mardi 28 mai 2019

Le Grand silence, Jennifer Haigh

Depuis 2002, Sheila McGann porte sa croix. Prêtre dans les environs de Boston, son frère Arthur a été accusé d'attouchements sur un jeune garçon.


Les années ont passé, et Sheila se dit qu'il était logique d'avoir le doute, même si l'affaire concernait son propre frère. En plus, en 2002, les médias ne faisaient que révéler de sombres histoires de pédophilie dont les responsables étaient des prêtres du diocèse de Boston.
Quand, à son tour, Art est accusé des mêmes faits, Sheila et son second frère Mike sont tout d'abord frappés de sidération, puis vient le temps des questions : pourquoi ?
"L'histoire d'Art est, pour moi, l'histoire de ma propre famille, avec toutes ses dérobades et ses mystérieuses omissions : les secrets non dissimulés longtemps ignorés, les sombres reliques jamais déterrées. Je comprends aujourd'hui que la vie d'Art a été ruinée par le secret, une tare familiale".
C'est en menant sa propre enquête, bien après, que Sheila comprendra toute l'histoire. Arpenter le terrain pour se pardonner d'avoir douter. Déterrer les vieilles histoires familiales pour comprendre le caractère d'Art. Ce frère, cet inconnu, pourrait-elle dire à son sujet. Toujours à l'écoute des autres, d’humeur toujours égale, mais avec un voile de tristesse dans les yeux. Un prêtre très apprécié.
Quand il s'est mis à s'occuper d'Aidan, le petits fils de sa cuisinière, il ne pensait pas qu'il remettrait en cause sa vie de célibat. Kath, la mère du petit, ex-toxicomane, n'est pas une maman modèle et abandonne bien volontiers le petit à l'homme en noir.
"La vie d'un prêtre célibataire. Le père Koval l'avait comparée à l'ascension de l'Everest : le dépassement des capacités humaines, une épreuve douloureuse que peu  étaient assez courageux pour entreprendre".
N'empêche, l'accusation est trop grave. Sheila n'abandonne pas Art, tandis que Mike, englué dans un mariage rigide, ne veut pas en entendre parler. Tous les trois ont été élevés par une mère qui a trouvé dans la foi un moyen de se sentir une bonne mère et une bonne épouse...
"C'est une chose que j'avais toujours sue mais que j'avais oubliée jusqu'à récemment : la confiance est une décision. Dans sa forme la plus basique, c'est un choix".
Pas lui, n'arrête-t-elle pas de se répéter. Sans lui dire, elle commence à comprendre ce qui s'est réellement passé, tandis qu'Arthur, mis à l'écart par l'évêque, ne tente même pas de se défendre. Isolé dans un appartement, il subit les foudres dues aux rumeurs et attend.

Le Grand silence est celui de l'Eglise, des secrets familiaux, des soutiens qui ne se disent pas de peur de se tromper. C'est aussi le grand silence d'Art qui, jusqu'à la fin, refuse de se défendre pour ne pas porter atteinte à ses détracteurs.
Dans ce roman, chaque personnage porte sa croix et se débat avec ses propres démons. Sheila est une narratrice qui tente d'être objective. Jennifer Haigh place sa fiction dans un contexte bien réel et pointe du doigt les ravages de la vague de scandales qui a déferlée sur l'Eglise de Boston en 2002.
On ne sort pas indemne de cette lecture car elle met en perspective les attitudes de chacun lorsqu'on est confronté à une crise majeure. Ainsi, la question se pose : et moi, comment aurais-je réagi à la place de Sheila ?


Ed. Gallmeister, collection Americana, mai 2019, traduit de l'anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens, 368 pages, 23.40€
Titre original : FAITH

jeudi 23 mai 2019

Deux Personnes seules au monde, KIM Young-Ha

Dans ce recueil de trois nouvelles, KIM Young-ha explore la solitude des gens par le prisme de leurs histoires singulières et inédites.


Comment construire sa vie quand on a toujours eu une relatin fusionnelle avec son père ? Comment écrire un roman réclamé par son éditeur lorsque notre propre vie bascule dans la passion? Comment renouer des liens après avoir retrouvé le fils qu'on n'espérait plus ?
Trois histoires singulières, trois manières de raconter la solitude. Car on peut être entouré, intégré socialement ou soutenu, il arrive toujours un moment où on se sent seul et ce sentiment vous envahit au point de tout remettre en cause.

Perdre un enfant dans une galerie commerciale, c'est ce qui est arrivé à Yunseok et Mira. Il avait deux ans. Pendant presque dix ans, ils ont dépensé leur argent et leur temps à imprimer des flyers pour le retrouver. Quand la police leur ramène un gamin de presque douze ans, peut-on dire qu'il est trop tard ? Les parents ne reconnaissent plus le petit Seongmin. Pour Mira c'est d'autant plus difficile qu'elle sombre peu à peu dans la démence. Yunseok fait ce qu'il peut mais il ne sait pas comment s'y prendre avec cet inconnu qui est pourtant son fils. Il n'a personne pour l'épauler. Il est perdu, il est seul.

Ce sentiment de perte, la jeune fille qui écrit à son amie, l'éprouve depuis la disparition de son père. Pourtant elle n'est pas fille unique mais elle a toujours calqué ses choix en fonction de ceux de son père. Elle était sa préférée et cela lui convenait très bien.
Seulement à force de réflexions, elle s'est éloignée (un peu) pour apprendre à se sentir libre et indépendante. Finalement, elle s'est aperçue que la liberté sans lui n'avait aucune saveur, voire même était inutile.
"Alors un jour j'ai compris comment elles me percevaient. Comme une réfugiée ayant fui un pays en voie de développement tenue d'une main de fer par un dictateur: mon père. Supposant que je souffrais d'un terrible trauma, elles évitaient le sujet".
Alors quand le père tombe malade, c'est tout naturellement qu'elle revient à son chevet.

"Serait-ce la preuve qu'une intrigue bien serrée triomphera toujours d'un récit chaotique"?
C'est ce que se demande Park Mansu, écrivain dépressif de son état, contraint et presque forcé par le boss, son éditeur d'écrire un roman qui explosera toutes les ventes. Le boss l'envoie même à New-York pour qu'il y trouve l'inspiration. Mais dans l'appartement miteux qu'on lui prête, s'y trouve aussi la femme de son patron. S'ensuit une relation charnelle des plus torrides qui, étrangement, lui donne l'inspiration qu'il n'avait plus.
Il couche sur le papier des milliers de lignes, persuadé que ce qu'il écrit n'est pas vraiment structuré. Par les temps qui courent les éditeurs ne cherchent-ils pas la pépite littéraire qui sort du lot ? Fort de cette certitude, Park continue d'écrire et son texte est le miroir de sa vie : un chaos. Or quand le boss vient chercher son travail, il n'est pas du même avis...

Trois destins différents mais liés par les fils ténus de la solitude et de la perte. Trois points d'ancrage important qui ont façonné des vies et qui un jour disparaissent pour laisser leurs "créations" en roue libre et complètement perdues.
Deux Personnes seules au monde (titre de la première nouvelle) explore les affects et les défaillances de l'âme humaine avec ironie et tendresse, sans jugement et sans cynisme.


Ed. Philippe Picquier, mai 2019, traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou, 120 pages, 14€
Titre original : Ojik Dusaran

lundi 20 mai 2019

Tout ce que nous allons savoir, Donal Ryan

Donal Ryan se met dans la peau d'une femme tourmentée par sa propre violence envers les autres et par une grossesse qu'elle n'espérait plus.


Aussi loin qu'elle s'en souvienne Mary est un mur qui ne se laisse pas envahir par les sentiments. Si quelqu'un lui porte trop d'attention ou d'amour, elle sent monter en elle un flot de violence et de méchanceté qui depuis l'a fait passer pour quelqu'un de mauvais.
"Il y a une faute irréparable en moi. Quelque chose de caché dans ma tête m'empêche d'être normale".
Pourtant, quand elle a rencontré Pat, il y avait de l'amour. Puis, par ennui et pour avoir le sentiment d'exister, elle l'a rabaissé, harcelé. Leur couple est devenu un champ de bataille où l'un et l'autre cherchaient à porter le coup "fatal".
"Mes pensées s'aiguisent l'une sur l'autre sur le fil du silex et me transpercent comme une lame qu'on enfoncerait profondément en moi pour me fouiller le cœur. A quel point nous étions incapables de nous souvenir, Pat et moi. A quel point nous nous aimions".
A ce jeu destructeur Melody a gagné quand elle a annoncé à son mari qu'elle attendait un enfant qui n'était pas de lui. Etre enceinte d'un autre, une victoire flamboyante à ses yeux.

Ce roman pourrait être le récit à charge de cette femme qui s'apprête à devenir mère alors qu'elle ne ressent rien. Pourtant, chaque chapitre qui égrène les semaines de grossesse, raconte la personnalité complexe de Melody et propose des pistes aux lecteurs pour expliquer ce caractère solitaire et mauvais à première vue. L'ambivalence est insistante. Se sentir aimé pour mieux rejeter l'autre après. Il n'y a que le père de Melody qui résiste, comme s'il se sentait vaguement responsable de l'attitude de sa fille.
"Je suis mauvaise c'est sûr. Il n'y a pas de bonté en moi. Je peux pourtant la ressentir et y songer, mais je suis incapable de faire le bien ou d'être comme mon père, naturellement dévoué, un homme qui n'est que douceur jusque dans la moelle de ses os. Un homme sans tâche ou presque".
Le très jeune père de son enfant est parti. Il est membre des gens du voyage. Sur le camp déserté, Melody fait la connaissance de Mary. Elle aussi est une paria depuis que son époux l'a répudiée car elle est stérile. Les deux jeunes femmes se comprennent et revendiquent leur attitude comme une carapace de protection. A ses côtés, Melody s'accepte mieux et profite de sa grossesse et des plaisirs simples qu'elle lui procure.
"Je ne sais pas pourquoi je suis comme je suis, ni même pourquoi je suis. Je ne vois aucune raison justifiant mon existence, et je n'en ai jamais vu".
L'amitié avec Mary, l'arrivée prochaine du bébé justifient peu à peu son existence à ses yeux. Melody doit apprendre à vivre avec quelqu'un sans vouloir le détruire. C'est une reconquête de la vie et le prix à payer pour devenir une mère.

Tout ce que nous allons savoir est le titre d'un poème de William Butler Yeats. L'auteur entre dans la tête d'une femme que beaucoup de gens détestent. Donal Ryan met à nu les sentiments, les décortique et explique avec simplicité les démons qui hantent Melody. Il serait trop simple de la détester d'emblée. Elle est bien trop lucide sur son comportement.
L'être humain est si complexe. Donal Ryan raconte le chemin qui mène vers une certaine forme de rédemption sans en oublier les écueils qui peuvent briser bien des cœurs.

Ed. Albin Michel, collection Les Grandes Traductions, avril 2019, traduit de l'anglais (Irlande) Par Marie Hermet, 288 pages, 22€
Titre original : All we shall know

vendredi 17 mai 2019

Manhattan Chaos, Michael Mention

Si Miles Davis m'était conté, j'en aurais peut-être eu une image édulcorée du trompettiste de génie, musicien incontournable de jazz, grand influenceur musical de son temps. Un conte de fée finalement où il aurait pu passer pour le gentil. Heureusement, à sa façon, Manhattan Chaos, remet les pendules à l'heure...


"Tremblant, j'extirpe l'aiguille de ma veine. L'élastique claque, fouette mon mollet engourdi. L'héroïne se diffuse, je la sens monter, brûler mes muscles, mes os, mon cerveau enfiévré".
Miles Davis a déjà fait des cures de désintoxication, mais à chaque fois il a replongé. Isolé dans son  appartement qui ressemble plus maintenant à un squat de drogués qu'à un loft luxueux, il passe ses journées à boire et se droguer. Il n'arrive plus à jouer de la trompette, il ne voit plus ses enfants et ses amis l'ont abandonnés. Miles n'a plus qu'une idée en tête : ses fix.
"On m'a soigné, bricolé un milliard de fois, mais ma chair n'a pas oublié"
D'habitude, le King of Blue surmonte les épreuves. Il est devenu, à juste titre, une référence dans le monde de la musique. Mais intimement, Miles ne supporte pas cette image. Il est persuadé d'avoir agi en traître envers ceux qui l'ont soutenu. Il a tourné le dos à la loyauté et pour oublier ce sentiment qui le tenaille, il préfère s'auto-détruire avec les stupéfiants.
"J'ai vécu mille vies, j'ai fait plusieurs fois le tour du monde, mais même au top, je me suis toujours senti vide".
Quand le 13 juillet 1977, New-York se plonge dans le noir suite à une coupure générale d'électricité, Miles Davis est en pleine "descente". Il n'a plus de d'héroïne pour y remédier et le casanier qu'il est devenu est contraint de sortir pour se réapprovisionner.
Dehors, c'est rapidement le chaos. La violence est à chaque coin de rue. Nous somme encore dans le New-York  des années 70, cité coupe-gorge. Le trompettiste est le témoin de vols, de violences. Il est même pris en stop par le tueur de série  "Le Fils de Sam"...
Dans son errance, il rencontre un certain John qui le provoque, le pousse dans ses derniers retranchements, se moque même de lui. Et à chaque fois que Miles se plaint, il l'envoie dans le passé à des moments clés de l'Histoire afin qu'il puisse se remettre en cause.
"Pour chaque épreuve, chaque saut dans le temps, une étape fondatrice dans l'histoire du jazz.
Mon histoire.
Tout ça pour en arriver là, face à moi-même".
(...) 
 "L'homme ne bâtit jamais que sa propre fin, je le sais à présent".
"Ce mec est une tumeur" pense Davis, tout en comprenant qu'il représente un peu sa conscience profonde. A chaque fois, John lui sauve la vie. Il est une apparition protectrice et rassurante dans ce chaos.

"Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière"  déclarait Victor Hugo. Manhattan Chaos raconte ce cheminement en faisant le choix d'une célébrité au fond du trou qui, peu à peu, va remonter la pente et faire face à ses propres contradictions.
Miles Davis devient un otage du temps en plus d'être otage de ses choix. Michael Mention s'inspire de La Machine à explorer le temps de H.G Wells pour structurer son récit. John incarne le maître du temps, celui qui décide de l'avenir de Miles Davis. Il est à la fois sa conscience et son juge.
Situer le roman dans la nuit du 13 au 14 juillet 1977 lors du black out à New-York permet à la fois de densifier le récit et le rendre davantage vraisemblable, permettant ainsi de mieux accepter la part science-fiction.
Manhattan Chaos devient alors un texte plaisant, très intéressant dans ses choix fictionnels et narratifs.

Retrouvez ce titre sur Lisez.com en cliquant sur le lien : https://www.lisez.com/livre-de-poche/manhattan-chaos

Ed. 10/18, collection Grands Détectives, mars 2019, 216 pages, 7.10€

mercredi 15 mai 2019

De si bons amis, Joyce Maynard

On dit que l'amitié entre personnes est dénuée de toute arrière pensée. Alors quand les Havilland couple richissime et excentrique offre leur amitié à Helen qui galère dans la vie, cette dernière veut y croire...


Un soir de vernissage d'une exposition d'art contemporain Ava Havilland jette son dévolu sur Helen presque là par hasard et décide d'en faire son amie.
 "Elle prétendait avoir décelé quelque chose de particulier dans mon visage (...) Peut-être simplement le besoin qu'on vienne à mon secours. Or elle avait l'habitude de recueillir les animaux abandonnés".
Or chez Ava et Swift Havilland l'amitié se traduit par une remise à plat de tout : habitudes, amitiés précédentes, travail. En échange, la porte de leur vaste maison est toujours ouverte et on vous offre la possibilité d'entrevoir une autre vie que la vôtre.
"Un lieu qui signifiait la vie - la vie et la chaleur humaine. Une maison-corps dont Ava était le cœur".
Helen s'accroche à cette amitié car elle en a bien besoin. Elle a perdu la garde de son garçon Oliver à cause de ses problèmes d'alcool. Et même si elle tente de reprendre sa vie en main en participant à des réunions des AA et en travaillant comme photographe, elle a du mal à panser les blessures du passé.
"Nous devons vous procurer une vraie vie, me dit-elle. Comme s'il s'agissait de m'acheter un corsage ou un article de cuisine".
Bizarrement, Helen ne s'étonne pas de la réflexion d'Ava. Celle-ci, clouée dans un fauteuil roulant depuis un grave accident de voiture, a décidé de la prendre en charge. Elle engage Helen comme photographe et s'intéresse de près à sa vie privée. Quand Ava a un avis, il est définitif.
"Privée de l'amitié d'Ava, je restais incapable de me rappeler ce que j'avais pu être sans elle".
Swift Havilland est beaucoup plus dans l'excès. Il est le pendant de son épouse et n'hésite pas à devenir un père de substitution quand Helen récupère Oliver pendant les vacances. Surtout, c'est un type qui a une vision personnelle de la justice et du droit, le principal étant d'arriver à ses fins.
 "La meilleure façon d'obtenir que les gens te croient quand tu mens, c'est de glisser des trucs vrais dans ton histoire fausse. Ensuite ils croiront n'importe quoi".
Et c'est finalement ce qui arrive. Helen, pourtant alertée bar son petit ami du moment, refuse de croire aux mensonges des Havilland. Elle refuse de considérer qu'elle leur est dépendante. La multitude de détails réels lui font croire obstinément que ce sont des gens biens. Et tant pis si quelques alertes lui ont fait croire le contraire ou si quelques personnes la préviennent. Elle met tout ceci sur le compte de la jalousie.
"Aucune photo - et j'en ai pris des centaines, un millier peut-être - ne saurait rendre compte de ce que j'éprouvais à me trouver dans un tel lieu, en la compagnie de ce couple magique".
Il faut qu'un drame survienne pour qu'Helen se réveille et regarde dans le rétroviseur de sa vie avec les Havilland.
"J'étais juste bonne à prendre des photos. La vie à travers le viseur de mon appareil".
Les moments de doute, pourtant furtifs ont laissé la place à un sentiment de trahison qui se substitue à celui de la perte. Et Helen se demande comment elle a pu en arriver là ; les Havilland l'ont parasitée.

De si bons amis est sûrement un des meilleurs romans de Joyce Maynard. Grâce à une exposition lente et méticuleuse de l'amitié entre Helen et les Havilland, l'auteure met en place tous les pions pour une fin brutale et sans ambages, un dénouement aux antipodes des valeurs du mot amitié.
Dès le début du roman, le lecteur comprend que l'héroïne-narratrice a vécu une histoire forte avec le couple mais qu'elle est de l'ordre du passé. La raconter lui permet de se détacher des événements et de prendre le recul nécessaire pour bien comprendre les responsabilités de chacun.
L'amitié a un prix dit-on. Helen l'a chèrement payé.

Ed. Philippe Rey, janvier 2019, traduit de l’anglais (USA) par Françoise Adelstain, 333 pages, 22€

lundi 13 mai 2019

Transparence, Marc Dugain

Alors que l'Humanité décline, épuisée par sa consommation excessive et sa perte de repères fondamentaux, une entreprise dirigée par une femme tire son épingle du jeu en promettant la vie éternelle à une poignée d'élus.


Qu'il est loin le temps où les géants du Net compilaient les données de chacun à partir des fameux cookies. En 2060, Google, en échange d'un revenu universel, vous pille toutes les données vous concernant pour diriger votre vie sans que vraiment vous vous en aperceviez. Malgré ses recherches frénétiques sur la vie éternelle, c'est l'entreprise Transparence qui, avec son programme Endless, se lance dans le marché très convoité de la vie.
"Transparence a été créée sur l'idée que l'individu ne peut échapper à ce qu'il est et que toute personne doit être en mesure de tout savoir sur son interlocuteur".
On pourrait croire que seuls les plus fortunés pourront en profiter, mais non. L'argent ne sera plus un critère. Seules les informations numériques, bible intime de la vie de chacun, serviront. "Nous prendrons le meilleur de l'humanité selon nos critères et non pas selon ceux édictés secrètement par Google" explique sa dirigeante. Et pour mieux "vendre" son produit, elle décide de devenir ce qu'elle promet : un prolongement d'elle-même après la mort, enveloppe synthétique naturelle "remplie" de l'esprit de la personne.

Ce projet provoque un véritable choc mondial. Krach boursier, tensions politiques, grand désarroi chez les religieux qui avaient depuis toujours bâti leur religion sur la promesse de la vie éternelle. Le survivre ensemble, déjà fragilisé par la société consumériste à outrance et le réchauffement climatique, vole en éclat.
"Je veux seulement rendre à l'Homme une forme de dignité, de pensée, de libre arbitre, de rêverie, d’irrationnel et le sortir de ce siphon dans lequel il est aspiré pour que sa conscience serve à autre chose qu'à consommer sans fin et à valoriser des fortunes déjà considérables qui n'ont d'autre objectif que de grossir encore et toujours".
C'est donc avec ce discours que la présidente de Transparence fait le tour des hommes d'Etat qui comptent. Elle explique ainsi que "l'homme divorce de la biologie" pour mieux assurer la survie de son espèce. Discours assez ambigu et paradoxal de la part d'une mère qui tente de faire le deuil de son garçon unique et dont le conjoint refuse à tout prix de devenir le larbin de l'industrie numérique.

L'Islande, dernier endroit sur Terre où le réchauffement climatique n'est pas encore trop visible, devient alors le berceau de la nouvelle humanité. Sauf que les interlocuteurs de Transparence n'y croient pas. "Le monde dont vous parlez est une fiction", répond même l'un d'entre eux. Et si finalement cette histoire de vie éternelle était elle aussi une vaste supercherie pour mieux profiter des dernières miettes dans le crépuscule de notre civilisation ?

Sous couvert d'un roman d'anticipation, Transparence se veut être une vaste réflexion sur l'avenir de l'humanité à partir de ce que nous vivons aujourd'hui dans le monde : Google de plus en plus gourmand, les réseaux sociaux, la présidence de Trump.... Dès lors, Marc Dugain utilise son héroïne pour exprimer ses craintes sur le futur de notre planète en général et notre perte de vie privée en particulier.
Très intéressant sur les trois quarts, le roman aurait mérité cependant une fin plus vraisemblable, même si on comprend bien que l'idée principale et de nous mettre face à un miroir de notre société et pousser à l’extrême les ressorts de la fiction pour mieux dénoncer les incohérences de notre temps.


Ed. Gallimard, collection La Blanche, mai 2019, 224 pages, 19€

jeudi 9 mai 2019

OCTOBRE, Soren Sveistrup

N'ayant pas visionné la série télévisée danoise The Killing écrite par l'auteur, Octobre est une entrée vierge de toute comparaison dans le monde bien glauque de Soren Sveistrup.


640 pages pour un roman policier, ce n'est pas rien. Il faut que l'intrigue soit particulièrement bien ficelée pour tenir le lecteur en haleine jusqu'au dénouement et cela sans lui faire entrevoir la moindre possibilité de trouver le meurtrier.
Car oui, forcément il y a un meurtrier. Et il est particulièrement déviant. Un véritable sociopathe qui mériterait d'être entendu par les deux agents du FBI de la série Mindhunter. Il est du genre à aimer la scie circulaire et à découper des morceaux de corps, comme s'ils étaient des mannequins. Sur chaque scène de crime, un bonhomme en marrons et allumettes avec l'empreinte d'une gamine disparue un an plus tôt.
Et cette gamine n'est rien moins que la fille de la ministre des Affaires Sociales danoises, prétendue morte depuis qu'un déséquilibré a avoué le meurtre.

Octobre est un polar terriblement efficace, tout s'imbrique bien comme il faut. Pour ma part, mon intérêt s'est plutôt dirigé vers le duo d'enquêteurs. Ces deux-là se retrouvent ensemble par obligation. Leur seul point commun est de traîner derrière eux quelques boulets. Pour la femme, Naïa Thulin, l' instinct maternel est presque aussi fort que sa volonté de se mettre en couple et avoir une vie bien rangée, donc quasiment nul... Elle croise sa petite fille entre deux portes, la laissant à son grand-père d'adoption, bien consciente qu'elle n'est qu'une absente à ses yeux. Pour son co-équipier, Stephen Hess, la concentration et le calme ne lui viennent qu'en repeignant de fond en comble un appartement acheté dans le quartier le plus sordide de Copenhague. Une manière un peu étrange d'accepter sa mise au placard par la division danoise d'Interpol.

Mon petit cœur a du mal avec les scènes de découpe et la terreur des victimes, mais il a apprécié la profondeur psychologique des personnages et le dénouement inattendu puisque la narration, imperceptiblement, vous guide vers un suspect idéal pour ensuite vous montrer que le chemin est sans issue.

Dans Octobre, les femmes sont fortes,les hommes fléchissent et le tueur en série a une béance en lui issue d'une enfance ravagée.
Ce roman ne me laissera pas un grand souvenir littéraire, mais il a au moins la pertinence de ne pas s'afficher comme le polar de l'année.



Ed. Albin Michel, 640 pages, traduit du danois par Caroline Berg, 640 pages, 22.90€
Titre original : Kastanjemanden 

lundi 6 mai 2019

La Tangerine, Christine Mangan

Suivre son mari John à Tanger était une évidence pour Alice Shipley. Dans sa tête, le Maroc est synonyme de nouvelle vie mais surtout un bon moyen de mettre de côté son passé douloureux. Or ce dernier va revenir sous les traits de Lucy, son ancienne colocataire et amie.


"Car même si John McAllister était loin de correspondre à l'homme dont j'avais pu rêver à une époque - il était bruyant, mondain, effronté et souvent déraisonnable - je m'étais réjouie de l'opportunité qu'il représentait : pouvoir oublier, laisser le passé derrière moi".
Rien de neuf à l'horizon pourrait-on penser quand on comprend que la trame de ce roman est dans l'amitié mortifère entre deux jeunes femmes dont l'une jalouse l'autre au point de vouloir devenir elle. On en vient même à penser au film de Barbet Schroeder, JF partagerait appartement (Single White Female) (1992) dans lequel la nouvelle colocataire de Bridget Fonda devient de plus en plus intrusive. Pourtant, la comparaison s'arrête là. Christine Mangan n'a pas voulu d'un personnage toxique qui s'immisce dans la vie de l'autre ; elle a préféré que ses deux héroïnes soient à la fois complémentaires et différentes, portant chacune une faille psychologique.
Deux voix, deux points de vue, et un lecteur qui se demande qui est vraiment psychologiquement atteint jusqu'au dénouement qui ne laisse plus aucun doute.

Tangerine fait de Tanger un personnage à part entière. Ses ruelles poussiéreuses, l'ambiance de ses bars, l'accueil fait aux touristes la rend à la fois accueillante et toxique. La chaleur n'arrange pas les choses, puisqu' Alice qui vient des montagnes du Vermont est davantage habituée à un climat plus rugueux. Elle croit que le soleil lui veut du mal et l'oblige à une torpeur qui lui enlève tout libre arbitre et jugement objectif. Ainsi, quand Lucy vient à sa rencontre, à plus de huit mille kilomètres du lieu où elles se sont rencontré la première fois, elle retrouve les habitudes d'antan, laissant de côté les raisons pour lesquelles elle avait fui la jeune femme.
"Son prénom m'échappa comme une déclaration, un mot unique à la fois lourd de sens et insignifiant. A aucun moment, depuis mon départ des montagnes Vertes du Vermont jusqu'à mon arrivée dans les ruelles poussiéreuses du Maroc, je ne m'étais pas attendue à la revoir. Pas après ce qui s’était passé".
L'assurance, l'élégance et le raffinement de Lucy rassurent la fragile Alice. Elle est souvent seule la journée, John travaillant selon elle pour les services secrets. Lucy lui fera oublier un temps sa maladie nerveuse, "une sorte de pression, d'emprise, qui [lui donne] l'impression d'étouffer".
Seulement comme toute amitié perverse, les mauvaises habitudes reviennent vite. Lucy domine Alice, la pousse vers ses derniers retranchements lucides, et tout cela sous le ciel de Tanger qui devient pour le coup une véritable prison à ciel ouvert, étouffante et sans issue.
John, personnage secondaire, sent bien que la nouvelle venue n'est pas aussi bienveillante qu'elle n'y parait ; il devient une menace.

Tangerine est un premier roman réussi qui distille le doute et le malaise jusqu'au dénouement. Il a attiré l'attention du New Yorker qui lui a consacré un article en mars 2018. Le lecteur est le témoin impuissant d'une emprise et constate les dégâts d'une manipulation mentale pensée à long terme.


Ed. Harper Collins, collection Noir, traduit de l'anglais (USA) par Laure Manceau, 320 pages, 20€

vendredi 3 mai 2019

L'Anniversaire, Imma Monso

L'érosion du couple, de ceux qui se connaissent tellement bien. Elle et lui s'aiment encore  mais ne savent plus comment exprimer leurs sentiments. Alors lui, pour une fois, décide d'être imaginatif.


Depuis toujours, elle - Raquel - on ne connaîtra son prénom qu'à la fin, a un dialogue silencieux avec les vers des poèmes qu'elle traduit dans sa tête. Lui - Gillem - aime cette femme mais reste maladroit dans l'expression de ses sentiments.
"A sa manière Raquel était une sorte de traductrice de poésie sans lecteur, une espèce bizarre elle aussi :elle traduisait les vers et et elle se les récitait uniquement pour elle-même, silencieusement, sans jamais les sortir d'elle, tout restait dans son esprit, tout demeurait mental, comme dans le cas de Guillem".
C'est un routinier, peu doué pour le délire, sans fantaisie même. Alors quand elle lui reproche son manque d'imagination et sa prévisibilité, il décide de lui offrir un anniversaire de mariage hors du commun.
"Les trois semaines sans s'adresser la parole ont été une sorte de grand nettoyage de printemps ; une façon de se réapproprier un terrain vierge de paroles prononcées, de laisser derrière eux un grand nombre de phrases grignotées, fanées, essorées pendant tant d'années, et d'en amorcer de nouvelles".
 Ce cadeau mettra un terme à leur trêve silencieuse commencée trois semaines auparavant. Elle lui avait demandé le silence en guise de commencement d'une nouvelle étape dans leur vie commune. Comme d'habitude, il avait accepté et s'était tu. S'il faut se taire pour qu'il se sente sortir du fond du puits de sa solitude, pourquoi pas ?

Comme elle aime les mots, il décide de lui proposer une fiction en guise d'anniversaire de mariage. Elle ne le sait pas encore. Pour elle, cette fiction aura un goût de vérité et remettra en cause toutes les certitudes qu'elle s'était forgée sur son couple.
"C'est l'avantage d'avoir autant d'imagination... Tu fabriques les certitudes et les incertitudes, tu n'as presque plus besoin de rien ni de personne en dehors de ta propre tête".
Guillem va embarquer le lecteur avec lui. La narration décortique à la fois le couple et les ressorts de la fiction. Il faut jouer le jeu, c'est "la convention établie de la fiction" selon Guillem, alors que Raquel y voit la tyrannie unilatérale du mensonge.
Isolés dans les bois, enfermés dans leur voiture, le couple va réapprendre à se connaître...

Il lui a imposé le huis clos. A elle maintenant de sortir les mots pour qu'il mette fin à ce qu'elle interprète comme une mascarade au début, puis un danger. L'anniversaire entretient le suspens, imposant au lecteur des flash-back qui, au fil de la narration, auront une place primordiale dans la compréhension du plan du mari.
L'Anniversaire aurait pu être une pièce de théâtre mais Imma Monso a fait le choix du roman pour utiliser tous les ressorts de la fiction pour mieux expliquer la nature humaine dont chaque caractère se nourrit de son vécu, de ses souvenirs et de ses désirs.


Ed. Jacqueline Chambon, mars 2019, traduit de l'espagnol (Catalan) par Marie Vila Casas, 272 pages, 22€
Titre original : L'Aniversari