vendredi 30 novembre 2018

REGARDS CROISES (34) Le Camp des autres, Thomas Vinau

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


On retrouve les chapitres courts, les phrases courtes, sèches et limpides. On retrouve aussi le regard émerveillé sur la nature comme celui que porte un enfant sur le monde inconnu qui l'entoure

Cet enfant, c'est Gaspard, qui fuit la maison familiale où refroidit le corps d'un père violent et haï. Avec son chien blessé à qui il doit la vie, il survit dans la forêt. Même s'il crève de faim, il sent que les arbres le protège du monde dont finalement il ne connaît rien. A lui maintenant de s'approprier cette liberté chèrement gagnée.

Quand il se réveille, il comprend bien qu'il a perdu connaissance assez longtemps pour être aidé, changé et soigné par un homme à la barbe blanche. C'est Jean-Le-Blanc. 
"Il a dit J'ai un choisi un camp. Le camp de ceux dont on veut pas. Le camp des nuisibles, des renards, des furets, des serpents, des hérissons. Le camp de la forêt. Le camp de la route et des chemins aussi. De ceux qui vivent sur les chemin".
Il lui apprend les secrets de la forêt, les plantes médicinales et les pièges à éviter. 
"Il lui dit : la forêt est une langue, une science et une oeuvre d'art. Tout peut te sauver ou t'achever. Ici il n'y a pas de maître".
Gaspard, d'abord méfiant, apprend à apprécier cet homme-sorcier. Quand ce dernier reçoit la visite de saltimbanques, le jeune garçon entrevoit la possibilité d'une autre façon de profiter de la liberté. Il décide de suivre "la légion des orphelins de la nuit", la Caravane à Pépère.
"Nous nous sommes tenus à l'écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l'homme et à tous ceux que l'homme refusait. Elle est l'autre camp. Le camp des autres".
Ainsi, il quitte le camp des autres, le refuge de la forêt pour suivre ceux qui vivent d'expédients, de petits larcins, de spectacles, sans entraves. Gaspard accompagne ces "fuyards debout".

Le Camp des autres est le récit du cheminement de Gaspard l'insoumis vers la liberté, la connaissance de soi et le respect. C'est aussi une ode à la nature, aux animaux sauvages et à la forêt. Nous lui devons tout depuis le début : notre survie, notre liberté, notre refuge. Rendons-lui ce que nous lui devons en ne l'oubliant pas. Tel pourrait être un des messages de l'auteur à travers son roman à l'écriture ample et poétique. Une réussite.

Lire l'article de Christine Bini

Ed. 10/18, septembre 2018, 192 pages, 7.10€

mercredi 28 novembre 2018

Frère d'âme, David Diop

Qu'est-ce qu'être humain dans la boucherie de la grande guerre ? A travers le récit d'un tirailleur sénégalais qui sombre peu à peu dans la folie, l'auteur nous invite à une réflexion plus vaste sur le devoir, le sens de l'honneur, et le choix d'être soi.


"Alors, pour s'y retrouver dans la vie, pour ne pas se perdre en chemin, il faut écouter la voix du devoir. Penser trop par soi-même c'est trahir. Celui qui comprend ce secret a des chances de vivre en paix".
Jusqu'à ce jour terrible où il s'est retrouvé aux côtés du corps agonisant de son presque frère Mademba, Alfa Ndiaye ne se posait pas trop de questions lors des combats ou dans les tranchées. Il s'en veut maintenant de n'avoir pas répondu aux appels désespérés de son ami qui lui demandait de l'achever. Il ne l'a pas fait au nom du devoir.
" Je n'ai pas été humain avec Mademba, mon plus que frère, mon ami d'enfance. J'ai laissé le devoir dicter mon choix. Je ne lui ai offert que des mauvaises pensées, des pensées commandées par le devoir, des pensées recommandées par le respect des lois humaines, et je n'ai pas été humain".
Depuis, il traîne son chagrin et la culpabilité est de plus en plus lourde. Alors, Alfa décide que plus jamais le devoir ne lui dictera ses choix. Il décidera par soi-même. Ni son capitaine, "son dévoreur d'âmes", ni les toubabs, les soldats blancs avec qui il combat au front ne pourront l'empêcher d'être ce qu'il est vraiment.

Au début, les soldats ont considéré d'un œil complice les trésors de guerre qu'Alfa Ndiaye du village de Gandiol près de Saint Louis au Sénégal ramenaient : une main de chaque soldat qu'il tuait au coupe coupe au cœur de la nuit. Puis, au fil des jours, ces mains sont devenues pour les autres le symbole de la folie galopante du soldat chocolat Alfa. Alors il les a cachées, mais cela n'a pas suffi.
"Pour tous, soldats noirs et blancs, je suis devenu la mort. Je le sais, je l'ai compris. Qu'ils soient Soldats toubabs ou soldats chocolats comme moi, ils pensent que je suis un sorcier, un dévoreur du dedans des gens, un dëmm. Que je le suis depuis toujours, mais que la guerre l'a révélé".
Cependant, est-on sauvage quand on tue en temps de guerre un des ennemis ? Est-on sauvage quand on décide de venger son meilleur ami qu'on n'a pas sauvé ?
"La seule différence entre eux et moi, c'est que je suis devenu sauvage par réflexion. Eux ne jouent que la comédie quand ils sortent de la terre, moi je ne joue la comédie qu'avec eux, dans la tranchée protectrice".
De fait, le capitaine décide d'éloigner Alfa du front. Il se retrouve à l'arrière, hospitalisé. Ainsi, les autres soldats ne sont plus confronté à la folie d'un seul homme. La folie commune est bien plus rassurante ...
"Mes sept mains, c'était la furie, c'était la vengeance, c'était la folie de la guerre. Je ne voulais plus voir la furie et la folie de la guerre, tout comme mon capitaine n'avait plus supporté de voir mes sept mains dans les tranchées".
Frère d'âme offre une réflexion profonde sur l'absurdité de la guerre. Absurde au point qu'il vaut mieux tuer l'ennemi quand l'ordre de tuer est donné, plutôt que le tuer en dehors des combats. Le soldat devient fou quand il essaye de réfléchir à la valeur donnée à la mort.
"La folie temporaire permet d'oublier la vérité des balles. La folie temporaire est la soeur du courage à la guerre".
Alfa n'a pas su sauver son frère d'âme Mademba. Mais lui, qui pourra le sauver ? Ses frères tirailleurs ont peur de lui, les soldats blancs le craignent et le capitaine préfère l'éloigner du front. Et si à l'hôpital, loin de l'horreur des combats, il pouvait retrouver un peu de sérénité ?

David Diop offre un roman puissant, rempli de fulgurances littéraires, qui me hantera longtemps.

Ed. du Seuil, août 2018, 176 pages, 17 €
Prix Goncourt des lycéens 2018

lundi 26 novembre 2018

Une Année lumière, Nathacha Appanah

A travers la trentaine de chroniques qui compose ce recueil, une facette intime de Nathacha Appanah apparaît. L'écriture se veut élégante, fine, ciselée et remplie d'émotions.

Nathacha Appanah ne fait pas partie de ces auteurs enfermés dans leur tour d'ivoire, hermétiques au monde qui les entoure, résolus à ne se consacrer qu'à la littérature, oubliant la curiosité qu'on  peut porter autour de soi.

Une Année lumière est sans le vouloir vraiment la confession intime d'une petite fille née sur une île de carte postale (Maurice) qui, devenue grande, a décidé de vivre en France pour se consacrer à l'écriture. Mayotte, puis la métropole... Le bruit et la fureur. Les yeux écarquillés, elle devient un témoin de ce qui se passe autour d'elle, soucieuse de se demander ce qui tombera dans l'oubli.

"Nous regardons, nous écarquillons les yeux et avant même de savoir exactement ce que nous sommes en train de contempler, il y a autre chose de plus terrible à voir de plus sanglant, de plus incroyablement inhumain. Je sens parfois, malheureusement, que l'anesthésie au monde me guette, que parfois un malheur ressemble trop à un autre dans la façon dont on nous le raconte vite et bruyamment".
Le temps, l'oubli, les souvenirs sont autant de thèmes chers abordés dans ces chroniques. On ne prend plus le temps de rien. Consommer, vivre vite sont les maîtres mots d'une société finalement à la dérive mais qu'on refuse encore de voir comme tel, pas assez prêts à l'affronter. Les leçons de l'histoire ne sont pas suffisantes pour éviter de fâcheux recommencements, telle le souligne la citation de Primo Lévi que l'écrivain garde en elle précieusement : "C'est arrivé et tout cela peut arriver de nouveau : c'est le noyau de ce que nous avons à dire".

Nous vivons tant de choses et nous en oublions les trois quarts pourrait-on résumer. Nous sommes de passage et l'écriture peut-être un bon moyen non pas d'entrer dans la postérité (l'exemple de Marie-Josèphe Guers en est un) mais d'exprimer ce qui se passe aujourd'hui et maintenant.
"J'aime écrire et lire la vie des non-puissants, des outsiders, des oubliés de l'histoire. J'aime aussi écrire et lire la vie qui passe parfois comme un ruban gris, sans aspérités, sans couleurs, sans saveur, cette vie sans la vie. J'aime le changement dans les cœurs et dans les têtes. J'aime les enfances ordinaires et les jours extraordinaires". (Semer l'empathie)
A Maurice, la langue nationale est l'anglais, mais on parle aussi bien créole que français. Nathacha Appanah a choisi le français comme langue d'écriture. Ce choix ne l'empêche pas d'apprécier la poésie anglaise ou une conversation en créole. En fait, l'auteur s'étonne lorsqu'on lui demande, lors de conférences, de préciser son choix. Lui revient alors une phrase de Herta Müller :  "le langage c'est comme l'air. C'est quand il est foutu que vous réalisez à quel point il est important". Peu importe la coquille, c'est le contenu qui est important et ce qu'on en fait.

Justement le rapport aux autres se fait par le langage. Au fils des chroniques, on comprend que l'auteur a dû mal à expliquer en public ses choix littéraires ou son rapport à l'écriture. Toujours cette angoisse de se sentir ridicule ou de ne pas proposer une réponse qui plaira à l'auditoire. Il est plus simple de trouver ses mots en écrivant qu'en s'exprimant. Ces derniers ont besoin d'être utilisé avec soin pour ne pas être corrompus ou mal compris. C'est pour cela que Nathacha Appanah ne s'est jamais éloignée de la lecture de la poésie, genre qui donne véritablement de la valeur au mots.
 "J'ai parfois lu des poèmes qui ont changé la façon dont je voyais le monde, d'autres auxquels je ne cesse de revenir car, tels des baumes, ils contiennent cette chose chaleureuse qui se répand en moi quand je les lis ; d'autres encore sont des mystères et je sais qu'un jour ils vont se révéler à moi". (...) La poésie est également pour moi un moyen de garder vivants la mémoire et les liens qui nous engagent aux autres".
Les thèmes du souvenir et de la mémoire sont des thèmes chers à l'auteur. Il y a une angoisse quasi viscérale d'oublier l'essentiel alors qu'on est happé par le tourbillon de la vie et la superficialité de certains événements.
"Où vont ces milliers de choses qui semblent nous occuper tout entier, dont on est persuadé qu'elles vont déterminer le reste de nos jours et qui, soudain, disparaissent ? Où vont ces émotions qui nous gonflent le cœur comme des ballons ? " (la cloche à souvenirs)
L'écriture devient un refuge contre l'oubli. Elle devient un passeur de souvenirs, une mémoire qui, même si le livre est passé sous silence, permettra de garder une trace de ce qui fut.
"Et je crois qu'une fois passés le bruit ou le silence assourdissant de cette rentrée, c'est ce qui consolera les écrivains, ceux qui ne voient jamais leur nom cité ou les autres : d'écrire avec intégrité leurs livres" (Bruit et silence de la rentrée littéraire)
Une Année lumière a agi sur moi comme un baume. Il m'a permis d'ouvrir les yeux à nouveau sur le monde qui m'entoure. Le temps nous échappe, nous le rattraperons jamais. Il faut que j'apprenne à me l'approprier pour ne pas en perdre une miette afin que ce que je vis ne sombre pas avec perte et fracas dans les oubliettes de ma mémoire.

Ed. Gallimard, Hors série littérature, octobre 2018, 144 pages, 12€

jeudi 22 novembre 2018

Eclipses japonaises, Eric Faye

Elles étaient adolescentes et avaient la vie devant elles. Naoko et Setsuko, jeunes japonaises ont été enlevées dans l'adolescence pour se retrouver en Corée du Nord où une nouvelle vie commence pour elles.


La Corée du Nord n'est pas si loin, de l'autre côté de la mer se disaient-elles quand les informations relataient la dictature qui sévissait la-bas, "de l'autre côté de cet énorme glacis maritime". Elles étaient loin d'imaginer que ce pays allait être le leur d'adoption non par choix mais par obligation, devenues un des engrenages d'un projet plus vaste dont elles ne conçoivent même pas les aboutissants.

Il a d'abord fallu désapprendre leur langue pour en apprendre une nouvelle. Surveillées de près par leur instructrice qui les forme et vit avec elles, Naoko et Setsuko gardent leur langue maternelle dans leur cœur pour ne pas s'attirer les foudres de celles qui décident pour eux. Alors quand elles se rencontrent et se lient d'amitié, c'est en coréen qu'elles échangent et évitent sciemment d'évoquer leur passé.
"Nous vivions dans une fiction.S'appeler par des noms de scène, ignorer comment l'autre s'était retrouvée là. Tout n'était que supputations, hypothèses jamais recoupées".

Alors que l'une devient un agent secret, l'autre est mariée avec un américain résident forcé depuis des dizaines d'années. Lui aussi est une ombre ; il a un jour traversé la frontière qui se trouvait de l'autre côté de son camp, et s'est fait prendre par les gardes nord-coréens. Depuis avec d'autres comme lui, pour avoir la vie sauve, il a construit un semblant de nouvelle vie dans ce pays qui est à l'opposé de celui de l'oncle Sam.

Les années passent, les langues se délient. Même si la dictature est encore debout, elle a besoin des autres pays pour garantir la survie économique de ses concitoyens. C'est alors que les "enlevées" deviennent des monnaies d'échange avec un éventuel retour possible au Japon. Tous ces "fantômes" qui avaient appris à survivre dans l'isolement et la propagande, vont retrouver la liberté. Mais tellement de temps a passé...

Ed. Points Seuil, septembre 2017, 240 pages, 7€

lundi 19 novembre 2018

Des Raisons de se plaindre, Jeffrey Eugenides

Pas de milliardaires, ni de stars, ni même de patrons arrogants, mais des petites gens avec leurs lots de rêves, d'angoisses, de dettes, d'amours et une indescriptible foi en la vie.


Les personnages de ce recueil de nouvelles nous ressemblent. Ils sont le kaléidoscope de nos émotions et de ce que nous pouvons affronter dans notre vie. Ceci est d'autant plus mis en avant qu'ils sont américains et évoluent dans un état bien moins protecteur que le nôtre lorsqu'ils sont confrontés au deuil, à la maladie, ou à la crise des subprimes.

Et malgré tout cela chacun garde en lui la foi en des valeurs qui, par les temps qui courent, peuvent être perçues complètement décalées. Comme ce musicien amoureux de musique ancienne qui se retrouve confronté à la spirale du surendettement après avoir acheté hors de prix un instrument ancêtre de l'orgue.
A qui la faute pourrait-on se demander, comme le titre d'une nouvelle éponyme ? L'honnêteté, les valeurs, l'amitié sont autant de refuges quand le reste part en vrille. Souvent Eugenides dépeint des couples en morceaux  ou des personnages en reconstruction après une séparation, recherchant dans la routine quotidienne de quoi leur donner le goût de vivre.
"Il reste là, invisible sur le seuil de la porte, et les observe. A mesure que le temps s'écoule, une sensation de plus en plus étrange s'installe en lui. Il a tout à coup l'impression d'être tombé de la réalité de la cuisine pour atterrir sur un autre plan de l'existence : c'est comme s'il regardait la vie de l'extérieur. N'est-il pas un peu mort au fond ? Est-on encore vivant quand on arrive à un tel mépris de la vie ?"
Le principe fondamental est de rester tel qu'on est. La nouvelle inaugurale "Les Râleuses" est fondatrice des nouvelles suivantes. Une amitié féminine, solide et ancienne, que rien ne peut rompre même la sénilité de l'une des protagonistes. Rester libre malgré les aléas de la vie ou la maladie. Ainsi, on peut être fauché, profiter des paysages de la Floride, se poser et se croire, le temps d'un instant le pus heureux des hommes.
"La première fois, ce motel exerce une attraction sur moi. La libération inattendue offerte par le toit, le pourrissement iodé du bord de mer, l'agréable absurdité de l'Amérique".

On sourit souvent à la lecture des histoires. En arrière plan, l'auteur sous décrit une société américaine  où le tout est possible frise parfois avec le ridicule. Dans "Mauvaise poire", si Tomasina ne s'était pas décidée à avoir un enfant pour accompagner ses vieux jours, elle n'aurait certainement pas organisé une fête pour demander à ses amis masculins de devenir ds généreux donateurs.
Publiées sur une période de vingt années, les nouvelles battent le pouls de l'Amérique, et l'ironie de Eugenides permet de mettre en perspective les petits et grands maux de chacun.

Ed. de L'Olivier, septembre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Olivier Deparis, 304 pages, 22.50 €
Titre original : Fresh Complaint

mercredi 14 novembre 2018

Une Ville à soi, Chi Li

A travers l'amitié de deux femmes que tout oppose, Chi Li raconte la mutation des mentalités chinoises.


La lectrice occidentale que je suis s'est plongée dans cette lecture avec une ignorance crasse des subtilités des mœurs et coutumes de la société chinoise actuelle. Force est de constater que les traditions ont la vie dure et que les jeunes couples d'aujourd'hui construisent leur vie commune sur le modèle de leurs ancêtres.
Sauf que.
Sauf que, à petits pas, la modernité s'invite dans les maisons. Quand Fengchun se rend compte que son époux s'éloigne de plus en plus d'elle et ne participe plus à l'éducation de leur fils unique, elle décide de s'émanciper en demandant du travail à sa voisine Mijie, maîtresse femme, ancienne membre de l'armée chinoise et propriétaire d'un petit commerce. Fengchun n'est pas à son premier emploi puisqu'elle occupait un poste administratif das une tour commerciale. Mais depuis son mariage, elle s'est rangée au nombre des femmes au foyer comme le veut la tradition. A force, elle a eu le sentiment d'être devenu un meuble aux yeux de son mari qui, dès qu'il le peut, fuit le domicile conjugal.
"Tout cela était d'une telle évidence : au début, les jeunes gens poussaient le landau à deux, se battaient pour prendre le bébé en photo (...) Mais petit à petit Zhou Yuan s'était fait moins présent et Fengchun se retrouvait plus souvent seul avec leur enfant. Et finalement, il n'était resté plus qu'elle".
Mijie accepte et ne regrette pas son choix car sa voisine s'avère être une incroyable vendeuse et cireuse de chaussures. Elle-même veuve, elle a connu les aléas du couple et vit désormais avec sa vielle belle-mère, la bonté incarnée, et son fils de seize ans. Simplement, quand elle s'aperçoit un jour que Fengchun flirte avec un client, elle craint la réaction des voisins et des habitants de Wuhan et se demande si elle ne doit pas la licencier.

Pourtant les deux femmes s'apprécient beaucoup. Aux yeux de Mijie, Fengchun incarne cette nouvelle génération  qui n'hésite pas à outrepasser les conventions pour obtenir un peu plus de libertés et s'épanouir.
"La docilité et la candeur de Fengchun, sa façon d'endurer en silence l'indifférence de son mari et de sa belle-famille, avaient peu à peu suscité chez Mijie une affection sincère".
Tout ce que Mijie n'a pas réussi à faire du vivant de son mari.
Alors, la jeune femme au cours d'une nuit alcoolisée avec sa patronne, va se dévoiler et toutes deux vont faire le serment d'être des "âmes sœurs" et ainsi être d'une loyauté sans bornes l'une envers l'autre.
"Quand la parole des femmes se libère, c'est comme des pigeons dont on aurait ouvert la cage en grand nombre et qui s'envoleraient en nuées très haut dans le ciel, puis qui feraient soudainement demi-tour avant de tournoyer autour d'un point fixe : elles reviennent toujours au même sujet, la vie".
La ville de Wuhan sert de décor à ce roman qui décrit toute la complexité des mutations sociales en Chine. L'évolution des mentalités ne se fait pas sans heurts et on se rend compte qu'il faut du temps pour que les changements soient acceptés. Paradoxalement, c'est le personnage en retrait de la belle-mère, vieille femme discrète et bonne, qui va permettre à Mijie de comprendre et accepter.
Côté écriture, on s’accommodera aisément de quelques réflexions ampoulées, de quelques métaphores animales simples. Nous sommes aux antipodes d'un point de vue occidental. De nouvelles mœurs émergent et la littérature chinoise en est un témoin à la fois naïf et avide d'en faire un portrait sensible.


Ed. Actes Sud, novembre 2018, traduit du chinois par Hang Ling et Vanessa Teilhet, 190 pages, 16.5€

lundi 12 novembre 2018

Un Monde à portée de main, Maylis de Kerangal

Quand Paula Karst a annoncé à ses parents  qu'elle voulait apprendre les techniques du trompe l’œil afin de devenir une experte en art de l'illusion, c'était "peut-être simplement l'idée de secouer sa vie".


C'est une grande brune, la tête haute, avec un strabisme persistant depuis le plus jeune âge, qui découvre avec des yeux d'enfants, pendant une minute trente, les véritables fresques de Lascaux. Que de chemins parcourus avant ce moment suspendu !
Quand elle est entrée dans cette école belge pour apprendre les techniques de l'illusion en art, Paula ne savait pas trop où elle se dirigeait. Au moins était-elle persuadée d'une seule chose : il ne fallait pas être douée en dessin pour pouvoir devenir une experte en trompe-l’œil. A Bruxelles, elle va faire la connaissance de Jonas, son colocataire et élève comme elle dans le même institut. Lui a une vision beaucoup plus globale de sa formation et s'inscrit dans un rapport qu'il entretient avec la nature. Il sent qu'à travers ses pinceaux, il va falloir "faire sentir le temps" pour que ceux qui contempleront son oeuvre soient bluffés.
L'approche de Paula est beaucoup plus technique, plus laborieuse aussi. Elle a besoin de s'imprégner du vrai pour ensuite inscrire le faux. Elle a besoin de connaître les couleurs originelles pour pouvoir les reproduire le plus fidèlement possible.
"Les arbres se fendent, leurs bois révèlent des aubiers clairs, des duramens toujours plus sombres, enseignent un répertoire de formes, un entrelacements de fils droits, ondulés ou spiralés, un semis de pores et de loupes qui chiffrent un monde à portée de main".

L'illusion est un art qu'il ne s'agit pas de corrompre.
"Reproduire la réalité, en donner le reflet, la copier. Voir, ici, c'est autre chose".
Dès lors, après le diplôme, la vie de la jeune femme est une aventure permanente. C'est en Italie qu'elle fait ses armes, à Rome dans les studios de Cinecittà où tant de films hollywoodiens y ont été tournés.
" Le mur se déchirait en cet endroit, s'entrouvrant comme le rideau d'un théâtre, laissant voir par sa fente un autre monde, un monde qui subitement est apparu à Paula aussi mystérieux, aussi onirique que le décor où elle se trouvait". 
A Hollywood sur le Tibre, elle y remplit son carnet d'adresses. Moscou, Paris, puis sur le conseil de Jonas, elle rejoint l'équipe de "faussaires" qui créeront le quatrième fac-similé de la grotte de Lascaux, point d'orgue de sa jeune carrière. Avec "Sa bande, les copistes, les braqueurs du réel, les trafiquants de fiction", elle va pouvoir enfin pouvoir avoir son monde à portée de main et mettre en pratique son expérience.
"le trompe l'oeil doit faire voir alors même qu'il occulte, et cela implique deux moments distincts et successifs : un temps où l'oeil se trompe, un temps où l'oeil se détrompe".

Pour être honnête, c'est la première fois que je lis Maylis de Kerangal. C'est une découverte tout à fait intéressante das le sens où son récit m'a plongée dans un monde inconnu pour moi. On y sent d'emblée la volonté de se mettre au niveau du lecteur pour expliquer les techniques d'un art réputé difficile. Paula est un personnage paradoxal : elle traverse la vie à toute vitesse tout en prenant le temps de se poser lorsqu'il s'agit de peindre.  Ainsi l'auteure met en perspective la possibilité de découverte de plusieurs mondes à portée de main, parfois illusoires, parfois réels, comme autant de jalons d'une existence qui se veut libre  et artistique.

Ed. Verticales, août 2018, 288 pages, 20€

vendredi 9 novembre 2018

Mémoires sauvés du vent, Richard Brautigan

Les  fragments de souvenirs sont entêtants et convoquent souvent des pans de notre vie qu'on désire oublier ; en vain.

"Mémoires Sauvés du Vent,

Poussières d'Amérique".


L'année de ses treize ans, Richard Brautigan a vécu un événement douloureux et irrémédiable : la mort accidentelle de son camarade lors d'une partie de chasse. Responsable trop jeune de la mort d'un être, l'auteur a grandi avec ce souvenir qui n'a jamais cessé de le hanter. Au fils des ans, il l'a remodelé, l'a sculpté et a construit tout un univers autour de lui.
Ainsi, tout au long du texte, l'image harcelante de l'accident revient sans cesse, mais elle participe à un ensemble plus vaste dans lequel la poétique du souvenir tend à rendre acceptable le chagrin.
" D'où je suis assis, en ce premier août 1979, je colle mon oreille au passé comme si c'état le mur d'une maison qui n'est plus".

Richard Brautigan se souvient bien de sa jeunesse, lui l'enfant d'une mère aux amours multiples et dépendante de l'aide sociale. Au gré des déménagements, il convoque les souvenirs comme autant d'étapes qui ont forgé sa personnalité et posé les bases de ses crises existentielles. Par exemple, sa fascination pour la mort lui vient des images qu'il garde quand, du haut de ses cinq ans, il regardait par la fenêtre de l'appartement les cercueils  et les cortèges d'enterrement rassemblés devant le magasin de pompes funèbres en bas de chez lui.
Néanmoins, ce qui lui a le plus marqué c'est ce qui se passait aux alentours du lac où il avait ses habitudes de jeux. Il attendait avec une certaine impatience la venue d'un couple de pêcheurs obèses qui s'installaient sur la berge en recréant, par quelques meubles transportés avec eux, leur petit intérieur douillet.
"Ils déchargeaient toujours le canapé en premier puis ils allaient chercher le reste des meubles. Il leur fallait trois fois rien de temps pour installer leurs affaires (...) Parfois, j'arrivais tôt pour les attendre".
"Il étaient ce que j'avais de plus intéressant dans ma vie. Ils étaient encore mieux que les émissions de radio que j'écoutai cet été-là, mieux que les films que j'allais voir". 

Ce qui fait la force du texte c'est que Brautigan évoque des épisodes douloureux mais n'hésite pas non plus à relater des souvenirs saugrenus ou drôles. La patine du temps a lissé ces épisodes. Le cerveau de Brautigan a remodelé ses expériences ; il a fait le tri. Cependant, le regret persiste, le "et si..." qui ne sert à rien puisque le destin en a décidé autrement. En l’occurrence si le jeune Richard avait écouté son estomac et s'était offert un hamburger, il e serait pas retrouvé en possession d'une arme et entrepris une partie de tirs à balles réelles.
"J'ai un studio gigantesque de cinéma dans la tête et je n'ai cessé de travailler depuis le 17 février 1948. Cela fait maintenant trente et un ans que je travaille sur le même film. Je crois qu'il s'agit d'un record. Je ne pense pas arriver à le finir un jour.
J'ai, en gros, 3 893 421 heures de film.
Mais il est trop tard maintenant".
Mémoires sauvés du vent est le parcours d'une enfance aux souvenirs majoritairement heureux terminée brutalement par un accident dont les conséquences résonnent encore dans l'écriture et l'imaginaire de l'auteur.

Ed. Christian Bourgois, collection Titres, septembre 2018 (réédition), traduit du japonais par Marc Chénetier, 170 pages, 8€

mercredi 7 novembre 2018

Le Meurtre du Commandeur, Livre 2, Haruki Murakami

LIVRE 2 : LA MÉTAPHORE SE DÉPLACE

Que se passe-t-il quand nos repères spatio-temporels s'estompent au point que nos rêves prennent le goût de la réalité ?


"Alors que jusque-là je marchais normalement sur ce que je pensais être mon propre chemin, voilà que soudain celui-ci a disparu sous mes pas, et c'est comme si j'avançais simplement dans un espace vide sans connaître de direction, sans plus aucune sensation".

Il a fallu que la jeune fille dont il est en train de peindre le portrait disparaisse pour que le narrateur, guidé par les sentences tarabiscotées du Commandeur, décide d'aller au-devant de ses peurs les plus anciennes telle la claustrophobie, pour tenter de la retrouver et, au passage, enfin saisir toute la dimension de ses rêves et des tableaux en sa possession.

Ses portraits peints ne son plus aussi conventionnels qu'avant. On ne saisit pas tout de suite la forme et l'expression du visage. Un écran de couleurs assez opaque protège le visage et invite celui qui contemple la toile à deviner ce qui se cache derrière le voile. Sans pouvoir l'expliquer, le peintre est guidé par son portrait ; c'est ce dernier qui décide quand son créateur doit s'arrêter. Comme le meurtre du Commandeur retrouvé dans le grenier, les personnages donnent l'impression d'avoir une volonté propre.

Marié en tout cas ressent les choses comme le peintre. Cette gamine de treize ans, avare de paroles, élevée par une tante et orpheline de mère, se sent envahie par les toiles du narrateur. Elle devient le modèle d'un portrait en devenir pour le compte de Menshiki. 
Marié disparaît et personne ne comprend. Parce qu'il a senti une sensibilité différente chez elle le narrateur est persuadé que sa disparition est liée au tableau de Tomohiko Amada. L'idée, matérialisée par le personnage du Commandeur, l'informe qu'il pourra tenter de la retrouver mais au prix de sacrifices. A lui de dépasser "les contraintes physiques de la réalité".

La métaphore se déplace et la réalité s'inverse. Le lecteur découvre un monde souterrain, proche de notre vision des Enfers antiques, dans lequel celles et ceux que nous avons aimés servent de guide.
Les frontières s'estompent, la réalité s'est déplacée, et la métaphore qui dans le monde réel n'est qu'une comparaison imagée, devient réalité. Le narrateur s'enfonce dans ce monde, prêt à lutter contre sa claustrophobie, pour à la fois retrouver sa jeune modèle, et aussi trouver des réponses à ses nombreuses questions en suspens. Il doit suivre "le chemin des métaphores".
"Parce qu'enfin, tout, absolument tout ce qui existait dans ce lieu était né du contexte et de la relation entre les choses et les phénomènes. Il n'y avait là rien de strictement absolu".

Ce tome 2 fournit des réponses aux questions posées dans le tome 1. Il lève le voile tout en laissant au lecteur une part de liberté d'imagination. 
Un lecteur régulier de Murakami retrouvera des thèmes chers déjà présents dans d'autres romans. Le fond d'un puits est le passage vers un autre monde, plus onirique (Chroniques de l'oiseau à ressort) et les souterrains ressemblent étrangement au Monde de La Fin des temps.
" Une étendue sauvage et rocailleuse se déployait de tous côtés. Et je ne voyais toujours pas le ciel. Une voûte aux teintes laiteuses (ou ce qui ressemblait à un plafond) était posée sur l'ensemble".
Les personnages ne sont que des clé de compréhension. Ils ne sont que des symboles vers une vérité cachée. La frontière entre les deux mondes est ténue ; le puits est le chemin pour y accéder. Il faut libérer sa conscience pour trouver le monde englouti qui existe en chacun de nous, cet angle mort qui permettrait d'être réellement soi-même.
Finalement, on comprend mieux que Murakami n'ait pas donné de nom à son narrateur. Ce dernier s'efface au profit d'une réalité qui le dépasse et dans lequel il n'est qu'un élément de compréhension.

Ed. Belfond, octobre 2018, traduit du japonais par Hélène Morita, 480 pages, 23.90€

lundi 5 novembre 2018

Le Témoin solitaire, William Boyle

Se racheter une conduite et s'y tenir c'est le défi que s'est lancée Amy après le départ de sa petite amie Alessandra. Sauf que les vieux démons reviennent toujours...


Avant c'était la tenue sexy, les bars, les beuveries, les amours avec Alessandra. Mais depuis que cette dernière l'a abandonnée pour le soleil de Los Angeles, Amy a décidé de tourner radicalement la page. Elle reste à Brooklyn, change de look, et s'investit comme bénévole à l'église de son quartier. Elle visite les personnes âgées qui voit en elle la jeune fille bien sous tous rapports, la personne sur qui on peut compter.
Dans la tête, tout n'est pas si simple. Amy culpabilise car elle aime encore Alessandra. Elle a l'impression d'être une perdante qui tente désespérément de cacher sa vraie nature aux yeux des gens. Autant l'image de Amy la sage l'apaise, autant elle sent qu'elle ne pourra plus tenir longtemps l'imposture.
"La seule différence entre les gagnants et les perdants, c'est que les perdants manquent de cran. Au lieu de saisir leur chance, ils lui tournent le dos".

Justement, c'est en suivant Vincent, le fils d'une des personnes âgées, que son quotidien va basculer. Vincent est louche, il semble avoir quelque chose à cacher. En sortant d'un bar, il se fait poignarder par une personne qu'il semble bien connaître. Amy voit tout, se tait, se terre.
Dans le même temps, son père qu'elle croyait mort réapparaît et Alessandra est de retour.
Le meurtrier de Vincent la contacte et lui propose un bien étrange marché...

Le Témoin solitaire, en l’occurrence Amy, est centré sur une héroïne en quête d'un absolu qu'elle n'arrive pas elle-même à définir. Pendant un temps, la religion a été un refuge, puis les vieux démons, inexorablement, ont refait leur apparition. Dès lors, l'auteur prend le postulat  qu'on ne peut pas renoncer entièrement à son ancienne vie.

Il y a du déterminisme dans le dernier roman de William Boyle. Le lecteur suit les pérégrinations d'une Amy malmenée par la vie et ceux qu'elle fréquente, incapable de voir et de faire confiance à ceux qui lui tendent réellement la main. "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" professait Lamartine dans l'isolement. Une ancienne maîtresse réapparaît et les vieux travers reprennent le dessus. La vie est vide, il est vain de croire qu'on puisse la remplir.
"C'est ça, la religion, une impasse. Tu avais réussi à en sortir quand tu étais jeune, à la mort de ta mère, mais tu es de nouveau tombée dans le piège, parce que tu cherchais à combler le vie de ta vie. Or rien ne peut combler le vide de la vie". ( Alessandra à Amy)
L'intrigue est très convenue au point qu'on tourne les pages sans vraiment s'attendre à un dénouement inattendu. Amy est un personnage perdu dans le labyrinthe de New-York, à la recherche d'elle-même, en proie à l'attraction irrésistible d'une autre vie, même s'il faut pour cela en perdre son honnêteté.
"Qu'est-ce qu'elle veut, Amy, d'ailleurs ? L'a-t-elle jamais su"?

Ed. Gallmeister, octobre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Simon Baril, 299 pages, 22.40€
Titre original : The Lonely witness