, véritable carnet intime, elle y livre ses idées, ses croyances, ses convictions. A force, il est devenu un champ d'expérimentations, suivi par des milliers de personnes. Luna est devenu le guide virtuel du moment.
"Luna est une vraie personne parce qu'ils ont choisi d'y croire pour de bon. Elle est un paradigme, elle est un choix, elle aurait pu n'être que virtuelle".
Mais pour mieux changer le monde, il est important de bien pointer du doigt les failles de notre société.
"C'est important le réel. Quoi qu'on fasse, il est là. On l'oublie, on le décale, on le détourne, on le traite avec mépris mais il est toujours là. On ne peut pas lui échapper. On se donne l'illusion de le maîtriser, de le contrôler et il sourit".
Alors Luna invite tous les oubliés de se réunir à Los Angeles, la ville de la faille, le jour de la remise des Oscars afin de bien avoir la couverture médiatique qu'il faut et ainsi attirer tout le monde.
"La remise des Oscars attirent beaucoup de monde et pas que des vedettes de cinéma (...) Le cinéma la fascine.C'est une fabrique de faux tellement puissante qu'elle a pu changer et façonner le monde en faisant du mensonge une vérité historique plus forte que nature. Il est devenu l'ultime référence, créant le pilote, le canon, la règle, l'idéal absolu, un modèle de vie que les gens appliquent dans leur quotidien en espérant le happy end".
Il est temps de changer de paradigmes et pour cela il faut passer par la Révolution.

Dans ce dernier roman, Pia Petersen privilégie les symboles : lieux, contexte politique actuel en France, travers économiques et sociaux. A Los Angeles, de par son emplacement géographique,sécurité et stabilité sont impossibles. Elle devient par excellence la ville où tout peut commencer. Le Big One n'est peut être pas celui qu'on croit...

 A force de réflexions sur son blog concernant l'état de la société, elle devient l'incarnation du changement. Le fait que ce guide des temps nouveaux soit une femme n'est pas innocent. Pia Petersen bouscule ainsi tous les codes ancrés dans nos esprits.
Remplis de citations ce roman pourrait être perçu comme un petit manuel de la révolution. Mais comme nous sommes dans la fiction, l'auteure y a ajouté une dimension sentimentale en y racontant une étrange histoire d'amour.
On y croit ou non, mais on y retrouve avec plaisir le style si caractéristique de la mise en distanciation pour mieux appréhender ce qui est raconté.

Ed. Equinoxe, Les Arenes, mars 2019, 382 pages,20€