mardi 29 mai 2018

REGARDS CROISES (32) Assez de bleu dans le ciel, Maggie O'Farrell

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Il a suffi que Daniel entende à la radio la voix de son premier amour disparu pour qu'il ait enfin le courage de revenir sur son passé et affronter ses démons.


"Je songe que ma vie n'a été jusque'ici qu'une longue série de fuites en avant, de moments d'arrêt, caché, comme les mailles tombées d'un tricot. Selon toute vraisemblance, je suis un mari, un père, un citoyen, un enseignant, mais à la lumière je suis un déserteur, un imposteur, un voleur, un tueur. Je possède une certaine apparence en surface, mais suis sillonné de trous et de galeries en dedans, comme une falaise de calcaire".
Quand Daniel ose enfin regarder dans le rétroviseur de sa vie, il n'y voit que de la culpabilité. Il n'aime pas ce qu'il a été, les choix qu'il a pu prendre par le passé, et par dessus-tout, son incapacité à affronter les conséquences de ses actes. Daniel ne s'aime pas ou plutôt n'aime pas l'homme qu'il est, même si l'amour et la vie de famille avec Claudette lui a fait oublier un temps ses démons.

La fuite a toujours été une constante chez ce père de famille. Fuir pour ne pas voir, pour ne pas prendre de décisions, fuir pour ne pas endosser de responsabilités. Cette forme de lâcheté est ancrée en lui et à cause d'elle il y a perdu des amitiés formidables et des amours splendides.
Chez Claudette, sa dernière épouse, la fuite a été une solution de survie. Star de cinéma, maman d'un petit garçon dont le père cinéaste se sent de moins en moins enclin à la paternité assumée, elle a décidé un jour de partir sans laisser de trace afin que les médias et la célébrité la laissent tranquille. Mais, alors que le choix de Claudette résulte d'une volonté de mettre un terme à une vie dans la lumière, ceux de Daniel expriment la faiblesse. Alors comment expliquer à la femme qu'il aime et mère de ses deux derniers enfants qu'il n'est qu'un lâche ?
"Je suis un homme faible et brisé, mais je suis chez moi, je suis là. J'ai réussi à rentrer et, si dérisoire que cela puisse paraître, c'est une victoire pour moi, j'ai l'impression de fouler les champs et les vignes d'Ithaque".
Partir pour revenir, voilà bien un acte que Daniel inaugure quand il revient des Etats-Unis jusqu'à chez lui, dans le Donegal en Irlande. Il va falloir qu'il affronte Claudette, qu'il lui raconte sa vie parsemée de désillusions, de mauvais choix et de souffrances aussi. Il faut lui dire à quel point il est un homme qui a vécu sa vie de l'intérieur  sans prendre en compte celle qui se passait à l'extérieur. Y a-t-il assez de bleu dans le ciel pour transformer toutes ses souffrances ?

Maggie O'Farrell adore disséquer les liens familiaux, les non-dits et la culpabilité qui rongent les sentiments. Chacun de ses romans est imprégné de cette volonté d'expliquer ce qui s'est brisé dans une famille en apparence modèle. Souvent, un des personnages fuit pour ne plus supporter l'existence qu'il s'est tissé au fil des ans, laissant derrière lui une famille dans une totale incompréhension.
Assez de bleu dans le ciel dévoile un personnage en quête d'expiation. L'auteur utilise différentes voix, situe son action à différents moments afin que le lecteur puisse avoir une vue d'ensemble des choix de Daniel. Le prisme s'élargit, les vérités éclatent et les solitudes s'effacent.
Ainsi, ce dernier roman de Maggie O'Farrell ravira les lecteurs ayant le goût des épopées familiales et des personnages forts.


Ed. 10/18, avril 2018, traduit de l'anglais (Irlande) par Sarah Tardy, 552 pages, 8,80€
Titre original : This Must be the place

vendredi 25 mai 2018

Solaire, Fanny Chartres

Sara et son frère Ernest sont comme les deux doigts de la main , en même temps ils n'ont pas le choix s'ils ne veulent pas sombrer  comme leur mère dépressive. Or, le mal être s'exprime toujours d'une façon ou d'une autre, alors Ernest va tout mettre en oeuvre pour aider sa grande sœur.


Dans la famille Chatterton, rien ne va plus. Avec un nom de famille pareil, on pourrait croire à une famille soudée comme le scotch, mais force est de constater qu'on est plutôt dans l'ambiance du drame éponyme d'Alfred de Vigny. Depuis le départ du père, la maman a sombré dans la dépression et la paranoïa. Les enfants sont restés avec elle, mais avec le temps, ils sont devenus "les parents" de leur mère. Ils font les courses, les devoirs,  gèrent la maison, les médicaments et surtout les crises d'angoisse ou d'hystérie. Il n'y a plus beaucoup de places pour leur vie d'enfants.

Sara est au lycée, Ernest en primaire. Le surnom de Sara c'est Ossette car elle a la peau sur les os. Ernest a bien remarqué que Sara mangeait moins que d'habitude, mais avec tout ce qu'il a à gérer avec sa sœur, il a compris trop tard que ce qu'il prenait pour un dégoût de passage est en fait un problème bien plus profond. Ossette ne mange plus alors il faut lui redonner le goût de la nourriture.
Si Sara s'effondre, c'est sûr qu'elle emportera sans le vouloir son frère dans sa chute.
"- J'ai lu quelque part que les personnes qui ne mangent pas, continue-t-il, je veux dire qui refusent de s'alimenter, c'est comme si elles rejetaient un peu leur vie. Elles ne se sentent pas heureuses et n'ont plus d'appétit pour rien...
- Mais pourquoi ? Ossette n'est pas bien dans sa peau ? Elle n'est pas heureuse avec moi ? " 

Ernest, avec l'aide de son amie Francine et de son frère Gaspard l'amoureux d'Ossette, décide de mettre un peu de poésie dans la vie de Sara. Et si cuisiner c'était aussi d'abord écrire des recettes poétiques? Et si reprendre goût à la vie, c'est partir ensemble à la mer pour enfin choisir un nouveau départ ? Le papa est bien présent même s'il ne vit plus avec eux. Lui aussi s'inquiète de la santé de sa fille...

Solaire est la formidable relation entre un frère et une sœur qui affrontent ensemble des problèmes d'adultes. Le récit est incroyablement contemporain, la fiction est vraisemblable si bien que de jeunes lecteurs pourront s'identifier aux personnages et, pourquoi pas, y puiser de l'inspiration pour gérer leurs soucis de grands.
Ernest apporte des jours solaires à sa sœur pour qu'elle retrouve la joie de vivre et retrouve un peu l'innocence de son âge.Il est le soleil d'une famille en déroute, le point d'ancrage de tous grâce à l'énergie qu'il déploie.

A partir de 9 ans.

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Neuf, avril 2018, 160 pages, 14,50€
Illustrations de Camille Jourdy

jeudi 24 mai 2018

Roman noir, Agnès Michaux

Quand Alice Weiss atterrit sur l'île de Pondara, elle ne sait pas que sa vie va prendre un autre tournant, devenant enfin l'écrivain qu'elle aurait tant voulu devenir.


Alice a connu le succès littéraire mais cela remonte déjà à quelques années. Depuis, la page blanche ne la quitte plus et pour changer d'air, elle décide de se rendre sur l'île de Pondara, une île de la Fédération, lieu dont elle garde des souvenirs émus en famille.

Dès son arrivée à l'aéroport, elle décide d'aller de l'avant, de  se réinventer, de n'être plus ce qu'elle est devenue et qu'elle déteste tant.
"C'est ce qu'elle veut. Que la femme meure. Elle veut renaître. Réinventer sa vie. C'est pour cela qu'elle part".
Alors pourquoi ne pas se prendre pour l'écrivain Célia Black le temps d'une course en taxi ? Le chauffeur attend cette romancière renommée dans le hall mais apparemment elle n'a pas l'air d'être présente au rendez-vous...

Alice, dans la voiture, se met dans la peau de Célia et pense que le stratagème se dévoilera de lui-même quand elle atteindra la villa de l'auteur. Or, les gardiens l'accueillent comme si elle était Célia. Commence alors une aventure déroutante où tout le monde la prend pour l'écrivain aux best sellers internationaux, dont tout le monde parle mais que personne n'a réussi à approcher.
"Célia Black avait créé l'illusion suprême : un visage que tous croyaient avoir vu bien qu'elle ne l'eût jamais montré, masque flamboyant toujours renouvelé d'un carnaval qui tenait lieu de réalité. Le vide encore, partout reconnu et aimé".
Dans le même temps, la police de Pondara cherche à identifier le corps d'une femme immergée pendant des mois dans l'eau du port.

Alice/Célia s'habitue vite à sa nouvelle vie ; elle accepte même d'écrire un roman que l'agent de Célia lui a demandé de livrer. La nuit, elle sort avec la jet set locale et s'abandonne aux moments faits de luxe et d'oisiveté. Sauf que le matin, elle redevient Alice et se demande ce qu'il va se passer quand la supercherie sera dévoilée. Elle se met du baume en cœur en se disant qu'elle remplit le vide artistique et sociale d'une femme trop célèbre à son goût qui a réussit à faire fortune de sa plume.
"Célia Black avait installé son trône dans le grand vide contemporain. C'était ce vide que les lecteurs reconnaissaient et aimaient".
Néanmoins, la tromperie a un goût amer. Alice se perd, ne sait plus très bien qui elle est réellement.
"On ne changeait pas de peau impunément ; Elle le savait  mieux que quiconque. On le faisait pour guérir le malheur de sa vie. Erreur de diagnostic et mauvais remède".
Finalement, le seul remède serait de tout dévoiler et partir sans se retourner, mais cela est-il encore possible, surtout au moment où le chef de la police Fritz Kobus semble lui porter un intérêt tout particulier ?
"Que faire ? Être une autre fatiguait. Être soi était douloureux".


Roman noir utilise les codes du polar sans en être vraiment un.  La trame narrative est surtout centrée sur le personnage d'Alice Weiss et de la manière dont elle gère son changement de personnalité dans un univers qu'elle découvre et dont elle ne maîtrise pas toutes les subtilités..
"Ce paradis est un nid de serpents venimeux. Ça brille, c'est doré c'est facile. Mais si on regarde bien, ça a un reflet noir, une face cachée. Ça tourbillonne, ça se dissipe, ça ne voit pas qu'il y a quelque chose qui corrompt tout".
L'île de Pondara cache bien son jeu. Les faux-semblants sont partout si on s'attarde sur les détails. A force de se réinventer, Alice/Célia doute et se perd. Que veut-elle vraiment ? Et pour aller au bout de la supercherie, la voilà contrainte à écrire le roman d'une autre, d'où une intéressante réflexion sur l'écriture et la fiction.
Dans Roman noir, rien n'est légitime et le dénouement risque d'étonner plus d'un lecteur.


Ed. Joëlle Losfeld, avril 2018, 240 pages, 18.50€

mardi 22 mai 2018

Une Ombre au tableau, Myriam Chirousse

Myriam Chirousse signe un roman d'ambiance qui distille l'angoisse au fil des pages, le tout sur fond de carte postale.


Si vous recherchez un roman d'aventures, passez votre chemin ; Une Ombre au tableau est un roman davantage centré sur les sentiments, les émotions et les impressions que sur les péripéties qui se succèdent à vitesse grand V.
Tout commence par l'achat d'une villa dans une résidence privée dans le sud de la France. Le Clos des Collines a cette chance de posséder une magnifique piscine pour ses résidents. Cette piscine c'est ce qui a décidé Fred Delgado, employé de banque avide de reconnaissance professionnel. Fils de commerçant, il veut montrer au monde entier qu'on peut réussir même si ses parents ont fait faillite. Pour Fred, cette villa sera le miroir de sa réussite, et tant pis si les murs ont abrité un drame familial, il suffit juste de ne pas en parler à Mélissa, son épouse.
 "Il y avait quelque chose d'irréel dans ce lieu, une somptuosité délibérément fabriquée, une sale intention.  Les fenêtres semblaient de gros yeux noirs au milieu de visages de plâtre totémiques".

Justement Mélissa est très soucieuse de bien être. Ostéopathe de formation et férue d'épanouissement personnelle, elle veut vivre dans un lieu sain, serein où elle pourra élever tranquillement leur petit garçon. La piscine l'inquiète d'emblée car elle n'est pas aux normes de protection. Quant à la maison, elle dégage un je ne sais quoi de malsain qu'elle n'ose pas définir à son époux, de peur qu'encore une fois il ait ce soupir agacé qu'elle déteste tant.
"Quelque chose n'allait pas. Il se dégageait des murs blancs un malaise insaisissable qu'ils avaient hâtivement escamoté sous leurs affaires, air qui persistait, tenace, flottant dans l'air, comme le cloaque olfactif des tuyauteries d'une maison vacante qu'un lavage récent peine à masquer."


Au fil des pages on se demande ce que Mélissa et Fred font ensemble tant ils sont différents et difficilement complémentaires. Leur petit Clément semble être la seule chose qu'ils ont en commun. Autant Greg adore les paillettes, le paraître et les soirées, autant Mélissa se souvient avec nostalgie de sa jeunesse quand, avec son amie Karen, elle refaisait le monde et se promettait de vivre avec presque rien.
"C'était à n'y rien comprendre : alors qu'elle avait été libre de tous ses choix, elle se retrouvait dans une vie à l'opposé de celle qu'elle s'imaginait autrefois, lorsqu'elle rêvassait avec Karen sous les étoiles indiennes - cette vie simple, sans attache matérielle, dont les seules richesses auraient été l'amour et la liberté d'être soi".
C'est désormais bien loin maintenant et elle a l'impression constante de s'être fourvoyée, surtout que depuis quelques temps, les voisins s'immiscent dans leur vie, que ce soit Edith Colonna, la plus ancienne propriétaire de la résidence, ou Fabrizio et Diane, un couple libertin très intrigué par l'arrivée du jeune couple.

Les non-dits, les sous-entendus, les silences sont légions dans ce roman étouffant comme la chaleur caniculaire d'un été au sud de la France. Myriam Chirousse décrit des personnages manipulateurs ou  en quête d'un sens à donner à leur existence bien vide. Greg et Mélissa sont les représentants totémiques de deux visions radicalement différentes : le paraître et la recherche de bien être.
Une Ombre au tableau excelle dans la distillation progressive du malaise. Le climat est de plus en plus angoissant, comme si la tragédie passée avait une influence sur les décisions à venir et le comportement de chacun.

Ed. Buchet-Chastel, avril 2018, 190 pages, 17€

vendredi 18 mai 2018

RUE DES ALBUMS (137) Le Loup en slip, Wilfrid Lupano et Mayana Itoïz

"Au dessus de la forêt vit le loup. Un cri qui glace, un regard fou. Dans la forêt, on le sait, ne laisse pas traîner tes fesses quand le loup descend pour manger".

Le loup est l'ennemi public numéro 1 de la forêt si bien que tous les animaux se sont préparés à leur façon à une éventuelle attaque du prédateur. Colifichets, remèdes miracles, armes défensives, alarmes, protections diverses et variées viennent agrémenter la formation initiale faite aux jeunes habitants pour se protéger d'une attaque.

"C'est nous, la brigade anti-loup ! Dormez tranquilles, on veille sur vous !"

Eh oui, les habitants se sont cotisés pour s'offrir une protection exceptionnelle composée de putois courageux et surarmés. Seulement, il font les fiers en apparence, car lorsqu'ils sont seuls, dans la forêt à traquer la bête, ils tremblent !

La brigade anti-loup rencontre bien un loup mais il ne correspond pas aux stéréotypes du prédateur. Il est tranquille et surtout il porte un slip rayé rouge et blanc. C'est vraiment étrange, d'autant qu'il a beau affirmer qu'il est vraiment le loup qui fait peur à tout le monde, personne ne le croit !
"Impossible ! Le loup, le vrai loup, celui qui me fait peur depuis que je suis toute petite, il ne porterait un slip pareil"!
clame haut et fort une petite femelle hérisson.
Seulement voilà, le loup explique pourquoi il porte son slip fétiche tricoté et offert par le hibou. C'est le début de la catastrophe pour les habitants de la forêt ; le mythe s'effondre. De qui avons-nous avoir peur maintenant ?

Le Loup en slip est un album très drôle qui pointe du doigt les idées préconçues et les retourne contre ceux qui les véhiculent et en vivent. Le texte s'intègre à l'intérieur des illustrations vives et très riches si bien qu'il n'y a pas un seul espace vide.
Tome 1 d'une série, les auteurs ont inventé un personnage débonnaire en contradiction totale avec les clichés sur son espèce, promis à une longue aventure littéraire.

Ed. Dargaud, novembre 2016, 36 pages, 9.99€
Tome 1 : Participation de Paul Cauuet

mercredi 16 mai 2018

Noir sur blanc, Tanizaki Jun'ichirô

Mizuno a toujours assumé son statut d'écrivain paresseux et asocial. Depuis son divorce - un soulagement pour lui - il vit dans un hôtel au mois où il tente tant bien que mal à vivre de ses pages.
"Effectivement, il n'avait aucun interlocuteur, personne à qui s'adresser ne fût-ce qu'une parole de la journée. Et même s'il ne se sentait pas triste, quelque chose en lui se trouvait triste, c'était indubitable".
Il peut rester des jours sans adresser la parole à quelqu'un tout occupé à écrire un roman ou le terminer. Le dernier en date a pour héros un écrivain qui lui ressemble étrangement directement inspiré aussi d'un collègue, au point qu'à la fin de son roman, il se rend compte que la réalité s'est invitée dans la fiction : alors qu'il a appelé son personnage principal Kodama, il lui a substitué sans s'en rendre compte le substantif de Kojima, soit le véritable nom de son collègue écrivain.
"Le personnage de son roman était donc écrivain, un écrivain au parcours très semblable au sien... Depuis qu'il était né, il n'avait jamais éprouvé d'amour pour quiconque, hormis pour sa propre personne. Le monde n'est qu'un grand n'importe quoi de bout en bout, voilà le nihilisme sous-jacent qui parcourait son oeuvre".
 Kodama meurt à la fin du roman, c'est un choix de Mizuno. Et si, pour remplir de nouveaux feuillets et ainsi se remplir ses poches désespérément vides d'argent, il écrivait un  nouveau roman dans lequel ce serait l'écrivain qui tuait pour de vrai son héros ?
Mizuno n'en doute pas , son idée est exceptionnelle, et pour mieux la décrire autant la mettre vraiment à exécution dans la vraie vie. Le voilà donc sur les traces de Kojima à fomenter des plans d'assassinat. Sur son chemin, il rencontre une jeune fille occidentale, une prostituée allemande, avec qui il noue une relation tarifée et codifiée. Dans sa tête, cette nouvelle maîtresse à jours fixes lui servira d'alibi. Seulement voilà, Kojima est retrouvé mort avant d'avoir mis ses plans à exécution...

Noir sur blanc propose une mise en abyme intelligente : le lecteur entre dans le nouveau roman en cours de Mizuno au point que réalité et fiction se confondent plus d'une fois. Tanizaki s'est amusé à faire de son personnage principal un double au caractère sombre, déviant, et souvent diabolique, pris au piège de sa propre imposture. On ne peut que saluer l'inventivité de ce roman, évocation littéraire de l'expression populaire du "tel est pris qui croyait prendre".


Ed. Picquier, mai 2018, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, 304 pages, 19.50€
Titre original : Kokubyaku

lundi 14 mai 2018

Le Mangeur de citrouilles, Penelope Mortimer

Mrs Armitage est mariée en troisième noce avec Jake, un scénariste qui connaît enfin le succès. Toujours seule, elle s'est entourée d'une nichée d'enfants, au détriment de sa vie de couple.


Quand Jake l'a épousée, elle était déjà mère plusieurs fois et comptait bien l'être encore. Son nouvel époux avait l'air d'accepter son rôle de beau-père avec sérénité. En apparence. Et même si lui-même, à son tour, devint père, il laissa à son épouse le soin d'élever les enfants.

La nouvelle notoriété de Jake, l'argent et la solitude ont fait que Mrs Armitage se retrouve allongée dans le cabinet d'un psychologue à raconter son vague à l'âme. Jake fuit le domicile familial, et depuis son étrange relation avec Philpot la dame de compagnie des enfants, la narratrice a des doutes sur sa fidélité.
Pendant longtemps elle a cru que porter et mettre au monde tissait un lien indéfectible avec le père de l'enfant. Sauf que maintenant, un peu de dépassé par les événements - car ils ont six enfants - le couple part à vau l'eau, et Jake ne cache même plus qu'il exècre sa vie de famille. Quant à la narratrice, elle a l'impression de devenir folle.
"Et maintenant, complètement épuisée, je me demandais si j'étais en train de devenir folle. La folie commence-t-elle ainsi, avec cette terrible sensation de perte qui me donnait à croire que tout le monde était mort"?
Alors Mrs Armitage est souvent seule, trop seule, à ruminer sur son existence, ses choix, et l'avenir. Seulement cet avenir lui semble bien flou. Certes, ils font bien construire une tour sur leur colline qui sera leur refuge d'amoureux loin des enfants, mais elle n'y croit plus vraiment. Cette vie qu'elle a voulue et qu'elle s'est construite avec le temps lui paraît désormais bien étouffante. Et si une nouvelle maternité lui permettait de sortir de la dépression et de reconquérir son époux toujours plus distant et froid ?
"Il est impossible, je le sais d'expliquer ce qui se passa entre Jake et moi. Nous ne nous aimions pas comme s'aiment la plupart des gens. (...) Jake est un violent déguisé sous des dehors paresseux. (...) Son énergie indestructible, son agressivité, son ambition, sa cruauté, son parfaitement dissimulées".
Au fil des pages, le lecteur comprend que Jake est le nœud du problème. Son égoïsme, son égocentrisme, et la certitude qu'il ne doit rien car il fait bouillir la marmite font plonger son épouse dans la tourmente. Peu à peu, elle comprend cela, accepte en apparence les règles du jeu pour mieux s'émanciper.
"C'est sans doute à ce moment là que Jake et la vie se confondirent dans mon esprit jusqu'à devenir inséparables. L'homme qui dormait à côté de moi n'était plus accessible et je ne pouvais plus l'aimer. Il prit des proportions monstrueuses : il fut le ciel, la terre, l'ennemi, l'inconnu. C'était de Jake que j'avais peur ; c'était Jake qui me terrifiait ; c'était Jake qui finirait pas survivre".

Le Mangeur de citrouilles est la confession d'une femme, d'une épouse et d'une mère au bord de la crise de nerfs. Longtemps, elle s'est crue forte, protégée par ses maternités à répétition. Maintenant que les enfants grandissent, un sentiment de vide et d'inutilité la saisit et son époux ne désire pas le combler. Dès lors, le récit se pare d'une dimension tragique. le lecteur devient le témoin d'un couple qui se délite et ne trouve plus les arguments pour se raccommoder. Le fossé de l'incompréhension mutuelle se creuse, emportant au fond une femme fragile et de plus en plus complexée. Au-delà des tourments de Mrs Armitage, on comprend alors que Penelope Mortimer s'est fait la voix de toutes les femmes qui souffrent dans leur couple et dans leur vie.

Ed. Belfond, collection Vintage, avril 2018, traduit de l'anglais par Jacques Papy, 256 pages, 16€
Titre original :


vendredi 11 mai 2018

Retombées de sombrero / Un privé à Babylone, Richard Brautigan

En refermant pou la première fois un roman de Brautigan, on se demande comment on a pu passer à côté d'un tel délice. A la fois loufoque et profond, soutenu et familier, Brautigan emporte le lecteur dans son univers littéraire. Et on est loin de s'ennuyer !


Quand Brautigan décrit la longue chevelure noire de l'ex-maîtresse de l'écrivain en mal d'inspiration, décrit-il celle de son épouse rencontrée au Japon ? C'est qu'il n'a pas de chance ce romancier,l'amour de sa vie est partie et il n'arrive plus à écrire. Pourtant, il a bien commencé une histoire, celle d'un sombrero blanc abandonné sur la chaussée, mais il a chiffonné la feuille et l'a jetée. Hasard de la littérature, il ne sait pas que son idée continue de faire son bonhomme de chemin indépendamment de lui.
De toute façon l'écrivain est obsédé par son ex japonaise, il l'imagine en train de rêver ou dans les bras d'un autre. Lui qui est connu pour être un humoriste sombre dans la mélancolie.
"Sans parler de sa réputation d'humoriste : nationale et qui ne laissait pas d'être assez comique vu que lorsqu'on le rencontrait pour la première fois, il fallait être d'un remarquable aveuglement pour ne pas aussitôt remarquer que d'humour précisément la bête en était parfaitement dénuée".
L'aventure du sombrero qui met la pagaille sur la voie publique dans une petite ville bien tranquille alterne avec le nouveau célibat du romancier.
"De celui qui devait diriger en personne les opérations destinées à mettre un terme à ce qui, au début, n'avait jamais été qu'un sombrero qui tombe du ciel mais s'était maintenant transformé en une véritable insurrection armée".
Et on comprend, en avançant dans le récit, que Yukiko, l'ex en question, psychiatre de son état, a dû supporter un homme plus que torturé...
"Yukiko travaillait dans un hôpital des environs. En qualité de psychiatre. Affectée au service des urgences.
Sauf qu'à côté de lui, tous les zibés dont elle s'occupait la nuit étaient des gens sans problèmes. Des gens tout ce qu'il y a de plus simples".
Et Yukiko qui dort paisiblement après avoir quitté son romancier aurait pu s'intéresser à un autre personnage de Brautigan : le détective privé complètement fauché prêt à tout pour se renflouer au point de voler un cadavre. Mais depuis avoir reçu en pleine tête une balle de base-ball, le détective souffre d'absences chroniques où il rêve de Babylone. Là bas, transporté dans le temps et l'espace, il est célèbre, aimé et adulé.
"C'est rêver de Babylone qui m'a fichu dedans. J'aurais pourtant fait un bon flic. Si j'avais pu seulement m'arrêter de rêver de Babylone. Babylone m'a causé à la fois des joies si intenses et de si lourds tracas".
Ecrit à la première personne, le narrateur décrit ses galères, et l'aventure dans laquelle il s'est embarquée. Car rien ne va plus ; il n'est pas le seul sur le coup de la belle morte coincée à la morgue. Cette promesse d'argent a aussi été faite à d'autres que lui. Aux yeux de "ses amis" il n'est qu'un minable qui rêvasse. De toute façon, s'il parlait de Babylone aux autres, il passerait pour un fou ...
"Il me prenait pour un minable et puis voilà ; je m'en fichait, Babylone, c'était quand même vachement mieux que d'être flic et d'avoir à guerroyer contre le crime en respectant des horaires". 
Pour les amateurs curieux de la littérature, lire Brautigan c'est se prendre un uppercut littéraire tant le style, la trame narrative est originale et déroutante tout en gardant une cohérence d'ensemble. Un roman de Brautigan se déguste ; on prend son temps, on retourne en arrière, on s'arrête sur une phrase... Bref, une pépite que je prendrai plaisir à relire encore et encore !

Ed. Christian Bourgois, avril 2018 (réédition), traduit de l'anglais (USA) par Robert Pépin et Marc Chénetier, 347 pages, 18€

lundi 7 mai 2018

Instantanés d'Ambre, Yoko Ogawa

Parce qu'elle a perdu la benjamine, une mère décide de soustraire ses trois enfants encore vivants aux yeux du monde en les élevant dans une maison isolée protégée par un mur de briques.


A leur arrivée dans leur nouvelle maison située près des thermes où travaille leur mère, les trois enfants ont dû se choisir un nouveau prénom afin d'oublier leur passé.
"A partir d'aujourd'hui, nous oublions notre nom d'avant, a-t-elle dit d'un air sévère en serrant la main de chacun. Si par hasard nous le prononcions une seule fois sans y penser, les différents sons de votre nom se transformeraient en graines semées dans votre bouche et bientôt sur la face interne de vos joues pousseraient des ronces"...
Inspirés de l'encyclopédie éditée par leur père, l'aînée choisit Opale, le cadet Ambre et le benjamin Agate. Dès lors commence pour eux une existence liberticide, nourrie par leur imagination, les interdits de maman et les explorations dans leur jardin protégé par une enceinte en briques.
Ce mur, c'est l'unique rempart contre l'autre monde, celui qui a tué leur sœur et où circule le chien maléfique qui attend son heure pour les agresser. D'ailleurs à chaque fois que leur mère part travailler ne s'arme-elle pas d'une pioche pour se défendre en cas d'attaque du chien ?

Le rythme des jours puis des années se font par une croix dan un calendrier fabriqué. Opale, Ambre et Agate sont solidaires, unis jusque dans leur sommeil. Jamais ils ne remettent en question les décisions de leur mère même quand elle est prise en flagrant délit de mensonge. A force de baisser la voix pour ne pas être entendus par ceux qui passent le long du mur, leurs voix ne sont plus qu'un murmure.
Les enfants remplissent leurs journées en explorant le jardin, en chantant, en dansant où en lisant les encyclopédies qu'Ambre illustre avec de minuscules représentations de sa sœur perdue qui, en agitant les pages, prennent vie et mettent en joie la maman.
" Bientôt en sautillant sans faire de bruit, la benjamine s'approchait du petit groupe. De quatre ils devenaient cinq. Ils revenaient au chiffre correct. A ce moment-là, le bloc rapetissait davantage comme s'ils avaient le sentiment de se regrouper dans l’enceinte de l'encyclopédie.
(...) La fillette ne pouvait vivre que dans cette brise légère soulevée par les pages". 

Or à force d'entendre qu'il ne faut pas traverser le mur, l'autre côté attire, intrigue. Les enfants grandissent et leurs costumes d'elfes ou de fées fabriqués par maman ne sont plus que des bouts de tissus qui les protègent de moins en moins.
Un jour, un marchand ambulant pénètre dans le jardin et leur montre les richesses du monde extérieur. Opale, Ambre et Agate sont émerveillés, gardent le secret de sa venue et attendent son retour à chaque quinzaine. Avec l'âne que la mère ramène une fois l'an pour brouter l'herbe du jardin, Joe le marchand ambulant est la seule interaction avec l'extérieur. Il est le "Yo, ru, za, ya" selon Opale, le marchand d'une infinité de choses, "une encyclopédie ouverte sur le monde extérieur".
"Vivre cachés dans l’enceinte du mur de briques constituait une situation tellement écrasante pour eux qu'ils 'avaient nul besoin de chercher à s'en rappeler la cause".

Instantanés d'Ambre est le fil des souvenirs de la jeunesse un peu particulière de Mr Amber désormais en maison de retraite. De sa vie après sa sortie de sa maison on ne sait que peu de choses, de son frère et de sa sœur aussi. Mr Amber vit sa vieillesse dans le souvenir béni de ses moments avec la fratrie au sein d'un monde qu'ils s'étaient complètement inventé. Le jardin était leur monde, le lieu de leurs explorations sans cesse renouvelées, un univers complètement parallèle et protégé voulu par leur mère trop aimante et névrosée.
"Alors que plusieurs dizaines d'années se sont déjà écoulées depuis qu'il a été secouru, il est resté posé là, à l'intérieur du mur de briques, comme si son cœur cherchait un lieu où vivre paisiblement".
Encore une fois Yoko Ogawa emporte le lecteur dans une histoire à la fois originale et onirique où l'enfance sacrifiée prend des allures de conte. Elle nous transporte dans le passé et le présent sans schéma bien précis au gré des souvenirs du vieil homme et des anecdotes faites à sa dame de compagnie.
Parfois, le malaise s'installe car la situation n'est pas banale voire aliénante, mais par petites touches l'auteure rééquilibre le tout grâce à la force et la magie de l'enfance.
Dans l’œil gauche d'Ambre "se reflète désormais chaque instant du temps qui passe", se loge la trace de ce qui n'est plus et qu'il garde précieusement.

Ed. Actes Sud, avril 2018, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle , 301 pages, 22.50 €
Titre original : Kohaku no matakaki

vendredi 4 mai 2018

Goodbye Loretta, Shawn Vestal


"Dans sa tête, Loretta s'envole vers son avenir profane. Dans ce monde-là elle porte des pantalons pattes d'éléphant, des chemisiers colorés à manches courtes - et même des T-shirts -, ses cheveux sont longs et détachés et ses yeux ourlés de mascara. Comme les traînées".

Parce qu'elle faisait le mur pour rejoindre son petit ami Bradshaw, Loretta a été "donnée" comme nouvelle soeur-épouse à  Dean, un mormon fondamentaliste et polgame de Short Creek.
Loretta a grandi au sein d'une famille mormone. Ses rêves de fuite ont commencé avec l'adolescence. Les prières sont devenues des fardeaux, et les silences de sa mère presque des appels au meurtre. A quinze ans on rêve de garçons, de fêtes, de mode mais surtout de liberté. Nous sommes en 1975, et le mouvement hippie s'est répandu.

Loretta rejoint donc la famille de Dean, déjà marié à Ruth et père de sept enfants. Dean est un négociant en gros de céréales. Il s'est éloigné de sa famille -elle aussi mormone- car elle ne pratiquait pas la polygamie. Dean est bien plus âgé que Loretta. Il voit en elle une future mère mais aussi un moyen de prouver à son dieu qu'il est capable de remettre les âmes perdues dans le droit chemin. Ce "mariage-céleste" est un désastre pour la jeune fille. Elle va subir sa nouvelle vie tout en apprenant à s'éloigner mentalement des événements.
"Elle se rappelle le jour où elle a emménagé chez lui. Le cœur alourdi par un sentiment de désastre. Elle se rappelle la visite de Dean le soir de leur mariage. Sa main sur son genou. Qui la maintenait en place".

Jason, le neveu de Dean a bien remarqué cette drôle de jeune fille, réservée et absente en apparence en présence des autres.
"Loretta se sent éclairée de l'intérieur. Un néon. Un phare dans l'obscurité. Comme si personne ne pouvait s'empêcher de la regarder, comme si elle était faite de fins tubes de verre fragiles. Depuis qu'elle a mis les pieds dans ce temple, pas une seconde ne passe, y compris quand elle est dans son lit à la maison, sans qu'elle ne se sente observée, jugée, exposée".
A dix-neuf ans, lui aussi a fait le tour de la vie de famille mormone et rêve d'indépendance et de liberté.
"Il avait pris la dimension de cette vie, de ces paroissiens, et avait décidé qu'il en avait assez. Il voulait être différent, il voulait que les autres sachent qu'il était différent et lorsqu'il avait fini par le reconnaître il était déjà différent".
Son modèle est le cascadeur Evel Knievel dont les prises de risque sont à la hauteur de sa grande mégalomanie. A force de côtoyer Loretta au séminaire mormon, il rêve de fuir avec elle, bras dessus, bras dessous.

Parce qu'elle veut embrasser l'autre monde, celui bien réel de la vraie vie que les mormons refusent, Loretta est prête à fuir avec Jason. Rien ne la retient car elle n'a pas d'avenir dans la famille de Dean et ses parents l'ont abandonnée.
"Le Dieu de Dean est un leurre, elle en est de plus en plus convaincue. Le Dieu de Dean n'est que l'esprit de Dean. Mais derrière ce monde se cache un autre monde bien réel. Quelque chose tire les ficelles en coulisses - guide, façonne, dirige. Elle n'imagine pas autre chose. Et Bradshaw vient de ce monde".
S'ensuit alors un road tripsalvateur pour les deux jeunes gens qui leur permettra de choisir leur destinée.

Shawn Vestal signe un premier roman fort et intelligent, très bien documenté sur la société mormone. Depuis Le Polygame Solitaire de Brady Udall (Albin Michel, 2011), je n'ai pas souvenir d'un roman inscrit dans la communauté mormone polygame.
Loretta est une fille de son époque vivant dans un cercle familial qu'elle n'a pas choisi. On a choisi pour elle son destin. Par la force de son désir, de son courage, et de sa foi en une autre vie possible, elle va se forger un nouvel avenir.
Le chapitrage court et choral permet de mêler les points de vue. En mêlant l'humour à un sujet sensible, Goodbye Loretta est une merveilleuse surprise littéraire qu'on lit avec délectation.

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, avril 2018, traduit de l'anglais (USA) par Olivier Colette, 352 pages, 23€

mercredi 2 mai 2018

Une Autre ville que la mienne, Dominick Dunne

"Nicole Brown Simpson, l'ex-épouse du grand footballeur Orenthal James Simpson, que tous ses fans connaissaient comme O.J . Simpson, avait été retrouvée assassinée devant son immeuble de Bundy Drive à Brentwood, en Californie, ainsi qu'un jeune homme nommé Ronald Goldman, qui était venu lui rapporter une paire de lunettes que la mère de Nicole avait oubliée au restaurant où il travaillait, et où la famille Brown avait dîné la veille au soir".

L'affaire O.J Simpson est passionnante, car au-delà du crime, elle met en évidence toutes les contradictions et les faiblesses de la société américaine. Simpson est noir, son ex-épouse blanche et le fait divers a eu lieu peu après l'affaire Rodney King dans laquelle la police de Los Angeles n'en est pas sortie grandie. Alors, malgré les preuves accablantes, les traces de sang, l'alibi plus que douteux, Simpson a bénéficié de la défense de pas moins de onze avocats qui ont utilisé toutes les ficelles du droit américain pour acquitter leur client.

Dominik Dunne raconte cette affaire sous le prisme  des célébrités hollywoodiennes. A travers son double romanesque Gus Bailey (rien à voir avec le basketteur professionnel américain) chroniqueur faits divers à Vanity Fair, il dévoile comment l'affaire  a marqué les esprits de la Jet Set. Sujet principal de toutes les conversations, de tous les dîners, chacun y ajoute son anecdote, son souvenir, son point de vue sur O.J. Simpson. Bailey devient l'invité en vue du tout Hollywood car non seulement il suit les débats au procès grâce à une place qui lui est attitrée, mais en plus, connaissant tout le monde ou presque, il peut informer des derniers ragots qui circulent sur l'affaire.

"Que ce soit dans ses articles ou dans ses livres, il se montrait aussi impitoyable envers ceux qui y parvenaient qu'envers les avocats qui échafaudaient les défenses mensongères qui permettaient souvent à leurs clients d'échapper à la justice".
Or pour Bailey, cette histoire a une autre symbolique que le crime dans lequel une ex-star du football américain est impliquée. Il a perdu sa fille il y a quelques années dans des circonstances analogues ou presque, et il a été choqué par les manœuvres des avocats de l'assassin de sa fille.
"Pour des raisons qu'il n'avait pas encore découvertes, la fascination que Gus éprouvait pour l'affaire dépassait de loin le simple intérêt qu'un journaliste ou un romancier pouvait ressentir devant une bonne intrigue en train de s'élaborer".
Bailey n'oublie pas non plus que le tout Hollywood lui mange dans la main alors qu'il y a quelques années, elle lui a tourné le dos quand, fauché en tant que producteur de films, il était ruiné et sombrait dans l'alcoolisme. Tout ce microcosme l'ennuie et le fascine à la fois par ses codes, ses règles et la célébrité qui semblent être pour eux une protection naturelle.

Une Autre ville que la mienne débute chaque chapitre par un extrait de la chronique de Bailey dans le Vanity Fair. Ainsi le lecteur est à la fois informé de ce qui se joue à l'intérieur et à l'extérieur du tribunal. C'est la société américaine et ses valeurs qui sont remises en question : le racisme ordinaire, la loi de l'argent qui fait croire à  l'impunité totale, la jalousie et la violence domestique.
"Cela dépasse le simple procès pour meurtre. Je crois que les gens commencent à s'en rendre compte. Cela nous en raconte beaucoup sur nous-mêmes en tant que nation. Il n'y a jamais eu un procès criminel dans ce pays  qui ait monopolisé l'attention du peule tout entier pendant aussi longtemps".
Les Américains ont été subjugués par cette affaire ; plus de 95 millions d'entre eux ont suivi en direct à la télévision la fuite d'O.J Simpson sur l'autoroute, certains même brandissant des panneaux pour acclamer leur soutien au présumé coupable...

Bailey-Dunne fait le parallèle entre l'affaire Simpson et celle de l'affaire Dreyfus en France. Comme Swann, le héros de Proust qui dînait chez les Guermantes et les Verdurin où on ne parlait que de Dreyfus, Bailey se rend chez les stars les plus en vus pour n'entendre que ce qu'il sait déjà.
"La célébrité est la base de toute cette histoire. Je parle de la vraie, celle des stars. Elle captive tout le monde".
C'est pourquoi ce livre est très intéressant d'un point de vue sociétal et en raconte long sur les travers de notre temps, au point que même le journaliste s'est très vite vu en écrivain de ce roman.

Ed. Séguier, collection L'indéFINIE, avril 2018, traduit de l'anglais (USA) par Alexis Vincent, 408 pages, 22€
Titre original : Another City, not my own