vendredi 28 septembre 2018

Bazaar, Stephen King

Un magasin qui ouvre à Castle Rock est en soi un événement dans cette petite ville du Maine où presque tout le monde se connaît. Et tant pis si le Bazar des Rêves a des horaires aléatoires et un propriétaires pour le moins étrange...

C'est d'abord un gamin collectionneur de cartes de base-ball puis des ménagères curieuses qui ont fait la réputation de l'endroit. A chaque fois Leland Gaunt les a accueillis avec affabilité, leur trouvant la pièce qui leur fallait à tout prix. Car quand on rentre dans son magasin, on ne sait pas au juste ce qu'on vient y faire, puis d'un seul coup on y trouve ce qu'on a toujours rêvé et en plus à un prix modique.

CAVEAT EMPTOR (que l'acheteur soit vigilant ) peut-on lire à la porte, mais heureux d'avoir fait l'achat de leur rêve, les habitants de Castle Rock accepte à chaque fois l'étrange marché que Gaunt leur confiedans le creux de l'oreille. Et c'est dans état de demi-conscience qu'ils acceptent sans rechigner.
"Leland Gaunt se voyait en électricien de l'âme humaine. Dans une petite ville comme Castle Rock, tous les fusibles étaient sagement alignés dans leurs boîtes. Ne restait qu'à ouvrir celles-ci... et à entrecroiser les branchements".
Peu à peu des événements étranges surviennent. Le shérif Alan Pangborn tente de comprendre cette brusque recrudescence des incivilités et de la violence. A force de réflexion, il se rend compte que tout converge vers le nouveau magasin qu'il n'a jamais foulé, toujours fermé quand il s'est présenté.
"Pour Alan, une affaire criminelle était comme un jardin entouré d'une haute muraille, il fallait chercher une porte d'entrée"
Mais pourquoi Gaunt s'est-il installé à Castle Rock? Quels sont les services qu'il demande à chacun de ses clients? Et ses yeux ! Deux trous noirs qui ne présagent rien de bon...
Du haut de son appartement vide, tel Néron devant Rome en flammes, Leland Gaunt contemple son oeuvre et chérit les âmes qu'il a réussi à obtenir.
"Pour Leland Gaunt, elles étaient comme un trophée de chasse ou de pêche, fauves empaillés, poissons naturalisés. Elles ne valaient pas grand chose pour lui, à toutes fins pratiques".

Les lecteurs de King reconnaîtront dans Gaunt une incarnation du mal, du démon, un Randall Flagg comme celui du Fléau ou de La Tour Sombre qui tente de plonger le monde dans le chaos. Colporteur des âmes, il traverse le temps et les horreurs humaines pour s'approvisionner, laissant derrière lui bain de sang, horreur et désolation.
Gaunt, par son pouvoir de persuasion, fait perdre le libre arbitre de chacun. La possession devient une forme d'esclavage. Les habitants de Castle Rock qui sont rentrés dans son magasin croient être propriétaires d'un trésor unique, alors qu'ils n'ont en vérité que de la poussière.
"Les objets que je vends ne sont peut être que des choses grises qui n'ont qu'une seule propriété remarquable, celle de prendre la forme de ce qui hante les rêves des hommes et des femmes".
Bazaar est un amer constat en filigrane des ravages de la société de consommation. Acheter pour exister, pour paraître et faire envie. Finalement on pourrait se demander si ce ne sont pas les habitants de Castle Rock, ravagés par leurs démons intimes, qui ont fait venir Gaunt chez eux.


Ed. Le Livre de poche, 2006, traduit de l'anglais (USA) par William Olivier Desmond, première parution 1992, 888 pages, 9.90€
Titre original : Needful Things



jeudi 27 septembre 2018

Trois Fois la fin du monde, Sophie Divry

Encore un roman post apocalyptique pourrait-on dire lorsqu'on lit la quatrième de couverture, sauf que la catastrophe n'est qu'un prétexte au récit. C'est l'histoire d'un homme qui a désiré fuir ses semblables pour ensuite les désirer à nouveau.

Joseph Kamal a vu mourir son frère lors d'une tentative de fuite après un braquage avorté. Pour lui, ce fut une autre sorte de mort, un enfer quotidien : la prison. Il a survécu aux coups, aux gardiens, aux autres détenus en devenant quelqu'un qui ne lui ressemblait pas et qu'il a d'emblée détesté.
"Il n'y a pas à chercher de faute originelle. Ni de vaccin ni d'explication.
Des radiations d'un nouveau type et mille millions de décès.
Les hommes, les femmes, les enfants. Un sur mille est épargné;
(...)
Les routes maintenant vides. Les villages dans le silence. Vos blés ne seront jamais récoltés."
Quand l'accident nucléaire a eu lieu, Joseph a profité d'un transfert de prisonniers pour fuir. Il s'est retrouvé seul dans une zone contaminée et lui bizarrement immunisé. Très vite, ce fut le paradis : enfin seul à pouvoir goûter de nouveau à la liberté et au milieu de la nature. Une renaissance en quelque sorte.
"Il n'est pas dans un pays étranger, mais dans un pays parallèle.
Un monde sans ces hommes et ces femmes-ci.
Un monde de chênes et de pins, un monde qui griffe, qui chante, qui cailloute et cogne avec le soleil, un monde qui bruisse sous l'eau, et maintenant broute. C'est dans la grande Zone du contre-monde, son domaine à lui".
Joseph s'organise, trouve une ferme où se poser, marche, jardine et apprivoise un mouton et une chatte qui lui fera des petits. Les journées se rythment par une routine bien installée et des provisions notées consciencieusement dans un carnet.
"Ce qui l'étonne, c'est d'avoir si vite oublié le monde des hommes, qu'il poursuive si tranquillement une autre branche temporelle, une branche neuve, libre et singulière dans laquelle, quand il éteint la lumière, il peut disparaître".
La présence de ses animaux lui permet de goûter à une solitude somme toute relative. Il a fui les hommes et ne compte pas rejoindre la zone protégée.
"Aucune lumière nulle part.
Aucun regard sur son visage.
A-t-il encore un visage? Pour Chocolat, Fine et Noisette, ce qui compte, c'est son odeur, sa voix, ses gestes. Il pourrait se réveiller un matin le nez à l'envers ou la peau noire, il sait que ça ne changerait rien.
Ce n'est pas leur monde qui est détruit, c'est lui qui a disparu".
Or, au fil du temps, le besoin de la présence de l'autre s'impose à lui. L'humanité reprend ses droits. Sa condition de survivant devient une prison mentale de plus en plus difficile à supporter. Il a du mal à se lever, à s'imposer une discipline de vie. Et il a tellement envie d'échanger sur sa nouvelle vie avec l'un de ses semblables !
"Le besoin de parler à quelqu'un le rend stupide. Mais les souvenirs affluent encore, en masse, d'autres visages, des soirées de l'époque de ses vingt ans, et sans qu'il puisse rien opposer, des personnes d'ordre secondaire se mettent à l'obséder comme des chansons débiles qu'on arde dans la tête".
Après avoir survécu à la prison, après avoir survécu à la catastrophe, il doit survivre à lui-même et c'est plus compliqué que prévu...

Trois Fois la fin du monde est le récit de trois résurrections. Joseph Kamal est l’incarnation du survivant car il a réussi à s'adapter à chaque situation hostile. Le roman est aussi un récit d'apprentissage : le héros (et parfois narrateur) a souhaité fuir ses semblables, a réussi, pour enfin désirer ardemment leur retour. La solitude peut rendre fou.
Construit en trois parties distinctes, Sophie Divry raconte l'histoire d'un homme qui a subi trois fois la fin d'un monde dans lequel finalement il y avait une place pour lui.

Ed. NOIR sur BLANC, collection NOTABILIA, août 2018, 240 pages, 16€

mercredi 26 septembre 2018

La Papeterie Tsubaki, Ito Ogawa

Partage, transmission, écoute, empathie, tels sont les maîtres mots pour qualifier le nouveau roman d'Ito Ogawa qui, comme toujours se veut être un instant suspendu  et serein dans la course folle du monde.


"Moi, c'est Amemiya Hatoko.C'est l'Aînée qui a choisi mon prénom.Hatoko, l'enfant des pigeons, à cause des pigeons du Tsurugaoka Hachiman-gû (...) tout le monde m'a toujours appelée Poppo - comme les enfants surnomment les pigeons".
Il y a quelques années, Hatoko a claqué la porte de la papeterie où elle vivait avec sa grand-mère, l'Aînée, tant elle avait l'impression d'étouffer. Elle n'a pas pu rentrer à temps avant sa mort et c'est avec une pointe de remords qu 'Hatoko reprend les rennes de la papeterie.
Son retour est accueilli avec chaleur dans le village car, en bonne petite fille de l'Ainée il est évident pour les citoyens qu'elle sera aussi un écrivain public. C'est donc avec réticence d'abord puis avec un réel plaisir que Popo écrit à la demande de ses voisins, amis ou inconnus.
Être un écrivain public ne s'improvise pas. Rien ne doit être laissé au hasard.
"La clarté et la précision sont essentielles, car un écrivain public n'est pas un artiste calligraphe : ces principes m'ont été inculqués dès ma plus tendre enfance. Donc en vertu des préceptes de l'Ainée, je m'efforçais à mon tour d'écrire les adresses dans un style régulier et clair, parfaitement lisible, pour que n'importe quel facteur puisse les déchiffrer".
La lettre est un moment de partage, de transmission. Des phrases bien tournées atténuent le chagrin ou la douleur. Le choix du papier est un message en soi au destinataire du courrier. Ainsi, peu à peu, Hatoko écrit pour toutes sortes d'événements : rupture, deuil, demande amoureuse... Elle ne juge pas, elle se contente d'écouter le client autour d'une bonne tasse de thé.
" Les gens capables de mettre en mots leurs sentiments n'ont pas de problèmes, mais nous, nous prenons la plume pour les autres. Parce que cela peut les aider à mieux s'exprimer".
Et Popo dans tout ça ? A travers sa nouvelle activité, elle comprend mieux celle qui l'a élevée et qu'elle a tant détesté sur la fin. Elle s'en veut d'avoir été en colère contre son aïeule. Maintenant, en continuant son activité, c'est un moyen aussi de la remercier et de lui montrer qu'elle n'était pas si indigne. Heureusement, sa voisine, les personnes qu'elle rencontre lui permettent de prendre confiance en elle et d'entrevoir, pourquoi pas, la possibilité de construire un avenir sans solitude.
"-  Eh bien, il faut se dire à l'intérieur  : 'Brille, brille.' Tu fermes les yeux et tu répètes 'Brille, brille', c'est tout. Et alors, les étoiles se mettent à briller les unes après les autres dans les ténèbres qui t'habitent, et un beau ciel étoilé se déploie".
Garder la tête haute, ne pas renoncer, être fière finalement des valeurs transmises, voilà de quoi briller et rester sereine.

La Papeterie Tsubaki est un moment suspendu comme beaucoup de romans de l'auteur. L'essentiel n'est pas dans l'intrigue, minimale d'ailleurs, mais dans le climat, le plaisir des échanges et l'importance données aux menues marques d'affection et aux petits bonheurs quotidiens. C'est ainsi que l'héroïne assume peu à peu son passé, ses comportements antérieures, et cherche à être utile à son prochain.

Ed. Philippe Picquier, août 2018, traduit du japonais par Myriam Darois-Ako, 384 pages, 20€
Titre original : Tsubaki bunguten

lundi 24 septembre 2018

La Femme à part, Vivian Gornick

On retrouve avec le plaisir le ton employé dans Attachement Féroce, celui d'une femme résolument indépendante, féministe et urbaine.

"En l'espace de vingt ans ont paru Jude l'Obscur par Thomas Hardy, Portrait de femmes d'Henry James, Diana of the Crossways de George Meredith. Aussi perspicaces que fussent ces romans, c'est Femmes à part de George Gissing qui me parle plus. J'ai l'impression que ses personnages sont les hommes et les femmes de mon entourage. Tous les cinquante ans depuis la Révolution française, les féministes sont qualifiées de femmes 'nouvelles', 'libres', 'libérées', mais Gissing a trouvé le mot juste : nous sommes les femmes 'à part'."
Parce qu'elle est libre et indépendante, Vivian Gornick se sent différente de ses contemporaines. Et puisqu'il est d'usage de classer les gens dans des catégories, autant que ce soit par le biais d'une référence littéraire ! Alors la narratrice est une "femme à part", celle qui ne dépend de personne pour avancer dans la vie et exister aux yeux des autres.

Pourtant elle a longtemps tenté d'entrer dans le moule : travail stable, mariage, même si elle a d'emblée renoncé à la maternité. Simplement, à force de vouloir atteindre ce qu'elle croyait être un équilibre puisqu'il correspondait au modèle féminin de sa génération, elle a eu l'impression de sombrer. Sa vie s'étiolait, perdait de sa substance. Le Graal n'était pas décidément pour elle.
"Pendant dix ans après mes études, j'ai cherché de toutes mes forces le Graal : l'Amour avec un grand A, le Travail avec un grand T. Je lisais, j'écrivais, puis je m'effondrais dans mon lit. J'ai été mariée dix minutes, j'ai fumé de la marijuana pendant cinq. Pleine d'entrain et de vie, j'ai arpenté les rues de New-York et d'Europe. Mais rien n'allait jamais. (...) Au fil du temps, une grande lassitude m'a envahie. Jusque là j'avais dormi debout, il fallait maintenant que je me réveille".
 Les amours, les amis, les ennuis, Vivian Gornick les a traversés, les a analysés et les a gardés ou balayés. Elle est devenue une observatrice acharnée de ses contemporains et du monde mondain où elle a évolué. L'acuité de son regard, son recul sur les choses, sa connaissance aiguë des gens lui ont permis, au fils des ans, de mieux connaître le petit monde de New-York, mais aussi de mieux se connaître.

New-York, décor de la vie de la narratrice. Toujours si différente et si semblable à la fois. Comme Johson le faisait dans les années 1740 dans les rues de Londres, elle arpente les rues de la grosse pomme pour prévenir d'une dépression qui pourrait la gagner à force de solitude. Car l'indépendance a ses revers, et être seule pèse parfois. Néanmoins, comme Johnson la vie a un sens puisqu'elle lui permet de supporter la solitude.
Alors, une fois par semaine, elle rejoint son meilleur ami Léonard avec qui elle refait le monde ou dresse un état des lieux de ce qu'elle a vécu ou observé dans la semaine.
"Léonard et moi partageons le même goût pour la politique du préjudice. Le sentiment exalté d'être né dans un ordre social préétabli et injuste flambe en nous. Notre sujet, c'est la vie non vécue".
"Nous sommes deux voyageurs solitaires qui arpentons péniblement les contrées de notre vie et nous nous rejoignons de temps à autre à ses confins pour un rapport sur l'état de la frontière".
 La Femme à part est truffé d'anecdotes, de références littéraires, de réflexions sur la vie, la solitude, l'amour et le prix à payer pour rester indépendante. Forcément la lectrice s'y retrouve à un moment ou à un autre. Vivian Gornick emploie un ton léger, raconte des événements ou se raconte pour offrir au final une définition complète et sans concession de la femme à part. C'est avec un plaisir sans cesse renouvelé que le lecteur arpente à ses côtés les rues de New-York et devient le témoin privilégié de sa vie bien remplie.

Ed. Rivages, septembre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Laetitia Devaux, 160 pages, 17,80€
Titre original : The Odd Woman On The City

vendredi 21 septembre 2018

Généalogie du mal, Jeong You-Jeong


Quand Sujin revient à lui, il est dans sa chambre sur un matelas maculé de sang. Bientôt, il découvre le corps sans vie de sa mère au rez-de-chaussée. Commence alors une longue introspection ponctuée de souvenirs et de ruses pour cacher le drame. 


"L'oubli est le mensonge le plus abouti, le mensonge le plus parfait que l'on puisse faire à soi-même. C'est aussi la dernière carte que pouvait jouer mon cerveau".

Sujin est un jeune homme de vingt-six ans en apparence en bonne santé. En apparence. Car, il vit chez sa mère qui le surveille étroitement depuis le décès accidentel de son époux et de son premier fils qu’elle adorait. Ses relations avec le cadet ont toujours été plus difficiles surtout depuis que la tante des enfants a vu en Sujin un futur sociopathe.

"Si ma mère et ma tante sont les personnes qui ont manipulé ma vie, les médicaments sont les cordes qui m'ont ligoté. A chaque tournant majeur de ma vie, je me suis pris les pieds dans ces cordes et me suis retrouvé à terre".

Ainsi, depuis sa jeune adolescence, le jeune homme est médicamenté ; une camisole de l’esprit dont de temps en temps il se permet de se libérer en s’abstenant de prendre ses cachets. Or, ne pas prendre son traitement signifie pour lui des pertes de mémoire, de la confusion, mais surtout une attirance certaine pour le sang…

Quand il retrouve le corps de sa mère égorgée, Sujin décide de cacher le cadavre de son frère adoptif Haejin afin de conserver son amitié et sa confiance.

"Si ma mère était celle qui injectait de terribles angoisses dans mes veines, Haejin était celui qui soufflait la douce chaleur du crépuscule dans mon cœur. Un être qui me disait qu'il serait toujours de mon côté".

N’empêche qui a pu tuer sa mère, surtout avec la porte verrouillée de l’intérieur ? Des indices montrent que Sujin est encore une fois sorti courir en pleine nuit et sous la pluie. En plein sevrage, Les souvenirs remontent, les désirs refoulés aussi, et ils dévoilent une vérité difficile à accepter.

"L'excitation électrise tout mon corps. J'étouffe. Je ne pouvais pas ne pas faire ce dont j'étais capable, sous peine de devenir fou. Ce n'est pas moi qui tenais la lame, c'est la lame qui m'a pris la main et m'a attiré dans la gorge de la femme. C'est une force redoutable qui ne m'a laissé aucune chance. (...) Je viens de traverser la frontière qui mène à un autre monde. Je me rends compte que non seulement il n'existe pas de chemin de retour, mais aussi de volonté de retour".

Généalogie du mal est une introspection au cœur de la névrose du personnage principal. L’auteure ne demande pas au lecteur de comprendre. Elle se contente d’exposer cliniquement les faits en remontant le temps. L’enfance, l’éducation, l’entourage familial sont autant d’indice permettant d’expliquer les raisonnements, les secrets et le comportement criminel du héros.
Le roman est finalement une plongée dans l’enfer d’un homme qui découvre qui il est réellement.

Ed. Picquier, avril 2018, traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou, 400 pages, 21.90€
Titre original : The Good Son


jeudi 20 septembre 2018

La Maison Golden, Salman Rushdie

On ne peut pas complètement effacer son passé ; un jour ou l'autre il nous rattrape. A travers les yeux d'un apprenti cinéaste, Salman Rushdie nous raconte la tragique histoire de Neron Golden et de ses fils, nouveaux résidents de la petite communauté des Jardins...


Ils sont arrivés à Greenwich Village, le jour de l'investiture de Barack Obama. Ils sont arrivés en taxi, fiers, sûrs d'eux, investissant une des maisons des  Jardins et suintant la richesse par leurs pores. René, un de leurs voisins, les a vus arriver, posté en voyeur. Il ne savait pas encore que Néron Golden et ses trois garçons, Petronius, Lucius et Dyonisos allaient devenir les personnages de son scénario en devenir.
"Mon grand projet, inspiré par les Golden, devait être écrit et tourné sous la forme d'un documentaire mais scénarisé et joué par des acteurs".
René, fils uniques d'universitaires, se rapproche des nouveaux venus. Cette famille l'intrigue ; elle ne dit rien de son passé et chaque membre est un personnage de fiction à part entière. Néron, le patriarche, vient de se marier avec la jeune et belle russe Vasilisa et gère sa fortune qui semble provenir de placements immobiliers. Petronius l'aîné, alias Petya est atteint du syndrome d'Asperger. Il vit enfermé dans sa chambre à créer les meilleurs jeux vidéos du moment. Son frère Lucius Apuleius, alias Apu, a la fibre artistique. Il est un artiste mystique qui prend ses distances avec le père tout en voulant connaître la vérité sur son arrivée soudaine à New-York. Enfin, le cadet Dyonisos préfère qu'on l'appelle D. tant il est difficile pour lui de se trouver une identité sexuelle.
"C'était une sorte de Dorian Gray, élancé, agile ; presque efféminé. L'image qu'il se faisait de lui-même, à savoir qu'il était le seul de toute sa tribu à être capable de grandeur, le seul à avoir une profondeur de caractère assez riche pour plonger profondément dans le chagrin, le seul à être rare, semblait tout simplement trouver son origine dans une réaction de défense".
Grâce à eux, René trouve de la matière pour bâtir un véritable scénario. Son film sera grand car comme tous les apprentis cinéastes, il est sûr de lui. La mort accidentelle de ses parents va paradoxalemet lui permettre de devenir plus intime avec les Golden. Neron l'accueille et l'héberge chez lui comme un fils, le prenant même parfois pour un confident. Tant de secrets si lourds à porter...
"J'ai besoin de passer encore un peu de temps auprès de Néron, dis-je. L'idée d'un homme qui efface toutes ses références, qui ne veut pouvoir être rattaché à rien de son histoire, je veux creuser cette affaire. Une telle personne peut-elle encore être considérée comme un homme ? Cette entité à la dérive sans ancre ni amarres"?
Certes les Golden sont riches, arrivent d'Inde, mais on ne sait rien d'eux. Tous sont dans la falsification de leur passé. Même Vasilia semble avoir oublié sa Russie natale.
"Les Golden racontaient tous des histoires à propos d'eux-mêmes, des histoires dans lesquelles l'information essentielle concernant leurs origines était soit omise soit falsifiée. Je les écoutais non comme si elles étaient vraies mais comme autant d'indices révélateurs de leur caractère. Les fictions qu'un homme raconte à son propos le révèlent mieux qu'un récit véridique ne pourrait le faire".
 Parfois, René a l'impression que ces gens sombrent dans une caricature d'eux-mêmes, oubliant par là qui ils sont réellement. Il n'y a que D. finalement qui reste honnête avec ce qu'il est réellement.

Et pendant que René observe tel un voyeur autorisé la maison Golden, le temps passe, les élections approchent et un challenger que Rushdie surnomme le Joker en référence à l'ennemi de Batman monte peu, peu dans les sondages..
"Autour de la maison hantée, le monde s'était mis à ressembler à un décor de carton-pâte. Dehors, c'était le monde du joker, le monde de ce qu'était devenue la réalité américaine, c'est-à-dire une sorte de mensonge radical : hypocrisie, vulgarité, sectarisme, grossièreté, violence, paranoïa, et contemplant le tout depuis le sommet de la sombre tour, une créature à la peau blanche et aux cheveux vert vif, aux lèvres très rouges"
Même la réalité se transforme en mauvais scénario de fiction. Le monde devient fou. René est pris au jeu et se laisse tenter de devenir un personnage de fiction surtout quand Vasilisa lui en offre la possibilité.
Selon René, La Maison Golden est  "ma fiction sur des hommes qui se sont transformés en fictions d'eux-mêmes". Utiliser la fiction et le mensonge pour s'affranchir de son passé, c'est ce qu'a voulu faire Neron Golden. L'Amérique, le nouveau départ, la nouvelle identité ! Or, une tragédie finit mal et nous sommes dans une tragédie moderne. Dès le début, Salman Rushdie ne trompe pas ses lecteurs. Il prévient que la fin sera tragique et il utilise la voix d'un jeune homme pour la raconter.
Malgré ses références cinématographiques et ses références antiques (car ce n'est pas rien de se choisir Néron comme nouveau prénom), La Maison Golden est un roman très contemporain admirablement construit qui happe le lecteur dès le chapitre un. Dès lors, nous, humbles lecteurs, devenons aussi des voyeurs privilégiés d'une tragédie en marche.


Ed Actes Sud, août 2018, traduit de l'anglais par Gérard Meudal, 413 pages, 23 €
Titre original : The Golden House


mercredi 19 septembre 2018

Le Chien rouge, Philippe Ségur

Qui est ce chien rouge, cet homme révolté contre la société et contre lui-même ou plutôt ce qu’il représente dans la société ? Philippe Ségur raconte l’histoire de Peter Seurg, un professeur d’université s’éloignant peu à peu de sa petite vie routinière pour foncer vers l’inconnu afin d’y trouver - croit-il – du nouveau.

Dès le début du roman, le lecteur est en droit de se demander si Peter Seurg est le jumeau fictionnel de l’auteur, tant le choix du prénom et du nom (anagramme de Ségur) fait résonance. D’ailleurs, Ségur a l’air de bien connaître son personnage, au plus intime, dans les moindres méandres de ses réflexions et ses souffrances.

Peter Seurg est un grand admirateur d’Herman Hesse au point que de nombreuses personnes lui disent qu’ils se ressemblent fortement. Seurg veut écrire. Il s’est d’ailleurs éloigné de sa vie d’universitaire en prenant un congé sabbatique, et s’efforce de trouver l’inspiration dans sa maison isolée à la montagne. Sauf qu’il est un être torturé, et rien n’est simple pour lui depuis qu’il est entré dans une logique métaphysique un peu rude où il se persuade que les hommes n’ont rien inventé. 
« Le monde conserverait donc une mémoire des formes antérieures, que ce soit des formes physiques, des pensées ou des actions, et cette mémoire produirait des résonances à travers l’espace et le temps, comme semble l’indiquer la mémoire collective des espèces ».
« Plus encore cela signifierait que nous n’inventons rien, que tout existe déjà, les idées, les émotions, les formes artistiques. Tous les possibles de la vie seraient présents dans son déploiement même, un déploiement qui serait absolu et parfait ».
Depuis qu’il a rompu avec Neith, Seurg s’enfonce volontairement dans la solitude, au point de refuser de renouer avec celle qui considère comme l’amour de sa vie. Il croit qu’être seul lui permettra d’être en accord avec ses nouvelles croyances, sa perception du monde et de la société.
« J’étais l’orouboros des Anciens, le serpent qui se mord la queue et se dévore lui-même ».
« Les jeux étaient faits. J’avais vécu, j’avais vu, j’avais perdu. Maintenant j’étais seul, je restais seul. Je choyais seul du regard l’inconnu, cet océan sans rivages dans lequel j’allais, affranchi de tout, dépossédé de tout, arraché à tout, me plonger et m’aventurer sans sécurité ni défense ».
Peu à peu, les cachets, l’alcool et les stupéfiants l’aident à tenir. Seurg se marginalise, vit des expériences qu’il aurait rejeté jadis, jusqu’au jour où il décide d’ingérer de la DMT afin d’atteindre les portes de la perception, à ses risques et périls…
 « C’était donc l’histoire d’un homme qui ne voulait pas officiellement mourir, mais faisait tout pour y parvenir sans avoir l’air de l’avoir voulu ».
Pourrait-on résumer le Chien rouge ? Peter Seurg a le comportement décrit dans Le Diable au corps de Raymond Radiguet :
 « Un homme désordonné qui va mourir et ne s’en doute pas met souvent de l’ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe ses papiers. Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices ». S. lui aussi rangeait, classait, ordonnait et offrait à certains l’image d’une vie spartiate er érémétique ».
A force de vouloir se libérer des chaînes de la société, de sa petite vie bourgeoise et bien cadrée, et de ses bien matériels, Seurg ressemble de plus en plus au « chien rouge à la patte ensanglantée, d’une bête domestiquée qui avait rongé ses liens et battait la campagne, rôdait dans les villes, méfiante vis-à-vis de la pitance donnée par les hommes, hargneuse contre leur malignité, ivre de liberté, de soleil et des joies simples d’une course sans fin sous les étoiles ».

Par une habile mise en abyme, le lecteur entre dans l’esprit du personnage principal. Peter Seurg n’est pas un héros de roman, il subit son histoire. Ses rencontres, ses choix, sa déliquescence physique et morale rappellent d’autres romans comme 1984 de George Orwell par exemple, ou Le Loup des steppes d’Herman Hesse.

Peter Seurg ne comprend plus le monde qui l’entoure et ses contemporains. Il s’en éloigne et devient victime de sa propre révolte. Le Chien rouge en est le récit.

Ed. Buchet Chastel, août 2018, 240 pages, 17€

lundi 17 septembre 2018

L'abattoir de verre, J.M Coetzee

Elizabeth Costello, femme écrivain indépendante déjà croisée dans l'oeuvre de Coetzee, vieillit et son rapport au monde et à son entourage se modifie. En sept nouvelles de qualité narrative égale, l'auteur pose les questions existentielles qui nous concernent tous lorsque le clap de fin approche.

Elizabeth se pose, écrit moins mais elle observe le monde avec un sens aigu de celle qui a vécue. C'est une femme solitaire qui s'est volontairement exilée en Australie alors que sa fille vit en France et son fils a fondé une famille aux Etats-Unis. Alors, lorsque ses enfants tentent de la rapprocher d'eux, elle comprend qu'elle a franchi la frontière entre une femme vieillissante et une vieille femme.
"La vérité c'est que tu es une vieille dame qui a besoin de soins".

Pourtant, Elizabeth reste un être farouchement indépendant. Sa solitude la fait rapprocher des animaux en général et de la condition animale en particulier. Comme elle, ils sont farouches et vivent le présent comme si c'était leur dernier moment. Elle aimerait tellement leur ressembler en ne ressentant pas ce glissement lent et certain vers le crépuscule ! Dans Le Chien, elle ne comprend pas les aboiements répétés et colériques du canidé derrière la barrière dès qu'elle passe devant chez lui à vélo. Active, elle veut imposer sa raison sur un comportement instinctif qu'elle ne comprend pas. Mais quelques années plus tard, son jugement sur les animaux évoluent. En Espagne où elle désire vivre ses dernières années elle se veut la protectrice des laissés pour compte, les chats errants entre autres (Le Mensonge) et pointer du doigt la cruauté humaine en désirant faire construire un abattoir de verre afin que tous puissent voir ce qu'on inflige aux bêtes (L'abattoir de verre)

Au soir de sa vie, Elizabeth voit son rapport au monde évoluer. Les expériences passées affluent, lui rappellent son âge.
« Tout ce que je vois, tout ce que je dis est frappé par le regard en arrière. Que me reste-t-il ? Je suis celle qui pleure »
Femme comblée avec un époux aimant, elle a vécu une aventure extraconjugale sans la moindre culpabilité, une Histoire parmi tant d'autres sauf que celle-ci elle l'a vécue et non écrite.
« Ce qui se passe entre eux n’a pas encore de nom. Quand ce sera fini, cela portera un nom : une aventure (…) Elle fait partie de mon passé, de ce que j’étais, de ce qui me fait, mais ne fait pas partie de moi-même. Il m’est arrivé d’être infidèle, mais tout est fini. A présent, je suis fidèle, je suis moi-même maintenant » (Histoire)
Elle était au centre des attentions, des regards; Au fil du temps, les regards à son passage se sont faits plus rare, signe de son déclin. Elle théorise sur l'énergie et le rapport au temps.
"L’énergie. Veux-tu connaître ma théorie sur l’énergie ? A mesure que nus prenons de l’âge, chaque partie de notre corps se détériore ou souffre d’entropie, jusqu’à la moindre cellule. Les vieilles cellules, même toujours saines, sont frappées par les couleurs de l’automne. Cela vaut aussi pour les cellules du cerveau : frapper par les couleurs de l’automne ». (Une femme en train de vieillir)
Alors, pourquoi ses enfants se choquent quand, dans un sursaut de vanité, elle décide de se maquiller, de s'apprêter afin qu'on la regarde une dernière fois ? (Vanité)
"Ce ne sera pas permanent, explique sa mère. Soyez-en rassurés, ce sera de courte durée. Je redeviendrai moi-même en temps voulu, à la fin de la saison. Mais je veux qu'on me regarde de nouveau. Juste encore une fois ou deux dans ma vie, je veux qu'on me regarde comme on regarde une femme. C'est tout. Juste un regard. Rien de plus. Je ne veux pas avoir effectuer ma sortie sans avoir vécu cette expérience".
Exister, ne pas devenir l'ombre de soi-même, continuer à avancer même si l'autonomie devient de plus en plus un exercice compliqué au quotidien. Mes enfant, ces inconnus, pense-t-elle tant ils veulent régenter la fin de sa vie alors qu'elle a soif de solitude et d'apaisement. Ne comprennent-ils pas qu'elle ne veut pas leur transmettre un souvenir dégradé de sa personne ? Elle, Elizabeth Costello restera jusqu'au bout ce qu'elle a toujours été. Une femme cultivée aux idées bien arrêtées, farouchement indépendante. Une femme à part en quelques sorte et c'est l'empreinte qu'elle veut laisser au monde quand elle s'éteindra.
« Elle a construit sa vie sur l’ambivalence. Où en serait l’art de la fiction s’il n’y avait aucun double sens ? Que serait la vie même s’il n’y avait que des têtes et des queues, sans rien au milieu » ? (Une femme en train de vieillir)

Ed. Seuil, août 2018, traduit de l'anglais (Afrique du sud) par Georges Lory, 180 pages, 18€
Titre original : Moral Tales

vendredi 14 septembre 2018

Brève histoire de sept meurtres, Marlon James

Comme le titre ne l'annonce pas, ce roman dresse un long portrait de la Jamaïque de 1959 à 1991 par le prisme d'une affaire ayant failli coûté la vie à son chanteur charismatique, Bob Marley.


La Jamaïque touristique, celle qui accueille les touristes blancs sur ses plages de sable fin et dans les boites de nuit, n'a rien à voir avec la Jamaïque dans laquelle Kingston est dirigée par deux ghettos opposés, et dont les Etats-Unis craignent qu'elle vire communiste comme Cuba.
Alors, la CIA y a implanté des agents là-bas afin d'organiser les petites magouilles de trafic de drogue, de guerres des gangs sur fond d'appartenance aux deux partis politiques, le JLP et le PNP. Cette Jamaïque là est remplie de cadavres, d'adolescents shootés prêts à tout  pour se faire une place au soleil, même s'il faut pour cela porter atteinte au Chanteur, idole du reggae et figure emblématique du mouvement rasta.

"On a donc le Chanteur, avec deux truands liés à un parti politique qu'il est censé ne pas soutenir, et ils sont copain comme cochons. (...) Deux caïds en une semaine, deux hommes qui contrôlent quasiment les deux moitiés ennemies du ghetto. Peut-être qu'il prêche la paix. Je veux dire c'est juste un chanteur. Mais je commence à comprendre qu'en Jamaïque personne ne se résume à une simple étiquette. Il se prépare quelque chose et je le flaire déjà. Ai-je précisé qu'il y a des élections dans deux semaines ?" (Alex Pierce)

Lentement, par le biais d'un roman choral fort d'une douzaines de voix récurrentes dont l'une d'elle est trépassée, Marlon James rassemble les pièces d'un puzzle inédit dans lequel les intrigues se croisent pour ensuite ne pus former qu'une seule ligne droite. Ainsi, le lecteur passe vingt années en Jamaïque, loin des plages de carte postale, mais au cœur des ghettos, dans les bus bondés ou dans l'intimité des chefs de gang ou des nantis. Et toujours en ligne de mire, le Chanteur,  que chaque lecteur identifiera facilement même si son nom n'est jamais cité, pierre angulaire de tout un réseau que la CIA rêve de diriger et orienter.
Brève Histoire de sept meurtres remonte les causes et racontent les conséquences de la tentative de meurtre sur le Chanteur qui, quoique blessé, chantera quand même la semaine suivante devant quatre vingt mille personnes. Après ce que beaucoup considéreront comme le règlement de compte de trop, une tentative de paix va être mise en place entre les gangs dont les soubresauts se feront ressentir jusqu'aux Etats-Unis, nouvel eldorado  des affaires pour les caïds du ghetto. Paix, un bien grand mot pour désigner une farce politique...
"Voilà pourquoi ni le JLP ni le PNP n'admettent le traité de paix. La paix ne peut pas se faire quand la guerre est trop profitable. Et à quoi bon la paix si c'est pour moisir dans sa pauvreté ? " (Josey Wales)

On plonge dans ce roman fleuve, couronné par le Booker Price 2015, dans les méandres d'un pays coupe-gorge en décalage total avec l'image qu'on peut se faire de ce pays. Au fil de la lecture, revient cette question lancinante "mais à qui profite donc le crime?", tellement les implications sont nombreuses et les intérêts différents.
Marlon James crée l'exploit d'adopter un style d'écriture à chacun de ses personnages, ne laissant rien au hasard. Crudité des mots et des situation nimbée de musique reggae et soul, et personnages féminins qui crèvent la page pour leur justesse, leur charisme et leur regard aigu sur les événements.


Ed. Le Livre de poche, août 2018 (Albin Michel 2016), traduit de l'anglais (Jamaïque) par Valérie Malfoy, 960 pages, 10.20€
Titre original : A brief history of seven killings

jeudi 13 septembre 2018

Dix-sept ans, Eric Fottorino

Pas facile de traduire avec des mots le silence entre un homme et sa mère. Par le biais de la fiction, Eric Fottorino raconte ou plutôt se raconte et parle enfin à celle qui lui a donné naissance à dix-sept ans et dont il a longtemps cru qu'elle était sa grande sœur.


"Le récit aurait été irrespirable, je ne veux pas être prisonnier d'une mémoire, quelle qu'elle soit. Le roman permet des digressions et la liberté d'inventer, de créer, de renaître", raconte Eric Fottorino à Sophie Daull dans un entretien pour l'Express. C'est pour cela qu'il existe onze versions de ce roman  mais toutes racontent la même histoire : un narrateur qui porte un chagrin d'amour ou si peu pour celle qui a été une mère (trop) lointaine.

"C'était plus obscur, de l'ordre du non-dit : j'étais le survivant d'une histoire trouble qui nous avait séparés, une histoire douloureuse oubliée à dessein".
Pour ne plus ressentir cette impression d'être celui de trop, le narrateur part à Nice, ville où il est né et où il espère trouver des réponses à ses questions puisqu'il est incapable de les poser à sa mère. Dans la pension où il réside, il fait connaissance d'un pédo-psychiatre qui va l'aiguiller sur une meilleure connaissance de lui-même. D'emblée, il comprend mieux le poids de sa naissance. A dix-sept ans on est encore une enfant et puis la grand-mère imposait tant !
"Je ne suis pas ton fils. Je suis ton fardeau".
Parce que trop distante, Eric a cru que sa mère ne l'aimait pas ou pas assez. Pourtant les photos dans le salon familial prouve le contraire, comme si sa mère, à défaut de mots, étalait des portraits de lui pour lui crier son amour. Maintenant adulte, le fils manque de repères. Un père qui n'était en fait que son beau-père et qui s'est suicidé, un vrai père rencontré au soir de sa vie, une mère qui élude son histoire...
"Je ne me suis jamais mis dans la peau d'un chef de famille. J'ai manqué d'exemple, petite maman. Faute de père, tu étais mon père et ma mère. Ma mémoire me roule dans la farine. Une grande traînée blanche. Dans mon souvenir, tu n'étais ni mon père ni ma mère. Je ne sais pas qui tu étais".
Dix-sept ans tente de remettre la mère au cœur de l'histoire de ce fils qui a toujours ressenti un manque maternel. Le roman tente de mettre des mots sur le passé, les non-dits, les lourds secrets.
Ce cheminement dans Nice, puis en compagnie de sa mère est une remontée dans le temps, un parcours dans les souvenirs pour enfin renouer avec le dialogue et l'apaisement.


Ed. Gallimard, août 2018, 272 pages, 20,50€

mercredi 12 septembre 2018

Tenir jusqu'à l'aube, Carole Fives

On ne connaîtra le prénom de cette maman qu’à la fin, car elle incarne toutes ces mères célibataires, « solos » comme la société se complaît à les identifier, qui se débattent chaque jour à garder la tête hors de l’eau.


Carole Fives a fait le choix d’un roman court, coup de poing, anxiogène parfois pour la lectrice-maman que je suis tant on arrive à s’identifier à certaines situations. Car la fiction énoncée rejoint souvent notre réalité ou celle d’une personne de notre connaissance.

A l’heure d’internet et des réseaux sociaux (qui n’ont de social que le nom) la maman décrite par l’auteur reste seule avec ses interrogations une fois le clapet de l’ordinateur fermé. Alors, pour évacuer les problèmes quotidiens d’argent, de travail, mais aussi pour s'éloigner un instant de sa relation fusionnelle et difficile avec son petit garçon, elle fuit le cocon de son appartement pour un aparté dans la rue alors que son bébé de deux ans est censé dormir.

A chaque fois la culpabilité est présente, mais elle ne lâche pas ces errances sporadiques, toujours plus longues. Paradoxalement, elles incarnent une bouée de sauvetage. Sans elles, la jeune femme plongerait à coup sûr, d’ailleurs n’a-t-elle pas envisagé parfois le suicide ?
Doit-on pour autant faire d’elle une mère indigne puisqu’elle abandonne son fils seul dans l’appartement une fois qu’il est endormi ?
« Et l’enfant ?Il dort, il dort.Que peut-il faire d’autre ? »
Pourrait-être répété comme une litanie, un mantra. Plus les ennuis s’accumulent, plus ses sorties s’allongent pour abandonner cette vie finalement qu’elle a désirée d’abord mais qu’elle subit maintenant que le père de l’enfant est parti sans revenir tout en gardant un jeu de clés.

Au fil de la lecture, le lecteur se demande comment tout cela va terminer, si un drame ne se jouera pas au détour de la prochaine page. On désire aussi que la situation de cette héroïne du quotidien s’améliore : un contrat de travail pérenne, un amoureux, une place en crèche moins éloignée… Et si le salut se trouvait dans un nouveau logis ?

Tenir jusqu’à l’aube raconte l’histoire d’une maman qui s’octroie des moments de liberté, qui tire sur la corde pour ne pas sombrer. Mais elle est comme La chèvre de Monsieur Seguin, son comportement à un prix, une conséquence.
Carole Fives donne de la voix à une génération de mamans qu’on n’entend pas, qu’on juge sans savoir, et que la société a du mal à épauler. Son roman vous prend aux tripes et se lit d’une seule traite tant il est fort.

L’écriture, limpide, sans fioriture, se marie aux retranscriptions d’échanges sur des forums internet, dévoilant par ce biais l’ampleur de la situation décrite dans le récit.


(Cet article contient très peu de citations du texte pour la simple et bonne raison que cette lecture m’a submergée)


Ed. Gallimard, collection L'Arbalète, août 2018, 192 pages, 17€

lundi 10 septembre 2018

Une Douce lueur de malveillance, Dan Chaon

Aussi loin qu'il s'en souvienne, Dustin Tillman, psychologue de son état, a toujours capté cette douce lueur de malveillance qui se fond dans le paysage et rend ses souvenirs flous, comme s'il s'éloignait de son propre corps. Alors que son frère adoptif est remis en liberté, il se trouve confronté à une sombre affaire de crimes en série.

Dustin est un être amputé. Amputé d'abord de ses parents, tués sauvagement avec son oncle et sa tante alors qu'il n'était qu'un jeune adolescent, puis amputé de son épouse, disparue en quelques mois par un cancer. Veuf, il comble sa solitude dans son travail de thérapeute, moyen aussi pour lui de passer le moins de temps possible avec ses deux garçons. Car il se sent démuni, incapable de trouver les mots justes, notamment pour Aaron, resté auprès de lui, qui s'enfonce -lentement mais sûrement - dans la drogue.

Quand il apprend par sa cousine Kate que son frère adoptif Rusty est sur le point d'être libéré après trente années de prison, Dustin fait ce qu'il a toujours fait quand les événements le submergent, il coupe avec la réalité.
"C'est tellement bon de sortir de soi ! On s'enfonce dans une autre vie et elle s'enfonce en nous, et puis les forces s'équilibrent - certaines parties de soi ont été remplacées ou tout au moins diluées. Toutes ces choses qui tournaient lentement et sans discontinuer das notre esprit se sont volatilisées. Tu fais une enquête, et elle te sert dans ses bras et requiert toute ton attention".
Dans le même temps, Aqil, un policier en congé longue maladie, lui fait part de ses recherches concernant les meurtres mystérieux d'étudiants. Intrigué, il y voit aussi un nouveau moyen d'échapper à son quotidien qui l'oppresse.
"Curieusement, ces derniers mois, nous avions davantage parlé de ma vie que de la sienne. Curieusement, j'avais réussi à lui parler du cancer de Jill, de la sortie de prison de Rusty, toutes ces choses que mes enfants ignoraient;
Il existait un mot pour ça me disais-je. Un syndrome, mais j'avais oublié son nom. Quand le thérapeute commence à compter sur son patient pour le soutenir affectivement. Quand le thérapeute commence à confier des secrets à son patient. Quand, curieusement, il s'attache à son patient et que les rôles s'inversent presque".
Sans qu'il en soit au courant, Dusty entreprend de renouer avec les siens par l'intermédiaire d'Aaron qui ne sait rien du passé sanglant de sa famille. Lui aussi, peu à peu, perd pied, surtout que ses relations avec son père sont de plus en plus étranges.

Une Douce lueur de malveillance est un roman sombre, très sombre, mais terriblement addictif. Les personnages sont complexes ; on devine que leur face cachée est en train de prendre le dessus. Dan Chaon a fait le choix d'allers-retours dans le temps mais aussi de la polyphonie de la narration pour ajouter de la profondeur à l'intrigue et donner des indices supplémentaires au lecteur.
Quand la cousine de Dustin, Wave, dit de lui : "Il se croit le héros de toute cette histoire, et il ne saura jamais qu'il en est le méchant", on sent qu'il plane une grosse zone d'ombre sur le passé du thérapeute. Même lui semble avoir occulté tout un pan de sa vie...
Schizophrène ? Atteint d'un syndrome dans le "sillon paracingulaire"? toujours est-il que Dustin franchit une frontière, se rapproche dangereusement des thèses d'Aqil concernant les disparitions d'étudiants et occulte son frère et son fils.
Le lecteur s'enfonce avec Dusty dans cette zone floue, dans les limbes du secret, grâce au style très efficace ainsi qu'à la traduction limpide et élégante d'Hélène Fournier.


Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, collection Terres d'Amérique, août 2018, 544 pages, 24,50€
Titre original : Ill Will

vendredi 7 septembre 2018

1984, George Orwell (nouvelle traduction)

1984 n'est pas le roman culte de toute une génération, mais LE roman de référence du genre, de la dystopie à la fois si lointaine et si proche de nous. La dernière traduction française datait de 1972 ; Josée Kamoun a retravaillé le texte, portant toute son attention sur les termes de la novlangue, qui devient sous sa plume le néoparler.

GUERRE EST PAIX
LIBERTÉ EST SERVITUDE
IGNORANCE EST PUISSANCE
Ecrit en 1949, le roman de George Orwell est d'abord une dystopie de l'Union Soviétique et de ses états satellites dans lequel Big Brother est l'incarnation du régime policier et totalitaire, son arme étant le télécran.
Parce que l'expression Big Brother est connue de tous, Josée Kamoun l'a gardée dans sa nouvelle traduction.

Les années passant, le roman garde de sa force originelle. Le lecteur ne se lasse pas de suivre les tentatives désespérées de Winston de s'affranchir de la société totalitaire où il évolue. 
"Il n'est qu'un fantôme exprimant une vérité que personne n'entendra jamais, mais tant qu'il l'exprimera, obscurément, la continuité ne sera pas rompue".
Lui, le petit fonctionnaire en charge de réécrire des articles afin de modifier le passé, se refuse à se conformer à ce que Big Brother choisit pour les habitants d'Océania. Il écrit dans un petit carnet, il aime Julia, il croit trouver en O'Brien l'ami qui le fera rentrer dans la résistance de la Fraternité; toutes ces petites choses sont des révoltes.
"Quoi qu'il fasse, la Mentopolice finira par l'avoir. Il a commis, et aurait commis quand bien même il n'aurait jamais pris la plume, le crime essentiel, celui qui englobe tous les autres. Le mentocrime, c'est son nom. Le crime de pensée, on ne le cache pas indéfiniment. On peut louvoyer un certain temps, des années parfois, mais tôt ou tard, on se fait coincer, c'est couru d'avance".
Josée Kamoun a mis en relief un des thèmes majeurs du roman : le langage. L'enjeu de Big Brother est de remplacer l'ancienne langue par une nouvelle, le néoparler, plus simple et moins riche lexicalement. Quand Winston se rappelle des vers rimés comme un mantra, c'est une attaque contre le néoparler, car la poésie est l'ennemie du néoparler car elle utilise la distorsion du langage, les métaphores, les images pour exprimer des sentiments. Ainsi, de cette manière, il s'attaque au totalitarisme et à tout ce qu'il engendre.
Modifier le langage c'est aussi asservir un peu plus la population et faire en sorte que la réflexion ne passe plus par ce biais.

Mais Big Brother ne se contente pas de transformer la langue, il s'attaque aussi au passé. Non seulement le passé éloigné mais aussi celui plus proche, obligeant ainsi les esprits à ne plus se souvenir et à modeler leur mémoire.
"Le passé est ainsi réactualisé de jour en jour pour ne pas dire de minute en minute. De cette façon, il devient possible de prouver, documents à l'appui, que toute prédiction émise par le Parti s'est vérifiée. (...) L'histoire n'est plus qu'un palimpseste, soigneusement effacé et récrit aussi souvent que nécessaire".
"Le passé, ils ne se sont pas contentés de le modifier, ils l'ont bel et bien détruit. Car comment établir le fait le plus évident lorsqu'on n'a d'autres archives que sa mémoire" ?
Dès lors, les guerres d'Océania contre les autres états deviennent des impostures ; le passé devient friable à souhait, il n'est plus figé dans le temps et n'a plus de compte à rendre avec l'Histoire. La malléabilité c'est la clé du totalitarisme.

Winston et Julia, avant leur arrestation, s'accrochent, se souviennent, s'aiment.
"Ils s'accrochent l'un à l'autre avec la sensualité du désespoir, telle une âme damnée chevillée à son dernier plaisir avant les douze coups de minuit".

"Ils peuvent mettre au jour tout ce qu'on a dit ou fait, voire pensé, dans les moindres détails. Mais le cœur de l'homme, énigme pour lui-même, demeure inexpugnable".

Leur relation est leur dernière liberté, leur dernière révolte avant de se soumettre et se retrouver au Ministère de l'amour, labyrinthe pyramidal d'où on ne ressort pas. Car Big Brother a l'intention de supprimer le concept même de liberté, et quand il y arrivera :
"le climat de pensée sera radicalement différent. D'ailleurs, il n'y aura plus de pensée comme on la conçoit aujourd'hui. L'orthodoxie c'est de ne pas penser. De ne pas avoir besoin de penser. L'orthodoxie c'est l'inconscience".

Cette nouvelle traduction réussit permet de découvrir ou redécouvrir le roman phare de George Orwell. On ne sort pas indemne de cette lecture tellement actuelle qui pourrait faire référence à des actualités internationales qui secouent notre planète.

1984 est un avertissement ; il suffirait d'un pas de trop pour franchir la frontière vers l'inéluctable décrit dans le livre.
"Sociang. Les principes sacro-saints du Sociang. Néoparler, doublepenser, malléabilité du passé. Il a l'impression de déambuler à travers les forêts du fond des mers, perdu dans un monde monstrueux dont il serait lui-même le monstre".

Ed. Gallimard, collection Du Monde Entier, mai 2018, nouvelle traduction de l'anglais par Josée Kamoun, 21€

mercredi 5 septembre 2018

La Chance de leur vie, Agnès Desarthe

Nouveau pays, nouvelle vie pour Hector, Sylvie et leur fils Lester. Loin de la France et de Paris, la petite famille va faire l'expérience de l'Amérique et tenter de s'y ancrer chacun à leur manière...

Sylvie a toujours vécu dans l'ombre de son universitaire de mari, se pliant à tout notamment à ses petites habitudes bien bourgeoises -elle la gamine issue d'un milieu populaire- et ce petit arrangement l'a toujours confortée dans sa nature en retrait.
"Tout était si simple avant quand, elle ne faisait rien. Invisible, elle menait une vie dégagée de tout lien, presque sans matérialité".
Hector, c'est sa famille, et depuis la naissance de Lester, quatorze ans plus tôt, elle n'a jamais été tentée de se souvenir de sa jeunesse. Elle se plaît à se dire qu'elle n'a pas de racines, simplement "un bouquet de fleurs coupées". Et la vie est si simple quand on a décidé de se laisser porter par l'autre et en devenir son ombre consentante.
"Souvent elle pensait à leur vie privée, celle dont chacun privait l'autre. En quoi consistait-elle ? Ils faisaient tous ensemble. Quand on fait tout ensemble, que reste-t-il d'insu, de non visité? Et cependant, elle conservait cette impression de ne pas le connaître. De ne pas se connaître elle-même".
Quand Hector accepte un poste d'universitaire en Amérique, Sylvie sent  que cette nouvelle vie va briser son petit équilibre familial.  Ce pays est si différent de la France ! Elle ne sera plus la même, et " la magie du déplacement" va la plonger dans ses souvenirs.
"L'Amérique est aveugle, placide, telle une créature sous-marine que sa taille bien supérieure à celle de tous ses congénères porte à une indifférence proche de la léthargie. On se tient sur son dos comme sur une île, inconscient des soubresauts qui l'agitent. Ici, je serai la même, et pourtant une autre, se dit-elle aussi, paraphrasant le poème".
 Hector se sent comme un poisson dans l'eau dans ses nouvelles fonctions et son nouveau cadre de vie. Il se sent différent, y trouve une nouvelle jeunesse. Lui qui a toujours dominé sa femme accepte de devenir une proie face à ses nouvelles collègues, une sorte de "dernier spécimen de mâle alpha."
"Il aime la dominer, être plus fort et plus intelligent qu'elle. Dès qu'il se l'avoue, il a honte et se considère ce penchant comme indigne de lui, indigne d'elle, du couple qu'ils forment. Dès qu'il se l'avoue, il redoute la revanche de Sylvie et repense à la formule de Napoléon Ier sur la Chine. Quand Sylvie s'éveillera songe-t-il, le monde entier tremblera. Il voit son inertie comme une menace".
C'est tout naturellement qu'il entreprend des relations adultérines tout en essayant de préserver Sylvie.
"Il ne veut pas mêler Sylvie à cette nouvelle vie qui s'est ouverte à lui sans qu'il ait pu le prévoir. Il ne s'explique pas lui-même comment c'est arrivé, presque naturellement, comme si cela constituait une partie du cursus. Il ne retirait ni culpabilité ni gloire, seulement un immense, un incroyable plaisir. Il songe que ce rôle inédit d'amant lui est tombé dessus comme aux super-héros modernes leurs pouvoirs".

Quant à Lester qui, désormais, désire qu'on le nomme Absalon Absalon, tout entier tourné dans le désir de préserver ses parents et les protéger, se croit appelé par le divin et devient le mentor de son petit groupe d'amis.
"Il ignorait encore qu'il avait été 'appelé', il savait seulement qu'à certains moments de la journée, son esprit semblait ravi, soudain vide, transparent et parfait, telle une bulle de savon".
Dans La chance de leur vie, Sylvie est le personnage central. Elle se cherche, tente d'exister sans pour autant briller, toute entière désireuse de garder ses habitudes et ne pas devenir un obstacle pour Hector. C'est pourquoi, son approche de l'adultère et sa position en tant que femme trompée pourront faire tiquer quelques lecteurs.
"Mon courage est là, dans le fait que je demeure, maillon inutile d'une chaîne économique à laquelle je ne participe pas, camarade d'une ronde qui jamais ne me désignera comme souveraine. Amante périmée, mère d'un enfant qui peut se passer de moi, épouse d'un homme qui se choisit d'autres femmes. Rien de triste dans ce constat. L'aléatoire, la curiosité l'emportent".
Elle se laisse emporter dans le courant de la nouveauté et accepte les nouvelles règles tacites de son mari. Car, au fil de la lecture, on se rend bien compte que les racines de Sylvie sont imperceptiblement emmêlées à celles d'Hector, tels des Philémon et Baucis modernes.

Ed. de L'Olivier, août 2018, 304 pages, 19€

lundi 3 septembre 2018

La Mélodie, Jim Crace

Le dernier roman de Jim Crace est la mélodie d'Alfred Busi, plus connu sous son pseudonyme de chanteur, Mister Al. Après une agression par une étrange créature, il "chante" sur les "autres" habitants de sa ville natale, ceux qu'on appelle "les pauvres", les invisibles.


Cette nuit-là, Alfred a entendu la cloche du garde manger. Dans son demi sommeil, il a espéré que c'était son épouse Alicia qui, prise d'une fringale nocturne, se servait. Seulement, veuf depuis peu, il se ressaisit et sent qu'il se passe quelque chose d'étrange dans la Villa. Il n'est pas seul et les ombres habituelles des animaux nocturnes venus se servir dans les poubelles ne s'approchent pas jusqu'au garde-manger.
"A l'instant où la créature quitta l'abondance du garde-manger pour se jeter sur lui, Busi n'aurait su dire ce que c'était. Un être vivant féroce et dangereux, sans aucun doute, qui avait dû se glisser dans la maison pendant que Busi remettait la cour en ordre. Mais de quelle espèce ? Il l'ignorait. (...) La peau de cette créature était aussi lisse et humide qu'une pomme de terre pelée. Et nue aussi. Nue comme une pomme de terre pelée".
Outre le choc relatif à l'agression, le vieil homme est surtout persuadé que son agresseur n'est rien d'autre qu'un enfant qui était en quête de sa maigre pitance. Les légendes urbaines sont tenaces et celle qui est relative au bois qui se tient un peu plus loin de l'autre côté de sa résidence date même de son enfance.
"Méfie-toi des fantômes, des néandertaliens et des chiens", lui intimait-on quand il était petit, comme si ces trois choses étaient toutes aussi réelles et dangereuses".
Très vite, son récit de l'agression se transforme bien malgré lui en un article sensationnel, Troubles dans la ville, où le journaleux local véhicule l'idée que des néandertaliens vivraient bien aux abords de la cité. Et si ce ne sont pas des hommes préhistoriques, il se pourrait bien que ce soit les misérables qui squattent le Parc de la pauvreté voisin. C'était un pas qu'il ne fallait pas franchir et Busi porte le poids de la responsabilité. Désormais, les politiques, et en premier lieu son neveu Joseph, n'hésitent plus à dénoncer ces gens comme les responsables de tous les maux, de véritables nuisibles dont il faut se débarrasser.
"Pour bien des habitants qui ne quittaient jamais leur quartier, la vie sauvage représentait une menace. Les araignées venimeuses, les hommes des cavernes, les troglodytes, les pauvres ? Même combat".
Alfred a la démarche inverse ; son agression lui a fait ouvrir les yeux. Il décide de voir enfin, de ne plus faire partie de ce troupeau de moutons qui se rallie à la pensée majoritaire.
"Les pauvres étaient plus discrets que les animaux, et plus prudents aussi. A la fois prédateurs et proies, ils savaient ce qui leur en coûterait la violation d'une propriété privée, si jamais ils se faisaient surprendre. Ils soulevaient les couvercles et renversaient les poubelles avec la prudence des servantes qui déballent de la porcelaine".

Jim Crace décrit le pourrissement d'une situation qui, paradoxalement, va changer favorablement un homme. Le crooner à la retraite et veuf n'a plus que sa belle-sœur Terina dans sa vie et son abruti de neveu. Son aventure va lui permettre de trouver d'autres alliés et de continuer à croire à ce qu'il a toujours su au plus profond de lui : à la possibilité du mystère, de l'inexplicable, sur fond de tolérance et d'acceptation de l'autre.
En ces temps troublés qui voient croître l'intolérance et le fanatisme, La Mélodie est un roman judicieux qui rappelle les travers des êtres humains mais aussi leurs meilleurs côtés. Nous sommes d'une même famille, celle qui peut se targuer de pouvoir accéder au rêve.
"Il peut s'endormir et rêver, ou bien rester éveillé et rêver tout le jour, toute la nuit. Car nous sommes tous libres de faire ça. Vraiment. Vraiment. Nous sommes des animaux capables de rêves".

Ed. Rivages, août 2018, traduit de l'anglais (GB) par Laetitia Devaux, 300 pages, 21,50€
Titre original : The Melody