vendredi 30 mars 2018

RUE DES ALBUMS (136) CROTTE ! de Davide Cali et Christine Roussey

Il a fallu qu'une malheureuse crotte de pigeon tombe sur le nez du président de la République, pour que tout s'enchaîne !


Une seule crotte sur le nez et le président a décrété qu'il y avait trop de pigeons dans le pays ! Pour s'en débarasser naturellement, un seule solution : les chiens. Mais il en faut beaucoup, et très vite il y en a trop, enfin plutôt il y a trop de crottes !
Une surpopulation en chasse une autre : après les chiens, place aux mouches, aux caméléons, aux serpents, aux hérissons, et aux aigles. A chaque fois, la bonne idée vient d'un conseil présidentiel. Ces gens-là pensent beaucoup mais n'anticipent pas les conséquences ...

Heureusement, les conséquences sont fâcheuses mais font rire les lecteurs ! En plus, les illustrations pétillantes de Christine Roussy donnent du punch à l'histoire et beaucoup d'humour. 
On se prend au jeu de deviner quelle sera la prochaine solution trouvée par les conseillers de l'Elysée !
La chute de l'album est drôle, bien trouvée et prouve le caractère dérisoire de certaines idées. Comme quoi la colère n'est jamais porteuse de solution de génie.

A découvrir à partir de 6 ans.


Ed. Nathan, juin 2016, 32 pages, 10€

mercredi 28 mars 2018

Les soeurs de Fall River, Sarah Schmidt

Qui a bien pu tué de sang froid à coups de hache, Abby et Andrew Borden, couple de bourgeois de Fall River en cette matinée du 04 août 1892 ? Surtout que les issues de la maison étaient fermées à clé, vieille habitude de la maison ...


C'est Lizzie Borden , la seconde fille d'Andrew qui a trouvé le corps de son père dans le salon. Étrangement, la situation la laisse froide, comme si elle se sentait extérieures aux événements atroces qui viennent d'avoir lieu chez elle. Forcément, elle devient vite suspecte aux yeux des gens, même si le médecin de famille a décidé de la droguer un peu pour qu'elle puisse tenir le choc.
C'est vrai que certains de ses propos son incohérents, et puis la bonne de la maison, Bridget, soutient que Lizzie a de temps en temps un comportement border line.
"Je ne suis pas certaine. J'étais dehors, et quand je suis rentrée, il était blessé. Bridget était à l'étage. Et maintenant il est mort".
 Avant les faits, Abby, Andrew et Bridget ont été en proie à une crise de foie mémorable, ce qui a fait rire la jeune fille, comme si elle eût quelque chose à voir avec les symptômes apparus subitement.

A force de fouiller dans le passé, on se rend compte que Lizzie n'entretenait pas d'excellents rapports avec sa belle mère et son père ; qui plus est, sa sœur Emma, est partie quelques jours chez une amie, histoire de souffler un peu des caprices de Lizzie.
Femme enfant capricieuse, il faut que son petit monde tourne autour d'elle, et par les ouïes dires de son oncle John, elle se persuade que son père a l'intention de déshériter ses filles au profit de sa seconde épouse. En voilà un de mobile ! Encore faut-il avoir le cœur bien accroché pour tuer ses parents à coups de hache...
"Ce n'était plus un homme, c'était une bouillie. J'imaginais papa sur cette table, tout écrabouillé lui aussi. Et la colère qu'il faudrait que je déploie pour accomplir une chose pareille".
Pourtant son entourage a tenté plusieurs fois de la remettre sur le droit chemin en lui conseillant d'enfin prendre sa vie en main, mais pour Lizzie, ces conseils étaient autant d'attaques larvées à son encontre. "Malheureusement, la vie prend parfois de tristes chemins. On n'a pas toujours ce qu'on veut quand on veut. Tu verras, un jour tu comprendras". Quand Abby a osé lui asséner ces paroles, La jeune femme a décidé de ne plus la considérer comme sa belle-mère. Quant à son père, impossible de ne pas éprouver envers lui un sentiment de rejet.


Les réflexions de Lizzie du genre "Personne ne peut comprendre"ou"Je ne suis plus très sûre" alertent sa sœur Emma revenue dans la demeure familiale. Elle aussi en a gros sur le cœur, bien consciente qu'elle a ratée sa vie à cause de la cadette.
"A une époque de ma vie, je croyais encore que j'avais ma place dans ce monde, que je méritais mieux que le destin d'une jeune fille ordinaire car j'étais capable d'imaginer une existence loin de Fall River, loin de la vie de famille".
Son cœur tremble, car elle culpabilise de croire que Lizzie est impliquée dans cette tuerie sanglante. Cette dernière ne croit-elle pas que la mort de ses parents lui ouvrira enfin les portes de la liberté, portes qu'elle a elle-même cloîtrées sans le reconnaître vraiment ?
"J'attends le bon moment pour devenir moi-même. Après, tout sera différent, tu verras".
Et si finalement c'était l'oncle John qui aurait eu pour idée d'éliminer son beau-frère ?
Au delà de l'aspect purement factuel du fait divers, Sarah Schmidt s'est penchée sur le fonctionnement d'une famille recomposée à  la fin du dix-neuvième siècle avec ce que cela implique de non-dits, de traîtrises et de petites vengeances.
Dans Les Sœurs de Fall River, c'est au lecteur de se forger une opinion sur la réelle culpabilité de Lizzie. Victime ou manipulatrice? Pauvre fille ou esprit retors ? Tous les protagonistes de l'affaire pourraient avoir leur part de responsabilité ; de ce fait, il n'est pas illégitime de croire qu'une tiers personne employée pour éliminer le couple n'eût pas été recrutée.
Dès lors, ce roman devient fascinant sur bien des points, pointant du doigt la relation ambiguë entre les deux sœurs, le mobile possible et multiple du crime, ainsi que la vaste question d’aspiration à la liberté et à l'indépendance vainement recherchées par les deux filles, enfermées dans la bienséance de leur siècle.


Ed. Rivages, mars 2018, traduit de l'anglais (Australie) par Mathilde Bach, 444 pages, 23€
Titre original : See What I Have Done

lundi 26 mars 2018

L'Affaire furtif, Sylvain Prudhomme

Le roman commence par la fuite d'un voilier, le Furtif, avec à son bord six "marins" avides apparemment d'une autre vie. D'abord médiatisés, ils tombent dans l'oubli pour réapparaître dix ans après...

Quand ce groupe d'hommes et de femmes ont pris le large, la question était de savoir quelles étaient leur véritable aspiration commune pour vouloir fuir le monde civilisé. Quand un homme a voulu approcher le voilier de trop près, une roquette a eu raison de lui. Dès lors, les médias et les scientifiques ont bien compris qu'il ne servait à rien de percer le mystère du Furtif, surtout quand les derniers registres satellites l'annoncent voguer vers l'atlantique sud. 

"L'amnésie d'une époque n'a d'égale que la brutalité de ses réminiscences".

Dix années ont passé. Quand on retrouve des baudruches faites de peaux de phoques, on repense à l'affaire Furtif. Que sont-ils devenus? Sont-ils encore vivants et où ? Alors, le Dumont d'Urville emmène une expédition de scientifiques sur les traces de ce qui est devenu une légende.

"La thèse des agents de l'Observatoire était simple : après avoir déposé six équipiers à terre, le Furtif avait pris feu et coulé. Si ce débarquement puis ce naufrage étaient volontaires ou non, si les fugitifs avaient délibérément choisi ou été contraints de se séparer, rien ne permettait de le deviner".

Quand le bateau est en mouillage devant les îles Heywood, archipel désolé avant l'Antarctique, on a du mal à croire que l'équipage du Furtif a pu survivre à cet endroit. Pourtant, on retrouve l'épave, preuve irréfutable qu'il y est encore ou tout au moins y a séjourné. En cherchant bien, l'expédition retrouve un appareil photo argentique avec une pellicule, un carnet de bord et des notes dans des bouteilles destinées à la mer. Enfin, des témoignages de ce qui s'est vraiment passé. Et là, surprise, les découvertes sont déroutantes ...

"A présent tout était vide, désert, pulvérisé par l'intensité de lumière. Ne restaient que les rochers, la mer, le ciel".  
Sylvain Prudhomme esquisse la destinée d'hommes et de femmes qui se sont réinventés après une première vie mondaine et riche au sein de la société civilisée. Par fragments, le lecteur reconstitue le puzzle d'une affaire mystérieuse aux yeux de nombreuses personnes car la fuite est radicale, comme un bras d'honneur à tout ce que le monde représente. Néanmoins, les considérer comme les Robinson des temps modernes serait une belle erreur, car  Robinson sur son île " a rebâti l'ordre ancien à l'identique. Il s'est comporté en architecte", tout le contraire de ce que les nouveaux aventuriers ont recherché : une capture du temps différente, une occupation de l'espace minuscule, un concept d'"anarchitecture".
L'Affaire furtif,  intrigue ; à la fois grave et burlesque, on retrouve le rêve universel d'un désir d'autre chose et d'une vie plus intense, quitte à devenir un "kamikaze d'un nouveau départ".

Ed. Gallimard collection L'Arbalète, mars 2018, 128 pages, 10.90€

vendredi 23 mars 2018

Les Grandes marées, Jim Lynch

Miles O'Malley est un passionné de l'océan, plus précisément de ses coquillages et crustacés que les eaux libèrent à chaque marée basse. Lorsqu'il parcourt la plage, un sentiment de plénitude l'envahit, ce qui lui permet d'oublier ses tracas. Jusqu'au jour où il fait une découverte étonnante...

"Même dans la lumière du jour, le calamar paraissait irréel. On aurait dit une licorne, un dahu ou quelque autre créature imaginaire : une gigantesque pieuvre croisée avec la queue d'un marsouin ou avec un autre mammifère en forme de torpille. Mais ce qui surprenait le plus, c'était son aspect puissant et indestructible".

D'un seul coup, Miles passe de la transparence à la notoriété locale. Il attire les curieux, les touristes, et même une secte qui voit en lui la probable messie. Au début, l'adolescent se prend au jeu, puis s'en lasse quand il se rend compte que la célébrité si petite soit-elle envahit son quotidien et sa tranquillité. Lui, ce qu'il voudrait finalement, c'est que tout cet engouement l'aide à charmer Angie, sa voisine, ou permette à ses parents de ne pas se séparer. A défaut, il trouve un peu de repos et de sérénité en se rendant chez Florence qui habite comme lui dans une maison sur pilotis, et dont le grand âge l'empêche de se mouvoir comme elle veut.

A force d'être harcelé par les médias, Miles se lâche et, ce qui pour lui est un moment de pure sincérité, devient pour les autres une prophétie :
" C'est à ce moment là que j'ai dit ce que j'ai dit. C'était une répartie désinvolte, le genre de chose que j'avais entendu à la télévision dans la bouche de gens importants quand on leur posait des questions impossibles. Je pourrai mettre ça sur le compte de la fatigue, mais une partie de moi-même y croyait. Quoi qu'il en soit, tout ceci importe peu, car je l'ai dit :
- Peut-être que la Terre essaye de nous dire quelque chose".
Dès lors, Skookumchuck Bay devient le lieu où un jeune homme sans histoire a prédit qu'il faut rester attentif à ce que l'océan tente de nous expliquer. Plus sérieusement, la plage que Miles arpente de nuit comme de jour devient un lieu d'étude pour les océanographes, intrigués de voir que des monstres marins viennent s'échouer inexplicablement. Pour Miles, c'est un soulagement, il retrouve enfin un statut de gamin, mais cela ne règle pas ses autres problèmes.
"En un sens, ce fut un immense soulagement de constater que je n'avais pas été choisi pour quoi que ce soit mais j'avoue avoir été déçu de savoir, avec certitude, que j'étais aussi ordinaire que j'avais le sentiment de l'être".

Les Grandes marées pourrait être perçu comme un roman initiatique, le passage de l'enfance à l'âge adulte, avec les obstacles à franchir. Il l'est un peu sans doute, mais ce roman est avant tout l’histoire d'un adolescent en communion avec la nature en qui il trouve ce qu'il n'arrive pas à obtenir dans son quotidien. Miles est un bon gamin, le stéréotype de celui pour qui l'adolescence est un passage pénible à passer et qui porte son fardeau le mieux qu'il peut sur ses frêles épaules. Ses amitiés, ses amours lui donnent de la dimension et une profondeur inédite. Il a une aura qui illumine le récit. Ainsi, Skookumchuck Bay n'est plus l'arrêt obligatoire pour ls miracles ou les remèdes mais celui où vit Miles O'Malley.
Les Grandes marées procure un très grand plaisir de lecture par son intelligence, sa trame et le message qu'il transmet.

Ed. Gallmeister, janvier 2018, traduit de l'anglais par Jean Esch, 273 pages, 9,20€
Titre original :The Highest Tide

mercredi 21 mars 2018

La Nuit introuvable, Gabrielle Tuloup

Nathan Weiss, expatrié en Slovénie, se voit contraint de retourner en France au chevet de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer. Ces deux-là ne se sont plus vu depuis le décès du père, quatre ans plus tôt.


C'est Jeanne,  la voisine de Marthe, la mère de Nathan, qui l'a prévenue de l'état de la vieille d'âme. Son esprit s'enfuit, mieux vaut venir avant qu'elle ne sombre complètement dans la nuit. Nathan obéit sans pour autant bien comprendre ce qui le pousse à rendre visite à cette femme qui a toujours tenu ses distances avec lui. L'amour, c'était son père qui lui transmettait. Marthe restait dans son coin, le surveillait, mais ne lui témoignait jamais de marque d'affection. La mort de Jacques a acté une séparation mère-fils évidente pour les deux. Il était le seul lien qui les unissait encore.
"Brouillés ? Non. Je ne me rappelle pas une seule dispute. Je crois plutôt que nous nous étions oubliés à force d'indifférence".

"La douleur aurait pu nous rapprocher, elle nous a achevés".

De retour dans la maison familiale, sa mère le reçoit comme s'il l'avait quittée la veille, tout en l'ayant auparavant confondu avec son mari. Puis, la voisine confie au fils ce que Marthe lui a préparé : huit lettres pour lui qu'elle doit lui donner à chacune de ses visites. Marthe a écrit ces missives quand elle a appris sa maladie.
"Tout est organisé avec Jeanne. Je viens de t'écrire huit lettres. Elle ne doit te joindre que lorsque je ne serai plus capable de le faire. Nous n'avons pas réussi à nous aimer jusque là. Il y a toujours eu une sorte de philtre, tu as eu une mère enveloppée dans du papier cellophane. J'avais l'air d'une mère à travers, mais toujours à travers".
C'est par le biais de ces rendez-vous écrits que Nathan va apprendre à connaître sa mère. Marthe, cette inconnue qui lui révèle son histoire intime et les raisons pour lesquelles elle ne fut pas une mère modèle, câline et tactile comme il aurait tant souhaitée qu'elle fut.
Ses rendez-vous avec elle semblent manqués tant elle s'enfonce dans la maladie. Leurs chassés-croisés ressemblent aux rencontres de deux âmes solitaires. Elle rêve de son amour de mari, lui se débat avec ses amours impossibles et ses lignes de fuite. Parfois, au détour d'une réflexion, Marthe a un éclair de conscience et retrouve ce fils mal aimé.
"Elle était comme coincée au fond d'elle-même. Dans une pénombre fraîche.
Et, parfois, tout s'éclairait. Fulgurance de lumière. Son regard s'allumait et me laissait des taches vertes au fond de la rétine".
Ces retrouvailles manquées ont au moins le mérite d'être émouvantes. Nathan se rapproche de sa mère, malgré tout. Avec une écriture sensible et poétique, bercée par l'alternance de chapitres récit-lettre, Gabrielle Tuloup raconte deux êtres handicapés par leurs sentiments et leurs émotions. Les lettres de Marthe sont un testament familial, la preuve que Nathan n'a pas été un mauvais fils, loin de là. Peu à peu, il sent qu'accompagner sa mère jusqu'au bout lui permettra de se sauver lui-même, comme le pense Jeanne.
"Croyez-moi, on ne sauve sa vie q'en accompagnant celle des autres. Autrement, la maison s'écroule. Il faut bien s'appuyer sur quelque chose".
La Nuit introuvable est un roman sur les blessures familiales, les silences et les non-dits. Le roman met les mots avant que la nuit d'Alzheimer brouille les pistes. Les lettre sont le baume dont Nathan a besoin pour envisager sa propre vie sereinement.

Ed. Philippe Rey, février 2018, 160 pages, 16€

lundi 19 mars 2018

Un Emploi sur mesure, Sven Hansen-Love

Après le décès de son père, Raphaël décide de revenir sur Paris. Cet homme solitaire y trouve rapidement un emploi étrange de surveillance.


Peu de choses suffisent à emplir la vie de Raphaël : la littérature d'un écrivain obscur polonais, Zaleski, dont il est devenu un spécialiste, la musique d'un certain Sibelius, les mœurs des opossums et l'amitié d'Armand, un parisien obnubilé par son chat. Assez solitaire de nature, c'est tout naturellement qu'il appréhende son nouvel emploi ; il s'agit pour lui de surveiller ou prendre en filature des personnes précises que sa supérieure, une certaine Olivia, lui précisera.
Raphaël est donc employé par une entreprise qui ressemble étrangement à une entité des services secrets, et son patron - toujours invisible- est un certain Semprun.
Alors Raphaël surveille sans savoir pourquoi la famille Brun-Lambert dont l'appartement est truffé de caméras, ainsi qu'une pharmacie parisienne dont les employés semblent faire du trafic de médicaments périmés. Dans le même temps, il entame une relation avec Olivia qui s'avère très vite être une femme complexe et torturée psychiquement, incapable de se fixer sur le long terme.
"Ce moment a aussi tiré un volet de trouble et d'anxiété sur ma vie. C'est une évolution que j'avais déjà pressentie, confirmée désormais. Une brume épaisse et toxique envahit mon quotidien. La peur, sous toutes ses formes, s'est installée et, je le crains, pour longtemps".

Au fil de la lecture, on s'aperçoit que le personnage principal est pour le moins aussi étrange que ceux qu'ils surveillent. Et si lui aussi était l'objet d'une surveillance ? Son mode de vie routinier, sa passion pour les psychotropes et les somnifères laissent penser que Raphaël est un personnage tourmenté.
"Je me sens abattu.
Je suis la personne au monde la moins digne d'être prise en filature. Je n'ai pas le souvenir de quiconque s'intéressant à moi. Moi-même, en dehors de l'oeuvre poétique et romanesque de l'écrivain polonais Piotr Zaleski, ainsi qu'une passion inexplicable pour les opposums d'Australie, je ne me suis intéressé à rien".
D'ailleurs, par la suite, il voue un intérêt soudain pour les écrits de Maupassant, notamment la nouvelle La Nuit qui décrit les errances d'un hommes dans les rues de Paris la nuit.
"Il est devenu un leitmotiv dans ma vie. De toute évidence il fait écho à des névroses très anciennes. Je m'identifie au narrateur, le noctambule parisien égaré dans la capitale, qui finit par songer à se suicider - du moins, c'est ainsi que j'interprète son dénouement".
Raphaël a trouvé un emploi sur mesure pour lui, et finalement, à travers le labyrinthe de sa personnalité plus complexe qu'il n'y parait au premier abord, l'auteur distille des indices permettant de tirer au clair le récit comme par exemple sa passion pour Zaleski, écrivain radical inconnu dont on soupçonne des actions d'espionnage et avec qui Raphaël trouve des accointances : "Elle doit faire écho à ma propre personnalité".

Construit en trois parties, Un Emploi sur mesure est un premier roman ambitieux qui promène le lecteur au fil des indices et des fausses pistes. Et on se prend au jeu facilement grâce à une écriture fluide et à l'attrait du personnage de Raphaël plus vraisemblable que nature, symbole de l'ultra moderne solitude vécue dans les grandes villes.

Ed. Seuil, Collection Cadre Rouge, 368 pages, 19.50 €

mercredi 14 mars 2018

Midwinter, Fiona Melrose

Depuis la mort tragique de sa mère, Vale a grandi auprès d'un père taiseux et meurtri, Landyn Midwinter. Ces deux-là ne savent pas comment se parler et avec le temps, le fils nourrit de la haine envers son père. Les deux hommes vont se livrer un combat maladroit pourtant rempli d'amour.

Parce qu'ils étaient ruinés et voulaient préserver leur ferme du Suffolk pour pouvoir la léguer plus tard à leur garçon, Cecelia et Landyn Midwinter sont partis en Zambie, à Kabwe , où on demandait des agriculteurs. Là bas, le couple s'est reconstruit, mais Landyn a eu du mal à s'imposer comme patron auprès des fermiers locaux, et en représailles, Cecelia y a laissé la vie.

Ce sont donc deux personnages meurtris qui reviennent dans leur ferme du Suffolk. Alors que Landyn fuit sa douleur en s'occupant de bêtes sauvages  blessées ou en se noyant dans le travail, Vale qui a maintenant vingt ans, se fait employer comme manuel pour être le moins possible près de son père, ou passe son temps avec son meilleur ami Tom.
"Pendant longtemps j'avais gardé Kabwe d'un côté et Vale et moi de l'autre. Pas besoin qu'un truc là-bas revienne nous déstabiliser".

Vale et Landyn n'ont jamais réussi à parler ensemble des événements de Kabwe. Cessie est un spectre qui vient les hanter. Tout rappelle sa présence. Chez le jeune homme, son manque est constant et il reproche à son père la responsabilité de la mort de sa mère. Landyn, lui, croit que sa femme les surveille et les protège en s'étant réincarnée en la jeune renarde qui vient régulièrement chasser autour de la propriété.
"Si par chance la nuit, j'aperçois Cessie en rêve, je sais, aussi sûr que le jour se lève, que je verrai ma renarde avant la fin de la journée suivante. Je la reconnais au premier regard comme si elle faisait partie de moi. Je sais aussi, sans jamais avoir à demander, que c'est ma renarde qui a fait en sorte que le sang continue de couler dans les veines de mon garçon".

Or Vale sent qu'il ne peut pas avancer ou faire des projets tant qu'il n'aura pas régler ses problèmes. 
"Quand il s'agit de sa mère, c'est jamais fini".
La tension est immense , Landyn la sent omniprésente ; son fils lui échappe mais il ne trouve pas les mots pour exprimer son sentiment de culpabilité. A-t-il vraiment été un bon père ? 
"C'était toute cette obscurité qui nous avait ramenés à ça. On peut l'oublier pendant un certain temps, puis elle s'approche de vous et vous fait rouler à nouveau sous ses algues et ses rochers".
En partant du principe que  "Un homme ne peut pas toujours être préservé de la vie. Parfois, elle vient nous chercher", Fiona Melrose livre un roman intense en émotions, un duel larvé entre n père et son fils unis par une douleur commune qu'il n'arrive pas à extérioriser. Certaines scènes sont fortes et viennent éclairer symboliquement le mal être de chacun des personnages.
Midwinter est un roman choral, construit par une alternance de voix. Chacun leur tour Vale et Landyn se livrent, telle une confession intime chacun de leur côté pour enfin expier ce qu'ils ressentent et ce qu'ils se reprochent. C'est  par Thomas, un peu le fils et frère adoptif des deux hommes, cloué à l’hôpital suite à un accident de bateau, que viendra le salut et peut être l'espoir d'un dialogue.

Le nouveau départ, la nouvelle aventure à Kabwe est devenue une épreuve, la croix à porter tout au long de leur vie. Mais parce qu'il faut vivre malgré tout, ces deux êtres maladroits et malheureux vont devoir s'affronter pour enfin être en paix et renaître, juste pour se dire qu'ils sont deux, unis et libérés de leurs erreurs respectives.

Ed. Quai Voltaire / La Table Ronde, traduit de l'anglais par Edith Soonckindt, 304 pages, 23€
Titre original  éponyme

lundi 12 mars 2018

L'été de la haine, David Means

De retour du Vietnam, Eugene Allen écrit un roman, Hystopia, dans lequel il décrit une Amérique parallèle qui exploite une bien curieuse méthode pour soigner le psychisme de ses vétérans.



Et c'est par un procédé de mise en abyme que le lecteur entre dans l'univers d'Hystopia et suit ses personnages pas à pas. Ce roman est construit comme une enquête policière évoluant dans un pays où Kennedy entame un troisième mandat et échappe régulièrement aux tentatives d'assassinat.
"Le livre n'était guère adapté au marché du roman de l'époque (ni d'aucune autre époque) mais était publiable à cause du potentiel commercial de sa soi-disant genèse : un vétéran du Vietnam de vingt-deux ans s'installe à son bureau et construit un monde fictif qui est - pour citer le critique Harold R. Ross - " plié en deux, replié sur lui-même, aussi violent et déstabilisé que notre époque même, aussi absurde et lourd de sens".
Pour l'agent Singleton, ancien soldat reconverti, il s'agit de mettre la main sur  Rake, un tueur en série sanguinaire, qui écume ses crimes en compagnie d'une certaine Meg qu'il utilise comme cobaye dans sa recherche de nouveaux psychotropes.
Car Rake, comme tous ceux qui sont revenus vivants du Vietnam, a bénéficié d'un Repli, méthode médicamenteuse et fédérale, dont l'objectif est de faire oublier aux vétérans les horreurs commises ou vécues. Sauf que parfois le Tripizoïde, stupéfiant puissant utilisé à cet effet, ne fonctionne pas. Ainsi Rake est ce qu'on appelle un mal replié, et il sème le chaos en mettant en scène la guerre qui se joue en continue dans sa tête.

Singleton a aussi bénéficié de la méthode du repli. Rake lui dit quelque chose, mais il est incapable de se souvenir. Avec l'aide de Wendy, autre agent de la Brigade Psycho, il va mener deux quêtes : retrouver le tueur, et retrouver la mémoire, car il est persuadé que ses souvenirs perdus contiennent la vérité à propos de Rake.
"Il avait cette théorie qui l'obsédait : tous les agents, au moins les repliés, doivent penser la même chose, car ils sont plombés par les faits qu'ils ne peuvent pas se rappeler et ils doivent s'ouvrir aux histoires des autres pour se les approprier".
Leur enquête les mène vers Hank, un vétéran lui aussi et ami de Hank. Il vit avec sa mère à moitié folle au bord de la forêt et a procédé seul à un retour aux souvenirs. Tout en contenant la violence de son ami, il tente de sauver Meg de la folie de ce dernier....

C'est une course contre la montre qui se joue ; le pays est en ébullition : les White Flag - des bikers mal repliés - sèment la terreur, et la guerre du Vietnam s'enlise puisque Kennedy préfère envoyer encore et encore des soldats à défaut de prendre une décision politique courageuse. La population vit dans la peur, Singleton et Wendy traversent le Michigan où les scènes de violence urbaine ne sont pas rares.

Hystopia est à la fois une utopie et une dystopie. Eugene Allen a écrit ce roman comme une thérapie ; il s'agit de son tripizoïde à lui. Il y a intégré des éléments de sa vie que ce soit dans les personnages ou les souvenirs de guerre. Par le biais de la mise en abyme, il désire démontrer que le gouvernement de son pays, quel que soit ses décisions, est dépassé dans la prise en charge de ses vétérans.

L'été de la Haine est un roman terriblement intelligent, qui pointe du doigt les dysfonctionnement de la société américaine en utilisant tous les procédés de la fiction à sa disposition. Le lecteur est conquis et se prend au jeu du roman dans le roman. Enfin, le prologue et l'épilogue donnent une perspective originale sur la genèse d'une histoire.

Ed. Gallimard, collection Du Monde entier, février 2018, traduit de l'anglais par Serge Chauvin, 416 pages, 23€
Titre original : Hystopia

vendredi 9 mars 2018

RUE DES ALBUMS (135) Rosalie et le langage des plantes, Fanny Ducassé

Dans son album rose bonbon aux nuances de vert, Fanny Ducassé raconte l'étrange aventure de Rosalie qui quitte son appartement situé sous les toits de la ville pour rejoindre la forêt et communier avec les plantes.

Rosalie adore les plantes mais n'a pas la main verte, et ses tentatives de communiquer avec le monde restent vaines. Alors, elle se contente de s'occuper de son chat narcissique et de son mulot féroce, compagnons de solitude dans son nid douillet situé sous les toits de la ville. 
Parce que son grille pain a rendu l'âme et que faire sauter les tartines est un de ses dons, la jeune femme décide de sortir au vide grenier de sa rue afin d'en trouver un autre, occasion pour elle de se perdre dans la contemplation d'objets divers et variés. Justement, Rosalie est attirée par un livre qui dépasse d'une poubelle, et il s'avère qu'il n'est pas commun.
" Autour, nulle couverture ; au dedans, ni début ni fin, seulement des caractères incompréhensibles et des fleurs séchées au creux des pages.
Rosalie devine qu'elles se livrent un dialogue clandestin.
Dès lors, elle n'a plus qu'un seul souhait : décrypter ce langage et percer enfin le secret des plantes et des fleurs". 
Nuit blanche. Notre héroïne tente de comprendre ce livre mystérieux. Pour en avoir le cœur net, elle décide de descendre dans la rue. Là, un lion étrange l'attend pour la transporter jusqu'à l'orée du bois...

Fanny Ducassé a laissé vagabonder son imagination pour nous offrir une histoire onirique et poétique ou réalité et rêve se confondent. Au fil des pages, le cœur de Rosalie se remplit : elle va enfin percer le secret des plantes et pouvoir s'en occuper comme elle en a toujours rêvé. Ainsi, elle fait corps avec la nature et cette dernière le lui rend bien faisant de la végétation sa seconde peau.
Les illustrations épousent à merveille le texte et attirent le lecteur vers le détail. La superposition des motifs géométriques donnent de la profondeur aux dessins et met en évidence le goût du détail de l'auteure. Enfin, les couleurs pastels renforcent la douceur du texte et apporte une touche féérique.

A partir de 5 ans.

Ed. Thierry Magnier, mars 2018, 40 pages, 16€

mercredi 7 mars 2018

Tyrannie, Richard Malka

"Docere, delectare, movere. Instruire, plaire, émouvoir ; Les trois règles de la Réthorique selon Cicéron", et règle d'or de l'avocat Raphaël Constant, ténor du barreau de Paris et avocat d'Oscar Rimah, un pédiatre réfugié en France qui comparaît pour meurtre.

En tuant un membre de l'ambassade d'Aztracie en France, Rimah a voulu dénoncer le régime qui sévit dans son pays natal, dirigé d'une main de fer par Isidor Aztri.
"Les Rimah furent décimés quand les fondamentalistes aztrides accédèrent au pouvoir par les urnes. Leur première décision fut de rebaptiser leur pays "Aztracie" du nom de leur idéologie, tout à la fois religieuse, philosophique et politique".
Sa défense s'avère compliquée car le seul moyen d'obtenir l'acquittement est de plaider la folie au moment des faits. Or Rimah est tout sauf fou, et il désire que son procès devienne la tribune de ce qui se passe dans son pays, car aux yeux du monde entier, l'Aztracie devient de plus en plus un pays modèle, et non un Etat qui bafoue les libertés les plus fondamentales.
"Je n'avais plus aucune volonté. Engagé sur le chemin de la trahison de soi-même, il importe peu d'aller toujours plus loin. Je pouvais bien assumer le service après-vente du pire puisque je l'avais déjà commis".
Quand le régime a décidé de mettre en vigueur sa mesure phare, elle a demandé le soutien du pédiatre renommé Oscar Rimah. Il a refusé, puis après avoir subi de nombreuses menaces, il a obéi. Dès lors, il a décidé de prendre le chemin de l'exil avec son épouse et ses deux enfants. Seulement, un acte ignoble l'a privé de sa famille. Seul rescapé migratoire, il a décidé de consacrer sa vie à dénoncer les exactions d'Isidor Aztri.
"Après l'élection des Aztrides, la mesure la plus décriée du nouveau régime fut le port obligatoire du cache-visage. Il s'agissait de la pierre angulaire de leur programme. Une nécessité pour créer un homme nouveau. Cette mesure enseignerait aux adultes en formation la soumission de l'ego et l'oubli de soi au bénéfice du collectif".
Peu à peu, ce n'est plus la condamnation d'un homme qui se joue, mais c'est le procès de l'aztracisme, une dictature au service d'un seul homme, isolé et mégalomane, dont le traumatisme vécu durant son enfance a fait de lui le dirigeant qu'il est aujourd'hui.
Pour défendre ce régime autoritaire, Edouard Chenon, un des meilleurs avocats aussi du barreau de Paris. Peu importe ce qu'il défend, du moment qu'il gagne et qu'il brille.
"Un acquittement serait une monstruosité philosophique, éthique, juridique."
Les joutes oratoires se succèdent, mais Constant est de moins en moins confiant depuis qu'il fréquente assidûment une jeune aztride dont il ne connaît rien mais dont il devient amoureux lui l'homme qui avait renoncé à toute forme d'attachement. Grâce à Amalia, il peut peaufiner sa défense tout en sachant qu'il joue un jeu dangereux.
 "Elle décrivit la naissance d'une dictature qui achetait l'adhésion de ses classes populaires en améliorant leur condition par des mesures qui finiraient par les affamer. Elle craignait le génie d'Isidor Aztri qui avait redonné une fierté à son peuple dont il satisfaisait le besoin de transcendance".

Néanmoins, il est bien décidé à sauver Oscar Rimah.
"Son procès dévorait Raphaël. L'avocat respirait, se nourrissait, dormait, se réveillait pour son client".
 Premier roman d'un avocat de profession,  Tyrannie est le procès d'un homme et d'une dictature. Au delà des événements propres au procès, s'ajoutent l'histoire d'Isidor Aztri et l'aventure amoureuse de l'avocat de la défense. Bien sûr tout est lié. Par une habile alternance des chapitres, Richard Malka tient le lecteur en haleine jusqu'à l'épilogue. Enfin, ce texte est aussi la description fort intéressante du déroulement d'un procès aux assises, avec tous les enjeux qui s'y jouent, le jury qu'il faut amadouer et les professionnels du tribunal avec lesquels il faut composer, et enfin la presse qu'il faut savoir utiliser habilement.

Ed. Grasset et Fsquelle, janvier 2018, 400 pages, 22€

lundi 5 mars 2018

Le Mystère Croatoan, José-Carlos Somoza

La fin d'un monde - le nôtre - est proche. Elle a été anticipée deux ans plus tôt par un éminent scientifique, éthologue de formation, seulement il n'a pas été pris assez au sérieux.


Maintenant, il est trop tard. Carlos Mandel s'est suicidé et a emporté sa découverte avec lui. Sauf que deux ans après avoir tiré sa révérence, nombreux de ses proches ont reçu un mail étrange, programmé par Mandel, contenant un message unique CROATOAN.
Croatoan fait référence à un vieux mystère qui raconte l'étrange disparition d'une colonie en terre amérindienne, sans explication logique. Mais pour Carmela, il est difficile de faire le lien entre cet événement et ce qui se passe à Madrid et qui semble envahir le monde entier : hommes, femmes, enfants et animaux semblent soudain être atteints par un virus étrange qui les obligent à se mouvoir vers un point unique, sans faire attention aux obstacles. Avec eux, tous les animaux sauvages ou non.
"Depuis les immeubles éclairés les plus proches, de chaque fenêtre et balcon, jaillissent des personnes. Elles se penchent à la taille et se laissent tomber. (...) Ils agissent dans un silence poli, anonyme, avec le minimum de gestes pour se tordre et s'écrouler d'en haut".
Attentat biologique, expérience qui a mal tournée, en tout cas, Carlos Mandel semblait avoir anticipé les comportements comme le prouvent les éléments contenus dans la clé USB qu'il a réussi à transmettre à ses proches. De fait, Carmela, accompagnée de l'ex-compagnon de Mandel, un certain Nico, tentent de rejoindre les autres détenteurs du secret pour enfin se rendre jusqu'au centre expérimental et comprendre l'objectif de Mère Nature.

Le Mystère Croatoan est un roman alléchant jusqu'à la moitié mais qui perd de son intérêt une fois que le mystère est dévoilé. Dès lors, il devient un roman presque post apocalyptique soutenu par un suspens jusqu'à la dernière ligne, et qui met définitivement de côté tous les personnages secondaires de la première Partie du récit.
La jeune Carmela tient à bout de bras l'avenir du monde connu et malgré un ex violent et encombrant et un entourage qui ne tient que par leur seul ami en commun Mandel qui les a rassemblés dans le secret, elle fait face au chaos du monde pour réussir à sauver ce qui peut encore l'être.
Ainsi, ce dernier roman de Somoza n'est peut être par le meilleur de l'auteur, mais il reste dans la veine de ses précédents romans : il est direct, intrusif , mystérieux et ose dévoiler la face sombre de l'être humain.

Ed. Actes Sud, traduit de l'espagnol par Mariane Millon, janvier 2018, 416 pages, 23 €