mercredi 27 février 2019

L'Outsider, Stephen King

A Flint City, ville imaginaire de l'Oklahoma, Ralph Anderson anquête sur le meurtre horrible du petit Franck Peterson. Il arrête un homme que tout accable... Sauf qu'il a été aussi vu ailleurs de là au même moment !


L'Outsider est un roman basé sur le doute. Pourtant, quand Anderson arrête Terry Maitland, figure locale  appréciée en tant qu'entraîneur de la ligue junior de Base-Ball, il est sûr de son coup. Empreintes sur le corps et les lieux du crime, témoignages concordants, tout accable cet homme sans histoires. C'est même trop facile quand on sait la nature du crime : une enfant violé et tué avec une violence folle.

Maitland, seulement soutenu par son épouse et son avocat, clame son innocence. D'ailleurs, il est impossible qu'il soit le meurtrier du petit Patterson puisqu'il était avec des collègues enseignants à une rencontre littéraire à une centaine de kilomètres du lieu du crime. En plus, la télévision locale l'a filmé en train de poser une question à son idole Harlan Coben !

Oui mais il y a les empreintes.
Oui mais il y a les témoignages formels...
Et puis de toute façon le procureur a besoin d'un coupable immédiat pour assurer sa réélection au poste. Tant pis pour les incohérences du dossier.

Sauf que les malheurs s'accumulent. En proie au doute puis à une culpabilité croissante, Anderson creuse la piste du double. Son ami et enquêteur Alec demande à Holly (une des héroïnes de la trilogie Mr Mercedes) de vérifier quelques pistes.
Holly est importante dans cette enquête car elle est la seule - de par son expérience avec Bradley Hartsfeld - à ne pas écarter une explication dite surnaturelle, se rattachant à une célèbre formule de Arthur Conan Doyle :
"Une fois que vous avez éliminé le naturel, ce qui reste est forcément surnaturel".

A force de ténacité, elle arrive à persuader le pragmatique Anderson d'accepter une thèse beaucoup moins logique.
"Il y a un vieux proverbe qui dit que tout le monde a un double. Je crois même qu'Edgard Poe a écrit une histoire là-dessus. William Wilson."
Il n'y a pas que la littérature pour expliquer la métaphore du double dissociatif. Il y a le folklore aussi. Et si le meurtrier était l'incarnation de celui qu'on appelle El Cuco, qui se nourrit notamment de la tristesse de ses victimes ?
"il boit leur sang et se frotte le corps avec leur graisse. Pour rester jeune" .
En partant du postulat selon lequel :

"Tout est possible, dit-elle en s'adressant à la pièce vide. Absolument tout. Le monde est rempli de coins et recoins étranges"
Stephen King signe un roman solide, captivant et très bien construit. On retrouve certaines idées utilisées dans Docteur Sleep (mais chut je n'en dirai plus) et il reprend un personnage central qui a fait le succès de sa dernière trilogie.
Mais L'Outsider est aussi et surtout une critique de l'Amérique contemporaine. King se lâche en égratignant le Président des Etats-Unis en date, en critiquant l'ère des réseaux sociaux qui fait le procès d'un homme et manipule les citoyens, détruisant ainsi notre capacité à remettre en doute l'évidence quand d'autres éléments viennent balayer la conviction.

N.B: on aimera au passage l'allusion au film Shinning de Kubrick dont Stephen King a toujours déploré la version du cinéaste

Et si l'univers de Stephen King vous passionne, c'est par ici ! https://stephenkingfrance.fr/


Ed. Albin Michel, janvier 2019, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 576 pages, 24.9€
Titre original : The Outsider

lundi 25 février 2019

L'Autre côté, Léo Henry

Rostam est un passeur. Il vit dans l'étrange cité de Kok Tepa que beaucoup veulent quitter depuis l'apparition d'une étrange épidémie...

"Certains disent de Kok Tepa qu'elle est la plus ancienne ville du monde. Il est difficile de avoir si c'est vrai. Les Moines, gardiens des traditions et des récits, sont aussi les détenteurs du pouvoir temporel sur la cité, et ils ont toute latitude pour tourner l'histoire à leur avantage".
En tant que gardiens de la cité, les moines possèdent le remède contre la maladie mais le gardent jalousement. Rostam n'a pas d'avis sur la question, évite même de se pencher sur la moralité de son travail.
"Je sers de soupape à la cité. Je suis la porte de sortie officieuse, je suis le passeur".
Lorsque son épouse Hadda lui annonce que leur fille Türaberg est atteinte du mal, la donne change. Il tente d'obtenir de l'aide de la part d'un de ses amis moines, en vain. Alors, il décide d'emmener les siens au loin, vers Merv et l'Outre Mer, là où la petite pourra être soignée. Mais quitter Kok Tepa n'est pas sans risque, il le sait bien.

Les rôles s'inversent. Rostam n'est plus un passeur, mais un migrant. Son voyage sera parsemé d'embûches qui l'obligeront enfin à réfléchir sur la moralité de son ancienne occupation.
"Certaines personnes n'ont aucune pitié. Certaines personnes ne voient, dans la vulnérabilité des autres, qu'une façon de renforcer leur propre pouvoir".
La nature humaine n'a pas de limites. Le chemin est long, Türaberg s'affaiblit et l'espoir d'atteindre la liberté s'amenuise.
"C'est long, finit par dire la petite.
- Qu'est-ce qui est long, ma chérie ?
- Partir, ça prend du temps".
Or Rostam ne renonce pas. Il est prêt à tout accepter pour que les siens soient à l'abri. Quand il se retrouve séparé de son épouse et de sa fille, son monde s'effondre mais il reste debout prêt jusqu'au bout à rester digne.


l'Autre côté est un conte rempli de douleurs et d'espoir. Il dénonce l'opportunisme des uns et l'indifférence des autres. ce récit est une allégorie sur l'immigration. Il remet au centre l'humain et la possibilité qu'un jour nous pourrions être aussi à la place de ceux qui fuient.


Ed. Rivages, février 2019, 128 pages, 15€

vendredi 22 février 2019

Anatomie de la stupeur, Ann Patchett

Quand la pharmacologue Marina Singh se rend en Amazonie, c'est pour éclaircir les zones d'ombre entourant la mort de son collègue et ami le Dr Eckman 


Le patron de Voguel pense qu'il a fait preuve de naïveté en accordant sa confiance au Dr Swenson, éminente gynécologue qui travaille depuis quelques temps sur un médicament révolutionnaire sensé résoudre les problèmes de fertilité. C'est en mission en Amazonie que Swenson a fait sa découverte, en particulier en vivant auprès de la tribu des Lakashis dont les femmes semblent enfanter même après l'âge de la ménopause.

Comme Swenson est impossible à atteindre depuis quelques temps, Vogel a envoyé le Dr Eckman  au Brésil avec pour mission de rétablir le contact mais surtout de communiquer les avancées des recherches.
A l'annonce de sa disparition en pleine jungle loin de son épouse et des ses trois enfants, le Dr Marina Singh accepte de partir à son tour afin de lever le voile sur toutes les questions posées par la famille et l'entreprise. Rien ne la rattache, hormis peut-être sa relation amoureuse avec le big boss.
A Manaus, Marina s'acclimate à la chaleur, l'humidité puis se lie amitié avec un jeune couple qui sous-loue l'appartement de Swenson. Seuls ces jeunes gens savent où se trouve la scientifique.

Auprès des Lakashis, Swenson a fait des découvertes troublantes. Elles reculent sans cesse le moment où elle va devoir rendre des comptes à son employeur car auprès des indigènes, elle a trouvé un équilibre de vie qui lui convient tout à fait.
"C'est ça le respect des peuples indigènes. Si vous vous attardez deux minutes sur la question, vous verrez qu'il est de toute façon impossible de les convertir à votre façon de vivre. C'est une race indocile. Tous leurs progrès disparaîtront sitôt que vous aurez le dos tourné. autant venir ici pour changer le sens du courant de la rivière. L'intérêt est donc d'observer la vie qu'ils ont eux-mêmes mis en place et d'apprendre".
Pourtant, sur la disparition d'Eckman, elle reste énigmatique malgré les insistantes de Marina. Cette dernière fait l'expérience d'une vie spartiate et remonte les indices qui lui permettront de comprendre le drame qui s'est joué. Une faible lueur d'espoir demeure puisqu'il n'y a pas de corps.

Anatomie de la stupeur est un roman dense, rempli de rebondissements, et éminemment féminin grâce à ses personnages forts. Ann Patchett prend le temps de poser le décor, analyse la psychologie de son héroïne et fait d'une disparition une quête vers l'acceptation de soi et de ses erreurs.
La tribu des Lakashis, toujours pris dans son ensemble, est à la fois une entité rassurante et étrange. La jungle renferme de drôles de secrets que Marina, à force de courage, va révéler.

Ed. Actes Sud, collection Babel, janvier 2019 (réédition), traduit de l'anglais (USA) par Gaëlle Rey, 426 pages, 9.80€
Titre original : State of Wonder

mercredi 20 février 2019

Les Femmes de Heart Spring Mountain, Robin MacArthur

La nature donne et reprend, c'est bien connu. En 2011, l'ouragan Irene dévaste le Vermont. Les dégats matériels sont considérables, mais à Heart Spring Mountain, c'est le chaos dans les coeurs.


Bonnie a disparu. Pour sa fille Vale, c'est le retour aux sources après des années d'éloignement dans le sud du pays. Vale a fui sa mère trop aimante, maladroite et droguée. Elle avait besoin d'espace, de nouveaux lieux et surtout de voir de nouvelles têtes.
Car à Heart Spring Mountain, c'est un peu une société matriarcale. Vale a grandi au tour de ses tantes Hazel et Deb. Hazel a élevé Bonnie, orpheline de sa mère Lena à la naissance.
Des hommes, il y en a eu, mais ils ont fui les lieux, laissant les cousins de Vale sans repères masculins.

Retour aux sources donc pour la jeune femme. Finalement, il a fallu une catastrophe naturelle pour revenir et revoir celles qui ont bercé son enfance. Hazel, seule dans sa ferme, vieillit et perd la mémoire. De loin, Deb la surveille et reste fidèle à ses idéaux hippies tout en espérant le retour de son fils Danny exilé au Guatemala. Ces femmes veillent sur Bonnie de loin en loin car bien qu'il semble que l'ouragan l'ait emportée, cela fait bien longtemps que les opiacées l'ont enlevée aux siens.

Heart Spring Mountain est la "source du cœur" située sur un ancien territoire des indiens Abenakis. D'ailleurs, Vale est persuadée que son arrière grand-mère Mary en était une. Durant son séjour, elle va remonter le fil ténu des souvenirs familiaux pour enfin comprendre ce qui a lié et lie encore toutes ces femmes. Lena, sa grand-mère disparue joue un rôle important dans la compréhension globale de l'histoire de cette famille et de l'étrange absence masculine.

Les Femmes de Heart Spring Mountain est un roman fort et captivant grâce à la choralité de ses chapitres et ses allers-retours dans le temps qui mettent en perspective la compréhension de l'ensemble et le destin de chacun des personnages engagés.
"Une maman est la seule usine à fabriquer de l'amour",
répétait Bonnie à sa fille. Justement ces femmes ont en commun cet amour qu'elles n'ont pas su exprimer ou qui l'ont fait souffrir au point d'en avoir des conséquences sur leur famille.
Enfin, ce roman est aussi une ode à la nature, ce qu'elle nous propose, ce qu'elle nous reprend, témoin des drames et des bonheurs humains. Un vrai délice de lecture.


Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, janvier 2019, traduit de l'anglais par France Camus-Pinchon, 368 pages, 22€
Titre original : Heart Spring Mountain


lundi 18 février 2019

Le Balcon de Dieu, Eugène Ebodé

Après un voyage de noces "forcé" à Mayotte, un jeune couple sud-africain pétri de bonnes intentions décide d'y vivre quelques temps histoire de tester leurs projets humanitaires.


Donovan et Melania Bertens ont tout ce qu'il faut en Afrique du Sud : des familles aimantes et riches, une situation sociale envieuse et ils sont blancs. Un vrai cliché ambulant du duo que beaucoup de monde pourrait envier. Et pourtant, imprégné des idées de Mandela, au grand dam de leurs parents, ils se font une haute idée de l'aide à apporter aux populations dans le besoin.

Alors qu'ils devaient se rendre à l' Île Maurice pour leur voyage de noces, l'avion se voit obligé d'atterrir sur Mayotte. Donovan y voit un signe du destin tandis que Melania subit plus ou moins la situation. Durant ce court séjour, ils en voient assez pour se rendre compte des problèmes liés à l'urgence migratoire : violence, éducation, logement.

De retour en Afrique du Sud, Donovan réussit à convaincre Melania de s'installer un an ou deux à Mayotte. Lui veut s'y rendre utile, tandis qu'elle veut plutôt y "épaissir son existence".

"L'éducation est l'arme la plus puissante qu'on puisse utiliser pour changer le monde"
Fort de cette phrase de Mandela, le jeune homme devient professeur et son épouse kinésithérapeute. Avec leur petite fille, ils s'installent dans un appartement situé sur le Balcon de Dieu, point de vue géographique paradisiaque où le mythe raconte que Dieu lui-même s'est posé pour observer l'accomplissement de son travail et de sa création. Là, ils prennent sous leur aile Djamaldou, petit gamin des baraquements d'en bas dont la famille a été emportée par un écroulement de terrain.

Avec l'aide de leur ami Nassur, Donovan et Melania apprennent à apprivoiser l'île et ses moeurs. Ils désirent ardemment que Djamaldou ait droit à un autre avenir que celui tout tracé pour lui sur Mayotte. Néanmoins, les violences augmentent inexorablement, alimentées par les rumeurs sur la politique métropolitaine.
 "Des rumeurs continuèrent à circuler dans l'île, prétendant que Mayotte coûtait cher à la France et que le moment de s'en défaire était venu".
Quand Djamaldou disparaît, Donovan sait que son séjour à Mayotte ne pourra se terminer sans le retrouver...

J'ai aimé la longue prose recherchée et riche d'Eugène Ebodé quand il décrit cette île magnifique qui abrite tant de violences et de misères. Grâce à la lecture du roman Tropique de la violence de Nathacha Appanah, les situations vécues par le couple de protagonistes me sont apparues moins fortes.
Le Balcon de Dieu dénonce la politique de la France envers son dernier département qui semble être laissé à l'abandon. Donovan et Melania deviennent les spectateurs d'une situation qu'ils déplorent. D'ailleurs, le léger bémol vient peut-être de ce couple, trop beau, trop parfait qui vient se frotter à la misère ambiante. Mais finalement, ne vaut-il pas mieux mettre en scène ce décalage pour pointer du doigt le gouffre de la réalité ?

Ed. Gallimard, collection Continents Noirs, janvier 2019, 240 pages, 19.5€

vendredi 15 février 2019

REGARDS CROISES (35) Tintin : l'île Noire

REGARDS CROISES

Un thème, deux lectures - avec Christine Bini

Tintin, L'île Noire, Casterman, 1966 (version actuelle / première édition en 1938)


Gamine, j'ai lu tous les albums de Tintin et celui que je prenais plaisir à relire était L'île Noire. Le titre et la couverture m'attiraient pour leur côté mystérieux, surnaturel, comme la promesse que les pitons rocheux et le château cachaient un secret terrible. C'était l'époque aussi où j'avais lu pour la première fois Dix Petits nègres d'Agatha Christie et mon esprit faisait bizarrement des analogies.



S'il fallait trouver un titre alternatif à ce septième album des aventures de Tintin cela pourrait être Attrape-moi si tu peux tant la course poursuite occupe les deux tiers de l'album. Tintin est intrigué par un avion tombé en panne. Les aviateurs l'agressent alors qu'il propose son aide. Dès lors, il va suivre la piste de ce mystérieux avion écrasé dans le Sussex en Angleterre d'après les informations de Dupont et Dupond. Avion, voiture, train, marche tout est bon pour arriver au but, L'île Noire que les villageois de Kiltoch n'osent plus approcher.

Les frères Dupontd poursuivent Tintin qui poursuit le cerveau de l'affaire, le Docteur Müller qui, dans les prochains albums, sera l'ennemi numéro 1 de notre reporter. Müller, directement inspiré d'une sombre figure du nazisme, est un médecin psychiatre (?) qui utilise ses compétences pour enfermer ses ennemis. Son statut social est une couverture pour ses activités criminelles, ici un trafic de faux billets.



Enfin et surtout, L'île Noire c'est aussi son monstre. On s'attend à un avatar de Nessie - puisqu'on est en Ecosse - mais on tombe sur un gorille, impressionnant au premier abord mais qui fuit lorsque Milou aboie ! Ranko (c'est son nom) est le genre de monstre qu'on a envie de prendre sous son aile car le lecteur comprend vite que lui-même est prisonnier, sous l'emprise des hommes de Müller. Tintin l'a bien compris et quittera l'île en veillant à ce que Ranko soit entre de bonnes mains.


Isolée, rocheuse, d'où résonnent les cris du gorille, cette île fait froid dans le dos. S'y rendre est difficile, donc s'y échapper n'est pas une mince affaire. Les spécialistes de Tintin ont beaucoup discuté de l'inspiration de cette île imaginaire écossaise. Pour moi, je reste  sur l'inspiration de l'Île d'Or, près de Saint Raphaël (Sud de la France), tant cet endroit me submerge de souvenirs personnels.


mercredi 13 février 2019

La Route de Lafayette, James Kelman

"Les gens disent qu'il vaut mieux partir. Entièrement d'accord. C'est la meilleure chose qui pouvait arriver". Alors Murdo et son père quittent l'Ecosse pour rejoindre de la famille en Amérique  du côté de Memphis, histoire de tenter d'apprivoiser leur chagrin.

Ce sont deux hommes abîmés par la vie. l'un est le père, l'autre est son fils de seize ans, seuls rescapés d'une famille où le cancer a emporté la mère et la fille.
Ils transportent avec eux un chagrin immense et une douleur qu'ils n'arrivent pas à partager. Le père se réfugie dans la lecture et le silence tandis que le fils, Murdo, se persuade  qu'il n'est rien et il doit faire avec.
"Murdo soupira, referma les fermetures éclair de son sac à dos et regarda par la fenêtre. Voilà ce qu'il était, rien. Qu'est-ce qu'il avait ? Rien. C'était la première étape de leur voyage et il restait encore toutes les autres".
L'avion et le voyage en bus vers Tante Maureen a mis de la distance avec leur ancienne vie. Le sudest des Etats-Unis ne ressemblent en rien à l'Ecosse. Et même si le séjour doit durer deux semaines, certains ajustements s'imposent. Pour Murdo c'est l'occasion de trouver sa voie.
"Chacun sur son chemin ou sa voie à lui. Plutôt une voie parce que des fois tu la traçais au fur et à mesure. Tandis qu'un chemin est déjà tout tracé. Tu suis un chemin comme tu suis une mélodie dont tu ne peux pas t'écarter : t'es obligé de la jouer de la façon dont elle a toujours été jouée. Toujours pareil et toujours pareil. C'était la seule et unique façon la vraie façon".
Et cette voie ce sera celle des musiques cajun et zydeco découvertes sur le trottoir en revenant de faire quelques courses. Depuis, il échafaude des plans pour rejoindre un festival à Lafayette, conscient que son destin se jouera là-bas.
" Deux accordéons ça changeait tout. Ça donnait un son profond et riche qui pouvait être extraordinaire. Tu serrais le poing rien que d'y penser, et tu le sentais dans le gros muscle en haut de ton bras. Tu ressentais cette tension, un genre de frisson. Les rêves c'est des rêves mais ils peuvent se réaliser".
Murdo sent que son rêve de musique peut se réaliser, même si son père devenait un obstacle. Il doit prendre son envol sinon il deviendra fou.
"Papa s' assit et ouvrit son livre. C'était bien de lire. Papa aimait ça. Et lui il aimait quoi ? Rien. Il n'y avait rien de bien. rien de mieux que le reste. papa ne lui donnait rien et c'était ce qu'il voulait. De papa en tout cas. Quelle importance"?
La Route de Lafayette montre la voie à ceux qui sont meurtris par la vie. Ici, la musique est un baume pour Murdo qui a perdu mère et sœur et n'arrive pas à comprendre les silences obstinés de son père. L'accordéon remplit son impression de vide permanent et panse les plaies de son âme. Elle est aussi forte et réparatrice que le goût de son père pour les livres.
Ce roman raconte aussi les trajectoires familiales, la douleur impossible à effacer mais qui se patine avec le temps et l'amour de la famille élargie. Enfin, le texte décrit avec finesse et pudeur l'amour maladroit entre un père et un fils qui ont du mal à se comprendre alors qu'ils sont si semblables.


Ed. Métailié, janvier 2019, traduit de l'anglais (Ecosse) par Céline Schwaller, 368 pages, 22€
Titre original : Dirt Road


lundi 11 février 2019

Bacchantes, Céline Minard

Le lecteur assiste in medias res à un braquage en court. Les trois braqueuses sont retranchées dans un bunker tandis que dehors on cherche une solution tout en surveillant l'arrivée imminente d'un typhon...


Céline Minard a fait le choix d'un roman très court (112 pages) d'où cette impression de dépouillement associée à une action assez dense et... plate.

Bacchantes alterne scènes d'action ultra courtes avec des périodes d'attente qui figent la narration. Le lecteur progresse à vue dans la lecture en cherchant vainement l'intérêt de telles ruptures.

Ethan Coetzer ancien ambassadeur sud-africain reconverti dans la gestion de vitiviniculture aurait pu à lui seul devenir le héros d'un roman si au moins il avait eu un profil psychologique. Car, comme tous les autres personnages, il n'en a pas. Il est là au milieu des policiers et tout ce qui lui importe c'est de récupérer ses bouteilles de vin millésimées enfermées dans le bunker dans lequel les trois braqueuses sont enfermées.
"ECWC est la cave de garde la plus sécurisée de Hong Kong. Installée dans les anciens bunkers de l'armée anglaise, elle attire les collectionneurs depuis des années".
350 millions de dollars de grands crus, ce n'est pas rien, mais on ne sait pas vraiment si c'est la valeur des bouteilles qui ont attiré la Brune, la Clown et la Bombe à cet endroit. Avec leur rat domestique, elles posent des engins explosifs puis profitent du temps présent en sirotant l'alcool hors de prix.
"C'est que ces femmes montrent tous les signes d'une vraie connaissance du vin, et qui le connaît l'aime. Elles ne peuvent pas tout boire, une vie n'y suffirait pas, ni trois".
Comment se sont-elles rencontrées ? Quelle motivation les poussent ? Vous ne saurez rien et surtout on se rend bien vite compte que cela n'intéresse pas l'auteur. Elle est dans l'écriture de l'instant quand elle décrit une scène surréaliste quand la clown sort du bunker pour une extravagante scène de mime ou lorsque qu'une main pose une bouteille à l'extérieur comme si elle délivrait un otage.

La presse dit spécialisée est convaincue par ce texte et se veut convaincante. Je ne suis pas la presse spécialisée, il me manque peut-être un je ne sais quoi mais je n'ai rien trouvé dans ma lecture de bien intéressant. Le roman noir promis n'existe pas et si c'est un pastiche de braquage eh bien je n'ai rien compris. La fulgurance littéraire annoncée m'est apparue très plate et monotone au point que je souhaitais ardemment l'arrivée du typhon dans le récit pour balayer le reste.
Et bizarrement s'est développée en moi une forme de culpabilité sélective avec l'impression d'être passée à côté d'un très bon roman comme on me l'avait promis. Heureusement, ce sentiment s'estompe vite car il a l'avantage de s'évanouir avec le souvenir du texte.
Vite lu, vite oublié.

Ed. Rivages, janvier 2019, 112 pages, 13.5€

vendredi 8 février 2019

Tout est possible, Elizabeth Strout

A Amgash, tout le monde se connaît depuis l'enfance et traîne son lot de déboires et de désillusions. La seule qui soit partie est Lucy Barton, devenue depuis écrivain de renom. La sortie de son nouveau livre rappelle à ceux qui l'ont croisée ou côtoyée les "échos douloureux" de leurs souvenirs.


"J'ai l'impression qu'il y a tout le temps un combat, ou un affrontement si vous préférez. Et que c'est le remords, la capacité d'éprouver du remords - d'être désolé d'avoir fait souffrir d'autres hommes -, qui fait de nous des êtres humains".
Le remords est un puissant stimulateur de souvenirs et de comportements peu glorieux. A Amgash, peu d'habitants lisent - ils n'ont pas le temps pour cela croient-ils - mais l'arrivée du nouveau roman de Lucy Barton chamboulent quelques citoyens. Tous ont connu la petite Barton  qui vivait dans un taudis avec sa famille et restait le plus longtemps possible à l'école pour être au chaud et fuir les siens.
"Les Barton étaient une famille de marginaux, même dans une ville comme Amgash, en raison de leur pauvreté et de leur étrangeté extrêmes".
Comme les autres, Lucy a eu "son lot de honte. Ça oui elle en avait eu sa part. Mais elle s'en était relevée" grâce à la littérature. Et surtout, cela fait dix-sept années qu'elle n'a pas remis les pieds à Amgash.

Dans Tout est possible, chaque personnage présenté pourrait être celui qu'on croise dans la rue. Une personne lambda avec son lot de souffrances et de remords. Chacun est relié à Lucy  par un fil d'Ariane invisible. Cela peut-être un flash, un souvenir heureux ou moment d'empathie. Certains jalousent sa réussite, tandis que d'autres y voient la porte-parole des gens invisibles comme eux. "La vie est un foutoir" dans laquelle on porte souvent "une douleur sans nom" avec laquelle il s'agit de composer. A force, l'usure patine même les écorces les plus coriaces si bien que la faiblesse nous envahit. Lucy a vaincu le déterminisme tout tracé de son existence. Elle démontre qu'on peut choisir sa vie et non la subir comme une fatalité.
"Peu importe ce que l'on entend dire : on ne s'habitue jamais à la douleur" mais chez certains "cette vacuité derrière leurs yeux, cette lacune qui les définissait"  trahit "le fait qu'ils ne ressentent plus du tout la douleur".
La blessure est profonde. Chez Patty c'est d'avoir surpris sa mère en plein ébat avec son amant, chez Charlie ce sont les blessures psychologiques des vétérans. Chez Jimmy enfin, c'est la certitude que la main de Dieu a sauvé sa famille lors de l'incendie de la ferme familiale.
"Les fantasmes de normalité" sont légions. Un mari aimant, des enfants et une situation professionnelle. Or, les déceptions et les frustrations ont égratigné le tableau idéal. Et en filigrane cette question non dite : comment a fait Lucy Barton pour y arriver alors qu'elle est partie de rien ?

Le lecteur attentif comprendra volontiers qu'il s'agit de force intrinsèque et de volonté. Les rapports humains restent ambigus et terriblement complexes. Quand Lucy Barton remet les pieds à Amgash c'est pour y retrouver son frère et sa sœur. Les retrouvailles entre les deux femmes ont un air de règlement de compte. Il est tellement plus simple de rejeter ses propres défaites sur celle qui a osé partir et a réussi.
Tout est possible est l'exutoire de la famille et des habitants de Amgash. Lucy Barton y joue indirectement le rôle de catalyseur. Chaque personnage présenté ose enfin accomplir ce que le père Barton était incapable de faire "vivre à l'intérieur de lui-même".
Encore une fois, Elizabeth Strout pose son regard lumineux sur les petites gens de l'Amérique provinciale et leur montre le chemin vers l'acceptation de soi.

Ed. Fayard, octobre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Brévignon , 304 pages, 19€
Titre oirginal

mercredi 6 février 2019

Edith & Oliver, Michele Forbes

Ce roman aurait pu être le récit d'une histoire d'amour au début du vingtième siècle, en Irlande, avec son lot de magie et de désillusions. Mais c'est surtout l'histoire d'un homme qui, à force de ne pas croire en lui et décevoir les siens, sombre inexorablement.

Quand le petit Oliver a perdu sa mère, il est resté seul avec son grand frère et son père. Puis le frère est parti. Il a du alors affronter les crises de démence de celui sensé le protéger jusqu'à ce qu'il disparaisse sans laisser de traces.

Justement, la disparition, c'est l'affaire de sa vie. Devenu adulte, Oliver écume les cabarets en tant que magicien.
"Jamais dans ses rêves les plus fous il n'avait imaginé la voie que sa vie allait emprunter. Jamais il n'avait envisagé une carrière à ce point éloignée du milieu dans lequel il était né. Un univers riche et varié, peuplé d'êtres merveilleusement disparates, dans lequel il avait trouvé sa place, où les occasions de rédemption se présentaient sans cesse".
Nous sommes en Irlande en 1906 et les prestidigitateurs ont le vent en poupe, influencés par les tours d'Houdini, le roi de l'évasion. Pourtant, il faut sans cesse se renouveler car le cinéma muet arrive à grands pas et vole le public.
"Se produire sur scène offrait systématiquement la possibilité d'une métamorphose publique : le jeune garçon nerveux et effrayé devenait alors l'homme qui n'a peur de rien".
Oliver rencontre Edith sur un malentendu, un soir de beuverie après un spectacle. Sa dextérité au piano et son sourire vont mettre fin à son célibat.
"La représentation de 6h45 voit Oliver au sommet de sa forme, tout comme Edith qui surpasse l'orchestre, faisant ressortir chaque nuance et soulignant chaque mesure. Oliver est galvanisé par son entrain. Il se félicite que Sullivan ait déguerpi et espère qu'Edith sera embauchée pour le reste des représentations".
Ils se marient alors qu'Edith attend des jumeaux.

Mari et père, quelle responsabilité ! Oliver devient soutien de famille et s'absente de plus en plus laissant à Edith la charge du foyer et des enfants.
"Edith songe à ce rôle qui est le sien, cette responsabilité inédite qu'on lui a octroyée et qu'elle est censée endosser. Elle se demande si elle est à la hauteur".
Cette dernière accepte cette vie remplie de solitude et d'économie, confiante du succès de son mari. Or Oliver n'est pas comme son frère qui a réussi en tant que banquier. Il a tellement peur de décevoir  qu'il court irrémédiablement à l'échec.
"Oliver s'allonge sur son étroit lit en fer et scrute l'obscurité au-dessus de lui. Il a froid. L'impression d'être enterré vivant, enseveli dans la terre glacée (...) Les réflexions se bousculent dans sa tête. Il pense à l’enthousiasme invariable du public devant son numéro de 'La Méduse' et il sait qu'il peut électriser l’assistance encore davantage, il sait qu'il peut devenir une tête d'affiche".
Les fantômes du passé sont omniprésents et seul l'alcool les font fuir un temps.

Ni l'amour d'Edith qui va le suivre à travers le pays avec les enfants pour lui donner du courage, ni sa quête pour devenir un homme bon ne permettront à Oliver d'atteindre ses objectifs. La magie a un arrière goût d'échec et n'a plus de beaux jours devant elle. D'ailleurs, sa fille Agna refuse obstinément de lui parler depuis sa plus tendre enfance. Ce refus n'est-il pas la preuve qu'il est un raté ?
Alors, comment ne pas tout perdre ?
"La corvée de devoir tout recommencer. Il sait qu'il doit continuer à croire qu'il a quelque chose à offrir, quelque chose d'exceptionnel, mais plus le temps passe, plus il devient difficile de garder la foi".
Edith & Oliver commence sur un constat : une femme rentre en Angleterre avec sa fille, laissant derrière elle son mari. Et finalement, bien que le roman soit centré sur le personnage masculin, c'est Edith qui, au fil des pages, devient la véritable héroïne. Elle est un exemple de force et d'abnégation, un mélange de volonté et de renoncement, bref elle incarne l'antithèse de son époux Oliver.
Sans elle, le roman perdrait de sa consistance et le portrait cabossé d'Oliver ne serait plus aussi intéressant.
Michèle Forbes décrit un monde du spectacle à la fois dur, oppressant et sans pitié, mais aussi léger et joyeux, qui absorbe avec lui ceux qui veulent bien s'y perdre et rejette sans pitié ceux qui sont confrontés à l'ordinaire.


Ed. Quai Voltaire, traduit de l'anglais (Irlande) par Anouk Neuhoff, janvier 2019, 448 pages, 23.5€
Titre original éponyme

lundi 4 février 2019

Le Cherokee, Richard Morgiève

Le shérif de Panguitch, Nick Corey, a fort à faire. Alors qu'on lui signale des soucoupes volantes, il trouve un avion de chasse sans pilote et un peu plus loin une voiture abandonnée dans laquelle flotte l'odeur capiteuse d'un parfum de marque....


Un avion de guerre abandonné alors qu'on est en pleine guerre froide, c'est une affaire pour le FBI et Nick Corey leur refile sans état d'âme. en 1954, les extra-terrestres c'est comme les communistes, on en voit partout !
Lui, ce qui le turlupine, c'est la voiture. Elle ne présage rien de bon mais surtout les indices lui rappelle les meurtres sauvages de ses parents adoptifs il y a plus de vingt ans. Cette nuit-là, il n'est pas arrivé à temps, perturbé par la vision d'un indien Cherokee qui tentait de lui transmettre un message.
Coupable idéal, il a fait de la prison pour être libéré ensuite après la découverte de nouveaux indices.Seulement la vie de Corey s'est arrêtée après cette nuit tragique.
"Le meurtre de ses parents l'avaient tué et il vivait mort (...)  Corey avait l'impression que sa peine mutait, qu'elle devenait une obsession folle".
Il porte désormais son existence comme une croix et rumine sans cesse ses expériences passées. C'est sûr, il a du mal à assumer ce qu'il est réellement.
"La vie...La vie était une expérience terrible , inhumaine en vérité - les hommes n'étaient pas faits pour vivre".

Cet "orphelin extrême" mène l'enquête et comprend très vite qu'il est sur les traces du tueur en série qu'il traque depuis toujours. Il l'appelle le Dindon à cause de son rire qui glougloute, un monstre de la pire espèce qui sème le sang et le vice.
"Les tueurs en série étaient des hommes du monde dit moderne, ce monde qui en réalité fonçait vers la fin. Les tueurs en série niaient la nature, c'était des hommes urbains".
Dans ce jeu du chat et de la souris, le meurtrier a toujours une longueur d'avance et il prend un malin plaisir a laissé des indices pour qu'on ne perde pas sa trace.
"Pour enquêter sur un crime, il fallait supporter son histoire, vivre avec : le tueur avait volé la Bible de son père et avant il l'avait castré".
"Les histoires servent à croire (...) Corey avait besoin d'histoires, de se raconter en les vivant, de poursuivre une histoire mal entamée, la sienne - d'essayer de trouver une fin. Il fallait raconter des histoires et éviter de s'en raconter".
Alors Nick Corey trimbale sa carcasse à travers l'Utah et ses paysages désertiques sur une vieille Harley. Il y rencontre l'amour, intermède lui permettant de s'accepter tel qu'il est au sein de ses semblables. Trop de souffrances, trop de meurtres, trop de questions sans réponses pour ses frêles épaules...

"Il n'y a pas de criminel dans la nature, disait le papa de Corey, c'est le Diable qui a inventé le crime pour perdre l'homme".
Le Cherokee embarque le lecteur dans une histoire de vengeance et de mort en compagnie d'un shérif lunaire en proie à des raisonnements existentiels. Richard Morgiève utilise les codes du polar pour offrir un roman noir sans concession dans lequel pourrait être inscrit en bannière l'expression "no future". Chez lui, la nature humaine est capable du pire pour le plaisir et les émotions ne sont que des ersatz de moments agréables.
Nick Corey est un shérif solitaire, le lonesome cowboy de son bled paumé, belle gueule, dont le physique attirant et l'humour cachent une détresse folle et une bien piètre opinion de ses semblables
480 pages de chapitres courts, taillés au scalpel, qui nous prouve que Richard Morgiève a vraiment réussi son dernier roman.

Ed. Joëlle Losfeld, janvier 2019, 480 pages, 24 €

vendredi 1 février 2019

Les Tribulations d'Arthur Mineur, Andrew Sean Greer

Cinquante ans, âge des bilans ? Pour Arthur Mineur c'est surtout le moment de fuir et éviter d'assister au mariage de son ex-compagnon. Et si voyager lui permettait de faire le point ?


Arthur Mineur, écrivain de son état, aborde la cinquantaine en célibataire désabusé et en auteur au succès d'estime dont le nouveau roman qu'il a intitulé Swift a été refusé par son éditeur.
"c'est un roman quasi péripatéticien : le parcours d'un homme qui déambule à pied à travers San Francisco - en même temps qu'il voyage dans son passé - et qui rentre chez lui après une série de coups durs et de déceptions ; le roman mélancolique et poignant d'un homme dont la vie est faite d'épreuves ; d'un cinquantenaire, homo et fauché".
Pourquoi ce refus ? Mineur est tellement centré sur lui-même qu'il ne conçoit pas que ce qu'il propose n'est peut-être pas ce que la majorité des lecteurs recherche. En plus, son ex-compagnon Freddy doit se marier et il est invité ! Mineur accepte donc les invitations qui lui sont faites aux quatre coins du monde pour échapper à la vue du bonheur des autres.
Sans s'en rendre compte tout de suite, ce voyage, ponctué de rencontres, d'attentes en transit et de déboires, sera finalement le copié-collé de son roman. le Swift fictionnel laisse la place à son jumeau réel : Arthur Mineur.

"Son Swift n'est pas un héros. C'est un imbécile".
Se dit-il au bout du compte. Mais que de pays et de chemins parcourus pour en arriver à cette conclusion ! Mineur se souvient de ses amours, de son parcours et de ses choix. La cinquantaine arrive à grands pas et il va bien falloir l'affronter malgré les progrès acquis.
"Vers la quarantaine, tout ce qu'il a réussi à acquérir, c'est une relative estime de soi, une peau semblable à celle d'un bernard-l'ermite : transparente et molle. Il n'est plus atteint par une critique médiocre ou un affront vraiment blessant - mais un chagrin d'amour, un véritable chagrin, celui qui brise le cœur, voilà ce qui peut percer la fine couche de sa peau jusqu'au sang".
Arthur Mineur est un génie incompris ou un perdant sublime, au choix. Andrew Sean Greer joue sur les deux tableaux, façonnant ainsi un personnage principal plus complexe qu'il n'y paraît. Ses tribulations sont à son image : une suite d'aventures plus ou moins agréables comme la vie en est remplie.
Les Tribulations d'Arthur Mineur, Prix Pulitzer 2018, fait penser au Monde selon Garp (Points Seuil) de John Irving par la poésie du désespoir qui s'en dégage mêlée à une volonté de légèreté imprégnée par un ton souvent humoristique. Ainsi, cet anti-héros devient touchant.

Ed. Jacqueline Chambon, janvier 2019, traduit de l'anglais (USA) par Gilbert Cohen-Solal, 252 pages, 22€
Titre original : Less