mercredi 31 janvier 2018

LaRose, Louise Erdrich

Ce roman intense et flamboyant raconte comment deux familles se partagent un enfant afin d'éloigner leur malheur commun suite à un accident. Traditions ancestrales des indiens Ojibwé obligent, les différents personnages sont reliés malgré eux par un grand tout qui les dépasse sauf pour La Rose, petit garçon de cinq ans,  au cœur même de ce récit captivant.

Parce qu'il ne veut pas renoncer à la tradition de tuer un cerf dans l'année pour nourrir sa famille, Landreaux arme son fusil, vise l'animal et tire. Mais il voit la bête fuir. A la place il a tué par accident le petit Dusty, le fils de ses voisins et amis, Peter et Nola. Cette dernière est la demi-soeur d'Emmaline, l'épouse de Landreaux. Après la sidération et la confirmation que la mort est bien accidentelle, les deux familles sont envahies de chagrin. Rempli de culpabilité, Landreaux ne voit pas d'autre solution que de donner LaRose, son dernier né, du même âge que Dusty, en compensation traditionnelle et illusoire d'une absence éternelle. 
"Notre fils sera votre fils".

Au fil du temps, même si La Rose a pris l'habitude de sa nouvelle famille, Landreaux et Emmaline n'arrivent pas à gérer le manque. La mère flotte sans cesse dans une semi-conscience du désastre, en croyant avoir perdu son statut maternel.
"Il semblait flotter loin d'elle sur un radeau de frêles brindilles. Où était-ce un rêve"?
Car LaRose est un être à part, comme toutes les LaRose avant lui (le prénom est mixte) capable de sentir les fantômes, de quitter son corps, et doté d'un rayonnement intérieur exceptionnel.
"Mirage. Ombanitemagad. C'était le nom que recevait chaque LaRose. Le premier nom de la famille de Vison. Il le protégeait de l'inconnu, de ce que l'accident avait libéré. Il arrive que ce genre d'énergie - le chaos, la malchance - s'échappe dans le monde et ne cesse d'enfanter et d'enfanter encore. La poisse s'arrête rarement après un tel événement. Tous les indiens le savent. Y mettre fin rapidement exige de grands efforts, ce pourquoi LaRose avait été envoyé".
"Chez ces LaRose existe une tendance commune à pouvoir comme survoler la terre. Les LaRose sont capables de le faire des heures entières, pourvu que pour les soutenir on chante les chants appropriés en s'accompagnant au tambour".
Une garde alternée est décidée par les deux couples. Chaque adulte, chaque frère et sœur se raccroche à ce petit être pour avancer, se confier, grandir ou se sentir mieux. Pourtant bien intégrés dans la société, Louise Erdrich décrit des hommes et des femmes qui luttent contre leurs penchants suicidaires, toxicomanes, amoureux. Et au milieu d'eux, la figure du prêtre, personnage touchant car humain, qui, lorsqu'ils ne recueille pas les confessions de sa communauté, lutte contre ses faiblesses en courant.
Il a fallu la perte d'un enfant pour que chacun se repositionne intérieurement et fasse le point. Louise Erdrich est une formidable conteuse ; elle intègre naturellement les coutumes et les récits Ojibwé à son propre roman, lui donnant ainsi une dimension et une force inattendues. Ainsi, LaRose devient un être transcendant, vieux d'une sagesse de deux siècles et qui, par sa seule présence, réussit à faire vivre son entourage avec les chagrins, les regrets et les remords de l'existence.
De par cette profondeur, LaRose est sans conteste un des meilleurs romans de l'auteure.

Traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez
Titre anglais éponyme
Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, janvier 2018, 528 pages, 24€

lundi 29 janvier 2018

Encore heureux, Yves Pagès

Journalistes, psychiatres, entourage, tout le monde s'accorde à dire que Bruno Lescot sort du lot... à sa façon. Depuis la maternelle, il a passé sa vie à défier l'ordre établi tout seul ou en charmante compagnie pour devenir, à presque cinquante ans, un nom dans le Fichier des personnes recherchées et une condamnation à perpétuité par contumace. Mais qui est vraiment Bruno Lescot ?

Yves Pagès ne donne jamais la parole à son personnage principal, et c'est par le biais de personnages qui l'ont croisé ou côtoyé que le lecteur, au fil des pages, parvient à se faire une opinion précise de la nature du bonhomme. 
Dès la maternelle, sa nature rebelle rendait fous les enseignants et les parents. Heureusement, sa grand-mère maternelle, directrice d'école le prend sous son aile pour apaiser les rangs des personnes contre lui. Car sa mère est vite dépassée par les événements. Elle élève plus ou moins seule ses deux garçons car le père, Roger, est en voyage professionnel au Sahara, plus intéressé par les mœurs des tribus locales que par l'éducation de Bruno. Cette absence constitue une faille béante et Bruno va grandir dans la haine du père et le mal amour d'une mère.


"Un bref aperçu du contexte familial s'impose. Issu d'un milieu socioculturel privilégié, le sujet n'a jamais manqué de rien du point de vue matériel ou intellectuel, mais le divorce de ses parents alors qu'il avait dix ans semble avoir créé une bipartition affective dans ses attaches familiales. D'où il résulte un schéma œdipien somme toute classique, accentuant une affection coupable envers la maman et une détestation vindicative à l'encontre du père".

Pus tard, les expertises psychiatriques effectuées confirmeront cette tendance :

"Malgré de nombreuses scories idéologiques, le sujet laisse apparaître le dépit éprouvé envers un père sinon absent, du moins indifférent aux signes ostentatoires de la dérive existentielle".

Comment exister quand on est en opposition contre tout ? Pour le jeune homme l'idée est simple, mettre le bazar partout où il passe, faire parler de lui à coup de slogans remplis de fautes. Bruno est contre le système, et quand des journaux se permettent de le remettre en cause, attention aux représailles !
" Depuis que l'affaire s'est ébruitée dans les milieux autonomes, notre rédaction a en effet été la cible de plusieurs lettres de menaces anonymes, de deux alertes à la bombe heureusement fantaisistes et d'une dégradation nocturne de notre façade avec plusieurs litres de mercurochrome, attaque revendiquée au téléphone par un mystérieux Collectif Marée Rouge".
Un braquage raté, un policier qui succombe à la suite de ses blessures, et voilà Bruno Lescot qui devient l'ennemi public numéro 1. A force de franchir les limites, de tourner le dos à la loi, c'est la case prison. Mais rien n'arrête le sieur Bruno qui n'a qu'une seule loi : la liberté !

Extraits d'articles de journaux, témoignages de psychiatres, de la famille ou des "amis"  dressent le portrait en kaléidoscope de Bruno Lescot tout en tentant de comprendre les causes de cette nature rebelle et incapable de se ranger.
 "Ce garçon-là se croit coupable de naissance", ce qui pourrait expliquer la délinquance assumée de Bruno.
Yves Pagès y ajoute des touches ironiques rendant Bruno Lescot sympathique malgré le portrait qui se dessine à travers les témoignages.
Encore Heureux est aussi une fiction sur la politique, parfois drôle parfois désespérée, construite comme un roman policier avec un véritable suspens jusqu'à la dernière page.

Ed. de L'Olivier, janvier 2018, 320 pages, 19€

vendredi 26 janvier 2018

FRAGMENTS DE BD (20) Les Petites victoires, Yvon Roy

L'autisme, vous connaissez ? Si vous n'êtes pas concerné par le sujet, vous avez sûrement entendu les poncifs en tout genre qui à force ont formé un gloubi-boulga dans votre esprit. Mieux vaut laisser la parole aux parents d'enfants atteint du syndrome. Il y a autant de vécus différents de l'autisme qu'il y a d'enfants autistes. Yvon Roy a utilisé ses talents de dessinateur pour raconter son histoire. Il était une fois Yvon, papa d'un petit Olivier ...


Et comme tous les parents du monde, il s'est déjà projeté dans l'avenir : un jour, Olivier ira à l'école, sera diplômé, jouera au football et partagera plein de choses avec ses parents. Sauf qu'à l'âge où la parole se met en place, Olivier reste muet. Ses parents se sont bien rendu compte que c'est un enfant solitaire, qui fuit le regard, alors ils décident de lui faire passer des examens. Le couperet tombe : Olivier est autiste. Le "gros mot qui fait peur" est lâché. Alors qu'ils sont en plein désarroi, on les inonde de documentations sur le sujet, comme si Olivier est un animal sauvage qu'il faut apprivoiser.
"Les spécialistes noues envoient de la documentation sur toi, faut voir ça. On dirait un guide d'assemblage pour un meuble Ikea avec cinq morceaux en moins... Comment vivre avec une bibliothèque sans étagères".
Le couple s'est séparé mais a su rester uni pour éduquer Olivier. Yvon a du d'abord renoncé aux rêves qu'ils s'étaient faits pour son fils pour enfin accepter son handicap. Depuis, lorsque c'est son tour de garde alternée, il partage beaucoup de choses avec son fils, le fait progresser, lui apprend à regarder les gens dans les yeux. Cela prend du temps, mais ces petites victoires permet au petit d'intégrer une école normale malgré sa différence. En grandissant, le handicap s'estompe, Olivier accède à la sociabilité même si, de temps en temps, les crises perdurent.

Les Petites victoires raconte le quotidien d'un père dont l'unique enfant est autiste. L'autisme est une bulle, il faut apprendre à y entrer pour mieux s'en imprégner et ainsi apprendre à mieux le connaître. Ces bulles, Yvon Roy les raconte dans un roman graphique criant de vérité. Le lecteur sent une émotion différente à chaque page. On sent que l'auteur refuse l'empathie, alors il faut prendre Les Petites victoires pour ce qu'il est, un témoignage formidable d'un père plein d'amour pour son petit garçon, et qui a su transformer en réussites les défaites annoncées à l'annonce du diagnostique.

Ed. Rue de Sèvres, mai 2017, 160 pages, 17€

mercredi 24 janvier 2018

Ecoute la ville tomber, Kate Tempest

Roman sur la jeunesse désenchantée, Ecoute la ville tomber raconte comment celle-ci tente de vivre intensément malgré les rêves d'avenir et les difficultés au quotidien dans un Londres qui vous tient entre ses griffes...


"No country for old men" a-t-on envie de dire en conclusion de ce roman foisonnant mettant en scène quatre jeunes londoniens ayant chacun en tête un projet à accomplir, mais obligés de composer avec la ville et les aléas du quotidien pour pouvoir se construire un avenir à leur mesure. Ils ont en commun une structure familiale bancale où l'un des deux parents a vite pris la poudre d'escampette ou renoncé à sa part d'éducation, broyé souvent par le système.
"Alors Becky fit ce que font tous les ados quand ils sont entourés d'adultes qui disjonctent : elle prit la tangente".
De cette absence, Becky, Pete, Harry (c'est une fille) et Leon ont su en tirer une force qui fait que, en âge de s'envoler de leurs propres ailes, il savent déjà qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. S'ils ne réussissent pas, la ville les regardera tomber sans ciller.
"La ville baille, fait craquer ses phalanges. Regarde quelques pauvres âmes sombrer, par sa faute dans la spirale de la folie : une fille fouille de ses mains glacées une benne dans laquelle elle cherche des canalisations en cuivre, une autre est chez elle, elle lit".
Becky aimerait être danseuse professionnelle, mais avec un père en prison et une mère partie en Amérique, elle paye ses cours en servant dans le bar de son oncle lié à de sombres affaires de stupéfiants, et en proposant des massages. Danser lui permet d'oublier qu'elle vieillit et que son corps refusera un jour d'être élastique, jour noir qui lui fermera définitivement les portes des compagnies professionnelles. Son petit ami Pete ne comprend pas pourquoi Becky met tant d'entrain à vouloir réussir. Promis à un bel avenir professionnel, il a tout laissé tomber par conviction, assimilant toute forme de travail à de l'esclavage. Alors, il vit d'allocations et quand il peut, échappe de sa condition en se droguant. Pourtant, il ne sait pas que sa soeur Harriet, alias Harry, deale pour des célébrités. Avec son ami d'enfance Leon, ils ont monté une affaire leur permettant de revendre en toute tranquillité de la drogue à des personnes en vue. Ils détestent ce travail mais tiennent en se disant qu'il leur permettra de mettre un maximum d'argent de côté pour enfin quitter Londres et les Royaume-Uni, car l'avenir ici n'a pas de place pour eux sont-ils persuadés.
"Leon n'avait jamais considéré la vie sous cet angle. Moche ou sublime, souvent les deux à la fois,  oui - médiocre, jamais. Chaque phénomène, même le plus infime, doit être contemplé, soupesé, savouré, et on doit toujours se battre, soit pour, soit contre".

Lors d'une soirée de travail, Harry rencontre Becky. C'est le coup de foudre. Harry ne sait pas encore qu'elle est la petite amie de son frère. Becky lui fait entrevoir la possibilité d'une vie en rose avec quelqu'un à aimer et à protéger. En plus, elle sent qu'il va falloir qu'elle prévienne bientôt son fournisseur qu'elle jette l'éponge. Seulement, une dernière affaire fait tout basculer, touchant de près ou de loin les quatre protagonistes...
"Elle sent le danger qui l'encercle. Visualise des collisions frontales".

Dès le début du roman on sait qu'il s'est passé un événement grave qui provoque la fuite de Becky, Leon et Harry. Ainsi, la présentation des protagonistes se fait dans un moment de tension extrême où ils vont devoir prendre des décisions lourdes de conséquence.
Dans ce roman, Kate Tempest démontre que les apparences sont trompeuses : on pourrait penser que cette jeunesse est perdue, qu'elle est dépravée, sans foi ni loi. Au contraire, elle utilise ce que la ville  et ses travers lui offrent pour se projeter vers l'avenir. Au premier abord les personnages peuvent nous sembler cyniques mais très vite ce cynisme est un mur de protection, une coquille. Les rêves, les espoirs et l'envie de vivre intensément demeurent.

Ecoute la ville tomber n'est pas seulement le roman d'une génération, il est celui aussi de toute une société qui se sent broyée par la vie citadine et galère à réaliser ses rêves. Présentée comme un phénomène de société dans son pays, Kate Tempest est le porte-parole de cette jeunesse décrite dans le roman. elle leur donne de la voix par le biais de la littérature ; qu'elle continue ainsi, son talent est réel.

Titre original : The Ricks that built the houses, traduit de l'anglais (GB) par Madeleine Nasalik, janvier 2018, 400 pages, 22,50 €

mardi 23 janvier 2018

REGARDS CROISES (31) Quichotte, autoportrait chevaleresque

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Eric Pessan est un témoin de son temps. Au gré de ses voyages à travers la France à la rencontre de son public, il prend le temps d'observer ses contemporains. Il croise ces gens pour qui vivre au quotidien est difficile et à cela s'ajoute une actualité internationale loin d'être rassurante... Et si un héros littéraire pouvait tout changer ?

Même si on fuit l'actualité véhiculée en temps réel par les médias, même si on fuit les gros titres des quotidiens, on est sans cesse rattraper par notre angoisse existentielle. Il suffit de croiser un SDF, d'écouter une conversation téléphonique interceptée dans les transports en communs, bref d'observer le monde qui nous entoure pour se rendre compte que la société dans laquelle on évolue ne va pas très bien.
"Un rêve d'écrivain : ouvrir un livre, se glissait à l'intérieur et ne plus entendre les gémissements de la société, ne plus voir les fissures, les dysfonctionnements".
Eric Pessan trouve dans la littérature un refuge de choix : la fiction est bien plus pratique que la vraie vie puisqu'on peut la remodeler à sa façon et y piocher des éléments qui nous permettront de nous sentir mieux.
Parmi ses ouvrages de chevet, le Don Quichotte de Cervantes, le chevalier à la triste figure, défenseur des opprimés et des petites gens. Ah si seulement Don Quichotte et Sancho Panza existaient vraiment, le monde serait sûrement meilleur !

Comme "tout livre est un rêve qui se cherche", l'auteur imagine que, depuis la grotte des miracles, nos deux héros sont transportés en France en 2017. A Paris, ils sont hébergés par les Enfants de Don Quichotte (belle coïncidence !) et après la stupeur éprouvée par leur naissance dans la vie réelle,  Quichotte et Panza continuent de faire ce qu'ils ont toujours fait : faire régner la justice et défendre celle ou celui victime d'une injustice. Et de nos jours, ces dernières sont légions...

"A mes yeux, la fiction donne du sens, elle détrécit l'horizon, elle permet de ne pas sombrer dans le désespoir ou le nihilisme : elle ouvre un chemin".

Eric Pessan salue la horde d'anonymes qui constituent notre société et rend hommage à leur héroïsme fait de
Don Quichotte, Picasso (1955)
sacrifices, de courages, de silences et de renoncements. Nous sommes tous des héros au quotidien sans forcément nous en rendre compte.
Grâce à Don Quichotte fiction et réalité se rencontrent ou plutôt se télescopent. Et si la fiction pouvait réellement porter secours à la vraie vie. Alors l'auteur invite tous les auteurs qui comptent pour lui à une fête dans son jardin. Y ont lieu des rencontres improbables, toujours pleine d'humilité, à laquelle Pessan n'ose pas prendre part. Et pendant ce temps, Quichotte et Panza continuent leurs exploits et redressent des torts.

Quichotte, autoportrait chevaleresque s'inscrit dans notre société contemporaine en rendant hommage à celles et ceux qui subissent de près ou de loin notre société consumériste. La littérature nous protège des excès de ce monde en faisant de nous, lecteurs, des témoins éclairés. Invoquons les héros de nos livres pour soigner ce qui va mal, prenons conseil auprès de ces auteurs qui ont anticipés la situation actuelle. La littérature est un refuge, un monde en soi où il fait bon se reposer. 
De Don Quichotte, on a retenu trop souvent le poncif de sa folie. Il faut y voir une lucidité évidente, un vrai chevalier et non un épouvantail ambulant se battant contre des ennemis fantômes.
Don Quichotte et Sancho Panza sont les symboles de la résistance qu'il faut mener pour ne pas être englouti.
"Au petit trot, deux hommes avancent inexorablement. Rien ne les détournera du but  qu'ils se sont fixé puisque coule en eux la force des fous et des obstinés (...) Ces deux-là avancent, c'est pour cela qu'ils sont devenus des légendes : pour n'avoir jamais mis un genou à terre, jamais renoncé, jamais même jeté un regard en arrière".
Ed. Fayard, janvier 2018, 420 pages, 20€

vendredi 19 janvier 2018

La Légende de Sleepy Hollow, Washington Irving

De la légende je ne connaissais que l'adaptation cinématographique (1999) de Tim Burton avec Johnny Depp. Même si le film est plaisant je me rends compte maintenant qu'il est vraiment librement adapté du texte de Washington Irving, auteur américain du dix-neuvième siècle. Comme quoi, il faut toujours retourner à l'oeuvre première...


Ichabod Crane arrive en terre du Val Dormant pour y exercer la profession de maître d'école. D'aspect souffreteux, il est loin de ressembler aux stéréotypes du vaillant paysan courageux et charpenté. Lui préfère se réfugier dans les livres, notamment dans un recueil de sorcellerie.
"Il connaissait à fond l'Histoire de la sorcellerie de la Nouvelle-Angleterre de Cotton Mather, à laquelle, soit dit en passant, il croyait d'une croyance à toute épreuve. C'était, en somme, un singulier alliage de médiocre rouerie et de crédulité ordinaire. Son appétit de merveilleux n'avait d'égal que sa capacité à l'absorber, et l'un et l'autre n'avaient pas cessé de croître pendant tout le temps de son séjour dans cette contrée enchantée." 


 Les habitants du Val Dormant ont des aïeuls hollandais et en ont gardé les mœurs et coutumes. Très vite, Crane tombe amoureux de la fille de l'homme le plus puissant du village ; or il n'est pas le seul et doit faire preuve de ruse et d'esprit pour attirer l'attention de la belle. Seulement, par son attitude, il s'attire l'animosité des autres prétendants de la belle Van Tassel.
 Mais Ichabod Crane a un autre souci qu'il arrive de moins en moins à masquer : c'est un peureux ; il sursaute pour un rien et quand les soirées se terminent avec les légendes horrifiques du coin, il est terrifié de devoir reprendre la route sur le dos de sa carne. Pas facile de rester calme et distant quand on frissonne intérieurement.
Justement, après une soirée chez les Van Tassel où il ne pût encore une fois s'attirer les douceurs de sa dulcinée, et où il fut contraint d'écouter les histoires horrifiques des vieilles du village, notamment celle du Chevalier sans tête, il se retrouve seul, dans la plaine, alors que sa monture récalcitrante n'en fait qu'à sa tête. Il fait nuit, la brume monte, et rempli d'angoisse, il se sent suivi...
"L'air même qui soufflait de cette région hantée était contaminé ; il propageait une atmosphère de songes et de chimères qui  infectait tout le pays".

Quel plaisir de retrouver la prose du dix-neuvième siècle dans laquelle l'atmosphère, le décor et le contexte donnent de la hauteur au récit !
"Toute la contrée paraît soumise à une influence qui porte au sommeil et au rêve, et imprègne l'atmosphère elle-même".
Car la légende à proprement parler n'occupe que le dernier tiers du récit et fait frisonner le lecteur grâce aux considérations apportées précédemment par l'auteur.
Ainsi, la légende de Sleepy Hollow fait partie des textes qu'il faut avoir lu afin de ne pas avoir une connaissance biaisée du contenu à cause du film éponyme de Tim Burton.

Ed. Folio, janvier 218, traduction de  Philippe Jaworski (traduit de l'américain), 96 pages, 2€


mercredi 17 janvier 2018

Les Oiseaux morts de l'Amérique, Christian Garcin

Vétéran du Vietnam, Hoy Stapleton adore lire de la poésie et de la science-fiction. Solitaire de nature, il observe le monde autour de lui, à Las Vegas, la ville qui ne dort jamais. Car cet homme érudit et discret est sans domicile fixe, un oublié de l'Amérique qui a trouvé refuge  dans un  tunnel de l'immense réseau de collecteurs d'eaux pluviales, "véritable ville bis" de la cité aride. Il n'est pas le seul à vivre là, mais lui au moins a trouvé un moyen pour s'échapper de son quotidien pendant quelques heures...


La vie de Hoyt est réglée comme du papier à musique. Chaque jour ressemble à la veille et ressemblera au lendemain, sous la fournaise de Las Vegas. Avec ses deux compagnons d'infortune, il partage un passé de soldat, de traumatismes et de non-dits, qu'il a choisi justement de taire. Hoyt préfère écouter les gens, les observer, et quand la pression de la solitude se fait plus forte, il se réfugie dans les livres. A force de lire de la science-fiction, il eut un jour une conversation intéressante avec "un voisin d'égout" qui lui développa la théorie de la courbure de l'univers selon Einstein, et la possibilité d'être témoin de son propre passé. De sa vie avant le Vietnam, il ne lui reste que des brides : une robe de sa mère, la petite maison mal rangée, sa voisine aux cheveux roux... Il décide alors de plonger au sein de ses propres souvenirs afin de retrouver ce qu'il a oublié.
Un jour il s'avisa qu'il y avait encore plus rapide que la vitesse de la lumière : celle de la pensée. Il avait trouvé son véhicule".
Ses "fuites" dans son enfance ont vite des conséquences sur son quotidien : il a l'impression constante que passé et présent se confondent parfois , une sensation de déjà vu, une vision furtive, une connaissance qui revient. Ses voyages dans les recoins les plus obscurs de sa vie se font de plus en plus nombreux.
"Le temps passait et, dans ses voyages vers le futur, il arpentait toujours les mêmes villes et paysages désolés, dévastés.
C'est normal, pensait-il alors. Parce que c'est à l'image de ce que je porte en moi. Je suis vide. N'ai rien à l'intérieur. Je suis mort du dedans. Mon cerveau est un champ de ruines, une ville fantômes peuplée de débris. Une forêt percée de tunnels où règnent le silence et la mort.
Mais tout est en train de changer. A présent, il avait rebroussé chemin. A présent il y avait cette cuisine de 1950, où il lui semblait revivre un peu.
De plus en plus, pour lui, le futur disparaissait derrière l'horizon, tandis que le passé, lentement, prenait chair".  
Lors de ses déambulations au cœur de la ville, après avoir passé son temps de mendicité, Hoyt rejoint Danny le vigile d'un hôtel délabré, le Blue Angel Motel, dont le principal attrait reste la fée bleue en son sommet qui semble tourner à l'envie. Et si cette vierge moderne lui indiquait après tout le chemin pour retrouver ses souvenirs ? Peu à peu, notre septuagénaire recommence à s'ouvrir aux autres, il devient plus loquace, adopte même un chiot. Dans un petit carnet rouge, il "dessine le silence", ce qu'il considère comme "son vrai projet". Il a décidé d'appréhender ses fantômes calmement comme s'ils étaient les gardiens de sa mémoire trop longtemps muette et pourtant encore présente.

Malgré la violence de la ville, les traumatismes des guerres vécues par ses compagnons d'infortune,
Stapleton trouve en la poésie la sagesse qui lui manque et une vision beaucoup plus sereine des grands espaces citadins dont il arpente chaque jour le bitume, nouvelle Sodome de la société de consommation. Voyager dans son passé lisse la difficulté de son quotidien et il appréhende maintenant l'autre voyage comme une nouvelle aventure à la Einstein.

Il y a déjà cinq ans Christian Garcin avait en tête d'écrire un roman sur les laissés pour compte de l'Amérique réfugiés dans les tunnels de canalisation des grandes villes où ils vivotent et tentent de reconstruire un semblant de vie normale. En y ajoutant une dimension fantastique, l'auteur donne de la profondeur à son personnage principal qui, à l'automne de sa vie, est en quête du temps perdu. Las Vegas est le décor de ce récit captivant. Parce qu'elle ne dort jamais, elle est témoin de la folie des hommes qui arpentent ses trottoirs. La fée bleue de l'hôtel ne peut rien contre la violence, cela fait longtemps que sa baguette magique est décrépie, mais elle observe avec un œil mi-amusé mi-songeur les phénomènes inquiétants tels des centaines d'oiseaux qui tombent morts sans explication.
"Les oiseaux pleuvaient en rideau dru à présent (...) Tous trois éprouvaient une sensation confuse, entre horreur et incompréhensible et quelque chose qui se situait au-delà d'eux, comme la certitude d'un présage apocalyptique".
Les Oiseaux morts de l'Amérique est un roman émouvant sur les exclus du grand rêve américain, personnages pour certains remplis de sagesse, libres de choisir et voyageurs temporels des temps modernes. Et Chistian Garcin a trouvé les mots pour décrire "la beauté brute de l'incongrue et incompréhensible sauvagerie du monde".

Ed. Actes Sud, janvier 2018, 224 pages, 19 €

lundi 15 janvier 2018

Dans les angles morts, Elizabeth Brundage

Catherine et George Clare sont jeunes, beaux et semblent heureux d'être les nouveaux propriétaires de la ferme des Hale à Chosen. Lui est professeur à l'université locale, elle, s'occupe de leur petite Franny. Quelques rumeurs traînent ça et là puisqu'ils sont nouveaux dans le comté, mais lorsque George découvre le cadavre de son épouse avec une hache plantée dans la tête, forcément cela fait désordre...

D'ailleurs le roman débute sur cette découverte macabre un soir de tempête de neige. En rentrant du travail, George découvre le corps de son épouse tandis que la jeune Franny semble avoir passé seule la journée dans la maison. La police locale soupçonne naturellement le mari d'homicide car, parait-il, les statistiques montre que dans la plupart des cas, c'est l'époux le coupable . Sauf que George décide de partir sans collaborer avec la police ...

Le récit remonte le temps et s'attarde sur la rencontre, le mariage et les conditions de la naissance de l'enfant. On en apprend un peu plus sur la personnalité des deux jeunes gens, et ce qui saute tout de suite aux yeux, c'est que c'est un couple mal assorti : autant George, fils unique de parents snobs,  est pétri d'ambition et a besoin de paraître, autant Catherine a une nature plus réservée, incapable de se mettre en avant malgré son intelligence, profondément engluée dans les carcans de la religion et de vieux principes familiaux inculqués par sa mère.
"Elle se sentit déplacée, comme si George avait apporté à ses parents un cadeau ridicule".
 C'est donc tout naturellement qu'elle arrête de travailler pour élever leur fille et aussi faciliter la carrière de son époux.
"Le métier de mère demandait du boulot, surtout quand le père aidait peu. Il lui inspirait de la gratitude, voilà ce qu'elle se disait. Elle n'était pas exigeante".
Quand George achète la ferme des Hale à une vente aux enchères, il omet de raconter à Catherine qu'il en a tiré un prix très bas car personne ne voulait l'acheter malgré la taille de la propriété. Car à Chosen, personne n'a oublié le drame du couple Hale qui, très endetté, a préféré se suicider chez eux, laissant trois adolescents orphelins, Eddy, Wade et Cole. Depuis, on raconte que la ferme est hantée.

Les mois passent et Catherine a de plus en plus de mal à jouer les épouses parfaites . George est distant quand il n'est pas indifférent. 
" Ils restaient pourtant ensemble, peut-être par frustration. Comme s'ils étaient les deux parties d'une troublante équation, dont aucun d'eux ne trouvait la solution. Elle était quelque part, dans l'infini, songeait souvent Catherine. Peut-être ne la trouveraient-ils jamais".
Edward Hopper, Morning Sun, 1952
Il est l'incarnation du tyran domestique. A force, elle fait bien quelques confidences à demi-mot à des amies, mais à chaque fois George arrive à sortir son épingle du jeu. 
"Je fais tellement d'efforts, dit-elle, pour être une bonne épouse. 
Je sais.
Parfois, j'ai l'impression de vivre avec un étranger. Je le regarde et je me demande, Qui est cet homme "?

La jeune femme supporte de moins en moins bien son statut, et vole quelques instants de liberté et de bonheur en compagnie des frères Wade venus restaurer les granges, sans qu'elle soit au courant de leur passé...

Dans les angles morts est un roman qui commence in ultima res en décrivant cliniquement les faits et en présentant le personnage de George comme un mari sidéré par le crime de son épouse. Et puis les chapitres s’enchaînent, les comportements se singularisent et surtout le couple semble bien moins tranquille qu'il en avait l'air. Catherine est une femme toute en intériorité, en regrets cachés, en révolte qui monte, alors que George est constamment dans le contrôle de son image, du paraître et des siens. C'est un être vide.
C'est le fonctionnement de ce couple complexe qui constitue la véritable architecture de l'intrigue qui, jusqu'à la fin, réussit à entretenir le suspens en promenant le lecteur vers des semi-vérités et des semi-mensonges, faisant ainsi le beau jeu des rumeurs qu circulent sur George et son attitude ambiguë avec une jeune serveuse du restaurant de l'un de ses amis.
Elizabeth Brundage a écrit un roman intense, bien construit, qui explore les cicatrices intimes d'un couple pour mieux en expliquer les failles béantes et les dysfonctionnements. Et à cause de mécanismes implacables, c'est toute une communauté d'habitants de Chosen qui se trouve touchée de près ou de loin par le drame.


Ed. La Table Ronde, Collection Quai Voltaire, janvier 2018, 528 pages, 23.50 €
Traduit de l'anglais (USA) pae Cécile Arnaud
Titre original : All Things Cease To Appear

vendredi 12 janvier 2018

A part ça (24) Le chaînon manquant

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


A cinquante-six ans d'intervalle et à cheval sur deux siècles, ces deux romans traitent de l'animalité de l'Homme et de sa nature profonde en utilisant les codes de la science-fiction pour dépeindre les problèmes sociaux de l'époque.

Depuis la théorie de Darwin, on considère que l'Homme est au sommet d'un long arrangement de l'espèce. Du singe, notre lointain ancêtre, nous avons gardé des gènes communs mais très peu de ressemblances physiques. Or, si on s'attache à ce postulat, rien ne justifie que nous soyons d'une espèce différente. Dès lors, nous sommes devenus des animaux dotés d'une réflexion (puisque nous enterrons nos morts) ayant relégué l'instinct à nos plus vils comportements, et ayant inventé le concept de religion pour expliquer et justifier ce que nous sommes incapables de prouver...

Le docteur Moreau inventé par Wells fait office de savant fou, isolé sur une île déserte paradisiaque, qui tente, au fur et à mesure de ses expériences ignobles de vivisection, de se substituer à Dieu. Car, selon Moreau, si l'Homme descend bien du singe comme le prétend Darwin, il est possible de créer des créature hybrides qu'on pourra ensuite humaniser et pourquoi pas soumettre. 
"Les créatures que j'avais vues n'étaient pas des hommes, n'avaient jamais été des hommes. C'étaient des animaux - des animaux humanisés - triomphe de la vivisection."
C'est aussi le constat fait par une entreprise Fermière après la découverte de créatures quadrumanes en Papouasie par une équipe d'anthropologues et d'un journaliste Douglas Templemore, incapables de trancher sur leur nature humaine ou non, raconté par Vercors dans Les Animaux dénaturés. 

"- Les opinions sont partagées.
- Partagées ! Sur quoi, partagées ? Quelles opinions ?
- Celles des principaux anthropologues, sur l'espèce à laquelle appartient le Paranthropus. C'est une espèce intermédiaire : hommes ou singes ? Ils ressemblent aux deux".

Mélanger des espèces oui, mais à des fins justifiant la supériorité de l'Homme sur l'animal. 

Dans l'île du Docteur Moreau, c'est la religion qui assure la cohérence du groupe d'hybrides. Ils obéissent à une série de Lois qui, lorsqu'ils les transgressent, les déshumanise.
 "Auparavant, elles étaient des bêtes, aux instincts adaptés normalement aux conditions extérieures, heureuses comme des êtres vivants peuvent l'être. Maintenant elles trébuchaient dans les entraves de l'humanité, vivaient dans une crainte perpétuelle, gênées par une loi qu'elles ne comprenaient pas ; leur simulacre d'existence humaine, commencée dans une agonie, était une longue lutte intérieure, une longue terreur de Moreau - et pourquoi ?"
Chez Vercors, la réflexion est plus complexe, car la notion de religion et de croyances en gris-gris déterminera ou non le véritable statut de l'espèce découverte. Car même si les tropis emmènent au loin ses morts, il n'en reste pas moins un groupe peu structuré, ressemblant davantage aux singes et régis semble-t-il par l'instinct.Ainsi, la loi de la jungle met fin à l'humanisation possible de créatures.

Alors que Moreau vise l'hybridation parfaite entre l'Homme et la race animale, Douglas est le donneur d'une série de fécondations artificielles de femelles tropis, visant ainsi à sauver ces créatures d'un futur esclavage. Mais la mise à mort volontaire du fruit du mélange lui vaut un procès pour assassinat !
Pendrick, témoin oculaire des œuvres de Moreau et de son second Montgoméry reste l’œil objectif du roman. Son esprit scientifique et rationnel lui permet d'appréhender avec discernement les monstres créés et de pointer du doigt les arguments des deux savants. En cela, il est le pendant de Douglas, persuadés tous les deux de la véracité de la théorie darwinienne et fervents défenseurs de la supériorité de l'Homme sur l'animal grâce à notre capacité de réflexion et au concept d'une âme.

Les Animaux dénaturés, écrit en 1952, use de l'humour et du décalage pour dénoncer des croyances aberrantes à propos de notre nature véritable et de notre facilité à vouloir exploiter à des fins douteuses des découvertes exceptionnelles. L'île du Docteur Moreau, écrit en 1896, ressemble plus à une parenthèse violente ou un cauchemar éveillé qui prouve bien que science sans conscience n'est que ruine de l'âme (Rabelais), et que la victoire animale sur le genre humain met en pièces, selon Wells, la théorie darwinesque.
Ces deux romans de science-fiction proposent des approches différentes mais néanmoins complémentaires sur une réflexion commune : qui sommes-nous réellement ? A nous lecteurs de créer une véritable définition de l'Homme à partir de ces lectures .


mercredi 10 janvier 2018

Le Serpent de l'Essex, Sarah Perry

A l'aube du vingtième siècle, le Royaume-Uni est en proie à des conflits sociaux pointant du doigt l'insalubrité des logements ouvriers, les loyers toujours plus chers, et les conditions de travail toujours plus pénibles. Mais ce sont aussi les années où on s'extasie des découvertes fossiles de dinosaures sur les côtes anglaises, et où on s'abreuve de légendes farfelues que le moindre événement étrange nourrit.


La vie commence enfin pour Cora Seaborne, jeune veuve et maman, pétrie de sciences nouvelles, que la perversité de son mari associée à une vie sociale truquée étouffait. A défaut d'avoir su créer des liens avec son fils Françis, enfant étrange, introverti et collectionneur de tout et n'importe quoi, elle a su trouver du réconfort amical auprès de Martha, sa dame de compagnie et fervente féministe, et de Luke Garrett, jeune chirurgien secrètement amoureux d'elle.

Le veuvage lui permet de quitter enfin la capitale londonienne pour se rendre à la campagne, plus précisément dans l'Essex où son goût pour la recherche de fossiles saura être assouvi. Habillée comme un homme, d'une beauté assez sauvage, Cora profite de son charme naturel et de ses relations pour être logée à Aldwinter chez le pasteur William Ransome et sa famille. Homme de religion, il a du mal à trouver une explication divine aux rumeurs persistantes qui courent au village. Depuis la découverte d'un cadavre dans la Blackwater et la disparition inquiétante de l'amie de sa petite fille, les villageois murmurent le retour du Serpent de l'Essex, lointain cousin de Nessie dans le Loch Ness, libéré grâce à un séisme après deux cents ans d'hibernation.
"Une mise en garde clouée à un chêne ou un poteau : ÉTRANGE NOUVELLE , disait-elle, d'un serpent monstrueux aux yeux semblables à ceux d'un mouton, sorti des eaux de l'Essex et  arrivé dans les bois de bouleaux et sur les terrains communaux !"
L'histoire attire Cora car elle associe à la fois croyances superstitieuses, sciences et enquête. Cela lui permet aussi de se lier d'amitié avec le pasteur qui, au fil du temps, découvre que ses sentiments pour sa jeune invitée dépasse l'amitié.

Dès lors une question insistante se pose : le Serpent n'est-il ps revenu pour punir les villageois de leurs pêchés et les prévenir d'une prochaine apocalypse ?

Au delà de la légende somme toute conventionnelle du Serpent de l'Essex, le roman repose essentiellement sur le portrait de Cora, femme épanouie et libérée des carcans sociaux, assumant non seulement son apparence négligée et si follement attirant, et son jeu mi-naïf mi-calculé avec les
hommes pour obtenir ce qu'elle souhaite. Parce qu'elle a décidé d'accorder sa confiance à la science, elle a renié depuis longtemps sa foi et cette dernière ne peut en aucun cas constituer un obstacle à ses recherches.
Le pasteur William Ransome est un personnage troublant. Bon père de famille et mari aimant, il est néanmoins attiré par Cora et tout ce qu'elle incarne, c'est à dire l'antithèse de ce qu'il défend. C'est le grand paradoxe de ce duo qui, lorsqu'ils sont loin l'un de l'autre, reste en contact par lettres. Quant à Stella, l'épouse du pasteur, elle est "le chaînon manquant" entre le rationnel et l'étrange. A cause de sa grave maladie, elle est en proie à des hallucinations et va résoudre sans s'en apercevoir le mystère du serpent légendaire.
Le Serpent de l'Essex est un roman agréable tant par son intrigue que par la force et l'amplitude de ses personnages qui, jusqu'à l'épilogue, range au second rang la légende du monstre qui aurait peut être méritée une meilleure attention.

The Essex Serpent, Ed. Christian Bourgois, janvier 2018, 384 pages, 20€
Traduit de l'anglais (GB) par Christine Laferrière.

lundi 8 janvier 2018

L'Oubli, Philippe Forest

En 2016, Philippe Forest nous offrait Crue, un roman où le narrateur était le témoin d'une crue exceptionnelle et subissait la disparition des choses et des gens. Dans L'Oubli, le narrateur (est-il le même ?) fait face à l'oubli des mots et de ses souvenirs.

Un matin, un homme se réveille persuadé d'avoir oublié un mot dans son sommeil. Forcément, il ne sait pas quel est ce mot car sinon cette sensation d'oubli qui l'assaille n'existerait pas, mais il sent que ce mot disparu est le point de départ d'autres oublis qui, avec le temps, s'accumuleront et le laisseront vide.
"Moi, s'il m'avait fallu situer l'impression étrange que j'éprouvais, j'aurais plutôt juré que le mot que j'avais perdu se trouvait bien plus profond : quelque part derrière mes yeux, au niveau de mes oreilles, pas très loin de la paroi la plus reculée de mon crâne".

Le narrateur décide alors de s'éloigner de son quotidien. Une rupture récente et la fin d'un travail lui permettent de prendre le large sans inquiéter personne. Il s'installe alors sur l'île au fées, éloignée de tout, sur laquelle il va prendre goût à la solitude et à la photographie. Prendre le même paysage, jour après jour, devient une obsession, au même point que de retrouver le mot qu'il a perdu. Peu à peu, les murs de sa chambre aux murs blancs se remplissent de sa lubie, modèle figé de l'unique peinture de la pièce laissée par l'ancien locataire, un peintre disparu du jour au lendemain.

Au fur et à mesure que les mots s'éloignent de lui - mais peut-on parler d'une maladie, de l'aphasie léthologique dont parlent les neurologues ? - les souvenirs disparaissent. Le narrateur vit dans l'instant, n'appréhende plus la complexité du réel, choisit même de rompre sa solitude en acceptant de se rendre de temps en temps dans la minuscule librairie de sa propriétaire. La lecture lui permet de capturer les mots et leurs sens, de reculer l'inéluctable déliquescence de son vocabulaire.
" Je décrivais le vide. Et un autre vide est venu qui s'est substitué à lui. Il a l'apparence du paysage dont je parlais. Une vaste étendue de blanc qui ressemble aussi bien, disais-je, à une plage qu'à un désert".

Gustave Courbet, L'Immensité (1869)
A force d'observer l'horizon capturé par ses photographies, il se rend compte qu'il a figé dans l'instant une forme humaine confondue d'abord avec les chimères de la brume et des vagues. Sur la plage, la forme se concrétise sous l'apparence d'une femme qui, chaque jour, enveloppée dans sa combinaison, nage dans l'océan. Cette rencontre met fin à son obsession pour la photographie mais encourage sa curiosité. Qu'est-devenu le peintre qui logeait chez lui avant lui ? Justement la nageuse l'a bien connu et lui raconte des souvenirs que le narrateur semble connaître. 
"Un événement survient et tout ce qui l'a précédé paraît alors n'avoir jamais eu d'autre raison d'être que de conduire jusqu'à lui".
Dès lors, un habile dédoublement de l'histoire se met en place, mettant le lecteur en quête d'une vérité qu'il pressentait déjà : n'est-on pas en présence d'un seul et même homme qui a finalement oublié qui il était ?

La prose de Philippe Forest est construite, exigeante. Chaque mot est pesé, le vocabulaire est précis. C'est la richesse du lexique qui porte les personnages et leur donne une dimension et une profondeur inattendues. L'Oubli est un roman qui raconte la disparition d'une vie au profit d'une nouvelle existence. Le récit fait honneur aux petits riens de l'existence qui en font sa richesse, et à partir d'un simple fait que tout à chacun a vécu un jour, part dans une fiction qui devient une quête de la mémoire.
"Chacun a fait ce genre d'expérience. Elle vous donne le sentiment absurde qu'existe une sorte d'univers parallèle qui, par une porte dérobée, communique invisiblement avec notre monde et à l'intérieur duquel, comiquement, tout disparaît comme sous l'action d'un esprit malin".
Finalement, ce mot oublié qui est le point de départ de tout n'est-il pas le titre du roman ? Philippe Forest propose alors une nouvelle définition originale du nom commun oubli, et rend hommage à la richesse et la précision de la langue française.

Ed. Gallimard, janvier 2018, collection Blanche, 240 pages, 19€