jeudi 27 juin 2019

Un mariage sur écoute, Jon Jay Osborn

Gretchen et Steve ont décidé de se séparer temporairement. Le temps qui passe et l'adultère usent leur mariage. Alors, Gretchen réfléchit au divorce. Pour sauver leur couple, ils décident de faire confiance à Sandy, conseillère conjugale.


Parler à une thérapeute spécialisée dans le couple n'est facile ni pour l'un ni pour l'autre, d'autant que Gretchen a toujours eu du mal à exprimer clairement ses sentiments et ses opinions, préférant prêcher le faux pour exprimer le vrai. Depuis que Steve l'a trompée, la colère lui rend impossible toute forme de dialogue. Elle espère que la thérapie de couple mettra du baume sur leur mariage et que Sandy trouvera les mots pour expliquer à Steve ce que son épouse n'arrive pas à exprimer.
"Je suis vraiment très en colère contre Steve. Parfois, c'est comme une rage chauffée à blanc qui me brûle et dévaste tout sur son passage".
Essentiellement construit sur une forme dialoguée, le lecteur suit le cheminement de ce couple au bord de la rupture. Chaque parti a sa part de responsabilité. Au fil du roman, le mari semble plus ouvert au changement alors que l'épouse reste cantonnée dans sa colère. Sandy, la conseillère conjugale, en oublie même parfois sa neutralité et puise dans son expérience personnelle pour mieux guider ses patients.
"Tisser une étoffe nouvelle" pour mieux recommencer à s'aimer est un processus vidant et épuisant. Chacun en fait les frais.

On s'y retrouve tous un peu dans les raisonnements de ces deux êtres écorchés et usés par leur mariage. Pourtant, le mot divorce résonne comme un ultimatum que chacun ne veut pas vivre.
"L'amour, c'est une guerre où on ne fait pas de quartiers", et la thérapie conjugale un refuge où on panse ses plaies.
Sandy apparaît comme le médecin qui remet d'aplomb les blessures de l'union. Dans les crânes de Steve et (surtout) Gretchen, c'est la tempête des sentiments. dans le huis clos du cabinet, ils apprennent à divorcer, mais le veulent-ils vraiment ?
Un mariage sur écoute est roman dialogué sur les vicissitudes de l'amour mais reste assez optimiste sur la force des sentiments.

Ed. de L'Olivier, janvier 2019, traduit de l'anglais (USA) par Marc Amfreville, 324 pages, 20€
Titre original : ?

mardi 25 juin 2019

L'Eté où tout a fondu, Tiffany McDaniel

1984. un procureur publie une annonce dans le journal local dans laquelle il demande que le diable vienne en ville. premier roman et coup de maître avec cette histoire étrange qui brasse toutes les certitudes sur la religion et les a priori, puis met en scène la puissance du contrôle des esprits.


"Car Jung a dit que la honte est un sentiment qui dévore l'âme. Elle ne vous dévore pas en une grosse bouchée. Elle prend son temps. Ça fait soixante et onze ans, et elle prend encore son temps".
Le narrateur est le vieux Fielding. En 1984, l'année de ses treize ans, il est arrivé des événements inquiétants et tragiques dans la petite ville de Breathed, dans l'état du Midwest. Ce fut l'été de la canicule, un été qui sera déterminant pour le reste de sa vie.

"Ça m'a fait penser à toutes les choses dont nous sommes si certains. Comme le diable. Quand j'ai fait passer cette invitation dans le journal, je pensais que le diable apparaîtrait, avec une fourche et des cornes, et qu'il serait tout rouge. Il serait méchant, cruel, diabolique. J'en étais persuadé, et alors tu es apparu, Sal. Pas avec une fourche, mais avec un cœur".
Quand le procureur de Breathed, Autopsy Bliss publie son annonce dans le journal local, il était loin de penser qu'elle aurait des conséquences d'une ampleur inédite. C'est un adolescent de treize ans, noir aux yeux verts, vêtu d'une salopette crasseuse, se disant appelé Sal qui se présente en se disant être l'incarnation du diable. Chose curieuse puisqu'il ne correspond pas à l'image qu'on se fait du maître ds Enfers...
Seulement, son arrivée ne passe pas inaperçu. Pour Fielding, le fils de Bliss, ce sont ses yeux verts qui l'interpellent. Quant à Elohim, le nain charpentier, c'est la peau d'ébène du gamin qui va faire de lui son principal ennemi.
""Tes yeux..." Je fixais ses iris, car jamais je n'avais vu à la fois une couleur aussi sombre et aussi étincelante. On aurait dit des feuillages au soleil de juillet. "Ils ont tellement verts.
-
Ce sont des feuilles que j'ai gardé comme souvenir du jardin d'Eden." Il a dit ça avec une telle assurance que je ne pouvais en douter".
Sal appréhende son statut avec sérénité. Il répond aux questions sur ses origines et son rôle sur Terre. Depuis son arrivée, la canicule s'est installée, et des accidents tragiques surviennent. Dans la communauté le coupable est tout trouvé. Elohim contrôle les esprits des habitants par des prêches de plus en plus virulents, tandis que la famille Bliss tente de protéger Sal.
"Le fait d'être le diable faisait de lui une cible, mais lui donnait aussi un pouvoir qu'il n'avait pas en tant que simple garçon. Les gens le regardaient, l'écoutaient. Le fait d'être le diable faisait de lui quelqu'un d'important. Le rendait visible. Et n'est-ce pas ce qu'il y a de plus tragique dans cette histoire ? Qu'un garçon doive être le diable pour être pris en considération"?
Le noir n'est pas que la peau du présupposé diable, "C'est cette couleur qui [réunit] Elohim et ses adeptes".
"Au fur et à mesure que la chaleur augmentait, Elohim haussait le ton de ses sermons devant un public croissant (...) Pour eux, il était l'eau. Pour eux, il était l'eau. (...) Était-il Dieu cet été-là ? Là, au fond de ces bois, il était l'unique".
Diable ou non, Sal est devenu comme un frère pour Fielding. Cet été-là, Fielding va vieillir d'un seul coup et va voir disparaître toutes ses certitudes sur les personnes qu'il croyait bien connaître. Cette période va le marquer profondément et l'inscrire dans une forme de culpabilité éternelle.
"Depuis l'âge de dix-sept ans, j'ai travaillé tous les jours à un rythme d'enfer, escaladant et dévalant des échelles, démolissant la brique et la pierre tout en exigeant de mon corps qu'il reste agile sur les étendues des toits.(...) Et donc la moindre parcelle de mon esprit, la moindre parcelle de mon corps n'est que souffrance. Je suis l'éternelle fléau, l'éternelle chute, l'éternelle histoire de ce qui arrive à un homme incapable de laisser l'oubli faire son travail".
Et si le diable avait un cœur finalement ?
"Vivre sur terre, c'est vivre dans le gris, alors que quand on vole au-dessus, tout scintille, comme du cristal, à l'infini. Même la terre sèche arrive à briller comme des diamants quand on a des ailes qui permettent de la survoler".
(...) 
"Tu sais d'ou vient le mot enfer ? Après ma chute, je n’arrêtais pas de me répéter Dieu me pardonnera, Il m'en fera sortir, Il m'en fera sortir. Après avoir répété ça pendant des siècles, j'ai fini par raccourcir en En fera, en fera. Et puis finalement, ça a donné En fer".
 L'été où tout a fondu m'a captivée. Tiffany McDaniel décrit la noirceur de l'âme humaine avec une histoire au départ étrange et qui bascule dans le quotidien d'une petite ville. Elle décrit à quel point la religion et les usages qu'on en fait peuvent avoir des conséquences désastreuses sur une communauté tranquille. Et puis, l'histoire de Sal et de la famille Bliss pointent aussi du doigt les ravages de la discrimination. L'histoire se situe en 1984, mais elle aurait bien pu se dérouler de nos jours, les mentalités n'ont pas beaucoup évolué. L'idéal américain en prend pour son grade. Les personnalités se révèlent, les apparences se fissurent et finalement, le diable n'est sûrement pas celui qu'il prétend être.
Un vrai grand roman à lire d'urgence !

Ed. Joelle Losfeld, mai 2019, traduit de l'anglais (USA) par Christophe Mercier, 316 pages, 23€
Titre original : The Summer that melted everything

vendredi 21 juin 2019

Mary Ventura et le neuvième royaume, Sylvia Plath

Une jeune femme monte dans un train croyant qu'il s'agit de la première étape vers son indépendance. Ses parents, sur le quai, l'invitent même à se dépêcher. Seulement son voyage vers le nord s'avère réellement inquiétant.


Quand Sylvia Plath proposa cette nouvelle au magazine Mademoiselle en la présentant comme "un vague conte symbolique", Le texte fut refusé par l'éditeur. Elle entreprit alors de la raccourcir puis de lui offrir une fin ouverte.
La version proposée par la collection La Nonpareille est la première version du récit. Mary monte dans le train, prend ses aises, discute avec une jeune femme, puis au fil du voyage note quelques changements dans les attitudes, les paysages et les voyageurs.
Il faut que sa compagne de wagon lui tienne des propos étranges et l'avertisse sur ce qui l'attend à son arrêt pour que Mary  prenne son destin en  main.
"Oui, ils font de leur mieux pour rendre le voyage aussi agréable que possible".
Au départ, les lumières chaudes, les banquettes molletonnées, la musique sirupeuse et le ginger ale à profusion sont rassurants. Le voyage se passera sans encombre même s'il s'avère assez long. Mary ne sait pas où elle va vraiment. Elle sait que le train l'emmène vers le nord où l'attend sa nouvelle vie. Ses parents sont restés évasifs mais elle n'a aucune raison de ne pas leur faire confiance.
Au bout de la ligne l'attend le neuvième royaume comme il est indiqué sur son billet de train. "Drôle d'appellation pour une gare de chemin de fer" indique-t-elle à sa compagne de voyage assise en face d'elle. Cette dernière se rend alors compte que Mary est dans l'ignorance. Elle l'invite donc à être plus attentive au paysage qui défile ainsi qu'aux voyageurs qui descendent aux arrêts. Et là le voyage d'agrément devient alors beaucoup plus inquiétant.

C'est au lecteur de deviner ce qui se passe dehors et ce qu'est vraiment le neuvième royaume. Sylvia Plath joue sur les symboles et les indices. Elle compte sur l'imagination du lecteur pur deviner ce qui se trame.
Cinquante pages suffisent pour apprécier le style et  l'originalité de l'auteure, plus connue pour ses poèmes.

Ed. La Table Ronde, collection la nonpareille, mai 2019, traduit de l'anglais (USA) par Anouk Neuhoff, 48 pages, 5€
Titre original : Mary Ventura and the ninth kingdom

mercredi 19 juin 2019

Vers la baie, Cynan Jones

A coups de pelle racontait le manque de l'autre au quotidien après un deuil. Vers la baie expérimente la solitude et la survie au milieu de l'océan.


Cette baie est un lieu de souvenirs entre un père et son fils quand ils s'y rendaient pour pêcher. Maintenant, le fils, qui est sur le point de devenir père à son tour, décide de répandre les cendres du père à cet endroit, et pour ce faire, entreprend seul une promenade en kayak.
"Il n'était pas venu depuis très longtemps. Il se prit à vouloir rappeler des choses, des événements, aux cendres. Ils devaient faire d'elles l'élément physique de son père".
Un orage qu'on suppose aussi court que violent fait chavirer l'embarcation. L'homme reprend connaissance. Il est désorienté et blessé. puis lentement, les pensées s'organisent, la survie s'impose : sa femme enceinte l'attend sur la baie.
"L'horizon était complet. Il y avait de l'horizon partout, tout autour, sans aucun point qui parût plus proche qu'un autre. Ça engendrait de la claustrophobie. Il ne savait pas s'il bougeait - s'il se déplaçait. Et il était incapable de dire dans quelle direction, si c'était le cas.Il ne sentait rien d'autre que la bateau qui roule, ballotte, bascule et tangue".
D'abord structurées, les pensées se délient. Les souvenirs se cognent à la réalité. Nous sommes les lecteurs d'un flux de pensées de plus en plus à la dérive comme la frêle embarcation seul moyen de retourner sur la terre des vivants.

Vers la baie est rempli de réflexions profondes et intenses sur la vie, la mort et la survie.
"J'ai glissé hors du monde, pense-t-il". L'océan devient à la fois un sanctuaire et le lieu de tous les possibles.Il ouvre le champ des possibilités et interroge sur le sens de l'existence.
Court et intense, le récit de Cynan Jones atteint son but en embarquant le lecteur dans la magie de ses mots.

Lire A coups de pelle, ici : https://virginieneufville.blogspot.com/2017/04/a-coups-de-pelle-cynan-jones.html

Ed. Joëlle Losfeld, mai 2019, traduit de l'anglais (Pays de Galles) par Mona de Pracontal, 104 pages, 11.50€
Titre original : Cove

lundi 17 juin 2019

Le Rêve de la baleine, Ben Hobson

Comment grandir quand on vient de perdre sa mère et quand son père, un taiseux qui tente constamment de canaliser sa violence intérieure, a décidé de continuer à vivre comme si le deuil n'avait pas eu lieu ?


Maintenant que sa mère est enterrée, Sam, treize ans,  va devoir grandir auprès d' un père qu'il ne connaît pratiquement pas. Ce dernier travaille six mois à l'année sur Moreton Island sur laquelle se situe une immense usine baleinière. Quand le père revenait c'était pour dormir, râler et retrouver son travail de barman.
Le père et le fils n'arrivent pas à exprimer leur chagrin. Ils achètent un chien, Albert, pour le dresser et lui apprendre à surveiller leurs affaires qui resteront sur le terrain de leur future maison. Sam n'est pas d'accord. On ne laisse pas un chien seul, livré à lui-même, et puis surtout pourquoi tout vendre pour recommencer ailleurs ce que finalement on n'a pas encore commencé à deux ?
"Son père ne semblait pas comprendre qu'il avait besoin de confort et de stabilité, et lui demander ne ferait que l'énerver encore plus. Il éprouva de la colère, tout au fond de lui, quand il comprit qu'il n'avait pas son mot à dire".
Mais le fils n'a pas son mot à dire. Le père cède pour le chien, le confie aux grands-parents, puis il décide d'emmener le gamin sur Moreton Island pour qu'il apprenne le métier.

C'est dans ce paysage dantesque fait de carcasses de baleines qui arrivent par bateaux, de litres de sang sur le sol qu'on tente de nettoyer constamment, que les deux personnages vont tenter de s'apprivoiser. Sam est à la fois terrifié et hypnotisé par ce qu'il voit. Il est grisé par l'exaltation de ces hommes qui travaillent douze heures par jour à désosser les corps immenses des géants des mers. Néanmoins, à force, il a peur d'y perdre sa part de douceur, cette émotion qui le différencie tant de son père.
"Est-ce que plus rien n'avait d'importance à présent ?  Est-ce que la mort de sa mère l'avait rendu indifférent à tout"?
 "Son père était comme ça. Ne rien montrer, faire avec, ne pas se plaindre. Mais il savait que lui n'était pas comme ça et il commençait à craindre que son père ne cherchât à lui enlever sa douceur, cette part de lui qu'il avait hérité de sa mère. Il se jura alors, avec une rancœur de plus en plus vive, qu'il ne laisserait pas faire. Jamais".
Sur cette île, le père va transmettre ce qu'il sait faire et le gamin va tenter de plaire à son père, de ne plus sembler être un bon à rien.
"C'était comme ça avec son père ; même quand il lui faisait la leçon, le petit se sentait aussi aimé que négligé. Son père semblait s'adresser à quelqu'un d'autre".
"Il n'aimait pas la personne qu'était son père, sa sévérité, son indifférence, et pourtant il désirait son approbation. Tel serait sans doute son destin : chercher à atteindre un objectif qu'il ne s'était pas fixé lui-même".
Leur relation s'améliore jusqu'au jour où Sam va se blesser. Le père préfère l'envoyer seul se soigner sur le continent plutôt que l'accompagner. L'adolescent y voit un second abandon....

Le Rêve de la baleine est rempli de pudeur. Les silences, les regards embués, les voix intérieures expliquent ce que les protagonistes n'arrivent pas exprimer clairement. Ces deux-là s'aiment et se craignent à la fois. Empêtrés dans leur chagrin, ils n'arrivent pas à communiquer. La violence intérieure du père affronte la douceur du fils, et c'est l'univers sans état d'âme des baleiniers qui va les réconcilier. Le père découpe les carcasses, Sam s'excuse auprès de leurs corps.
Ce roman est un récit initiatique très maîtrisé sur le pardon, le deuil et l'amour entre un père et le fils, et inscrit ainsi Ben Hobson comme un nouvel auteur à suivre de très près.

Ed. Rivages, mai 2019, traduit de l'anglais (Australie) par Alexandre Lassalle, 381 pages, 23€
Titre original : To Become a Whale

jeudi 13 juin 2019

Blanc Mortel, Robert Galbraith

Quatrième tome des aventures du détective Cormoran Strike sorties de l'imagination de J.K Rowling, et toujours ce cocktail réussi de l'intrigue policière et de l'histoire amoureuse platonique entre le privé et son assistante.


Depuis que Cormoran Strike a résolu l'affaire de l'éventreur (voir tome 3 La Carrière du Mal), il doit maintenant subir une notoriété dont il se serait bien passée car elle ne fait que compliquer au quotidien son travail de détective privé. En plus de cela, son associé Robin Ellacott s'est enfin mariée avec Matthew. Rien de bien extraordinaire sauf que Strike n'a jamais porté le fiancé dans son cœur et il sent bien que Robin a subi l'événement au lieu de le savourer.
"Matthew était son mari. Elle avait promis de laisser une chance à leur couple. Fatiguée, furieuse, coupable, malheureuse, elle avait parfois l'impression d'attendre que survienne un événement déterminant, qui les libérerait l'un de l'autre dans la dignité, l'intelligence et la raison".
Un câlin de félicitation, un petit baiser maladroit et voilà les deux tourtereaux platoniques partis pour plus de six cent cinquante pages d’atermoiements amoureux...

Heureusement la petit entreprise de Strike ne connaît pas la crise. Quand le jeune Billy vient le voir et lui raconte un meurtre d'enfant survenu il y bien longtemps et dont il aurait été témoin, Strike flaire une affaire louche. Sauf que Billy est visiblement un jeune homme très perturbé psychologiquement et en plus il se sauve du bureau avant de fournir des détails supplémentaires.
A force de creuser dans les maigres indices laissés par Billy, Strike se retrouve embauché par le ministre de l'écologie britannique, un certain Chiswell qui, comme par hasard, a un lien avec la famille de Billy.
Seulement travailler avec les tories s'avèrent compliqué. Ils sont issus d'un milieu où le silence est maître.
"Mais, bien entendu, j'en parle le moins possible, mieux vaut étouffer l'affaire". (Rosmersholm, Ibsen)
Pour couronner le tout, Londres est en pleine préparation des jeux paralympiques et la ministre déléguée à cet événement ainsi que son époux sont plus ou moins liés à l'enquête. Heureusement, Robin, passée maîtresse dans l'art du camouflage, arrive à s'incruster dans ce beau petit monde...

A chaque chapitre, un exergue de la pièce Rosmersholm d'Henrik Ibsen, pièce symbolique dans laquelle le personnage central, un cheval blanc, apparaît pour annoncer la mort prochaine d'un personnage Ces exergues ne sont pas anodins En effet, l'équitation est un des thèmes centraux du roman, et beaucoup de répliques font écho avec les péripéties de l'intrigue de Blanc Mortel
"... Comme je serais heureux si je pouvais apporter un peu de lumière dans cette laideur ténébreuse".(Rosmersholm, Ibsen)
aurait pu se dire Cormoran Strike... L'enquête va avancer tout comme la relation entre les deux protagonistes. L'auteure nous offre encore une fois un roman efficace, addictif , très bien construit dans lequel il serait très difficile d'y trouver la moindre fausse note.
Les personnages de Cormoran et Robin évoluent ; leurs profils psychologiques s'épaississent et servent à l'intrigue policière en cours. Alors, aller trop vite ne servirait à rien et tuerait à coup sûr la manne qui fait la réussite de cette série littéraire.


Tous les romans de Robert Galbraith sont chroniqués sur Fragments de lecture: https://virginieneufville.blogspot.com/search/label/Cormoran%20Strike

Ed. Grasset, avril 2019, traduit de l'anglais (GB) par , 704 pages, 22€
Titre original : Lethal White

mardi 11 juin 2019

Une Santé de fer, Pablo Casacuberta

Il suffit d'une journée pour que votre vie bascule. Celle de Tobias est parasitée par ses maladies imaginaires. A cinquante ans, il n'a jamais travaillé et vit encore avec sa vieille mère. Un matin, souffrant de la poitrine, il décide de se rendre chez son homéopathe. S'il avait su...


Le Docteur Svasky vit près de chez lui, c'est bien pratique car il peut s'y rendre en pyjama et en pantoufles. Ce jour-là, sur le chemin, il croise la belle-mère de son médecin qui cherche l'hôtel où le praticien se serait caché pour fuir son épouse. Il décide de l'aider profitant ainsi de l'aubaine pour pouvoir croiser l'homéopathe sans attendre son tour pendant des heures.

Tobias est un hypocondriaque qu'on pourrait qualifier - s'il existait un classement - de confirmé. C'est sa mère, veuve de colonel qui l'a initié dans l'écoute subjective et alarmiste de son corps. En plus de cela, il a grandi dans un environnement spirite, la pension de colonel passant dans les mains de charlatans leur promettant une petite conversation avec l'âme du défunt. A maintenant cinquante ans, Tobias ne connait rien de la vie. Sa vie sociale se limite à ses visites chez le médecin et à quelques amours platoniques.

Sa disposition naturelle à "intéragir avec le monde à travers ses maladies" l'a fait devenir un patient à part. Désormais, le Dr Svarsky a bien compris qu'il ne souffrait de rien véritablement et se contente de lui prescrire des placebos rassurants. A ses yeux, Tobias est "son plus vieux patient mais aussi le plus jeune", et à chacune de ses visites, il en profite pour se confier, car au fil des années, le praticien a honte de ce qu'il est devenu.
"Car la vérité est qu'avant de travailler comme charlatan, j'ai étudié la médecine. La vraie médecine, je veux dire, celle qu'on étudie dans les universités, puis je me suis spécialisé et j'ai fini par devenir un pneumologue acceptable".
Tobias n'était pas celui qui lui fallait. Trop tourné vers ses douleurs, il s'avère être un confident déplorable C'est pourquoi, lorsqu'il découvre le Docteur Svarsky caché à l’hôtel Mignon avec son ancienne secrétaire pour fuir une épouse adultère et névrosée, il semble découvrir une situation que son médecin avait tenté de lui décrire depuis des mois.

S'ensuit une suite de péripéties rocambolesques où Tobias devra prendre des décisions qui mettront en perspective son propre passé et sa vie privée inexistante. Bref la lucidité va devoir remplacer le déni et les méandres obscurs des récits de sa mère.

Une Santé de fer utilise les ressort de l'humour pour dénoncer à la fois les travers de la médecine homéopathique et les ravages de l’hypocondrie. Ce roman ressemble fortement à un vaudeville dans lequel une scène d'inondation dans un appartement en serait le point d'orgue.
Le personnage de Tobias évolue au fil des pages (à cinquante ans il est temps) pour devenir un homme en proie à un véritable malaise émotionnel quand il se rend compte de la pauvreté sociale de sa vie.
Ainsi, pour sa construction rigoureuse et l'originalité du sujet traité, Une Santé de fer est une curiosité littéraire à découvrir, malgré çà et là quelques longueurs inutiles.

Ed. Métailié, mai 2019, traduit de l'espagnol (Uruguay) par François Gaudry, 208 pages, 18€
titre original : La mediana edad

jeudi 6 juin 2019

La Cage, Lloyd Jones

Des deux étrangers, les villageois ne savent rien. Pas d'identité, pas de passé, pas d'argent. Les gérants de l'hôtel les accueillent puis, insidieusement, l'hospitalité va laisser place à la méfiance et à la peur de l'autre.


Sans s'en rendre compte vraiment, les deux étrangers se retrouvent enfermés dans une cage située dans la cour de l'hôtel. Ils sont nourris par le personnel et s'ils veulent que leur conditions de "vie" s'améliorent ils doivent répondre aux questions que se pose le Conseil d'administration.
« Quand je regarde les étrangers du haut de la fenêtre. Je n’ai pas du tout l’impression que nous partageons le même monde. Les murs de pierre de leur enclos appartiennent à un ailleurs. L’enclos se trouve dans la cour, mais il ne fait pas partie de la cour ».
Les administrés ont peur depuis qu'ils ont eu vent que, dans d'autres pays, la guerre fait rage et se rapproche inexorablement. 
« Nous savons qu’il est arrivé quelque chose. Une chose si atroce qu’ils ne peuvent pas – ou ne veulent pas – la décrire. Une chose importante, épouvantable. Nous nous réveillons à toute heure de la nuit en pensant que le désastre qui a fait fuir les étrangers s’apprête à s’abattre sur nous ».
Seulement, les deux nouveaux venus sont incapables d'exprimer clairement d'où ils viennent et surtout où ils se rendent, comme si leur passé s'était effacé de leur mémoire.
« Il étaient manifestement en route pour quelque part. Mais pour quelle destination ? Ils sont incapables de le dire. Ils parlent d’un lieu qui semble tout droit sorti d’un livres de contes : une cheminée, une flambée dans l’âtre, des enfants qui jouent, de la nourriture en abondance.
Nous ne savons que penser d’eux. Ils nous ressemblent et, comme nous pouvons le constater, ils manifestent tous les désirs et appétits classiques ».
Viktor, le neveu du gérant de l'hôtel est tiraillé entre son besoin de se sentir accepter par ceux qui l'ont recueilli et par son empathie envers les détenus. Lui aussi ses souvenirs s'estompent. Le temps de la ferme avec ses parents devient un vague souvenir. A force, il se demande si le traitement infligé aux étrangers n'est pas tout bonnement inhumain.
« La destruction de la cage symboliserait la pire des transactions : la liberté des étrangers contre notre chance d’avoir des renseignements sur une éventuelle fin du monde. En d’autres termes, le Conseil d’administration avait choisi d’investir dans l’expérience des étrangers ».
Les administrateurs se voilent la face. Ils considèrent ce qu'ils font comme une expérience et expriment bizarrement le souhait que les locataires de la cage soient heureux. Ces derniers, au fil du temps, acceptent de moins en moins bien le fardeau de la prison. Leur état de santé se détériore et la visite régulière de clients de l'hôtel venus spécialement les voir, les avilissent irrémédiablement.
« Au zoo nous ne voyons que nos différences. Ce qui n’est pas le cas avec les étrangers. Les visiteurs voient leur image – tels qu’ils l’imaginent – après un désastre. Mais que s’est-il passé ? C’est ce que tout le monde veut savoir. Ainsi que les mesures à prendre pour éviter que ça se reproduise. »
« On ne peut jamais anticiper la fin et elle survient de mille façons surprenantes ».
La Cage est un roman étrange qui résonne avec notre actualité. La peur de l'autre, les poids des rumeurs altèrent le comportement des plus paisibles d'entre nous. La mécanique de l'enfermement, au départ conçue pour rassurer une population, va prendre une tournure inquiétante dès lors que les prisonniers étrangers seront de moins en moins considérés comme des êtres humains.
Une partie du monde vient de s'effondrer sans qu'on sache vraiment pourquoi. Que deviendront les survivants s'ils ne sont pas accueilis comme il se doit par ceux qui vivent en paix?
On est loin du ton de Mister Pip, autre roman de l'auteur. Le récit, qui ressemble souvent à un conte, dénonce les bassesses de l'âme humaine quand elle est confrontée à ce qu'elle ne connaît pas.

 Ed. Jacqueline Chambon, mai 2019, traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Mireille Vignol, 312 pages, 22.50€

mardi 4 juin 2019

Le Bikini de Caroline, Kirsty Gunn

Evan Gordonston revient au Royaume Uni après quelques décennies passées aux Etats-Unis. Alors qu’il se rend à Richmond pour visiter un appartement, il tombe sous le charme de la propriétaire.

Et même si la chambre mansardée ne lui avait pas plu, il l’aurait louée afin de se retrouver au plus près de celle pour qui il éprouve un véritable coup de foudre. Pourtant, lorsque Caroline Beresford lui a ouvert la porte, elle n’était pas sur son trente et un. Les cheveux blonds attachés mollement, des habits d’intérieur, mais un sourire à couper le souffle.
« Caroline Beresford n’est pas totalement quoi que ce soit. Elle est un éventail, et dans cet éventail est ma totalité ».
Evan a connu plusieurs femmes par le passé, mais Caroline est la quintessence. Il ne veut plus la quitter, elle devient son obsession, mais elle n’en sait rien. Mariée à David et maman de trois adolescents, elle assume le quotidien de la maison depuis que son mari a décidé de reprendre des études de lettres classiques et se réfugie la semaine dans un studio.
Evan, consumé d’amour, pense que ce qu’il vit est exceptionnel, c’est pourquoi il veut en faire un roman. Pour cela, il demande à son amie d’enfance Emily de devenir son scribe. Ensemble, ils écument les bars londoniens où ils se retrouvent pour prendre des notes et mettre en forme le futur livre.
« Il présentait tous les symptômes de quelqu’un qui se retrouve presque hors de soi sous l’effet du sentiment, presque égaré sous cette emprise, selon la conception antique, par le destin comme par une flèche de l’arc de Cupidon ».
Emily est pragmatique, elle tente de faire comprendre à son ami que son histoire n’a pas assez de matière pour former une fiction. Evan n’est pas d’accord ; il veut qu’on y ajoute la dimension du destin. Alors, à la manière de Virgina Woolf, Emily soutire les anecdotes, les émotions, les pensées afin de construire la fiction demandée à partir de moments individuels.
Seulement, à force d’être la confidente, Emily se perd. Elle en oublie de travailler mais surtout, ses sentiments envers Evan sont de plus en plus troubles. Elle ne pensait pas que devenir une « amanuensis » pouvait à ce point avoir autant de répercussions….

Dans cette confusion des sentiments, tous les deux attendent finalement le point d’orgue qui déterminera des véritables intentions de Caroline envers Evan : une piscine partie chez des amis un peu plus bas dans la rue. Evan espère y affronter David et enfin montrer ses sentiments. Malgré les doutes d’Emily, cette fête du 14 juillet constituera un coup sûr un tournant. Finis les sentiments platoniques, ce sera le début d’une vraie histoire.

Le Bikini de Caroline est à la fois un roman sur l’amour et une réflexion poussée sur l’écriture. Caroline est un personnage secondaire mais présente à chaque page. Par la force de la fiction, elle est transcendée, idéalisée. Et cette même fiction qui donne des ailes à Evan et le pousse à interpréter chaque fait et geste de sa propriétaire.
Emily est partagée entre la réalité et la fiction. Elle ne sent pas à l’aise avec la tournure des événements et veut protéger Evan de son imagination débordante. Car, finalement, on ne sait plus trop bien où se termine la réalité et où commence la fiction. Les conversations agrémentées de nombreux gin tonic emmènent le lecteur dans un roman en train de se construire.

La fin est très originale et montre à quel point l’imagination et la liberté dans l’écriture peuvent rendre une action folle en une situation remplie de poésie.

Ed. Christian Bourgois, mai 2019, traduit de l'anglais par Jacqueline Odin, 416 pages, 22€