mercredi 31 octobre 2018

Deux femmes, Denis Soula

Deux femmes touchées par le deuil vont se rencontrer le temps d'une nuit de violence et vont se reconnaître.


L'une a perdu sa cadette. Ne lui reste plus que "la grande" et toutes les deux ont du mal à réorganiser leur vie sans la petite.
"Parce que nous sommes toutes les deux, j'endosse le tablier du présent, des sourires et de la vie forcée ; je m'occupe d'elle, la nourris, la réchauffe. Ça me fait tenir debout, me cloue dans la réalité. Je ne vais pas chercher plus loin. Nous avançons lentement hors du malheur".
L'autre a fui sa famille bien bourgeoise et a été enrôlée dans les services secrets très jeune. Ces deux femmes ont fait l'expérience du deuil tout à fait différemment. On ne réagit pas de la même façon devant la mort quand on est une mère ou une tueuse professionnelle. De plus, le poids de la culpabilité est différent, insidieux. Comment continuer à vivre alors qu'il vous manque l'essentiel ?

Denis Soula donne la parole à deux femmes dont les vies sont radicalement différentes mais qui sont liées par le lien ténu de leur expérience du deuil. Parce que la fille de l'une fréquente le fils de la cible de l'autre, elles vont se rencontrer et, en peu de mots, vont se reconnaître et se comprendre. Dès lors, elles vont redessiner les contours d'une vie qui avait perdu, à leurs yeux, toute saveur.
"Je n'ai pas voulu de cela. Je n'aime plus mon métier depuis longtemps, mais je ne veux pas renoncer à la vie que je mène, à la solitude. Et je n'oublie pas que je suis une criminelle, que je troque un peu de ma peau contre beaucoup de liberté. Il n'y aura pas de retraite pour moi, seulement une disparition violente. Je me suis fait une raison".

Deux Femmes s'inscrit radicalement du côté du vivant. L'empathie effleure le lecteur mais l'écriture interpelle, interroge. C'est celle qui tue depuis des années des inconnus sur ordre de ses supérieurs qui va redonner soudain le goût de la vie à une mère éplorée qui se bat chaque jour pour ne pas sombrer.
On pourrait penser que finalement les morts sont bien tranquilles. Ceux qui restent se débattent avec leurs fantômes, leurs souvenirs et leur culpabilité.

Le lecteur est à l'écoute de ces deux femmes que tout oppose à première vue mais qui se ressemblent tant ! Elles ont grandi, aimé, souffert et se sont relevées différemment, mais ont tenu bon coûte que coûte.


Ed. Joelle Losfeld, octobre 2018, 120 pages, 12.50€

lundi 29 octobre 2018

Dernière Journée sur terre, Eric Puchner

En 2013, dans son premier roman Famille Modèle, (Albin Michel) Eric Puchner épinglait et célébrait à la fois l'entité complexe du noyau familial. Il réitère sur le sujet sous la forme d'un recueil de neuf nouvelles dans lesquelles il n'hésite pas parfois à utiliser la trame fantastique pour mieux atteindre son but.


Ces neuf  récits ont tous en commun d'appréhender le sens véritable du mot famille. A l'origine, c'était le pater familias qui symbolisait l'unité familiale et décidait pour tous. De nos jours, les choses ont bien changé. Les pères sont souvent défaillants, absents ou fuyant une situation qu'ils n'arrivent pas à assumer. La famille monoparentale s'impose lentement mais sûrement. Etre mère ne s'improvise pas. Cela ne sert à rien d'envier la vie de sa sœur comme cela arrive parfois à Margot, car quand on gratte le vernis, on se rend compte que tout n'est pas si idyllique que cela.
"Même si elle lui disait qu'elle l'aimait, même si elle recommençait à lui mimer chaque soir ' Pluie soutenue, vent sur la plaine', à lui souffler dans le visage comme si elle l'enveloppait dans sa respiration - même si elle faisait tout cela, une petite voix dans la tête de Josh continuerait à chuchoter : Elle fait semblant , elle joue le premier rôle dans une pièce intitulée TaMère". (Là, maintenant!)

Le pater familias de l'Antiquité n'est plus que l'ombre de lui-même. Alors, ce sont les enfants qui prennent les choses en main. Dans Des Monstres magnifiques, l'auteur invente même une société qui a réussi à se débarrasser des adultes. Dans les maisons vivent et travaillent désormais des fratries programmées à craindre les êtres humains adultes réfugiés dans les bois.
Quand la pression devient trop forte, la jeune génération a le pouvoir de s'évader par l'esprit. Et si notre mère n'était qu'un robot que le beau-père s'amuserait à reprogrammer nuit après nuit ? ( Là, maintenant !) Et si nous n'étions que les avatars d'un univers parallèle au notre ? ( Couvée X)
Les ressources sont nombreuses pur se réfugier et oublier un temps notre vie.
"Rogelio voulait que la vie soit précise et sans compromission, comme un grand roman. Or elle était vague, incongrue et mal ficelée. Il fallait sans cesse faire des compromis". (Independance)

Dernière journée sur terre est un aussi un recueil de nouvelles aux ambiances radicalement différentes. On passe d'une après-midi sur la plage à une fête aux relents de cocaïne (Paradis). Dans Trojan Whores Ae You Back, on suit un vieux groupe de rock sur les routes dont le leader est en instance de séparation, alors que  Independance se déroule dans l'ambiance feutrée d'une ancienne librairie.

Quelque soit le milieu, l'époque ou l'événement déclencheur, chacun des protagonistes dépend, qu'il le veuille ou non, des siens. Eric Puchner utilise l'humour, le ressort fantastique ou l'absurde pour expliquer le lien ténu mais indéfectible qui nous relie à nos parents ou à nos frères et sœurs. A mon avis, Expression est la nouvelle qui exprime le mieux la justesse de ton, l'émotion, et l'ambition d'Eric Puchner sur le sujet.

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par France Camus-Pichon, octobre 2018, 288 pages, 22.50€
Titre original : Last day on earth

vendredi 26 octobre 2018

Birthday Girl, Haruki Murakami

La nouvelle, parue une première fois en 2008 dans le recueil Saules aveugles, femme endormie (Belfond, traduction Hélène Morita) raconte l'étrange anniversaire de la narratrice, le jour de ses vingt ans.


Vingt ans, c'est un cap, c'est le basculement vers l'âge adulte, la fin de l'adolescence. La narratrice l'a bien compris, et pour éviter de trop penser, elle a décidé de faire de son jour d'anniversaire un jour comme les autres. Au lieu de prendre une journée de congé, elle préfère effectuer son travail de serveuse, comme les autres jours de l'année.
Dans le restaurant italien où elle travaille, elle fait maintenant partie des murs et elle sait comment faire pour ne pas attirer les foudres de son patron. L'ambiance n'est pas des plus géniales mais au moins on la laisse tranquille ; n'empêche il y flotte comme une atmosphère empreinte d'étrangeté, symbolisée par celle qui trône à la caisse :

"On murmurait qu'elle siégeait là sans interruption depuis l'ouverture du restaurant, telle une figure sombre tout droit sortie de La Petite Dorrit de Charles Dickens (...) Autour d'elle, l'atmosphère était en quelque sorte froide et coupante. On pouvait très bien imaginer que, si vous la rencontriez flottant sur l'océan dans la nuit, elle ferait sans doute chavirer et couler tout bateau qui tenterait de l'approcher".

Même si son directeur est plus accueillant, ce dernier, chaque soir, se plie à un étrange manège. Il apporte le dîner au propriétaire qui vit au dernier étage de l'immeuble. Le repas est invariablement identique, jour après jour. Personne n'a jamais vu le vieil homme, si bien que les rumeurs les plus folles courent à son sujet dans le restaurant. Un soir, le directeur est obligé de rentrer chez lui pour se reposer. Avant de partir, il demande à la serveuse de le remplacer : à elle d'apporter le repas au cinquième étage, chambre 604.

"Lorsque le dîner du propriétaire fut prêt, à huit heures, elle fit rouler la desserte jusqu'à l'ascenseur du cinquième étage".
Sauf que là, contrairement à ses habitudes, le vieillard ouvre la porte et lui demande d'entrer. Parce qu'elle lui annonce que c'est son anniversaire, le vieil homme lui fait une étrange proposition.
"Vous allez faire un vœu. Et je l'exaucerai. Quel qu'il soit. A condition que vous ayez un vœu à formuler".

Chez Murakami, on frise toujours avec le fantastique, c'est pourquoi les illustrations de Kat Menschik ne pouvait que renforcer cette impression. En osmose avec la couverture, les dessins ne sont que des suggestions du texte ; ainsi, le mystère entretenu jusqu'à la fin de la nouvelle est préservé. Les couleurs sont des nuances de rouge, de blanc et de rose aux traits très contemporains. Aucun indice ne nous permet de comprendre qui est ce propriétaire qui cache bien son jeu, et c'est mieux ainsi !
Dès lors, il convient au lecteur de lire ce témoignage jusqu'au bout pour bien comprendre la valeur du vœu exaucé pour la belle.


Ed. 10/18, octobre 2018, traduit du japonais par Hélène Morita, 64 pages, 8,40€

mercredi 24 octobre 2018

Le Discours, Fabrice Caro

Adrien n'avait vraiment pas besoin qu'on lui demande cela. Faire un discours le jour du mariage de sa sœur, alors que lui vient de se faire larguer et que de toute façon sa vie est un désastre !


Souvent la quarantaine est le temps des bilans. Chez Adrien, c'est le temps de la déprime. Rien ne va : son travail n'est pas particulièrement passionnant (d'ailleurs il en parle peu) et ses amours sont au plus bas. Cela fait presque un mois que Sonia est "en pause" et elle ne donne toujours pas de nouvelles.
"J'ai besoin d'une pause. Voilà ce qu'elle m'avait annoncé un soir, il y a exactement trente-huit jours, sans préambule, sans autre explication ni justification, débrouille-toi avec ça".

Comme Adrien est un être résolument centré sur lui-même, il est persuadé que le SMS qu'il vient d'adresser à son ex aura une réponse. Les minutes, puis les heures passent et toujours rien. Pour couronner le tout, il doit supporter un affligeant repas de famille dans lequel il doit supporter les poncifs de sa mère, les réflexions de son père et le couple idéal formé par sa sœur et son futur beau-frère Ludo. Justement, ce dernier croit lui faire plaisir en lui demandant d'écrire un discours qu'il lira le jour de leur mariage. Tu parles ! Adrien est trop désabusé pour raconter quelque chose de valable, en plus parler devant tout le monde, ce n'est pas son fort.
"On n'attend pas de moi que je m'acquitte d'une simple formalité, un acte anodin qui s'insérerait mollement entre le trou normand et la découpe de la pièce montée dans une succession éprouvée de minuscules rituels, non, je suis le garant officiel du plus beau cadeau de la soirée, le clou du spectacle, l'apothéose".

Et Sonia qui ne répond toujours pas...

Les souvenirs affluent. Qu'est-ce qui a bien pu coincer pour que Sonia aie besoin d'une pause interminable ?
"Au fond, ce discours est une aubaine. C'est l'occasion idéale de remettre les pendules à l'heure. Casser cette image d'introverti de service, exhiber enfin à la face du monde le trublion qui se cache derrière la carapace atone".
Adrien est un narrateur drôle, touchant, souvent décalé et surtout incapable de se remettre en question. Il ne va pas bien donc tout va mal et il ne comprend pas que le monde continue de tourner. Le souvenirs racontés permettent d'échapper à l'unité de temps et d'action. Le discours devient un prétexte à un monologue angoissé dans lequel les anecdotes drôles ou cuisantes se bousculent et dressent un portrait touchant du narrateur.
Fabrice Caro a utilisé un style frais et limpide, servi par des chapitres assez courts. Issu de la bande dessinée, l'auteur est une voix neuve en littérature.
Dès lors, Le Discours est un roman sans prétention qui se lit plaisamment d'une traite, dans lequel forcément chaque lecteur s'y retrouvera à un moment ou à un autre.



Ed. Gallimard, collection SYGNE, octobre 2018, 208 pages, 16€

SYGNE est le prénom de l'héroïne dans l'Otage de Paul Claudel, le tout premier livre publié par Gallimard, en 1911

lundi 22 octobre 2018

Le Meurtre du Commandeur / livre 1, Haruki Murakami

LIVRE 1 : UNE IDÉE APPARAÎT

Lire autre chose. C'est inévitablement ce qui se passe quand on lit un roman de Murakami. On bascule. On franchit cette frontière mouvante entre le réel et l'irréel qui, d'un seul coup, nous paraît tout à fait naturelle.

Depuis Kafka sur le Rivage (Belfond, 2006) j'ai pris l'habitude d'aborder une lecture de Murakami en sachant q'à un moment ou à un autre s'opérera un basculement qui me plongera dans un univers fantastique qui sera parfaitement intégrer à l'intrigue principale.

Comment vient l'inspiration en peinture ? Telle pourrait être la question sous-entendue de ce livre 1 qui repose entièrement sur son personnage principal, portraitiste de son état qui, après une séparation, s'isole dans la maison d'un grand peintre âgé, placé en maison de retraite. Peindre des portraits sur commande lui a permis de vivre convenablement mais il a oublié la substantifique moelle de son art. 
" Je n'avais pas souhaité devenir ce type de peintre, pas plus que je n'avais souhaité devenir ce type d'homme. Simplement j'avais été porté par le cours des choses, et avant même d'en avoir pris conscience, j'avais cessé de peindre ce que je voulais".
 "De temps à autre, il m'arrivait de me voir comme une prostituée de luxe de la peinture".
Peindre est devenu un acte mécanique et il ne veut plus de cette sensation. Le narrateur désire revenir à l'essence même de la création. 
"Pour ce qui est du domaine de la création, je me retrouvais face à du pur néant. Claude Debussy écrivit quelque part : "jour après jour, je persiste à créer du rien." Et moi, cet été-là, de la même façon je m'appliquais à "créer du rien" au quotidien. Sans aller jusqu'à dire qu'il y avait entre nous de l'intimité, sans doute m'étais-je familiarisé avec cette confrontation journalière avec le "rien" ".
Se retrouver face à une toile blanche et attendre que l'idée apparaisse. Peu à peu, le centre de l'intrigue se déplace. Le narrateur découvre une toile nihonga cachée dans le grenier dont le contenu est d' "une violence à couper le souffle". Il fait aussi la connaissance de son voisin, Menshiki, et se retrouve le témoin d'un étrange phénomène ; chaque nuit il entend le tintement d'une clochette dont le son semble provenir des profondeurs de la terre.
"Je me dis que nos vies sont faites d'une façon vraiment étrange. Elles regorgent de hasards extravagants et difficiles à croire, de développements en zigzags impossibles à pronostiquer. Mais lorsque ces événements nous arrivent réellement, lorsqu'on est longé en plein milieu du tourbillon, il est possible de ne pas y voir le moindre élément étrange".
Alors que le récit bascule dans le fantastique, le narrateur trouve l'inspiration et peint le portrait de Menshiki avec une technique qu'il n'avait jamais utilisé jusque là. L'idée est là ; elle prend une forme physique sous l'apparence du Commandeur peint sur la toile nihonga. Ce petit bonhomme de soixante centimètre eu langage fleuri devient l'incarnation du sens de l'oeuvre du narrateur.
"Il est fréquent de ne pas pouvoir discerner la frontière entre le réel et l’irréel. Et il me semble que cette frontière est toujours mouvante. Comme une frontière entre deux pays qui se déplacerait à son gré selon l'humeur du jour. Il faut faire très attention à ces mouvements. Sinon, on finit par ne pus savoir de quel côté on se trouve".
L'idée apparaît et la métaphore se met en place sans pour autant gâcher l'unité de l'intrigue principale. Murakami entraîne le lecteur dans les affres de la créations artistique et de la difficulté à se renouveler sans y perdre son âme créatrice.
La musique et le silence accompagnent le narrateur qui, à cause d'un divorce, remet tout en question dans sa vie. Et paradoxalement, plus encore que dans les romans précédents, l'érotisme est une des innombrables constantes de ce tome 1.
Le génie du Meurtre du Commandeur vient de la disposition mentale de son personnage principal à accepter sans a priori les événements qui vont transformer de manière irrémédiable sa perception de la réalité. Dès lors, tout s'imbrique naturellement et on adore !

Ed. Belfond, octobre 2018, traduit du japonais par Helène Morita et Tomoko Oono, 456 pages, 23.90€
Titre original : Arawareru idea

vendredi 19 octobre 2018

A part ça (27) [KOKORO] Delphine Roux, QU Lan

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


[KOKORO] est sorti à la rentrée littéraire 2015. J'en garde une lecture émouvante, d'autant plus troublante que, écrit pourtant par une écrivain française, le ton et l'esprit sont emprunts de culture asiatique.

Après la mort accidentelle de ses parents, Koichi s'occupe de sa grand-mère et de sa sœur Seki. Mais lui dans tout ça, comment va-t-il ?

https://virginieneufville.blogspot.com/2015/09/kokoro-delphine-roux.html
(Lien vers mon article mis en ligne en 2015)

Trois ans se sont passées et le texte de Delphine Roux est mis à l'honneur par les illustrations de  QU Lan illustratrice chinoise qui vit en France. Ce n'est pas la première fois qu'elle travaille avec les Editions Picquier. On lui doit d'ailleurs les illustrations  du Chat qui venait du ciel (aussi chroniqué sur ce blog). Son univers coloré et emprunt de poésie est bien mis en valeur sur son site personnel (http://www.qu-lan.com/ )


Les chapitres courts et poétiques de Kokoro se prêtent naturellement à l'univers de Qu Lan. Ainsi, les illustrations s'intègrent bien et font corps avec le texte, lui donnant ainsi une dimension d'album. Chaque dessin se suffit à lui-même ; Koichi est certes présent mais il n'est plus le personnage central. 
Les souvenirs, les moments de bonheur sont mis en avant.

Ainsi, au fil des pages, on se rend compte que [Kokoro] a trouvé ce qui lui manquait (dans l'hypothèse qui lui manquerait quelque chose) et le résultat est vraiment réussi !








Ed. Philippe Picquier, octobre 2018, 104 pages, 13€
Illustrations de QU Lan

mercredi 17 octobre 2018

La Souplesse des os, D.W Wilson

A Invermere, bourgade canadienne de Colombie Britannique, les habitants sont à l'image du climat : rudes, froids et parfois dangereux. A travers douze nouvelles où les personnages s'entrecroisent et évoluent, la rudesse des hommes laisse une place rare à l'expression des émotions.


Parfois, quand les vicissitudes de la vie sont trop fortes, on craque. Et c'est cet instant éphémère de basculement que l'auteur a voulu mettre en avant. Chaque nouvelle proposée expose des personnages masculins sur le fil. Attention, les femmes sot aussi présentes, mais soit elles sont les catalyseurs d'une attitude explosive, soient elles sont celles qui portent et supportent ceux qui partagent leur vie.

"Quand on persévère, on vient à bout de toutes les résistances",
essaye de se persuader l'ouvrier de la scierie fatigué de faire des heures supplémentaires pour éviter de croiser le regard  chargé de reproches de son épouse à la maison.

Alors, pour mieux se protéger, on est à l'image du climat d'Invermere : rude, changeant et froid. On boit des bières, on sniffe des rails de coke, on fait du rodéo sur le lac gelé, histoire d'oublier un temps ce qu'on est devenu. Ces gens là ne se regardent plus depuis bien longtemps dans une glace et on abandonné l'idée de faire un travail sur eux-mêmes.
"Sans le gamin Biff ferait partie de ces hordes de minables qui se plaignaient à longueur de journée sur les chantiers de construction - pas de fric, pas de famille, la terre froide et cruelle pour unique horizon. Biff Crane : l'homme qui n'a rien à perdre. Biff Crane : l'homme qui a quelque chose à récupérer".
La seule étincelle positive reste les gosses ; leurs gosses, bien trop souvent adultes avant l'heure, obligés de se coltiner les états d'âme de leur père. Bagarres, insultes et sport de quotidien sont autant d'actions pour se prouver qu'on est là, bien là et au dessus des autres. Néanmoins, il suffit qu'une fille soit en jeu pour que l'amitié soit mise à rude épreuve.
"On s'accroche encore - il connaissait cela par cœur. On s'accroche et les choses tournent bien, ou mal, mais on ne lâche rien, en tente encore le coup parce qu'on n'a pas le choix".
Une certaine fatalité envahit les habitants d'Invermere. On vit au jour le jour, incapables de faire des projets d'avenir ou de s'y tenir. Quand l'épouse prend le large, on attend, incapable d'appréhender comment la vie sera faite sans elle, tout en sachant au fond de soi la part de responsabilité dans cette décision de départ.
"Tu ne te demandes jamais si ça aurait pu mieux tourner pour toi ? a-t-elle lâché avec, au fond des yeux, un mélange de sagesse et de déception".

D.W Wilson dépeint des gens qui n'arrivent pas à exprimer leurs émotions véritables de peur d'être ridicules ou faibles. Les mauvaises actions alternent avec les moments de grâce et dessinent ainsi les portraits d'hommes vulnérables et souvent dignes.
"Ce n'était pas le monde qui changeait, ou alors de manière imperceptible, en tout cas à l'échelle d'une vie. Les gens, en revanche ? Tiens, il n'avait qu'à se regarder, là, dans le noir - personne ne lui accordait son pardon et lui, il refusait le pardon des autres. Qui sait, certaines erreurs sont parfois irrévocables. -"
Les amitiés se délitent au fil du temps, les vies se compliquent et le peu de famille qui reste disparaît. Alors il faut affronter le monde seul et ce n'est pas une sinécure.
La Souplesse des os raconte ces hommes et ces femmes qui subissent, affrontent, soutiennent et tentent de garder la tête haute.

Ed. de L'Olivier, septembre 2018, traduit de l'anglais (Canada) par Madeleine Nasalik, 272 pages, 23€

lundi 15 octobre 2018

A son image, Jérôme Ferrari

Antonia, femme photographe, vient de mourir dans un stupide accident de voiture. Dans une église remplie, lors de la messe de funérailles menée par son oncle prêtre et parrain, beaucoup se souviennent de cette fille qui ne prenait jamais le temps de se poser.


La photographie est un art. Elle capte un instant donné pour l'éternité, figeant des paysages, des hommes et des femmes à jamais. Depuis ses quatorze ans, Antonia fixe le monde qui l'entoure. C'est son parrain, son oncle maternel qui lui a offert son premier appareil photo. Son truc à elle c'est de photographier les gens en général, sa famille en particulier, même si elle s'attire souvent les foudres de ses proches. Prendre une photo est un acte magique et à la fois une annonce de mort. On fixe un instant pour se souvenir et se dire oui j'y étais.
"Peu lui importait d'appartenir ou pas à la famille de ceux qui avaient laissé leur trace sur le papier glacé. L'énigme consistait en l'existence de la trace elle-même : la lumière réfléchie par des corps désormais vieillis ou depuis longtemps tombés en poussière avait été captée et conservée au cours d'un processus dont l'aspect miraculeux ne pouvait être épuisé par de simples explications techniques".
Photographier des paysages ne l'intéressait pas au point de s'étonner que ses connaissances arpentent les paysages corses à la recherche de tas de pierres abandonnés dans des lieux sombres, invoquant
 "la puissance esthétique émanant de ce minutieux inventaire de la ruine qui ne parlait ni du passé ni de la nature mais seulement de l'inéluctable défaite des hommes".
Yougoslavie, réunions clandestines du FLNC, autant d'événements pour fixer des émotions, des visages et capter l'éternité. Au-delà, c'est la mort qui devient le véritable sujet.
"Le regard ne s'appuie sur les images que pour les traverser et saisir, au-delà d'elles, le mystère éternel et sans cesse renouvelé de la Passion. Oui, les images sont une porte ouverte sur l'éternité. Mais la photographie ne dit rien de l'éternité, elle se complaît dans l'éphémère, atteste de l'irréversible et renvoie tout au néant".

Antonia n'est plus et son oncle qui officie sa messe de funérailles remet en cause sa foi déjà bien vacillante. Il est un prêtre qui ne croit pas en Dieu et en cela, Jérôme Ferrari a construit un personnage fascinant qui devient au fur et à mesure la figure centrale de son roman.
Autour de lui, nombreux sont ceux qui se souviennent d'Antonia en une femme libre, indépendante, qui ne prenait jamais le temps de se poser au point que, de son vivant, elle était un fantôme d'elle-même aux yeux des autres. Ne restent que les souvenirs puisqu'il n'y pas ou peu de photographies de cette femme qui a perdu la vie dans un flash de lumière aveuglante.

Dans ce superbe roman, l'auteur invoque des personnages précurseurs de l'histoire de la photographie, la famille, les amis, les amants d'Antonia. Autour d'elle figée dans son cercueil, s'animent les fantômes des souvenirs qui permettent de créer une Antonia, à son image et fixée dans l'éternité, semblable à un beau portrait d'elle qu'un photographe aurait pu prendre.

Ed. Actes Sud, août 2018, 218 pages, 19€

vendredi 12 octobre 2018

REGARDS CROISES (33) C'est le cœur qui lâche en dernier, Margaret Atwood

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

Après La Servante Ecarlate, Margaret Atwood présente une nouvelle dystopie dans laquelle  pénitencier et ville modèle s'unissent pour proposer une nouvelle société.

Rien ne va plus pour Charmaine et Stan. Les jeunes mariés dorment dans leurs voitures depuis la dernière crise boursière. Chomâge, emprunts toxiques, mauvais choix politiques ont amené une partie de la population américaine au bord du gouffre. Les tourtereaux vivent au jour le jour, protégeant leurs derniers biens des pillards qui écument les rues. 
Dans le bar de passes dans lequel elle travaille quelques heures comme serveuse, Charmaine est attirée par une publicité dans laquelle la ville modèle de Consilience recherche de nouveaux habitants. Forcément, tout est beau ; forcément, Charmaine persuade Stan de s'inscrire. Un toit, un travail, des repas équilibrés, c'est inespéré par les temps qui courent...
"Les villes jumelles de Consilience / Positron représentent ne expérience (...) Si elle réussit - et il faut qu'elle réussisse, c'est possible s'ils unissent leurs forces -, ce pourrait être le salut non seulement des nombreuses régions si durement touchées ces derniers temps, mais aussi, au final, si ce modèle est adopté, aux plus hauts niveaux, de la nation dans son ensemble. Chômage et criminalité réglés d'un coup d'un seul, et une vie nouvelle pour tous les gens concernés".

Ce que la réclame ne précisait pas, c'est que cette vie est alternative. En effet, le couple passe un mois dans leur nouvelle maison, les journées étant rythmées par les horaires de leurs nouveaux emplois, tandis que l'autre mois, Charmaine et Stan le passent à la prison de Positron. Pendant ce temps, un autre couple "les alternants" occupe leur maison.

Drôle de fonctionnement de société ! Il y a bien quelque chose qui cloche mais Charmaine est incapable de mettre le doigt dessus, tout occupée à batifoler avec Max, un résident comme elle, qui lui redonne goût aux ébats sexuels. Quant à Stan, il se morfond. Pourquoi cette volonté de tout aseptiser, de ne dire que le strict minimum et surtout, pourquoi Charmaine n'est plus aussi encline à accepter des câlins ?

Un matin il découvre dans la villa un mot doux laissé par un des alternants. Dès lors s'ensuit une série de péripéties dans lesquelles Charmaine et Stan mettront non seulement leur amour en danger mais comprendront aussi les véritables intentions des dirigeants de la cité modèle de Concilience...

L'idée est intéressante d'autant plus quand elle vient d'un auteur déjà connu et reconnu pour ce genre de roman. Le premier tiers du roman est captivant car il décrit une société finalement pas si éloignée de la nôtre, et une solution à première vue "bien sous tous rapports" mais trop belle pour être véritablement honnête.
Le bât blesse dans la seconde partie de l'intrigue. La multiplicité des péripéties dilue l'intérêt du récit. Le lecteur est de moins en moins captivé. Les personnages deviennent ridicules à force de naïveté. L'idée première du texte devient secondaire, et on en vient à regretter que la dystopie de départ ne soit pas davantage développée.
Finalement, on sort de cette lecture avec un sentiment mitigé, beaucoup moins enthousisae qu'au début.


Ed. 10/18, août 2018, traduit de l'anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, 480 pages, 8,80€
Titre original : The Heart Goes Last

mercredi 10 octobre 2018

Trajectoire, Richard Russo

Il arrive que la trajectoire de notre vie prend un tour inattendu. Cela est parfois dû à un événement insignifiant au premier abord qui peu à peu prend de l'importance. A travers quatre nouvelles, l'auteur présente des personnages en pleine crise existentielle tentant coûte que coûte à suivre la trajectoire de leurs vies.

Une rencontre, un diagnostic médical qui n'augure rien de bon ou un voyage en Europe avec des inconnus sont autant d'événement susceptibles de prendre une tournure inattendue. Janet, Ray, Nate et Ryan ont déjà atteint la quarantaine. Ils ont déjà eu leurs lots de bons moments et de désillusions sans pour autant regretter ce qu'ils sont devenus. N'empêche, chacun a connu un moment suspendu où il leur aurait été possible de changer de trajectoire. Et si leur destin avait été radicalement différent ?
Dans Voix, on sent bien que Nate a toujours subi son frère. Il incarne tout ce qu'il n'est pas : c'est une grande gueule sûre de lui qui sait se mettre en avant devant une femme qui lui plaît. Leur relation a toujours été bancale, alors quand Julian invite son frère à un voyage en groupe en Italie, il sent venir le mauvais coup... Pourtant, au fil des jours, Nate le dépressif reprend confiance en lui, entrevoit même une retraite paisible, lui qui a terminé son professorat avec une sale histoire. Et s'il s'était trompé depuis toujours au sujet de son frère ?
"La question primordiale était : à quel moment l'erreur de jugement avait-elle eu lieu "? (Voix)
Dans le milieu universitaire, les sales histoires sont pléthore, c'est ce que se dit Janet en contemplant l'étudiant devant elle qu'elle accuse de plagiat. Mais ce mauvais moment lui en rappelle un autre dans lequel, elle aussi, s'est crue être accusée à tort de plagiat. Elle avait mal compris son professeur Marcus Bellamy qui lui demandait de ne pas rester dans l'ombre des œuvres des autres quand elle écrivait ses devoirs, tant elle était une étudiante prometteuse.

"Dans l'autre article, elle trouverait ce que Bellamy avait repéré en elle : une absence. Un auteur sous-jacent. Une ombre. Un fantôme. "Pourtant j'existe", avait-elle protesté ce jour-là". (Cavalier)

Pourquoi n'a-t-elle pas suivi la trajectoire toute tracée que lui promettait Bellamy ? A la place, elle s'est mariée, a pris un poste de prof à la faculté, et éduque tant bien que mal son fils autiste Marcus. Il aurait suffit pourtant de se prendre en main, de se faire confiance et tout aurait été autrement.

Chez Richard Russo on apprécie sa capacité à transformer un épisode dramatique en passage hilarant. La tumeur de Ray dans Intervention, n'est pas le sujet principal. Non, le plus important est d'enfin vendre la maison d'une copine à un couple de texans pour qu'il puisse enfin se dire que les affaires reprennent. Il est comme Nate qui pense que "la vie, à dessein, est un travail bâclé". Alors, depuis qu'on lui a diagnostiqué une grosseur maligne, il s'étonne d'être resté identique à lui-même, un peu comme son père.
"Quand il avait su pour sa propre tumeur, il n'avait pas pris une décision consciente : Je ferai comme mon père. Il avait simplement conclu, comme avait dû le faire son père, qu'il n'était pas un être à part, qu'il n'y avait aucune raison pour qu'une telle chose ne lui arrive pas". (Intervention)
De toute façon, à quoi cela sert-il de changer notre quotidien, de faire prendre à notre vie une nouvelle trajectoire qu'on ne maîtrise pas ?

"Car les gens s'accrochent à la folie comme si c'était leur bien le plus précieux, ils la défendent, parfois violemment, contre une éventuelle sagesse".

Et c'est peut-être pour cela que la dernière nouvelle Marcus et Milton fait évoluer les personnages dans le milieu cinématographique où tout est lumière et paraître. Russo fait entrevoir l'autre côté, les tractations sordides dans le choix des acteurs, du scénario, du réalisateur ou du producteur. Dans ce monde-là, rien n'est jamais définitif tant qu'une signature n'a pas été apposée sur un contrat. Finalement, il est bien plus simple d'accepter les décisions qu'on a prise un jour et qui sont devenus importantes au fil du temps, plutôt que ruminer à se dire "et si j'avais fait comme cela ?"


Ed. Quai Voltaire, septembre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 304 pages, 21.80€
Titre original : Trajectory
Recueil de nouvelles

mardi 9 octobre 2018

A part ça (26) Comment dessiner un roman, Martin Solares


La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Coup de projecteur sur ce livre érudit qui, au lieu d'être un énième essai sur l'écriture d'un roman et la réflexion qui en découle au travers de multiples exemples, a la volonté d'associer le travail d'écriture avec le dessin.


Et si la structure narrative pouvait se simplifier au point d'être un dessin à main levée ? Dès lors celui qui dessine sur un coin de feuille n'est-il pas en train de mettre en place sans le savoir la structure d'un roman ?
C'est plus compliqué que cela, n'empêche que Martin Solares fait du roman "un objet étrange qui vit parmi nous"

Incipit, dénouement, structure interne, tout peut être dessiné voire schématisé. Les mots prennent forme et animent un dessin en perpétuel construction. De là, figer le roman dans une définition définitive devient impossible.
Le roman est vivant, le lecteur le capture pendant un temps donné pour l'observer puis le libère vers d'autres aventures....

Cet essai qui fait tout pour ne pas en voir l'air est servi par des chapitres courts et ludiques agrémentés de dessins donnant la part belle au titre.
Même les personnages, "véritables constellations fictionnelles" selon l'auteur peuvent enrichir le dessin originel.


Enfin, les nombreux exemples empruntés à la littérature mondiale à travers les siècles, permettent de mieux appréhender les idées avancées et de mettre en pratique les dessins présentés.



Conseil de lecture : deux chapitres par jour pour ne pas se laisser engloutir par la somme de connaissances à assimiler.


Ed. Christian Bourgois, septembre 2018, traduit de l'espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 160 pages, 18€
Titre original : Como dibujar una novela

lundi 8 octobre 2018

Les Jours de silence, Phillip Lewis

Henry Aster a tiré sa vision du monde de la somme des livres qu'il a lus et conservés. C'est de là sûrement que lui vient son inaptitude à comprendre la société qu'il l'entoure et son angoisse permanente de ne pas être le père qu'il faut. Alors quand il disparaît subitement, c'est Henry Junior qui devient l'homme de la famille. Mais est-il prêt pour cela ?


"Il avait une façon bien particulière de regarder le monde, il voulait pouvoir transmettre à toute personne intéressée ce qu'il observait et savait être vrai, et nourrissait l'espoir de trouver quelque part quelqu'un qui comprendrait qui il était vraiment".

Avocat et intellectuel. C'est ainsi que les habitants du petit village de Old Buckram désigne Henry Aster. Pourtant il ne vient pas d'une famille de lettrés, c'est même le seul qui a fait des études. Pourtant, dès qu'il a pu, il est revenu non loin de ses parents avec femme et enfants.
Henry pense trop, réfléchit trop. Il y a toujours un instant latent avant qu'il se reconnecte au monde qui l'entoure. C'est surtout qu'il ne le comprend pas et  qu'il est persuadé qu'il n'est pas fait pour lui. Alors, il se met à écrire.
"Il se mit alors à écrire pour de bon. Il écrivit sur Maddy. Sur Old Buckram. Sur la brume blanche qui montait en tourbillons dans les vallées, sur les montagnes encore verdoyantes du premier plan qui se confondaient dans le lointain en nuances d'un bleu magnifique".

Avec son épouse Eleonore, ils élèvent leurs enfants dans le respect du prochain, des livres et des grandes idées. Eleonore est plus terre à terre ; elle affronte l'adversité, avance malgré les obstacles et les décès. Henry, lui, s'affaisse peu à peu, devient une ombre et surtout l'alcool n'arrive plus à taire cette petite voix qui le convainc qu'il ne sera jamais un père modèle. Les hivers à Old Buckram dans leur grande maison isolée en haut de la colline sont les plus douloureux.
"Pour lui, Old Buckram portait une tristesse qu'il ne se croyait pas capable de jamais pouvoir surmonter, et sans savoir pourquoi. Il l'appelait "silence d'intranquillité".
"S'il faisait bonne figure, il n'était bel et bien pas à sa place à Old Buckram, ni dans son époque". 
Henry Junior et Threnoby (du nom d'un poème d'Henry Senior) grandissent dans l'ombre d'un père de plus en plus inadapté au monde. Les jours de silence deviennent pesants. Même Eleonore passe plus de temps au soin de ses chevaux. Henry Jr devient un modèle pour sa petite sœur. Quand un après-midi leur père ne réapparaît pas après une promenade, il devient l'homme de la famille, le référent. Mais du haut de ses dix-sept ans, il ne se sent pas avoir les épaules assez larges.
Ainsi l'université devient le prétexte. Il fuit sa mère et sa sœur pour vivre sa vie. Il rejette le souvenir de son père ainsi que ses grandes idées ; il lui ressemble tant ! A force d'excès, il décide de rejoindre le giron familial pour enfin assumer qui il est et retrouver Threnoby.

Les Jours de silence aurait pu être le roman d'un homme qui tente d'écrire le roman d'une vie. Seulement, il glisse vers le récit d'un fils qui, le temps passant, raconte son histoire et celle des siens. On trouvera peu de réponses concrètes aux circonstances qui ont poussé Henry Aster à disparaître, mais on constate assez vite les conséquences concrètes de son choix. Il laisse une famille abîmée, tronquée, à la recherche vaine d'un "membre fantôme". Malgré les années, il reste une ombre persistante avec une influence certaine. On est toujours le fils de quelqu'un et Henry Junior va devoir aussi se battre contre les mêmes démons qui avaient envahi son père  :
"Le temps ne suffit que quand on a la volonté d'en faire quelque chose. Je ne l'ai pas. Au diable cette vie et cette maison".
Phillip Lewis n'a pas écrit un roman d'aventures. Il a plutôt intégré une histoire dans un décor flamboyant (les Appalaches et la Caroline du Nord) dans lequel les saisons sont en phase avec les états d'esprit des personnages. Chaque lecteur y trouvera son compte mais pas pour les mêmes raisons. Les silences, les non-dits, les jours d'intranquillité deviennent des éléments à part entière à surtout ne pas négliger.
Premier roman d'un auteur prometteur, Les Jours de silence reste une découverte agréable, bien maîtrisée qui mérite qu'on s'y attarde.

Ed. Belfond, août 2018, traduit de l'anglais (USA) par Anne-Laure Tissut, 432 pages, 22€
Titre original : The Barrowfields



vendredi 5 octobre 2018

La Vraie vie, Adeline Dieudonné

Parfois j'ai lu "chef d'oeuvre", "roman fabuleux", "coup de poing",  pour désigner ce roman de la rentrée littéraire sélectionné pour les grands prix d'automne. Ce qui m'a intrigué, c'est le jugement définitif, hystérique et dithyrambique balancé sur les réseaux sociaux.Cela a éveillé ma curiosité. Alors, je l'ai lu et je m'y suis perdue. Voici pourquoi.


D'emblée, je me suis crue dans un conte moderne : un ogre, une sorcière, des enfants en danger, une résidence au bord d'un bois dans une vallée en forme de V creusée par un dragon ... Bien écrit, je me suis laissée prendre au jeu. La structure narrative classique (situation initiale, élément déclencheur, péripéties) ainsi qu'une écriture bien maîtrisée aide à la lecture : on tourne facilement les pages car le lecteur s'attache très vite à la petite héroïne et narratrice de l'histoire.

Cette gamine a bien du courage. Son frère et elle grandissent dans un climat de violence entre une mère effacée au point que sa propre fille la décrit comme "une forme de vie primitive,unicellulaire, vaguement translucide. une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive", et un père "ogre" ivre de sang au point qu'il faut le nourrir à la viande bien rouge et qu'il a indexé une pièce de la maison pour y exposer ses trophées de chasse.
"C'était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d'équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca".
Quand la pression de sa pauvre vie est trop forte ou quand il en a marre de pleurer sur la même chanson de Claude François, il se défoule sur son épouse...
Or, ce n'est pas cette violence là qui va tout faire basculer. C'en est une autre, soudaine et accidentelle. Un accident bête et sanglant comme la fiction sait en inventer et qui fonctionne. Les enfants en sont témoins et cette vision d'horreur aura des conséquences majeures sur la suite du récit. Bizarrement, aucun adulte ne va les aider psychologiquement. Ils ont vu, tant pis, on passe à autre chose...
La narratrice va tout faire pour "récupérer" son petit frère. Elle a vite compris que la flamme de son regard s'est éteinte et que son sourire s'est mu en un rictus qui n'est pas sans rappeler la sauvagerie larvée du père.
L'idée est belle ; elle ne veut plus de cette "vie brouillon". Elle veut une "vraie vie" où elle sera maîtresse de son destin et où elle entendra de nouveau le rire de son frère à la place de son silence glaçant.
"A partir de ce moment-là, ma vie m'est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m'a semblé plus supportable".
Pour cela, il suffirait de remonter le temps, de bricoler un engin qui, avec la magie de son amie Veronica, remettrait tout dans l'ordre. Au passage, la violence s'envolerait enfin.
"Nulle part où me cacher. Et si je ne peux pas me cacher, rien n'existe. Rien d'autre que le sang et la terreur".
Mais rien ne se passe comme prévu. Veronica déçoit, la narratrice plonge corps et âme dans les études et le petit frère sombre au point de faire de la pièce à trophées son espace intime...

C'est à ce moment que j'ai perdu pied. Le récit vacille, part dans une autre direction. Soudain, la belle idée s'efface en arrière plan. La gamine lutte contre son instinct animal, le frère se mue en psychopathe en culottes courtes, la mère se fait tabasser encore et encore, le père organise une battue en pleine nuit faisant de sa fille la proie à retrouver. De son frère, elle explique :
"Il ne manifestait pas le moindre intérêt pour quoi que ce soit, excepté la mort. Je crois qu'en réalité il ne ressentait presque plus rien. Sa machine à fabriquer les émotions était cassée. Et le seul moyen d'en ressentir était de tuer ou de torturer".
Où est l'étincelle des premières pages ? J'ai eu l'impression de m'enfoncer. C'est glauque, c'est malsain et même les pages (pourtant bien écrites) sur l'éveil à la sexualité n'ont pas eu l'effet escompté. Les personnages secondaires ne sauvent pas les meubles puisqu'ils sombrent eux aussi dans la caricature. Seulement, j'ai continué la lecture, curieuse de savoir quelle a été la porte de sortie choisie pour conclure ce galimatias de bonnes idées transformé en brouillon. Et puis je me suis accrochée à une phrase de la gamine :
"Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n'arrive pas dans la vraie vie".
L'héroïne est intelligente, sensible et il valait mieux car elle porte à bout de bras un récit qui perd de son intérêt au fil des pages.
Sa mère lui dit : "gagne de l'argent et pars", ultime sursaut de raisonnement d'une femme qui subit sa vie.
Amis lecteurs, je me permets de vous dire : "beaucoup de bruits pour rien !", ultime sursaut d'une lectrice déçue.


Ed. L'Iconoclaste, août 2018, 265 pages, 17€

mercredi 3 octobre 2018

Eden Springs, Laura Kasischke

Michigan, début du siècle dernier. Une étrange communauté vêtue de blanc attire l'attention, guidée par un homme charismatique, Benjamin Purnell.

Il dit : "Il faut des abeilles, mes beautés - pour le verger. Qu'est-ce qu'un verger sans abeilles pour aider à la formation du fruit, pour polliniser les fleurs ? Sans abeilles, vous n'avez rien, mes jolies".
Benjamin Purnell parle et toutes se taisent. Cette voix douce, mélodieuse qui vous transporte, vous rassure et vous apaise ! Ce fut d'abord Cora, son ancienne maîtresse d'école qui fut attirée par la voix de son élève devenu un jeune homme fort, barbu et si beau ! A travers ses yeux perçants, elle devenait enfin une femme et se sentait désirable. Elle l'a suivie et a consenti à toutes ses demandes faites à demi voix.

Maintenant, on vient de partout, même d'Australie pour vivre auprès du prédicateur qui promet vie éternelle et jeunesse retrouvée. Et tant pis si Benjamin préfère que les hommes de la communauté restent chastes. Ils sont tous beaux, apaisés, vêtus de blanc et écoutent leur despote.
"Tant de beauté, tant d'abondance.
Les gens les laissaient tranquilles. Personne ne semblait savoir ce que la Maison de David pouvait bien faire là ni s'en inquiéter. Les fidèles faisaient de bons voisins. Il s'habillaient en blanc. Gardaient les cheveux longs. Qui auraient pu se plaindre? Ils étaient polis. Ils restaient entre eux".
A Benton Harbor, la communauté d'Eden Springs est tolérée. Depuis qu'elle a ouvert un parc d'attraction et finance une équipe de baseball, on se dit que finalement ils ne doivent pas être si différents des autres.
"Eden Springs. Le plus beau parc d'attractions sur Terre ! Rien ne manquait, pas même le petit train, la brasserie de plein air, les jeux, le zoo, le terrain de baseball et la musique chaque soir "!
Les jeunes filles en fleurs vivent entre elles. Toutes sont amoureuses de Benjamin. Lorsqu'il apparaît, il est une incarnation de Dieu. De loin, Cora veille. Si elles savaient ! Comment expliquer la présence du corps de l'une des leurs dans le verger voisin ? Il suffit que Benjamin leur parle ; elles boivent ses paroles.
"A ses yeux nous étions comme des fruits. A nos yeux, il était comme Dieu".
Dans la Maison de Diamant, Purnell choisit sa nouvelle proie. La colonie grandit, les enfants abondent. Phénomène assez curieux quand on prône la chasteté des couples. Il a bien fallu se débarrasser du corps pourrissant dans la nature. Or, le fossoyeur de la ville se rend compte par hasard que ce n'est pas celui d'une vieille dame comme cela est inscrit sur le certificat de décès. Le Jardin d'Eden Springs renferme des secrets inavouables.
"Finalement cette histoire n'est pas si différente de celle du jardin d'Eden. Pendant ce temps, il y eut du plaisir et de la perfection, de la joie sur Terre et dans la chair, de la liberté et peut-être même une espèce d'innocence alimentée par l'isolement et la foi aveugle. Puis vint la chute - d'autant plus terrible qu'elle touchait le Paradis -, si pétrie de sexe et de scandale que la mort était son invention".

Eden Springs est une vieille histoire, une curiositée oubliée. Laura Kasischke a exhumé des photos de la communauté de Benjamin Purnell et les a placé en fin d'ouvrage. L'histoire devient tangible. La réalité côtoie la fiction.
 "Ils verraient la vérité que tout cela recelait - la vie du corps".
Ces corps si purs, si loyaux, si amoureux d'un "puissant singulier". Le sexe devient une arme; la violence est larvée entre les prétendantes. Il a suffit qu'une d'entre elles se sente bannie pour qu'elle se mette à parler et déclenche la machine judiciaire.
Eden Springs est un récit entrecoupé d'extraits de journaux, de témoignages de compte rendus d'audience. Le blanc immaculé se ternit  au fil des pages. La dévotion laisse la place au comportement étrange. Benjamin Purnell est "un monarque éclairé" qui use et abuse de la confiance des membres de sa colonie.
Laura Kasischke exhume le fait divers et réinvente la curieuse histoire de ce parc d'attractions qui servit de modèle au premier Disneyworld.
Un homme-gourou, des jeunes filles hypnotisées, le culte du secret, le sexe suggéré, autant d'éléments qui, sous la plume de l'écrivain, devient un récit flamboyant.

Ed. Page à Page, août 2018, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 170 pages, 18€

lundi 1 octobre 2018

Smile, Roddy Doyle

Victor Forde a vu s'éloigner inexorablement Rachel, le femme de sa vie. Désormais célibataire, il est de retour dans son quartier natal et prend l'habitude de fréquenter le même pub, histoire de nouer des liens ou d'y rencontrer de vieilles connaissances.


Sauf que celui qui le reconnaît d'emblée ne lui dit rien. Comment ? Il ne reconnait pas Ed Fitzpatrick ? pourtant il est sorti avec sa soeur quand ils étaient adolescents ! Mais il a beau essayé de se souvenir, Victor ne se souvient pas. Ed lui procure un sentiment étrange : il lui semble malsain et trop collant, comme s'ils avaient été intimes par le passé.
"Je ne l'aimais pas. Je ne l'aimais vraiment pas. Il me rendait nerveux. Et il m'ennuyait. Je détestais quand il se tenait trop près, ou quand il s'enfonçait sur son siège, juste devant moi, et se grattait l'entrejambe ou se donnait un coup sur le ventre. Et je ne parvenais toujours pas à me souvenir de lui".
Ce qui importe à Victor, c'est de s'intégrer au groupe d'hommes de son âge qui, comme lui chaque soir, fréquente le pub. Là il aura l'impression d'être un gars normal et il se dit que cette normalité retrouvée lui permettra d'oublier Rachel et sa célébrité. Car pourtant journaliste, il doit seulement son moment de gloire quand il a dénoncé les attouchements d'un prêtre issu du Collège des Frères Chrétiens qu'il fréquentait jadis. Forcément, dans la prude Irlande son témoignage a fait des remous ; en plus, il avait déjà fait parler de lui en soutenant le droit à l'avortement... Vivre auprès de Rachel, c'était aussi se faire oublier puisque toutes les caméras étaient braquées sur elle et sa cuisine. Ils formaient une équipe solide, fiable et lui avait le temps d'écrire son livre sur Une Histoire de l’Irlande qui pointerait du doigt tous les dysfonctionnements de ce pays pétri de contradictions. Seulement le livre constamment en friche a eu raison de leur mariage. Victor s'est effacé tandis que Rachel a pris son envol, présentant désormais une émission télé à succès. Elle était devenue sa béquille pour ne pas sombrer.
"Elle m'a sauvé. C'est ce qu'a fait Rachel. Elle m'a sauvé et, plus tard, elle m'a porté".
 "Nous remplissions un vide. Nous étions un couple scandaleux".
Maintenant que leur couple n'existe plus, Victor cherche à combler le vide et à détruire le sentiment de solitude qui le tenaille.
"J'étais habitué à la solitude. Je ne crois pas que je me sentais seul. Le mariage me manquait, mais je ne suis pas certain que Rachel me manquât. Maintenant, la solitude était plus nette. Je n'étais plus entouré par son monde. Je n'avais plus à me cacher."
Souvent Ed vient à sa rencontre et lui rappelle des pans de sa jeunesse que jusque là il avait tenté d'oublier.
"Je déteste ça. Les trous de mémoire. C'est comme si on laissait tomber des bouts de soi-même au fur et à mesure qu'on avance, non ?"
Seulement, plus il s'emploie à se souvenir, plus les événements passés qui se présente à lui le dérangent. Mais Ed insiste, titille sa conscience, le force à affronter la réalité...


Smile est le roman d'un être inadapté qui tente résolument d'être accepté par ses contemporains. Il a cru trouver refuge dans l'écriture et la protection de son épouse. Or la fin de son mariage le pousse à changer sa stratégie d'existence et à affronter enfin ce qu'il a refoulé pendant des années.
Coté lecture, on est vite pris par le questions posées par le récit au point que le dénouement final, si maîtrisé et si inattendu, nous bluffe au plus haut point. Victor Forde est narrateur attachant qu'on a envie de prendre par la main, de bercer tout doucement pour le rassurer et lui dire à l'oreille, "ne t'inquiète pas, je suis là".

Ed. Joëlle Losfeld, août 2018, 256 pages, 19,50€
Traduit de l'anglais (Irlande) par Christophe Mercier