dimanche 10 décembre 2017

PAUSE

FRAGMENTS DE LECTURE FAIT UNE PAUSE !


LE BLOG FERA SA RENTRÉE LITTÉRAIRE D'HIVER A PARTIR DU LUNDI 8 JANVIER.



En attendant,

JOYEUSES FÊTES DE FIN D’ANNÉE AMIS LECTEURS !

vendredi 8 décembre 2017

Le téléphone portable, Liu Zhenyun

Le téléphone portable est de nos jours l'instrument de communication par excellence, l'objet à la mode en constante évolution... Mais ce dernier peut s'avérer être aussi un redoutable fauteur de troubles.

Yan Shouyi, présentateur vedette du talk show très apprécié "Appelons un chat un chat", ne se sépare jamais de son téléphone portable. Il doit être joignable à tout moment aussi bien pour son travail, mais aussi... pour ses maîtresses ! Car Yan Shouyi est un incorrigible séducteur. Marié depuis dix ans avec  Yu Wenjuan, il la trompe depuis quelques temps avec une femme rencontrée à un séminaire : Wu Yue. Avec elle, il libère ses pulsions en se vidant du "poison" de ses fantasmes, c'est pourquoi il tient à entretenir cette relation.
Au bout de dix ans de mariage, il semblait qu'il avait épuisé les paroles qu'on échange entre mari et femme. Juste après leur mariage, on aurait dit qu'ils n'avaient jamais fini de se parler ; ils pouvaient ainsi parler du soir jusqu'au lendemain. Désormais quand ils se couchaient, hormis faire ce que vous savez, ni avant ni après ils n'échangeaient une parole. Parfois, ils se creusaient la cervelle pour se trouver un sujet de conversation, mais il valait mieux encore qu'ils n'en trouvent pas.
Sauf qu'un matin, il oublie son portable à la maison, Wu Yue appelle mais c'est Yu Wenjuan qui décroche ! Schéma classique de l'imbroglio amoureux sur fond d'adultère qui tire néanmoins son épingle du jeu par le fait que nous sommes en Chine et que les réactions diffèrent des nôtres occidentaux ; le poids des aïeuls, les valeurs liées au mariage  laissent des traces si bien que notre héros infidèle va vitre être sous pression. En plus de devoir régler au plus vite ses affaires de cœur, il doit aussi gérer des affaires familiales. Sa fortune fait de lui un pilier financier et surtout le recours quand il s'agit de veiller au bien être de sa grand-mère. Justement, comment annoncer à cette dernière son prochain divorce alors qu'elle avait accueilli Yu Wenjuan comme sa propre fille ?

Au fil des pages, il s'avère que le téléphone portable prend de plus en plus de place. Autrefois outil de communication inoffensif, il est vite devenu une bombe à retardement qui a eu vite fait d'exploser dans la vie Yan Shuyi. Les conséquences sont nombreuses et parfois imprévisibles, surtout quand un enfant arrive après le divorce.
Même son meilleur ami, chroniqueur dans son émission, universitaire et connu pour être garant de la morale et des valeurs familiales, se fait prendre à son tour...

Est-ce un manque de chance ou le reflet d'une Chine qui se modernise et à travers cela des chinois qui tentent de saisir une liberté nouvelle offerte par les portables ?
Les égarements et la dépravation exerçaient sur lui une force tentatrice difficile à repousser. ! Plus la relation était déréglée et dépravée, plus la tentation était grande. Mais il désirait limiter les incartades (...) la réalité et une folie passagère étaient deux choses différentes. On ne pouvait pas absorber chaque jour du désinfectant comme on absorbe de l'eau.
A travers ce roman construit en trois parties afin de mieux comprendre le tempérament du personnage principal et ses relations avec ceux qui l'ont élevés, Liu Zhenyun oppose deux Chine : celle rurale, très à cheval sur les traditions mais de plus en plus pauvre, et celle moderne, qui copie de plus en plus sur les mœurs occidentales et cherchent à s'émanciper des valeurs éducatives reçues dans leur enfance.
Enfin, l'auteur fait le portrait d'un homme de son temps, trop habitué à vivre sous le paraître des projecteurs et qui a oublié le sel d'un amour partagé ; c'est le portrait finalement d'un homme las.

Ed. Gallimard, collection Bleu de Chine, traduit du chinois par Hervé Denès (en collaboration avec Jia Chunjuan) avril 2017, 336 pages, 24 €

mercredi 6 décembre 2017

FRAGMENTS DE BD (19) Michigan, Julien Frey et Lucas Varela


L'amour n'a pas de frontières... C'est sûrement ce qu'ont pensé les deux cent mille jeunes femmes parties en Amérique rejoindre leurs amoureux  rencontrés en Europe à partir de mai 1944.


Des Etats-Unis, Julien ne connaît rien, hormis les poncifs en tout genre sur le pays et les habitants, les mêmes rumeurs éculées qui peuvent courir sur nous, français, chez les étrangers. Son premier séjour là bas va se faire dans l'Amérique profonde, dans le Michigan, au cœur de la Rust Belt touchée de plein fouet par la crise des subprimes. Son épouse est originaire de là-bas, elle y a même une grand tante Odette, une française. Julien se demande comment son aïeule a-t-elle bien pu  quitter vouloir la France.

Retour en juin 1944. Odette est une jeune femme pétillante, serveuse au Café de L'Est en face de la gare. Depuis le débarquement , beaucoup de GI y viennent et parmi eux, John, surtout pour les beaux yeux d'Odette. D'abord réticente, elle se laisse charmer et pendant six mois les deux tourtereaux se voient entre les missions en Allemagne du jeune homme. Cette relation n'est pas au goût du frère, Justin, qui a peur de voir sa sœur abandonnée au dernier moment. Quant aux parents, ils ne sont pas contre le mariage si John se résout à faire sa vie en France...

Détroit, de nos jours. Le séjour du jeune couple dans la famille américaine permet à Julien de se rendre compte que la vie quotidienne n'est pas aussi rose qu'en France. Très peu de congés payés, la nécessité d'avoir un second travail pour garder la tête hors de l'eau, et Détroit, autre fois fleuron de l'industrie, qui part en ruine. Odette, qui a désormais quatre-vint sept ans est restée par amour, loin des siens qu'elle n'a revus que dans les années 1970, après avoir élevé quatre enfants. Elle a passé outre les recommandations de ses parents et a décidé d'embarquer à bord du Vulcania avec huit cents autres War Brides. Là, pendant une dizaine de jours, des hôtesses de l'armée américaine leur ont appris les rudiments pour devenir "une bonne épouse américaine".

Tout en pudeur et avec humour, Julien Frey raconte l'histoire d'une jeune fille amoureuse qui a tout quittée pour suivre l'homme de sa vie. Malgré ce qu'on peut croire, le fossé sociétal entre les deux pays est immense. Malgré les décennies passées, le voyage de Julien montre que ce fossé ne se comble pas. Presque chauvin, on peut se dire qu'il est bon de vivre en France grâce à nos acquis sociaux. Le voyage d'Odette sur le Vulcania rend concret ce mode de vie radicalement différent du nôtre. Et puis, elle est partie au moment où la France sortait de la guerre.
Ferme les yeux. Ecoute le Michigan, Odette.
 Les dessins soignés et harmonieux, aux couleurs volontairement passées dans les tons orange, bleus, gris et blancs, donnent une touche vintage aux planches. Les décors urbains sont bien rendus, et les personnages sont très expressifs.
Michigan est une BD réussie, souvent drôle, qui éclaire le lecteur sur une page de notre Histoire.

Ed. Dargaud, avril 2017, 148 pages, 20€

lundi 4 décembre 2017

Selon Vincent, Christian Garcin

A travers la recherche de Vincent Lacépède disparu il y a vingt ans, le lecteur entre dans un roman foisonnant aux multiples récits dont le fil conducteur est un mystérieux médaillon napoléonien.



Vincent avait tout pour être heureux : une femme, deux enfants, deux maîtresses excitantes et une carrière de prof d'histoire. Seulement, peu à peu, il s'est senti comme submergé, au point d'en être cloué sur place..
Je ressentais à la fois un vide et une lourdeur oppressante au niveau du plexus, ce qui provoquait une tension paralysante que je n'avais jamais éprouvée auparavant. C'était une étrange sensation : comme si un trou béant, d'une profondeur insondable, s'était creusé en moi, et que dans le même temps ce trou se trouvait chargé d'un poids considérable. C'était un vide plein en somme. Un gouffre d'une densité effrayante.
Les rêves récurrents de renards n'ont pas arrangé les choses et les conseils du garagiste chaman consulté sur le conseil de sa maîtresse slave lui ont semblé bien obscurs. N'empêche que vingt ans après, tous ces petits signes avant coureurs annonçaient sa disparition ; depuis personne ne sait où il se trouve. Certes sa sœur installée au Chili a su qu'il avait traversé l'océan pour venir en Amérique du Sud mais c'est surtout son neveu, Rosario, qui ayant reçu un mystérieux manuscrit signé Vincent, décide de le retrouver.

Pour Rosario, aidé de son ami Paul, c'est surtout au-delà de l'enquête familiale, une quête identitaire. Car Vincent est lui se sont toujours bien entendu et l'homme était un modèle pour le petit garçon qu'il était. La lecture du manuscrit va être passionnante à plus d'un titre car elle emmène le lecteur dans un voyage spatio-temporel sur deux continents : la campagne de Russie napoléonienne à travers le témoignage d'un grognard de l'empire que Vincent avait conservé, et la découverte de la magnifique Terre de Feu et de son chapelet d'îles où il semblerait que Vincent ait décidé de s'exiler.
Sur l'unique route qui mène aux portes de l'Antarctique, Rosario et Paul vont y croiser des personnages surprenants : le propriétaire de la Lune, de Mars et de Vénus, deux scientifiques spécialistes d'animaux que personnes ne peut voir, une rockeuse perdue au fin fond de la Patagonie, sans pour autant penser à abandonner leurs recherches.
Remarque bien, me dit Paul, que ce n'est pas beaucoup plus invraisemblable que ces bestioles qui survivent aux radiations, à la dessiccation, aux températures les plus extrêmes, et qui plongent en état de non vie pendant des années avant de ressusciter. Ou les autres, là, celles qui se reproduisent sans mâles.
Nous trinquons.
Tu as peut-être raison, dis-je. Dans le domaine de la science comme dans celui de l'horreur, la réalité est toujours plus inventive que la fiction, c'est bien connu. 
Et pourtant, jamais le lecteur ne perd le fil tant les récits s'imbriquent parfaitement et par un curieux effet entonnoir, se rassemblent vers le destin de Vincent et la réponse à la question : qu'est-il devenu ?
Alors, soudainement, la Patagonie chilienne devient beaucoup plus peuplée qu'elle n'y paraît, rassemblant à elle seule une concentration de portraits originaux. Vincent s'est isolé au bout du monde pour enfin comprendre ce qu'il était réellement.
J'eus comme un vertige. Le monde était trop vaste. Trop complexe, trop ramifié, à la fois horizontal et vertical, dessinant entre les êtres et les choses un réseau arachnéen de correspondances, de causalités secrètes, de mystères qui n'en étaient peut-être pas, à l'élucidation desquels manquerait toujours la connaissance démiurgique de la totalité des faits,  dans leur succession,  leur conjonction, leur simultanéité.
Formidable voyage intérieur et quête identitaire, Selon Vincent est un roman riche, très bien construit, et dépaysant. La prose de Christian Garcin embarque le lecteur dans un voyage aux confins de la civilisation là où les paysages sont à la hauteur des personnages croisés : flamboyants.
Le monde n'est pas peuplé de gens mais d'histoires.


Ed. Actes Sud, Collection Babel, août 2017, 326 pages, 8.80€





vendredi 1 décembre 2017

La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez



Comment une des pires figures de la seconde guerre mondiale a-t-il pu ne jamais être jugé et mourir en 1979 sur une plage du Brésil ? 


" Injecter, mesurer, saigner ; découper, assassiner, autopsier : à sa disposition, un zoo d’enfants cobayes afin de percer les secrets de la gémellité, de produire des surhommes et de rendre les Allemandes plus fécondes pour peupler un jour de paysans soldats les territoires de l’Est arrachés aux Slaves et défendre la race nordique. Gardien de la pureté de la race et alchimiste de l’homme nouveau : une formidable carrière universitaire et la reconnaissance du Reich victorieux le guettaient après guerre.
Du sang pour le sol, sa folle ambition, le grand dessein d’Heinrich Himmler, son chef suprême.
Auschwitz, mai 1943 – janvier 1945.
Gregor est l’ange de la mort, le docteur Josef Mengele".

Josef Mengele, médecin en chef du camp d'extermination d'Auschwitz, SS convaincu, accueillant les déportés sur la rampe en sifflotant un air d'opéra, faisant "son marché" de cobayes avant que les déportés ne soient envoyés dans les douches. Mengele n'a jamais soigné ni guéri personne ; son truc à lui c'était de découvrir le secret de la gémellité. Il a bafoué le serment d’Hippocrate mais pleura comme un gosse quand, pendant son exil, il apprit que son pays lui retirait ses diplômes de médecin....
Obsédé par sa peau, il refusa d'être tatoué comme les autres SS et c'est ce qui le sauva lors de la libération du camp. Grâce à l'argent familial (son père est propriétaire d'une marque d'engins agricoles), il se fait oublier quelque temps dans des fermes où il travaille comme ouvrier, en attendant d'obtenir de faux papiers pour fuir vers l'Argentine.
L'Amérique du Sud, terre promise du Troisième Reich... Il existe même des cercles secrets qui impriment des revues confidentielles portant allégeance aux idées nazies. Même s'il y a reconstruit une nouvelle vie bien discrète, Mengele croit encore aux idéaux du Reich, il a donc besoin de fréquenter des gens qui partagent ses idées nauséabondes. Quand il faudra quitter l'Argentine après la fin du régime péroniste, il pourra compter sur ses nouveaux amis, le cercle Dürer ...
"Son hôte se révèle précieux : Malbranc, l’ancien espion nazi qui a caché des émetteurs radio et acheté des armes pendant la guerre, est un pilier de la nazi society de Buenos Aires. Chez lui passent régulièrement Karl Klingenfuss, ancien diplomate de haut rang du département juif du ministère des Affaires étrangères, le grand Bubi (Ludolf von Alvensleben), condamné à mort par contumace en Pologne, ex-adjudant chef d’Himmler et ami d’Herbert von Karajan, et Constantin von Neurath, le fils d’un ancien ministre des Affaires étrangères d’Hitler. Fritsch et Sassen viennent jouer au poker, accompagnés d’un architecte passionné de musique et de littérature classiques allemandes, Frederico Haase, qui porte un œillet à sa boutonnière et s’entiche de Gregor.
De cryptes en passages secrets, Gregor a trouvé sa voie dans le labyrinthe portègne".
Olivier Guez ne nous épargne rien de la petite vie de "cet homme nouveau" qui ne regrette pas les crimes commis en Allemagne, faits au nom de la science croit-il. La froideur de son récit rejoint le caractère implacable de cet homme qui ne souffre pas qu'on lui résiste et qui, jusqu'au bout, aura une haute opinion de sa personne. Extrêmement bien documenté, le récit nous fait découvrir une Amérique du Sud d'après guerre, nouvel eldorado de monstres, pendant que l'Allemagne se reconstruit et que le Mossad israélien tente de retrouver les responsables nazis.
"Début mai, l’opération Attila entre dans sa phase active avec l’arrivée des commandos du Mossad à Buenos Aires. Harel a glissé dans ses bagages le dossier codé de Mengele. Le 11, comme prévu, Eichmann est enlevé. Dans la planque où ils l’ont séquestré, les agents israéliens le harcèlent : connaît-il Mengele ? Où se cache-t-il ? À quoi ressemble-t-il aujourd’hui ? Quelles sont ses habitudes à Buenos Aires ? Qui fréquente-t-il ? « Eichmann, où est Mengele ? » Le nazi reste de marbre. Malgré leurs différends, le mépris qu’il lui voue, il refuse de trahir son camarade : « Mon honneur s’appelle fidélité. » Les Israéliens persévèrent, promettent, menacent, insistent, et enfin Eichmann lâche l’adresse de la pension à Vicente López".

A partir des témoignages recueillis sur le comportement et le caractère de Mengele, Guez construit un homme, certes relevant de la fiction, mais dont les réactions restent vraisemblables. Car si Mengele a bénéficié des dysfonctionnements du Mossad et d'une chance incroyable, la fin de sa vie ne fut pas aussi tranquille qu'il l'espérait.
"À l’aube d’un clair matin d’octobre, Krug et Rudel le conduisent en jeep à la frontière brésilienne. Lorsque l’immense gaillard lui crie que sa guerre n’est pas finie, Mengele ne se retourne pas, il s’enfonce dans les replis émeraude de la jungle.
 Le voilà livré à la malédiction de Caïn, le premier meurtrier de l’humanité : errant et fugitif sur la terre, celui qui le rencontrera le tuera".
Un brin paranoïaque, trop nerveux, lâché par ses contacts, l'auteur nous montre un homme isolé, malade, s'entourant de chiens, construisant une tour de guet, en proie à des cauchemars récurrents et incapable de s'établir à un endroit de façon pérenne.  Il reste néanmoins le manipulateur égocentrique qu'il a toujours été. Certes, on aurait tendance à dire "bien fait" en lisant cela, mais quand on nous rappelle au détour d'une page les horreurs commises par cet homme, on se dit que finalement ses tourments restent "légers" au regard du reste...

La Disparition de Josef Mengele est un roman essentiel non seulement par le contenu historiographique et sérieux de l'ensemble, mais aussi par l'approche fictionnelle du texte. Olivier Guez prouve que tout sujet peut être traité, et que même les pires monstres de l'Histoire peuvent devenir des personnages à défaut d'être des héros de roman. Ainsi, la fiction colmate les blancs de l'Histoire et nous permet de mieux cerner tous les chaînons qui ont permis la fuite d'un homme qui ne mérite pas qu'on le désigne ainsi.
"Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit".

 Ed. Grasset, août 2017, 240 pages, 18.50€
Prix Renaudot 2017