vendredi 29 mars 2019

Outresable, Hugh Howey

Le monde tel que nous le connaissons n'est plus qu'un mythe englouti par des tonnes de sable. L'eau est une denrée rare et les dunes progressent inexorablement dévorant tout sur leur passage. Les plongeurs ne plongent plus dans les océans mais dans le sable, à la recherche des trésors de l'ancienne civilisation...



"Toute vie est pareille au sable profond, avait appris Vic. De la naissance au trépas, ce n'est qu'une succession de constrictions violentes, l'une après l'autre, un poing graisseux agrippant des âmes infortunées qui crèvent la surface juste le temps de remplir leurs poumons d'air avant d'être aspirées vers le bas de nouveau".

Après avoir inventé une Humanité survivante dans de vastes silos, Hugh Howey décrit un monde devenu un vaste désert. Les êtres humains ne sont pas enfermés, mais luttent chaque jour pour leur survie. Parmi eux, Palmer et sa famille. Comme sa soeur Vic, il est devenu un plongeur hors pair capable de descendre toujours plus profond pour récupérer des objets de la civilisation avant qu'elle ne soit engloutie. Plonger dans le sable est un art dans lequel la sensation d'oppression et d'anéantissement est omniprésente.
Danvar est la cité perdue, l'équivalent de l'Atlantide des Grecs anciens. Lors d'une plongée, Palmer et son acolyte Hap la trouvent et réussissent même à entrer dans l'un des gratte-ciel. Or, la plongée ne se termine pas comme prévue...

Dans le même temps, ses frères Rob et Conner partis camper à la frontière du monde connu, font une étrange rencontre qui remet en question la disparition de leur père et leurs certitudes sur le monde situé à l'ouest.

Depuis des lustres, le sable envahit tout. C'est une lutte constante. On se déplace à travers les dunes à bord de voiliers qui nous font penser aux machines rencontrées dans Star Wars. On se nourrit de viande séchée et l'eau se consomme avec parcimonie. Enfin, on survit en croyant que Danvar existe et qu'il suffit de rejoindre la frontière ouest pour commencer une vie meilleure...

Outresable est un roman de Science-fiction efficace. L'auteur surfe sur le succès de ses romans précédents en mettant par écrit son imagination débordante. Seulement la seconde moitié de l'intrigue faiblit un peu. Les promesses tant annoncées au début ne sont pas tenues et on part dans beaucoup de directions qui deviennent sans issue au fil des pages.
Finalement, on reste sur sa faim alors que l'idée de départ est excellente. Néanmoins, l'ensemble se lit facilement car Hugh Howey maîtrise l'art et la manière de tenir son lecteur en haleine.


Pour découvrir les autres romans de Hugh Howey, cliquez sur le nom.


Ed. Actes Sud, collection Exofictions, traduit de l'anglais (USA) par Thierry Arson, 398 pages, 22.80€

mercredi 27 mars 2019

Qui a tué l'homme-homard ? J.M. Erre

A Margoujols, petit village isolé de Lozère, on se serait bien passé du meurtre de Joseph Zimm, alias l'homme-homard, d'autant plus que l'enquête va être compliquée puisque tous les villageois le détestaient...


En 1945, Margoujols a vu sa population augmenterd'un seul coup quand les artistes d'un cirque itinérant proposant un freak show ont décidé de poser leurs bagages définitivement. Cela fait soixante-dix ans maintenant et les sœurs siamoises, femme à barbe, nain, colosse et leurs rejetons font partie du décor local. Seul l'homme-homard, Joseph Zimm, vivait à l'écart à cause de son tempérament houleux.
"Précisions néanmoins que Joseph était moins rejeté pour sa difformité que parce qu'il était raciste, misogyne, homophobe, pervers et supporter du PSG".

La découverte de son corps n'émeut personne mais les conditions dans lesquelles il a été tué attise la curiosité de tous. Chacun y va de son point de vue, de sa manière d'enquêter, de son expérience tirée d'heures passées devant les séries policières. Car Margoujols a beau être un village isolé, il est connecté ! Heureusement, la gendarmerie a dépêché l'adjudant Pascalini, affublé de son stagiaire Babiloune. Pour les aider à s'y retrouver, la fille du maire les épaule. Julie adore les enquêtes. Elle a beaucoup à raconter sur les habitants et leurs sales manies. Elle passe son temps à les observer sans qu'ils s'en rendent compte. Facile, puisqu'elle est tétraplégique et que personne ne fait attention à elle.Elle communique via un ordinateur comme le faisait Stephen Hawking avec son unique majeure valide (ça ne s'invente pas)
Le meurtre de Joseph tombe à pic. Elle va enfin pouvoir écrire un polar !
"Je dresse mon majeur pour montrer mon enthousiasme. Pascalini fait une mine impayable en comprenant qu'il va se coltiner la gisante à roulettes".

Ainsi Julie est la narratrice de ce roman. Tour à tour drôle, cynique et terriblement perspicace, elle n'épargne personne, même les handicapés. Quand tout le monde vous prend pour un légume, il faut avoir du tempérament et une bonne dose de recul.
Nos trois enquêteurs vont de surprise en surprise. Ils remontent la piste freak show et déterrent les vieilles rancœurs et les secrets du village. A Margoujols, la bête du Gévaudan a fait son temps. Désormais, c'est un autre monstre qui sévit puisqu'un second et un troisième meurtre surviennent dans la foulée. Les têtes tombent (au sens propre) et Julie en vient même à soupçonner les siens, le tout avec une pointe de sarcasme....
"Si mon père était un superhéros, ce serait Mister Freeze, dernier espoir de l'humanité contre le réchauffement climatique. Papa possède le pouvoir de faire baisser la température d'une pièce, de refroidir les ardeurs, de glacer le sang, de frigorifier son prochain".
Et si le meurtrier était celui qu'on pense insoupçonnable ?

Découvert par hasard, ce polar est complètement décalé par le ton du récit et l'humour de la narratrice, "handidétective"esprit brillant et cynique coincé dans un corps inerte, avec "un coté céphalopode farceur". Tous les travers de notre société y passent : les secrets, les a priori sur le handicap, les médias, les migrants, les villageois en apparence normaux mais carrément névrosés... Personne n'est épargné. Julie est une narratrice lucide et son handicap lui donne la liberté de ton. Elle nous raconte l'enquête comme si elle écrivait son roman.
"Tant que c'est le monstre qu'on assassine, le bon citoyen se sent en sécurité. Au fond, l'anormal l'a bien cherché, à toujours faire le malin avec ses difformités. En revanche, quand on commence à trucider les honnêtes contribuables, le frisson de l'angoisse devient nettement moins délicieux".
Dans Qui a tué l'homme-homard ?  on se rend compte que les monstres ne sont pas forcément ceux qu'on croit. La narration ne faiblit jamais pour le plus grand plaisir du lecteur. L'intrigue tient bien la route et l'enquête garde son suspens jusqu'au bout.
"Les membres du cirque Britiescu vont bientôt disparaître, mais la tradition des monstres de Margoujols ne s'éteindra pas avec eux.
Grâce à moi". 
Ainsi, J.M Erre maîtrise la langue avec brio et propose un roman entraînant ou vous vous surprendrez plus d'une fois en train de rire.


Ed. Buchet-Chastel, février 2019, 3598 pages, 19€

lundi 25 mars 2019

Céline, Peter Heller

A presque soixante-huit ans, Céline pourrait rester dans son loft new-yorkais à observer au loin les lumières changeantes du côté de Brooklyn tout en profitant de Pete son taiseux de mari et de l'argent de sa famille très aisée. Mais non...


Céline a besoin que ça bouge, déteste les injustices et les deuils de ses sœurs lui ont rappelé que la vie n'attend pas. Certes son emphysème pulmonaire lui joue des tours, mais autant mourir au milieu de grands espaces que dans son canapé. La venue de Gabriela tombe à pic. Cette dernière lui demande de retrouver son père disparu depuis plus de vingt ans et prétendu mort à la suite d'une attaque d'ours.

Gabriela est la cliente idéale pour Céline. Depuis qu'elle est détective privée, elle ne sert que les laissés pour compte. Gabriela lui raconte sa jeunesse édifiante remplie de solitude et de l'amour d'un père qui devait se cacher pour prendre soin de sa fille. La jeune femme a besoin de réponses et Céline lui promet de les apporter.
"Elle possédait également ce que Mimi [sa sœur] appelait une passion pour les Perdants. Céline prenait toujours le parti des faibles, des dépossédés, des enfants, de ceux qui n'avaient aucune ressource ni aucun pouvoir : les vagabonds et les sans-abris, les malchanceux et les toxicos, les abandonnés, ceux rongés par le remords, les brisés".

C'est donc en camping-car que Pete et Celine se rendent dans le grand ouest américain, plus précisément dans le Wyoming sur les traces du papa photographe d'exception. On pourrait croire qu'un polar commence, rempli de fausses pistes et de personnages inquiétants, eh bien non !
Bien que retrouver le père soit essentiel, le road movie des septuagénaires devient le véritable leitmotiv de l'intrigue. Ils font des rencontres inattendues, sont acteurs de scènes parfois très drôles, et Céline se souvient de sa jeunesse avec une émotion certaine malgré les blessures.
Et le lecteur se laisse transporter par cette narration qui prend son temps, profondément humaniste, au milieu d'une nature grandiose et immuable. Parfois, on en oublierait même la quête initiale, heureusement comme Céline est une femme de terrain, l'intrigue reprend vite de la force.
"Elle s'y était résolue depuis longtemps : son travail était de permettre de telles retrouvailles. Même si elle ne pouvait rien changer à l'enfance d'une personne (...) Cette détermination était essentielle".
On se laisse prendre au jeu avec plaisir. Encore une fois, Peter Heller a su utiliser les bonnes ficelles pour écrire un roman efficace, bien mené, aux personnages attachants. Car Céline incarne celle qu'on aimerait tant rencontrer une fois dans notre vie. Elle a su à la fois adosser manteau de la grande bourgeoisie familiale tout en sachant l'oublier quand il faut :
 "Rien ne la rendait plus heureuse que de s'en débarrasser en l'accrochant à une patère à côté de son béret".
Même si l'auteur l'a affligé d'un emphysème pulmonaire de plus en plus handicapant, on se plaît à croire que la fiction rendra cette nouvelle héroïne immortelle.

Ed. Actes Sud, février 2019, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 334 pages, 22.80€
Titre éponyme.

vendredi 22 mars 2019

REGARDS CROISES (36) Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde

Pour ce rendez-vous des Regards Croisés, nous avons choisi chacune un roman du 19ème siècle. De mon côté, mon choix s'est porté sur une relecture d'Oscar Wilde.


Je ne vous ferai pas une analyse de ce texte - je m'en sens bien incapable- simplement je vous propose un partage en vrac de mes impressions.

Je me souviens avoir lu il y a bien longtemps cet unique roman de l'auteur irlandais, mais j'en garde un souvenir flou, pas aussi précis et lancinant que La Peau de Chagrin de Balzac.
Car à chaque fois qu'on me parle du personnage de Dorian Gray,  je pense à Raphaël de Valentin, allez savoir....
Aucun point commun donc, mais des rapprochements obscurs entre les deux héros et leur contexte.

Dorian Gray est l'incarnation de celui que j'aurais adoré détester si j'avais vécu au dix-neuvième siècle anglais et dans le même milieu social que lui. Riche sans effort, beau sans effort non plus, il cultive une nonchalance à faire pâlir le plus paresseux de nos lycéens contemporains !
Dorian Gray vit uniquement dans le paraître ; il est le Narcisse moderne très conscient de sa beauté et qui ne souffrirait sûrement pas qu'on puisse penser autrement. Bref il est beau et il le sait.

Avec un telle conscience de soi et de ses atouts, pas facile de rester humble et pur : les autres sont les jouets de ses caprices et ses amours sont des revirements constants. N'empêche il y a comme une brèche qui est en train de s'ouvrir dans ce portrait trop parfait.
Justement, c'est le portrait peint par un de ses amis qui le considère comme "l’avènement d'une nouvelle personnalité artistique" qui va subir et les foudres du temps et les foudres de ses vices. Tandis que Dorian Gray ne ressentira pas pendant une trentaine d'années les assauts du temps, le portrait lui deviendra irrémédiablement une croûte infâme.
Nous somme en plein fantastique...

Or que serait devenu ce roman sans son personnage principal ? Certes, l'intrigue en aurait pâtit, mais il resterait une formidable analyse sociale de la bourgeoisie londonienne, et une critique des mœurs du siècle dernier où l'homosexualité ne se vivait pas à ciel ouvert. Le cynisme et la jalousie sont larvés, presque cachés par les codes de la bienséance. Au royaume des hypocrites, Les gens sincères et purs ne tiennent pas longtemps.

A force de lire des romans contemporains j'avais réussi à oublier (enfin presque) que le style classique me manquait. A mon âge, on ne porte plus le même regard sur ce genre de lecture, par contre on reste subjugué par tant de style et de génie, car Le Portrait de Dorian Gray raconte finalement que l'harmonie du corps et de l'âme est une chimère.

Quelques citations :

"Où que vous alliez actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi ? Vous avez une figure adorablement belle Mr Gray... Ne vous fâchez point, vous l'avez... Et la beauté même est une des formes du Génie, la plus haute même, car elle n'a pas besoin d'être expliquée ; c'est un des faits absolus du monde".

"On en pouvait faire un absolu type de beauté. Il incarnait la grâce, et la blanche pureté de l'adolescence, et toute la splendeur que nous ont conservée les marbres grecs".

"On aime beaucoup se débarrasser de ce dont on a le plus besoin. C'est ce que j'appelle l'abîme de générosité" .

"Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les femmes par curiosité : tous sont désappointés".

Lire l'article de Christine Bini sur Guerre et Paix de Tolstoï 

mercredi 20 mars 2019

Quand le ciel pleut d'indifférence, Shiga Izumi

Après la catastrophe de Fukushima, le narrateur n'a pas quitté la ville où il a grandi. La radioactivité ne lui fait pas peur. Depuis trente ans, il vit avec la responsabilité d'un drame personnel...

C'est en arpentant les rues de la ville désertée que le narrateur s'est retrouvé dans le jardin où il avait l'habitude, trente ans plus tôt, de nourrir le paon de son amie Mizuzu.  Désormais, c'est le chien de la famille qui s'est réfugié à cet endroit, attendant vainement que ses maîtres viennent le rechercher. Alors, un peu par obligation puis ensuite par empathie, il le nourrit ainsi que les autres chats et chiens abandonnés.
C'est lors d'une de ses errances que le quadragénaire rencontre Reizo, jeune femme pétillante, bénévole pour une association de chats abandonnés. Cette rencontre lui fait du bien car il a enfin quelqu'un a qui parler. Car, s'il est resté dans sa ville désertée c'est aussi pour s'occuper de sa mère grabataire.
"Cependant, moi, je n'ai pas fui. Je ne pouvais pas m'enfuir. Debout devant ma porte, je suis resté à fumer cigarette sur cigarette en regardant distraitement le soir tomber sur le quartier que les voitures n'arrêtaient pas de traverser sans s'arrêter. Jamais je ne pourrai oublier ce que j'ai ressenti alors. Il me semblait que je me dépouillais de toutes sortes de choses, et l'épouvante m'a saisi à l'idée que moi aussi j'allais me retrouver complètement vide".
C'est justement la peur absolu du vide et de l'inconnu qui fait que le narrateur n'ose pas recommencer une vie ailleurs. Et puis, il garde en lui un lourd secret vieux de trente ans qui a non seulement empoisonné ses relations avec sa mère mais a influencé largement aussi l'homme qu'il est devenu. Ce poids, désormais trop lourd à porter, il est prêt à s'en débarrasser. Depuis la catastrophe nucléaire, il relativise, il a pris conscience que rien n'est immuable et éternel.
"Ce n'est plus qu'un alignement de lumières froides, les feux répètent leur clignotement absurde. La ville à laquelle mes yeux étaient habitués se métamorphose à mesure qu'elle s'enfonce dans l'obscurité et prend un visage que je ne lui connais pas. L'abandon de la ville est récent, c'est une ruine toute fraîche".
Reiko va être celle qui va lui permettre de se libérer enfin. Elle va lui expliquer que la ville entretient sur lui cette culpabilité permanente. Elle est le miroir de ses souvenirs.
"Chaque endroit me rappelait des souvenirs. Chaque chose me rappelait des gens. La mémoire n'était pas dans ma tête, elle était au bord de la route, au détour d'une rue, les souvenirs affluaient à ma mémoire. De même qu'on se souvient d'une ville, de même la ville se souvient de nous. Je pense que je fais partie de la ville, tout comme la ville est une partie de moi-même".
Or, comment oser sauter le pas ?
"Il est bien plus effrayant de vivre sans savoir ce qu'on a devant soi. Oui, quoi de plus terrible que de vivre sans connaître l'avenir"?
Le héros de Shiga Izumi est à l'image de la ville dans laquelle il réside :
"La ville dans son entier est comme une grande demeure désertée".
La radioactivité et les risques de contamination deviennent des problèmes secondaires. Ce qui se joue là, dans la maison du narrateur et dans son cœur, est bien plus important.
La ville abandonnée par ses habitants est aussi un personnage central de ce court roman. Elle incarne celle qui se souvient malgré la catastrophe.
Enfin le paon en fuite, à l'origine de tout, symbolise à la fois la grande beauté de ce livre et la tristesse qu'il porte.

Ed. Picquier, mars 2019, traduit du japonais par Elizabeth Suetsugu, 126 pages, 14€
Titre original : Mujo non kami ga maioriru

lundi 18 mars 2019

Le Mangeur de livres, Stéphane Malandrin

Pour ne pas mourir de faim alors qu'il est enfermé dans une crypte avec son ami, le jeune Adar mange les pages d'un codex. Ce drôle de repas lui a-t-il réellement sauvé la vie ?


"J'ai mangé un livre et il a fait un trou noir au centre de mon être".
Depuis ce geste de survie, Adar est obsédé par les livres. Le codex qui l'a sauvé était empoisonné par l'anobium pertinax, une larve que le vers des bois dépose dans les livres. Son sang a pris goût à la bactérie et en réclame...

Nous sommes en 1488 au Portugal. L'imprimerie vient de naître mais les moines assurent encore en grande partie la copie des ouvrages. De fait Adar et son ami Faustino savent où trouver la substantifique moelle, chacun se répartissant le butin : à l'un les pages découpées en lamelles, à l'autres les pierres précieuses qui décorent les couvertures.
"Je suis comme Jean de Patmos et Ezechiel, je mange des livres qui sont amers à mes entrailles et pourtant non, je ne suis pas un prophète, je n'ai pas vu d'ange un pied sur la terre et l'autre sur la mer, et Dieu ne me parle pas".
Dieu ne lui parle pas, mais la rumeur enfle que Satan se cache dans les rues de Lisbonne. Le fait divers est pour le moins étrange puisqu'on s'en prend aux livres, on les trucide avant de les abandonner complètement défaits.  Derrière tout cela, le jeune adolescent se transforme. il devient lourd, gras, véritable créature monstrueuse.
"C'est une vague, faible, lente, qui s'étire sur le rivage jusqu'à vos pieds, mais qui trempent vos chevilles, noie vos mollets, s'avère profonde et dense, et se retire en tirant vers le lointain ce qui restait de vous-même".
Il devient complètement dépendant des pages qu'il avale, et chose étonnante, il pense qu'il s'imprègne de leur contenu.
"Lorsque vous avez dans la bouche un codex de haute graisse, que vous lui brisez l'os et le sucez jusqu'à la substantifique moelle, alors la matière libère cet incomparable nectar qu'elle garde dans les plis de ses formes et qui exprime la mémoire des transformations qu'on lui a fait subir".

"les livres sont vivants, ils se combinent à l'intérieur de votre corps et laissent exploser leurs mélodies en bulles invisibles qui chantent vos papilles".
Dès lors, Adar se confond avec ce qu'il avale, au grand désarroi de son ami Faustino qui ne le reconnaît plus. 
"Je suis devenu le livre et le livre est devenu moi".
On pourrait considérer que Le Mangeur de livres est une vaste métaphore sur le livre comme seule nourriture spirituelle valable, mais ce serait rétrécir l'ambition de ce premier roman dont l'auteur s'est largement nourri des lectures de Rabelais dans les excès et l'atmosphère qu'il décrit.
A force de vouloir être érudite, la lecture est parfois fastidieuse et redondante. Stéphane Malandrin connaît beaucoup de choses et veut les partager. C'est ce qu'il fait dans le dernier tiers du roman où il revient aux débuts de l'intrigue pour mieux préciser certains passages...
Adar tourne en rond et subit son étrange maladie sans essayer de la vaincre ou tout au moins la combattre. C'est dommage, cela aurait mis du grain à moudre dans le romanesque.
Le Mangeur de livres est un premier roman qui ravira les passionnés du quinzième siècle ou de Rabelais, avec une idée de départ assez originale mais qui se noie dans la volonté obstinée de vouloir trop tout expliquer.

Ed. du Seuil, janvier 2019, 192 pages, 17 €

vendredi 15 mars 2019

Un Poisson sur la lune, David Vann

David Vann a perdu son père à l'âge de treize ans. Jim Vann luttait contre la dépression depuis de nombreuses années. Un Poisson sur la lune est la version romancée des derniers jours de cet homme.


"- Écrasez-moi, dit-il. Mon dieu, ce serait tellement plus simple.
Le problème, c'est que son existence continue. Il ne suffit pas qu'il prononce ces mots pour disparaître soudain, ou être projeté dans une autre époque, dans l'avenir, ou qu'autre chose se produise. Il est toujours assis au milieu de la route, obligé d'attendre et de subir chaque instant, sans jamais pouvoir appuyer sur avance rapide".
Assis au milieu d'une route de Californie, Jim Vann espère se faire écraser pour enfin en finir avec la vie. Putain de vie at-il envie d'hurler. a seulement trente-neuf ans, il n'arrive plus à dormir, lutte contre les sautes d'humeur et son envie persistante de se masturber. Et puis, si seulement il n'arrivait plus à penser à sa seconde épouse, Jeannette, qui a décidé de le quitter.
"Seulement trente mille habitants à Fairbanks, la deuxième ville d'Alaska. L'avant poste de l'obscurité et du froid, si loin de tout que c'en est difficile à imaginer. Chaque lumière jaillit à la verticale vers les cieux, à cause du brouillard glacé. On dirait que tout est éclairé de faisceaux célestes".
Jim a fui l'Alaska, état anxiogène par excellence et source de ses malheurs. Il doit beaucoup d'argent au fisc et l'isolement l'entraîne inéluctablement vers le geste désespéré qu'il fomente depuis des semaines. Revenir en Californie c'est renouer avec sa famille : son frère Doug, ses enfants Mary et David, et ses parents. Pourtant, il garde contre lui, bien caché, un magnum 44.
"Il y a deux Jim, et celui qui ne pleure pas, celui qui n'éprouve rien, c'est lui dont il faut se méfier sauf qu'il est impossible à atteindre. Il n'est jamais là. Il se contente de tout contrôler et de donner à tout un aspect contrefait".
Pendant deux longs jours, la dépression va le guider. Ses pensées tournent dans le vide ou il réfléchit trop, au point qu'elles ressemblent à de la boue, de la vase Et dans le même temps, il a une perception étonnamment lucide de ce qu'il est devenu, lui le mec bien, qui a quitté femme et enfants pour l'Alaska et les aventures sexuelles
"Je perçois un bout d'une pensée et elle se colle à une autre, sans début ni fin, et elles ne sont qu'un poids, en fait, sans forme particulière".
En fait Jim a tellement l'impression qu'il est inutile en ce bas-monde que l'idée de la mort l'obsède, le désespoir aussi. Plus rien ni personne - pas même son meilleur ami Gary ou ses parents - ne peuvent lui faire changer d'avis.
"Mais celui que j'étais n'existe pas. Je n'ai aucune personnalité à retrouver. C'est ça que les gens ne comprennent pas. Je n'ai pas de personnalité. Je ne suis personne".
Et ses enfants dans tout ça ? Il les adore mais ne sait plus comment le leur dire ou leur faire comprendre. Même la partie de chasse entamée inopinément ne se termine pas comme il espérait. Alors, il se met à raconter une légende, celle du flétan envoyé par la NASA sur la lune, pour voir s'il est capable de voler. Par cette histoire, il tente maladroitement de leur expliquer son choix insensé.
"Il était juste voué à faire un vol magnifique, rien d'autre. C'est tout ce que à quoi nous sommes destinés, nous autres. Aucun de nous ne survit. On ne peut être, au mieux, que des expériences. Des milliards d'entre nous ne servent à rien, mais peut-être qu'un seul parmi nous aura une utilité".
Fatigué par les nuits d'insomnie et à bout, Jim décide de retourner à Fairbanks.
"Une seule maison vide qui m'attend. Une vie, et puis zéro"
Il se rappelle du conseil de son frère Doug : "Le temps, ce n'est pas une épreuve à traverser. Ce n'est rien du tout. Contente-toi de vivre ta vie", mais là, il a juste besoin de sexe, synonyme pour lui de désespoir et paradoxalement seul acte qui lui permet de se rappeler qu'il est encore vivant...un peu.

Un Poisson sur la lune est un roman brillant. C'est le fils qui raconte les derniers jours de son père. Rien n'est épargné au lecteur. Jim Vann est transparent : ses doutes, ses humeurs, ses sentiments et ses idées fixes sont racontées sans pathos. David Vann raconte un homme malade, terriblement lucide sur sa maladie et l'impact qu'elle a eu sur sa vie. Il décrit aussi l'égoïsme lié à la dépression et l'impasse de la psychothérapie.
Enfin et surtout, ce dernier roman invite à relire d'un nouvel œil les précédentes œuvres de l'auteur. On se rend compte que tout est lié et que les blessures de l'enfance reprennent forme dans l'écriture.


Ed. Gallmeister, collection Americana, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, février 2019, 286 pages, 22.20€
Titre original : Halibut on the moon

mercredi 13 mars 2019

Prélude à une guerre, Ivan Repila

Ivan Repila poursuit la parabole entamée dans son précédent roman Le Puits dans lequel il faut d'abord détruire pour se reconstruire. Cette fois-ci, c'est la ville et son architecture qui structure le récit.

Emil Zarco, architecte de son état, réussit tout ce qu'il entreprend. son épanouissement est à la fois professionnel et personnel puisqu'il partage la vie de la belle Oona qui n'a de cesse de le stimuler.
Quand on lui propose de dessiner et superviser la création d'un quartier entier de sa ville natale, Emil est en liesse. Il est à l'apogée de sa carrière. Il sait qu'après cela, tout ce qu'il entreprendra n'aura plus la même saveur.
"A l'époque, tout n'était déjà plus que ville : quinze, vingt millions de fantômes reliés par des ponts ou des bâtiments aux quinze, vingt millions suivants, lesquels faisaient partie de l'armature d'un monde en expansion disposé en avenues, quartiers, communes, provinces et pays ; une grappe sans fruits, un maillage avide de lui-même, possédé par une faim structurelle qui était à la fois aliment et chaîne, avec la persévérante volonté de s'assimiler et de comprendre quoi, qui, comment, quand. Pourquoi".
Alors qu'Emil commence à réfléchir à son nouveau projet, un homme et son chien arpentent les rues de la ville. On le surnomme le Muet depuis qu'il a décidé de ne plus parler. Avec son amie H, il se sent "hors contexte", "comme s'il avait mal quelque part.Comme s'il connaissait l'existence d'une infection". Chaque jour, il erre, croisant les mêmes personnes, se repérant aux mêmes bâtiments. Quand il croise Oona il est irrésistiblement attiré par sa beauté et la grâce qu'elle libère quand elle marche.
De toute façon Oona a décidé de quitter Emil. Depuis quelques temps, ce dernier entretient d'étranges obsessions et vit dans le noir. Les plans du futur quartier ont grignoté sa raison. Il se persuade qu'il doit flirter avec le chaos pour créer quelque chose de grandiose.
"Faire. Défaire".
"Construire. Détruire. Reconstruire".
Tandis qu' Emil sombre dans la folie, le Muet entreprend le chemin inverse. Les laissés pour compte voient en lui un modèle à suivre. Bien malgré lui il devient un exemple. Il est l'incarnation de tous les possibles de la ville. Elle devient un personnage à part entière.
"Toutes ces découvertes produisirent en lui un vide autant qu'une étrange réjouissance, comme ce qu'éprouve un homme qui a réussi à remonter une vieille horloge en utilisant toutes les pièces, sans en écarter aucune".
Les immeubles sortent de terre, de nouvelles rues apparaissent et la foule des mécontents augmentent. Emil doit l'affronter pour se sentir vivant et sortir enfin de son entreprise de destruction.

Prélude à une guerre n'est pas un roman comme les autres. Il y a plusieurs couches de compréhension. Ivan Repila manie avec brio l'art de la métaphore et poursuit la parabole entreprise dans son premier roman selon laquelle la destruction est une condition à la possibilité d'une renaissance.
Emil se trouve au cœur d'un maelstrom architectural dont il croit être le seul à détenir les clés. Le Muet, pourtant, sent battre le cœur de la ville en constante permutation. Il est un frein aux projets de l'architecte. L'auteur mêle le destin de la ville à celui de son personnage principal. Ils sont étroitement liés. De ce fait, l'affrontement qui occupe le dernier tiers du roman est à la fois physique et spirituel.
Avec ce texte, Ivan Repila se sert de la littérature comme un champ de bataille de l'esprit et aiguise la curiosité du lecteur.

Ed. Jacqueline Chambon, février 2019, traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud,  270 pages, 22.50€ (préface d'Eric Chevillard)
Titre original : Prologo para una guerra

mardi 12 mars 2019

La Ferme de cousine Judith, Stella Gibbons


Nous sommes au début du XXème siècle en Angleterre. Flora Poste vient de perdre ses parents dans un dramatique accident. Orpheline à vingt ans, les cent livres de rente annuelle constituent un maigre bagage pour rêver d'indépendance. C'est pourquoi, elle envisage de vivre quelques temps chez des cousins qui voudront bien l'accueillir.

 

Après l'envoi de quelques lettres à la famille, la cousine Judith veut bien la loger dans sa ferme de Froid Accueil. Flora est une citadine, alors la vie à la campagne est une nouveauté pour elle. Elle espère y trouver l'inspiration et des matériaux qui lui permettront d'écrire un premier roman.


A son arrivée, Flora comprend que sa cousine la loge pour s'excuser d'un tort qu'elle aurait fait subir jadis à son père Robert Poste, sans pour autant le révéler. Son nouveau quotidien renferme tous les poncifs qu'elle redoutait. Ses cousins Seth et Ruben sont des primaires, le personnel est étrange, et tout le monde vit dans la peur des colères de tante Ada Doom,"cœur et axe de la maison", qui reste enfermée depuis trente ans dans sa chambre, 
"Abrutie de sommeil, elle [Flora] n'était plus en état de s'intéresser aux choses qui l'entouraient. Elle se demandait si elle avait bien fait de venir. Elle méditait sur la longueur, les détours, l'apparence négligée des couloirs par lesquels Judith l'avait conduite jusqu'à sa chambre. Elle en conclut que s'ils étaient un avant goût du reste de la maison et que si Judith et Adam représentaient le type de gens qui y vivaient, sa tâche serait vraiment longue et difficile".

Impossible pour Flora de rester sans rien faire. Elle décide donc de prendre en main les amours de sa jeune cousine Elfine, et de rendre un peu plus présentables Seth et Ruben. Mais dans une ferme où on nettoie les casseroles avec des branchages, et où on vit dans la certitude que l'existence est un pêché, pas facile de changer les habitudes ! Et puis, pas question de repartir sans avoir vu la fameuse tante Ada, et de connaître la vérité sur le secret familial.

Froid Accueil est une ferme qui porte bien son nom. Flora va y semer les graines de la discorde pour le plus grand plaisir du lecteur. Quelques scène cocasses ajoutent au piment d'un style souvent convenu, symbolique de la première parution du roman, en 1932. Finalement, La Ferme de cousine Judith est un roman dans le roman, intégrant tous les poncifs du récit de terroir.
"Mrs Stakadder (tante Ada) représentait la personnalité dominante de la grand-mère, qu'on trouvait dans tous les romans typiques de la vie à la campagne et quelquefois aussi dans les romans de la vie citadine".

On apprécie le style, on sourit souvent, et on se laisse emporter par la bonne humeur, la franchise, et le courage de Flora Poste.

Ed. 10/18, juin 2018, traduit de l'anglais par Marie-Thérèse Baudron et Iris Catella, 312 pages, 7.80€

lundi 11 mars 2019

En attendant la neige, Christine Desrousseaux

"Depuis l'accident, j'étais comme un bois déposé au milieu d'une pièce, un paquet encombrant qui oblige les occupants de lieu à le contourner, sans que personne songe à le déplacer".
Véra est responsable de l'accident qui a tué sa mère et dans lequel elle a été grièvement blessée. De ce traumatisme elle garde une jambe à jamais meurtrie et une amnésie partielle. Même si son père et sa sœur Mathilde ne lui ont jamais reproché les faits, Véra a du mal à se reconstruire. Alors pour faire le point et fuir aussi quelques temps les siens, elle se réfugie dans le Jura, dans le cabanon d'un ami.
"Disparaître totalement. Ne plus donner aucune nouvelle. Se dissoudre dans un autre pays, une autre langue, une autre vie".
Là, pense-t-elle, elle pourra faire la paix avec elle-même.
"C'était à nous d'inventer ce pardon, de l'extirper du néant pour desserrer l'étau de culpabilité. Faire la paix avec une morte ne pouvait venir que de nous, même si c'était à sens unique, il y avait un retour salvateur".
C'est l'hiver et la région a la réputation de tempêtes de neige et froid glacial. Le cabanon est isolé. Le voisin le plus proche réside chez l'ornithologue du coin. Il s'appelle Andreas, il est médecin légiste et recherche une femme disparue depuis quelques mois.
"Mon seul espace de liberté était ce chalet perché sur la colline hérissée de sapins sombres : à l'abri du vaisseau de bois, il était possible de souffler, de reprendre des forces".
Paradoxalement son isolement est salutaire. Véra se sent revivre. Elle boite moins, et se sèvre de ses cachets. L'absence de réseau l'éloigne du harcèlement constant de sa sœur...
Andreas est un être perturbé, parfois taiseux, mais ils arrivent néanmoins à se lier d'amitié. Quand la neige les isole de plus en plus de la ville,Véra se sent en sécurité à ses côtés.
"L'arrivée de la neige signifiait déjà quelque chose : tu pars pu tu restes, tu as une décision à prendre".
Sauf que bientôt, le cadavre d'une jeune femme est retrouvée dans une faille...

En attendant la neige exploite le suspens jusqu'au dernier tiers de l'intrigue. Le roman se lit facilement, sans anicroche, même si on peut reprocher ça et là la faiblesse de certains dialogues.
L'hostilité de certains personnages s'opposent à la douceur et au calme apparent du paysage environnant.
Enfin, on sent que l'auteure a bâti son récit autour de la personnalité de son héroïne, Vera. En attendant la neige est aussi l'histoire de sa renaissance après son traumatisme.


Ed. Calmann-Lévy, janvier 2019, 288 pages, 17.90€

vendredi 8 mars 2019

Une Chambre à soi, Virginia Woolf


A L'OCCASION DE LA JOURNEE INTERNATIONALE DU DROIT DES FEMMES, LISEZ OU RELISEZ :


"Enlevez toute protection aux femmes, exposez-les aux mêmes efforts, aux mêmes activités que les hommes, faites-en des soldats, des marins et des mécaniciennes et des docteurs, et les femmes ne mourront-elles pas si vite et si jeunes qu'on dira : « J'ai vu une femme aujourd'hui », comme on disait autrefois : « J'ai vu un avion ». Tout pourra arriver quand être une femme ne voudra plus dire : exercer une fonction protégée, pensais-je, ouvrant ma porte."

DE GROS PROGRÈS ONT ÉTÉ ACCOMPLIS MAIS ON SAIT BIEN QUE LORSQUE LES FEMMES AURONT EXACTEMENT LES MÊMES DROITS QUE LES HOMMES ALORS L'EXISTENCE DE CETTE JOURNÉE NE SERA PLUS QU'UN VAGUE SOUVENIR...

mercredi 6 mars 2019

La Grande Traversée, Shion Miura

La Grande Traversée est le nom du projet du prochain dictionnaire de la maison Genbu Shobo. Pour le mener à bien, Araki, amoureux des mots depuis tout jeune, fait confiance au discret Majimé.

"Cet ouvrage sera un bateau pour traverser l'océan des mots (...) Les hommes monteront dans cette embarcation qui leur permettra de rassembler les petits points de lumière qu'ils distingueront au loin. Pour transmettre aux autres ce qu'ils pensent le plus précisément, le plus correctement possible. Sans dictionnaire, nous ne pourrions nous lancer sur cette mer des mots qui nous serait incompréhensible"

Pour Majimé, c'est l'occasion de quitter le service commercial dans lequel il officiait et où il n'avait pas encore trouvé sa place. Au milieu de ses collègues, le jeune homme détonne par sa discrétion, son "côté indéchiffrable" et sa "perception précise des mots". Alors, le projet d'un nouveau dictionnaire et pour lui de mettre à profit ses connaissances  lexicales. Et puis Majimé est tellement peu sûr de lui !
Il pense qu'il est aussi fade que l'appartement dans lequel il vit au sein d'une pension désertée. L'arrivée de la petite-fille de sa logeuse va bouleverser sa routine : il tombe sous le charme.

Kaguya travaille dans un restaurant. Elle cuisine et cherche, tout comme Majimé avec les mots, à atteindre la perfection avec les ingrédients. Tous les deux se complètent mais le jeune homme, sans expérience amoureuse, est d'une timidité maladive. Alors, pour exprimer ses sentiments, il décide de lui écrire une lettre.
"Rassembler une grande quantité de mots de la manière la plus exacte possible, c'était comme disposer d'un miroir qui déforme le moins possible. Moins le miroir des mots déformait, plus il reflétait les sentiments et les pensées de celui qui l'utilisait".

La Grande Traversée fait la part belle aux mots et à ceux qui les aiment. De ce fait, certains passages peuvent nous paraître très techniques car ils traduisent la complexité de la langue japonaise. Néanmoins, Shion Miura n'oublie pas de mettre en valeur sa langue pour raconter la belle histoire d'amour entre Majimé et Kaguya qui pour le coup s'avère aussi être une Grande Traversée émotionnelle.

Ed. Actes Sud, février 2019, traduit du japonais par Sophie Refle, 288 pages, 22€

lundi 4 mars 2019

Les Enténébrés, Sarah Chiche

Fuir. Fuir l'incapacité étrange d'"être au monde". Fuir cette sensation de vide qui la submerge à chaque instant, tel pourrait être le fil conducteur de ce roman de Sarah Chiche...


Les Enténébrés pourrait être classé dans l'autofiction tant la Sarah du livre possède des points communs avec la romancière. Sa vie est une source d'inspiration inaltérable et sa profession (psychologue) une capacité à mettre en perspective ce qui nous submerge à chaque instant.
Le récit commence et se termine avec les événements qui traversent notre monde, dans ce qu'ils ont de fou et de prémonitoire vers un prochain effondrement de notre civilisation.
Justement, Sarah est en plein effondrement émotionnel où le blanc gagne du terrain et s'impose au fil du temps.
"Un jour, le blanc gagnera. C'est comme ça pour vous, pour moi, pour tout le monde (...) Un jour, on n'arrive plus à accoster sur les rives de sa propre conscience. Le blanc gagne".
Pourtant, tout est réuni pour qu'elle se sente heureuse, mais sa stabilité familiale n'est qu'une façade remplie de compromis, de silences et de secrets inavouables qu'elle a préféré occulter jusqu'à maintenant.
"Peut-être avons-nous tous plusieurs vies. Il y  a celle dont nous avions rêvé, enfant, et à laquelle nous pensons toujours, une fois adultes, et celle que nous vivons, chaque jour, dans laquelle nous devons être performants, responsables et utiles, et que nous terminerons jetés dans un trou".
A Vienne, elle rencontre Richard K. violoncelliste connu et reconnu, bien plus âgé qu'elle, avec qui elle entame une relation charnelle passionnée. Cette nouvelle donne dans sa vie libère son esprit et lui permet de reconstituer le puzzle de son hérédité. Sa propre mère a cessé depuis longtemps de remplir son rôle et s'est réfugiée dans une fiction patiemment construite au fil du temps. Cette carapace fictionnelle la protège d'une réalité beaucoup plus sordide et terriblement lourde à assumer.
"Je n'arrive pas à savoir ce qui est pire dans l'échelle du pire. Ce que ma mère a fait avec ce Libanais. Ce que ce Libanais a fait à ma mère. Ce que mon grand-père a fait à Oumou. Ou ce que mon grand-père a fait à ma mère. Mais je crois que, passé un certain seuil, il n'y a plus de gradation du mal au pire. Tout se vaut ou tout se confond."
Rien n'est épargné au lecteur quand le voile se lève sur la vérité familiale. Guerre, camp, prostitution, pédophilie, inceste, tous ces mots terribles terribles qui viennent entrer en résonance avec l'Histoire du monde et écrasent Sarah.

"J'avais déjà été morte plusieurs fois. Je n'avais que vingt ans. J’étais seule au milieu du monde, comme on peut l'être à cet âge." (...) 
"Et ce vide dévorait en moi le vide dont j'étais faite". (...)
"Je suis maintenant coutumière de ces moments où je cesse d'être quelque chose ou quelqu'un".
Richard la soutient et l'invite à se libérer de son terrible poids familial.
"C'est toujours un peu bizarre pour moi d'incarner ce qui est humain alors que moi-même je me sens un peu...- Ni tout à fait mort ni tout à fait vivant, observant l'agitation du monde comme derrière une couche de glace ?"
Il devient un refuge contre la fureur du monde et des siens autant que l'est aussi Le livre de l' intranquillité de Fernando Pessoa sur lequel elle travaille.

Les Enténébrés n'épargne pas le lecteur. Il exploite les ressorts de la fiction en y mêlant les souvenirs plus personnels pour construire un récit dense, charnu qui nous emmène au bord de la folie vécue par les personnages. Sarah remplit les vides de son existence et tente de cohabiter avec son hérédité.

On ne sort pas indemne d'une telle lecture. Elle a ceci de passionnante qu'elle mêle une folie familiale à une folie mondiale comme si finalement tout était joué d'avance et que nous avancions inexorablement vers notre propre déclin et notre extermination.

Ed. Seuil, janvier 2019, 368 pages, 21€

vendredi 1 mars 2019

Personne n'a peur des gens qui sourient, Véronique Ovaldé

Gloria et ses filles fuient leur village méditerranéen pour un chalet perdu au fond des bois. Visiblement, Gloria désire se faire oublier. Mais de qui ? De quoi ? C'est vrai que depuis la disparition de Samuel, le père de ses enfants, rien n'est pareil...

Cela faisait longtemps que Gloria cultivait le fantasme d'une seconde vie possible, d'un recommencement, d'une renaissance même si pour cela elle doit emmener avec elle ses deux filles Loulou, gamine de sept ans et Stella, jeune adolescente en pleine crise.

Pourtant, depuis la disparition de ses parents, elle peut compter sur Tonton Gio et Pietro Santini des amis de son défunt père. Sauf que l'expérience de sa jeunesse a fait d'elle une adulte secrète, scrutatrice et méfiante.
"Elle resterait toujours en somme une petite fille avec une hache. Parce qu'elle n'avait trouvé que cela pour lutter sans s'accommoder".
La mort étrange de Raphaël, l'homme de sa vie, n'a pas arrangé sa nature. Gloria est persuadée qu'elle doit se protéger au plus vite. Sous une apparence passe partout et un sourire affable, se cache un volcan en éruption.

Dans le chalet perdu au fin fond de l'Alsace, Gloria se fait oublier, brouille les pistes, reste vigilante. Véronique Ovaldé révèle les choses au compte goutte, avec un minutieux aller retour dans le temps permettant de mieux comprendre la complexité psychologique du personnage de Gloria. Quand la vérité est dévoilé, c'est un déferlement :
"Miss Univers avec un Beretta.
Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir vous débarrasser d'un connard - et de plaisanter à moitié en disant que vous aimeriez mettre un contrat sur sa tête ?
Gloria n'avait pas cette réserve".
Personne n'a peur des gens qui sourient aurait pu être un polar sans les codes de construction du genre. C'en est pas moins un roman remarquablement intelligent qui brouillent les pistes et exploitent jusqu'au bout les ressorts de la fiction.
On se laisse emporter avec plaisir par l'écriture de Véronique Ovaldé et le caractère ambigu à souhait de son héroïne.

Ed. Flammarion, février 2019, 272 pages, 19€