lundi 6 avril 2020

Qu'est-ce que la normalité ?



"Je me languis de mon konbini. La-bas tout est plus simple, rien ne compte hormis notre position dans l'équipe. peu importent le sexe, l'âge ou les origines, tous sont des employés, égaux, vêtus du même uniforme".

Pour Keiko, trente-six ans, la vie est beaucoup plus simple depuis qu'elle a décidé de rester une employée de konbini. Non seulement, elle y a trouvé sa place dans la mécanique du monde, et au moins elle a rompu avec la solitude d'antan qui faisait d'elle quelqu'un à part aux yeux de sa famille. Elle n'est plus le petit électron libre...

Au Japon le poids sociétal est très fort et à cela s'ajoute celui des traditions. Comment se faire une place dans la société quand on n'a aucune perspective de carrière et la volonté de fonder une famille réduite à néant ? Keiko incarne tous ceux qui, pour être "dans le moule" se sont imprégnés des codes sociaux tout en revendiquant leurs différences.
"C'est en nous imprégnant ainsi les uns des autres que nous préservons notre humanité".

Être employée de konbini n'est pas une carrière, mais ce travail a permis à Keiko de devenir conforme à une norme.
"Dans ce monde régi par la normalité, tout intrus se voit discrètement éliminé. Tout être non conforme doit être écarté".
L'arrivée de Shihara comme nouvel employé au konbini va forcer la jeune femme à se poser de nouvelles questions. Réticent à l'effort, il revendique sa vision sexiste de la société et son rejet de la cellule familiale. Il attise la curiosité de Keiko car il incarne toutes sortes de contradictions. Et si finalement, elle était devenue à ce point conforme à ce que la société veut d'elle qu'elle est incapable de se poser encore les bonnes questions ?

Ce petit roman est complexe sur bien des points. Il interroge sur la notion de norme au sein de la société. Pour être considéré comme "normal" il faut remplir un certains nombre de critères qui rassureront la famille : mariage, emploi stable, enfants... Au Japon, la place faite à la carrière prend des dimensions dantesques au détriment du bien être de l'individu. L'individualité est engloutie au profit de la masse, et ceux qui luttent pour rester ce qu'ils sont vraiment risquent l'ostracisation. Sous couvert de légèreté, La Fille de la supérette pose de bonnes questions et pointe du doigt les déviances d'une société sans cesse en compétition avec elle-même.

Prix Goncourt Japonais







Ed. Folio Gallimard, juin 2019, traduit du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon 144 pages, 6,90€

mardi 17 mars 2020

IMPORTANT


En raison des événements et à la demande des éditeurs, les articles littéraires programmés durant la quinzaine de confinement sont reportés début avril.

Merci de votre compréhension

Prenez soin de vous et lisez !

@bientôt

lundi 16 mars 2020

Le Chant de la frontière, Jim Lynch

"Du jour au lendemain, et pour la première fois de mémoire d'homme, des Américains parlaient de la plus grande frontière non surveillée au monde comme s'il s'agissait d'une bourde du gouvernement".


Il s'en passe des choses le long de la frontière américano-canadienne. Les traficants de cannabis ont bien compris qu'ils pouvaient jouer sur la législation canadienne pour cultiver les plantes sur le territoire pour ensuite les écouler illégalement en Amérique.
Sauf que dans une bourgade limitrophe du Vermont, la Border Patrol compte Brandon dans ses effectifs. Il n'a rien du "shérif fais moi peur", ni du cow-boy. 
"Brandon, lui, il se contente d'être. Et il garde les yeux grands ouverts, très très grands".
C'est un contemplatif, amoureux des oiseaux au point de savoir imiter leurs chants et de les différencier, et surtout, dyslexique depuis son plus jeune âge, c'est un loup solitaire, avare de paroles, timide, tentant de contrôler comme il peut ses petits troubles autistiques qu'il développe en cas de stress.
"Faire parler Brandon était aussi difficile que de faire démarrer une tronçonneuse au printemps : vous ne saviez jamais combien de temps il mettrait à répondre, ni quand il allait s'arrêter. Il avait une voix d'animateur radio mais le débit haché d'un enfant, ce qui obligeait les gens à se tourner vers Norm pour qu'il serve d'interprète".
Oui mais voilà, depuis quelques temps, sans le vouloir vraiment, Brandon a arrêté un bon nombre de passeurs de drogues ou de migrants clandestins qui tentaient leur chance. Il devient un peu le héros du coin et attire l'attention.
"Brandon a sa façon à lui de voir les choses" ,
selon son père Norm, agriculteur en bout de course, qui cherche une solution pour ne pas s'écrouler sous les dettes. Brandon est son fils unique, une véritable énigme. Sur son bout de terre, il préfère observer les comportement de sa nouvelle voisine, Sophie,  masseuse de profession, qui accueille tous les hommes du voisinage et enregistre leurs confessions pendant ses soins.

Jim Lynch raconte tous ces gens impactés de près ou de loin par le trafic de cannabis à la frontière, frontière invisible qui borde souvent leurs propriétés et dont jusque là il ne souciait pas. Et au milieu, Brandon, le seul à sa manière capable de prendre le temps des choses et d'apprécier le moment présent.
"Les gens parlaient de Brandon de la même manière qu'ils discutaient des tremblements de terre, des éclipses et autres phénomènes. Sa taille, son "art" et les choses bizarres qu'il racontait et faisait avaient toujours provoqué des bavardages au sujet de Super Dingo, ou Big Bird ou autre surnom qu'on lui attribuait sur le moment".
L'original du coin devient un peu la mascotte et recentre les priorités de chacun. La masseuse Sophie a tout compris. En recoupant les enregistrements de chacun, elle a su dresser un portrait sensible du jeune homme :
"Brandon est votre fils, mais il construit notre histoire. Il n'est pas seulement unique et respectable, c'est également le seul qui est incapable de prendre (...) la pose".
Le Chant de la frontière est un petit bonheur de lecture. La frontière poreuse et paisible devient le lieu de tous les possibles où des personnalités s'affirment, se perdent, au milieu des chants sereins des oiseaux migrateurs.

Ed. Gallmeister, collection Totem, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 400 pages, 10.80€
Titre original : Border Songs

lundi 9 mars 2020

Le Noir entre les étoiles, Stefan Merrill Block

Victime d'une fusillade dans son lycée, cela fait dix ans qu'Oliver Loving est en état végétatif chronique. Malgré le peu de signes encourageants, sa mère Eve a toujours refusé qu'on le laisse partir. Jusqu'au jour où un petit miracle se produit...


"Ce qui était arrivé à son fils ressemblait à une horreur de roman gothique, à une malédiction venue d'en haut. Et puisque Eve se trouvait précipitée dans un univers où pareil malheur - un malheur de dimension mythique - pouvait s'abattre sur sa famille, alors il n'était pas exclu qu'un revirement miraculeux advienne de la même manière. Un miracle".
Quand on se noie, on tente de s'accrocher à n'importe quoi pour garder la tête hors de l'eau, alors Eve, à défaut de pouvoir compter sur son alcoolique de mari Jed et son second fils Charlie qui a fui à New-York, s'accroche à l'espoir de retrouver un jour le Oliver qui était parti au bal du lycée. 
"Mon fils a volé en éclats, reprend Eve. Il s'est éparpillé partout dans le monde, et c'est à moi de ramasser les morceaux".
En attendant, se refusant de croire au pire, elle se heurte aux médecins trop fatalistes à son goût, et tente de réguler son penchant à la cleptomanie né d'un constat simple : anticiper les désirs d'Oliver pour pouvoir lui offrir ce dont il rêve lorsqu'il se réveillera.
"Dix ans auparavant, sur les marches du lycée, Hector Espina s'est évadé de ce monde, et aujourd'hui c'est Oliver qui vient de trouver une brèche dans les murs de sa propre geôle, un rai de lumière entre les briques, l'entrée d'un tunnel, une voie de passage pour quitter sa nébuleuse sphère spirituelle".
Après un énième contrôle IRM, Oliver a montré des signes encourageants. Une partie du cerveau semble fonctionner, si bien qu'on commence à croire qu'il serait atteint du locked in syndrome. Pour Eve, ce changement de diagnostique est une aubaine ; ne reste plus qu'à trouver le moyen de communiquer avec son fils. Il est encore là, et c'est le principal.
"Quelquefois, aime à dire ton père, une fissure s'ouvre dans notre univers, qui nous permet de voir l'univers voisin".

Or Oliver est loin, très loin, à peine conscient de ce qui se passe autour de lui. Il se sent certes enfermé mais l'essentiel n'est pas ce qu'il vit aujourd'hui. Ce qui le préoccupe, c'est ce qu'il a manqué il y a dix ans. Il n'a pas su prévenir ce qu'il avait vu et compris. Il n'a pas su protéger Rebekkah, celle pour qui il écrivait des poèmes magnifiques. Il n'a pas su enfin réguler l'amour trop exclusif de sa mère pour lui aux dépens de son frère.
"Le hasard et le chaos. Voilà ce qui a fait de leur famille le symbole d'une réalité inconcevable, condamnant son fils cadet à écrire pour se délivrer d'une histoire qui, aux yeux de tous, restera attachée à sa personne. Il n'y a pas de pourquoi.Cela, Eve le sait depuis le début, et pourtant elle n'arrive toujours pas tout à fait à y croire".
La famille Loving n'est plus, tout comme la ville de Bliss qui n'a pas su se relever après le drame de la fusillade. 
"Seul le hasard a changé la petite vie paisible des Loving en une histoire atroce et extraordinaire qui mérite d'être racontée".
Or, les signes de vie d'Oliver obligent la famille à se réunir. Des décisions vont devoir être prises. Et Rebekkah va devoir arrêter de fuir pour prendre ses responsabilités et affronter le passé.

Dans l'espace, personne ne vous entend crier. Dans le coma, Oliver a beau crié, personne ne l'entend non plus. Le hasard a voulu que sa vie soit fauchée, provoquant ainsi un drame dont personne autour de lui ne réussit vraiment à se relever.
Stefan Merrill Block a le goût de la narration dense, des répétitions, facilitées par le choix du roman choral. Et s'il faut s'accrocher au style sur les cinquante premières pages, Le Noir entre les étoiles propose ensuite une analyse intelligente et captivante sur la résilience, la famille et le traumatisme.
"Il était une fois un garçon qui tomba dans une faille temporelle. Et après ? Il était une fois un petit garçon qui tomba dans une faille temporelle, mais il n'atteignit pas le fond et une partie de lui fut retenu en arrière, de l'autre côté".
 Jed et son fils étaient des astronomes amateurs. Le roman exploite cette passion qui les réunissait en faisant de l'état d'Oliver un voyage spatio-temporel lui permettant de voir les siens d'en haut. La métaphore est filée, permettant ainsi de donner de la voix à celui qui est figé dans le lit numéro 4 de l'hôpital d'El Paso.

Le Noir entre les étoiles est un roman exigeant qui mérite qu'on prenne le temps de le lire et surtout de l'apprécier. Les tourments de la famille Loving interpellent et invitent le lecteur à l'empathie.

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, février 2020, traduit de l'anglais (USA) par Marina Boraso, 448 pages, 22.90€
Titre original : Oliver Loving

mercredi 4 mars 2020

Mictlan, Sébastien Rutés

Gros et Vieux ont été embauchés pour conduire sans but un camion rempli de cadavres. S'arrêter le moins possible et ne pas attirer l'attention leur permettront -peut-être-  de garder la vie sauve et ne pas rejoindre les autres corps qui jonchent les fossés.



"Un fossé vaut bien un autre et vu qu'ils tournent en rond dans le désert ça pourrait aussi bien être le même fossé si ça se trouve il y a un seul et unique fossé qui parcourt tout le pays, du coup Gros se dit que Vieux n'a pas tort tout ça c'est du pareil au même, tout est pareil, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, les bons et les méchants, les hommes et les chiens, un fossé et un autre fossé, rien ne ressemble plus à un cadavre en décomposition qu'un autre cadavre en décomposition".
Dans ce pays qu'on ne nomme pas, un commandeur dirige tout d'une main de fer, n'hésitant pas à supprimer ceux qui se mettent sur leur chemin. Dans ce pays, la chaleur côtoie l'horreur. On ne soucie même plus de savoir si les ordres donnés sont absurdes ou non. 
"Déjà, dans un monde digne de ce nom, il n'y pas de pays comme celui-là, couvert de cadavres dessus et dessous la terre, dans les fossés, dans des barils au fond des rivières, au beau milieu du désert, et encore moins dans des semi-remorques réfrigérés parce qu'on ne sait pas où les entreposer".
Enfin, dans ce pays, Gros et Vieux fuient aussi quelque chose. Ils n'ont pas le droit de soulever la bâche du camion et se pencher sur les corps. Cette attitude rendrait aux cadavres un statut de défunt. Seulement, Vieux se persuade que parmi eux il y a sûrement le corps de sa fille disparue. Tous les deux ont l'habitude d'obéir aux ordres mais lorsque l'intime prend le dessus, les digues se rompent.
"Tout va très vite. Comme toujours dans ce pays. Sauf le désert, qui prend son temps. La violence va vite. Elle ne laisse pas respirer. Elle ne laisse pas penser. La violence, c'est un sac en plastique sur la tête. Et entre les moments de violence, tout s'arrête. Le pays, les gens".
Au-delà du sujet librement inspiré d'un fait divers survenu au Mexique, c'est l'écriture de Sébastien Rutés qui interpelle. Peu de points, des phrases très longues seulement ponctuées de virgule, comme si la narration prenait corps avec le contenu : une route sans fin où de temps en temps les conducteurs reprennent leur souffle dans une station service.
Mictlan s'apparente à une fuite en avant. Personne, même les protagonistes, ne sait comment le récit va se terminer. Le chargement du camion a une valeur hautement symbolique : il incarne la conséquence de la folie humaine. Il existe des pays où le pouvoir des hommes autorise l'absence de limites.


Ed. Gallimard, collection La Noire, janvier 2020, 160 pages, 16€

lundi 2 mars 2020

La Mort du soleil, Yan Lianke

En Chine, dans le village de Gaotian, celui qu'on croit l'idiot du village, Niannian, est un lecteur accompli, admirateur de l'écrivain Yan Lianke qui est aussi son voisin. Sauf que ce dernier n'écrit plus. Alors, quand un événement surnaturel survient, Niannian devient le témoin oculaire et raconte...


D'habitude, la boutique d'éléments funéraires de ses parents ronronnent. Certes, chaque jour, la mère de Niannian confectionne des guirlandes de papiers destinées aux défunts, mais depuis le coucher du soleil, leur nombre a augmenté considérablement et beaucoup viennent passer commande.

Le soleil a disparu. A Gaotian, les troubles se multiplient. Des personnes errent dans les rues, semblant être éveillées, mais quand on s'approche, on s'aperçoit qu'elles dorment debout. 
"La moitié de ces hommes et femmes avaient une mine aussi grise que la muraille d'enceinte d'une ville. Une mine terne et hagarde. Le teint plus ou moins cireux. Ils dormaient debout".
On a beau tenter de les réveiller ou de discuter avec eux, rien n'y fait. Chaque somnambule a une idée fixe qu'elle doit accomplir.

"C'était donc ça le somnambulisme. Un oiseau sauvage qui pénètre l'esprit d'un homme et le met en désordre. Ses pensées, il les réalise en rêve. Ce qu'il ne doit pas faire, il le fait précisément".
Comme l'écrivain du village, Yan Lianke est en panne d'écriture, Nannian décide de parcourir les rues pour raconter l'événement. Il se trouve que tous ceux qui se sont endormis ont basculé dans le somnambulisme. Ce phénomène désinhibe et permet de réaliser les actes que la raison interdit. Peu à peu, Gaotian sombre dans le chaos. Mairie et police ne sont pas épargnées.

Au fil des heures, le jeune homme prend connaissance de nombreux secrets notamment celui de son père, longtemps mouchard de défunts pour le compte de son frère. Les vieilles rancunes sont tenaces et Niannian se voit contraint de protéger les siens. Heureusement, ses parents mettent au point une mixture capable d'empêcher les gens de dormir et donc de sombrer dans le somnambulisme...

La Mort du soleil est une parabole plutôt réussie sur la morale et le vivre ensemble. A défaut de zombies, Yan Lianke a choisi des somnambules, tout en les reliant au monde des défunts par la famille de Niannian. Il y a des secrets qui méritent de rester cachés.
En filigrane, l'auteur propose une mise en abyme inédite sur la condition de l'écrivain et le tourment de la page blanche en se mettant en scène. Alors si le soleil décide de se lever, mettant fin à cette nuit étrange, qui pourra coucher par écrit ce qui se passe ?


Ed. Philippe Picquier, février 2020, traduit du chinois par Brigitte Guilbaud, 400 pages, 22.50€

vendredi 28 février 2020

Quatorze Crocs, Martin Solares

Pierre Lenoir appartient à la Brigade Nocturne qui vient d'être créée dans le Paris des années folles. Cette section de la Police a la particularité de s'occuper des crimes dans lesquels les créatures de la nuit sont impliqués.


Loup-garou, vampires, fantômes et autres créatures sont légion dans le Paris des années 20 sauf que le commun des mortels les croise sans les voir. Pierre Lenoir fait partie de ceux qui les remarquent et peuvent parler avec eux. Justement, dans les bas-fonds parisiens, le cadavre d'un homme vient d'être découvert avec la marque de quatorze crocs dans le cou.
En interrogeant la population locale, Lenoir fait la connaissance de Mariska, une vampire qui va le guider dans le Paris souterrain. La société des fantômes fonctionne comme la société des vivants : il y a des résidents et des migrants, des gentils et des meurtriers, des dirigeants et des prolétaires.
Au cours de son enquête, Lenoir va fréquenter aussi la bonne société, faire connaissance avec l'élite intellectuelle et les surréalistes, tenter d'approcher la Nadja d'André Breton, mais c'est le photographe Man Ray qui va l'amener vers la résolution de l'affaire...

Quatorze crocs se lit d'une traite. Il est à la fois un roman policier, historique et fantastique et utilise les codes des trois genres pour emporter le lecteur dans une aventure foisonnante d'anecdotes.
La frontière entre les vivants et les morts est ténue et la rencontre avec les surréalistes ne fait que confirmer cette perception de deux mondes dans un seul.
Pierre Lenoir pourrait bien devenir le héros récurrent de romans à venir. Son personnage a assez de potentiel et Martin Solares assez d'imagination pour inventer d'autres énigmes pour la brigade nocturne. 

Ed. Christian Bourgois, février 2020, traduit de l'espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 185 pages, 18€.
Titre original :"Catorce Colmillos"

mercredi 26 février 2020

Les soeurs de Blackwater, Alyson Hagy

Dans une Amérique dystopique, une femme écrivain public pour les uns, sorcières pour les autres, vit recluse dans la maison familiale près de la rivière de Blackwater. Au delà, des hordes de mercenaires ou d'Indésirables attendent, jusqu'au jour où un certain Mr Hendricks ose venir à sa rencontre.


Il n'y a pas si longtemps, on venait de partout pour voir les sœurs de Blackwater. Paraît-il que l'une d'entre elles avait le pouvoir de guérir les enfants de la mystérieuse fièvre qui sévissait dans les plaines. Seulement, les herbes et potions ne suffisaient pas, il fallait aussi que l'autre sœur éprouve de l'empathie pour ceux touchés par l'épidémie afin que leur sécurité soit assurée...

Maintenant celle qui guérit n'est plus. Seule demeure dans la maison familiale la sœur qui n'a pas su être compatissante. Froide et égoïste ? Non, selon elle, par les temps qui courent, mieux vaut être crainte qu'adulée. Alors, entourée de ses chiens de misère, elle vit recluse et surveille à la lunette astronomique les mouvements lointains des mercenaires et autres indésirables. Elle n'a pas le don de sa sœur pour soigner mais elle incarne celle qui sait écrire. Elle fabrique son papier et son encre puis retranscrit les lettres de ceux qui viennent la voir.

Quand Mr Hendricks ose l'accoster pour lui demander une lettre, son instinct lui dit de se méfier de cet homme qui souhaite se repentir auprès de ses proches par le miracle de l'écriture. Seulement, il l'amadoue, la met en confiance. La nuit, la lettre se forme même si les démons du passé résistent. Dans ce monde ou trône l'oralité, écrire est un acte de résistance.
"Ce n'est pas comme voler dans les airs (...) Leur arracher leurs mots, c'est comme plonger. Ecrire pour eux, c'est comme plonger sous la mer, la vitesse et la liberté, à l'aveugle".
Une fois la missive terminée, elle devra quitter Hendricks pour se rendre en territoire hostile afin d'y rencontrer les destinataires, même si pour cela elle doit aller de l'autre côté de la rivière Blackwater et demander un droit de passage à ceux qui font la loi. 

Les sœurs de Blackwater rend hommage au pouvoir des mots, bien plus puissants que tous les remèdes qui circulent dans ce monde dystopique. Celle qui sait écrire est puissante, bien plus puissante que ceux qui se cachent derrière leurs armes. Les lettres forment un rempart contre l'adversité. Or, à Black Hill, l'arrivée d'un homme bien mystérieux sape les fondations de la forteresse érigée par la loi écrite. Au-delà de la mort, les sœurs restent unies par l'esprit. Bien que différentes, autrefois opposées, elles veillent maintenant l'une sur l'autre. Seule l'union peut accomplir la vengeance.

Magie, poésie, dystopie font bon ménage  et accueillent le lecteur dans un récit qui flirte avec le mythe et devient parfois incantatoire grâce aux pouvoir des mots.




Ed. Zulma, janvier 2020, traduit de l'anglais (USA) par David Fauquemberg, 225 pages, 21.80€

lundi 24 février 2020

REGARDS CROISES (37) L'Institut, Stephen King

             Un roman, deux lectures - avec Christine Bini





L'Institut est un bon gros pavé de plus de six cents pages qui renoue avec les thématiques chers au maître de l'horreur : l'enfance, les pouvoirs psychiques et la certitude d'un "on ne nous dit pas tout" sur les pratiques gouvernementales et militaires secrètes supervisées par une directrice froide et motivée :
"Certaines personnes affirment que Dieu veille sur nous, d'autres disent que c'est la diplomatie, ou ce qu'on appelle "l'équilibre de la terreur", mais je n'y crois pas. C'est L'Institut".
L'action ne se passe ni à Derry, ni à Castle Rock mais dans un institut perdu au fond des bois (comme ça on n'entend personne crier), dans le Maine (forcément) et construit durant la guerre froide. Là une "armée" de fous furieux pratiquent des expériences sur des enfants préalablement enlevés pour leurs prédispositions télépathes ou télékinésiques afin d'amplifier leurs pouvoirs à des fins militaires. Grosso modo on retrouve le modus operandi de la saison 1 de la série Stranger Things.
De tous ces enfants qui s'entassent dans ce centre, il y en a un qui sort du lot. Luke Ellis est un jeune surdoué de douze ans qui vient de réussir ses examens pour rentrer au MIT. Il comprend très vite comment fonctionne l'institut, observe ceux qui y travaillent et noue des liens indéfectibles avec les autres hôtes qui, comme lui, servent de cobayes à des médecins, "des cinglés ultra-performants". On a décidé de faire de lui une arme, "un drone psychique", alors autant faire en sorte que cette arme potentielle soit orientée vers le bon ennemi...

Stephen King fait du Stephen King version optimale comme il nous l'a déjà prouvé dans 22/11/63 ou le fléau. L'intrigue nous capte rapidement et les pauvres gosses enfermés dans l'Institut ont une épaisseur psychologique qui ajoute une dimension sentimentale au contenu. King décrit avec finesse une société enfantine retirée de force à leurs parents, contrainte de mûrir d'un seul coup tout en ayant encore besoin de se sentir encore dans l'enfance. Luke incarne  l'espoir de tout un groupe ; il est le messie de ceux qui n'ont plus rien, qui se sentent au bout. Son intelligence exceptionnelle vécue parfois comme un abîme sans fond devient une arme vers la liberté.
"C'est un abîme vous voyez ? Parfois, j'en rêve. Un gouffre sans fond rempli de tout ce que je ne sais pas. Je ne sais pas comment un abîme peut être rempli. C'est un oxymore, et pourtant c'est le cas (...) Mais il y a un pont qui enjambe cet abîme et je veux l'emprunter".
Il va leur faire comprendre que seul il ne peut rien réussir, mais ensemble, tout est possible. A eux d'exploiter au mieux ce qu'ils sont : "une ruche d'abeilles médiums".

L'Institut répond aux questions qu'on se pose tout au long du roman. En filigrane, King écorne la société américaine - il adore faire ça - et ne se prive pas de tirer à vue sur le locataire actuel de la Maison Blanche. Comme il est noté au début du livre, plus de huit cent mille enfants disparaissent chaque année aux Etats-Unis sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. A partir de ce constat, le maître du fantastique a écrit un formidable roman sur l'enfance exploitée et maltraitée, "héros malgré eux" de projets qui les dépassent à des fins stratégiques.

La sortie d'un roman de Stephen King est toujours un événement. Ma joie de découvrir un nouveau texte se mêle à un sentiment d'appréhension sur le traitement du dénouement. Il n'est pas rare que la fin de l'intrigue ne soit pas à la hauteur du reste du contenu. D'ailleurs, dans le film CA épisode 2 sorti en 2019, l'auteur, qui joue le rôle d'un antiquaire, ironise lui-même sur ses dénouements loupés...

Eh bien, le Stephen King de 2020 est un excellent cru du genre avec un dénouement bien réussi !




Ed. Albin Michel, février 2020, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 608 pages, 24.90€

lundi 10 février 2020

Cosmétique du chaos, Espedite

Dans une société basée sur la surveillance de masse, le lecteur suit l'errance d'Hasna, obligée de "se transformer" pour se réinsérer socialement.


Hasna est veuve depuis peu. Elle a perdu son emploi et est contrainte d'accepter ce que lui préconise sa conseillère en réinsertion, à savoir de la chirurgie esthétique, si elle veut toucher ses indemnités de chômage.
"Tu détournes aussitôt les yeux pour ne pas céder à la panique et te concentres sur les raisons de ta présence ici : l'opération que tu viens de subir et que Pôle Emploi prend en charge".
Quand elle sort de l'hôpital, s'opère en elle une étrange résistance. Elle ne se regarde plus dans la glace, mais surtout elle n'arrive plus à distinguer les visages de ceux qu'elle croise. Le flou s'installe puis d’étranges figures mouvantes. N'est-elle pas elle-même la figure monstrueuse de quelqu'un ?

Hasna s'enferme chez elle. Son chat prend de plus en plus de place. Il grossit au fur et à mesure qu'elle sombre dans la folie. Elle n'arrive pas à retrouver son identité depuis que le bistouri a tout remodelé. Qui est-elle vraiment ? 
"Le respect, c'est la clé. Respectez-vous vous-même".
Celle que la société veut bien accepter, transformée, ou la Hasna, veuve, la quarantaine ?
"Le tissu recouvrant le miroir est tombé. Tu t'en aperçois trop tard. Explosion. Un photomaton dans chaque œil, ton visage phosphore simulacre dans la glace, parodie de portrait, lèvres qui s'anguillent dans l'exagération, cernes piscines qui débordent, la peau s'ourlant outrancière".
Elle ne se reconnaît pas dans les normes mises en place basées essentiellement sur le paraître et l'image. Plus elle subit des interventions chirurgicales, plus sa raison se détraque.
"Tu es corruption jusqu'au dedans de toi-même, cela te ravit. Tu jouis de la régence illégitime de tes organes tuméfiés sur ton pauvre regard. Tu as l'impression de ne faire qu'un avec la vie".

Ecrit au vocatif, Cosmétique du chaos pointe du doigt les dérives de la technologie du regard et de la surveillance de masse. On ose à peine croire qu'il s'agit d'un roman d'anticipation, tant il fait écho à certaines dérives de notre société actuelle.
Hasna est une victime désignée de cet arbitraire du paraître ; sa folie rampante devient finalement une bulle de raison dans un monde de fous.
Le récit d'Espedite interpelle car la dictature du paraître qu'il décrit touche essentiellement les femmes, premières victimes de la norme et du "monde des corps".
tranchant comme un scalpel, l'écriture de l'auteur pose de vrais questions sociétales en révélant l'intimité d'un être emporté dans une expérience dont elle renie les codes. Finalement, nous sommes toutes des Hasna potentielles.
Et si la vraie vie était celle d'avant, sans les réseaux sociaux et autres technologies du paraître ?

Ed. Actes Sud, février 2020, 112 pages, 12€

samedi 8 février 2020

DÉSOLATION


Les chariots sont les principales victimes de la société de surconsommation. Quelle désolation !

Il n'est pas rare d'en voir vautrés sur la chaussée, cuvant leur mauvais vin et attendant qu'un passant bien attentionné veuille bien les remettre sur roulettes.

Cela fait bien longtemps que leur dignité s'est envolée. 

Ils sont les messagers muets d'une apocalypse annoncée : la fin des hyper. 

Alors, il serait temps de penser à une reconversion pour éviter de rouiller dans un coin.

Relevez-vous chariots ! Soyez fiers et montrez l'exemple !

mercredi 5 février 2020

La Science de l'esquive, Nicolas Maleski

Kamel Wozniak se met au vert. Cela semble une nécessité après ce qu'il vient de vivre. Quoi ? le lecteur ne le sait pas, en tout cas pas tout de suite...


Au début Kamel veut se faire oublier. Rester même enfermé pour fuir le regard des autres afin de ne pas être repérer. Par qui, par quoi, le lecteur ne le sait pas mais devine que c'est à la frontière de la légalité. Il décide de se perdre dans un petit village. Il paye la location de sa maison en liquide et décide de vivre chichement pour refaire sa vie de l'autre côté du globe.
"Wozniak ne sort pas de la maison, il n'a pas l'intention de s'exhiber dehors .Il s'astreint à une période de sûreté, une quarantaine. C'est un forcené. Un dissident, un déserteur".
Seulement, c'était sous estimer ses congénères. Le propriétaire, la voisine, les jeunes du coin, la gendarmette font connaissance avec le nouveau venu. Au début, Kamel reste sur ses gardes, puis décide de lâcher du lest. Il court avec Soraya, entame une liaison avec Laure sa voisine, aide les jeunes dans leurs commerces illicites pour soi-disant mieux les surveiller.
"C'est dur de lire en toi. On dirait que tu t'es évadé. On se dit que tu fuis quelque chose. Que tu as fait des bêtises. Je sais pas, on dirait que tes attitudes ne correspondent pas aux sentiments que tu éprouves". (Laure)
Tandis que son projet de nouvelle vie aux antipodes s'avère de moins en moins réalisable, Kamel devient davantage transparent. Les gens qu'ils côtoient commencent à percer la carapace qu'il s'est forgé. Et le lecteur commence à entrevoir la vérité...
"Ma vie est une blague qui ne fait rire personne",
lui dit Laure. Celle de Kamel aussi, peut-être.

Secrets, non-dits, mais parfois les confidences se font à travers les regards, les demi-phrases. Kamel est la personne parfaite à qui se confier, sur qui s'épancher, alors qu'il garde en lui ses propres blessures qu'il semble avoir tant de mal à cicatriser.
Nicolas Maleski a construit son roman avec le talent d'un orfèvre. La Science de l'esquive distille son intrigue avec parcimonie sans pour autant frustrer le lecteur jusqu'au dénouement.

Ed. Harper Collins, collection Traversée, janvier 2020, 224 pages, 17€

Le Bleu au-delà, David Vann

Le Bleu au-delà est présenté comme un recueil de nouvelles mais il peut se lire comme un roman car chaque récit traite d'un même sujet : la mythologie du père.


Dans l'oeuvre de David Vann, cherchez le père. Il s'appelle toujours Jim Fenn et son fils Roy. C'est un dentiste dépressif parti se réfugier dans l'état où tout a commencé : l'Alaska. Sa vie amoureuse est un désastre dû en partie à son incapacité à rester fidèle à une femme. Avec sa première épouse il a eu des enfants, dont Roy. 

Roy a grandi avec le souvenir d'un père rempli de failles, qui pleurait la nuit et se confiait à son fils, sans filtre. L'image du modèle paternel est considérablement écorné, c'est pourquoi, avec le temps, l'enfant devenu adulte tente de trouver des justifications au geste fatal d'un homme qui lui a tant manqué.
Chez les Fenn, on grandit avec des armes, on chasse le cerf ou on part à la pêche. Devenir un homme c'est toucher une proie. Devenir un homme, c'est ne plus reculer quand on appuie sur la détente. Les femmes gravitent toujours autour de ce microcosme mais elles incarnent - en tout cas pour Jim - la source à la fois de stabilité et de dépression. Que ce soit la mère de Roy ou Rhoda, l'autre épouse, elles sont devenues à un moment ou à un autre l'ancre familiale quand Jim s'enfonçait de plus en plus.
Mais quand on est un garçon, comment grandir avec un père qui a préféré mettre fin à ses jours pour ne plus affronter ses démons ?
Ces douze nouvelles appellent des thèmes récurrents : la figure du père, la mort, la chasse et la perte.

Alors Roy convoque ses souvenirs, parfois même les plus insignifiants, pour reconstruire un père dont la mémoire n'a gardé que - forcément - les moments les plus noirs.
Comme dans les autres titres de l'auteur Jim Fenn est l'incarnation d'une obsession. Son geste fatal a engendré un chagrin infini, lui qui se croyait mal aimé.
"L'absurdité c'est ce qui rend le chagrin supportable".
David Vann n'en a pas terminé avec ses démons. L'écriture les apaise et fait de la mort un compagnon avec qui on peut grandir, malgré tout, car au-delà du deuil, le ciel reste bleu.

D'autres romans de David Vann à découvrir :
https://virginieneufville.blogspot.com/search/label/Vann%20D


Ed. Gallmeister, collection Totem, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, 176 pages, 8.10€

lundi 3 février 2020

Le Monde n'existe pas, Fabrice Humbert

"La fiction est la réalité et la réalité est la fiction. La confusion, inévitable, mène au malheur. Ou peut-être à une autre forme d'humanité". Telle est la conviction d'Adam Vollman journaliste au New Yorker. Un jour, celui qui a été jadis son seul ami est accusé de viol et de meurtre. Alors, Adam décide d'enquêter sur cette mystérieuse affaire.


En littérature, la frontière entre la fiction et la réalité est parfois poreuse. C'est le jeu de la transformation : invoquer le réel pour construire une histoire. Dans "la vraie vie" expression devenue populaire à l'ère des réseaux sociaux, la fiction s'invite de plus en plus au point que le fake - la fausse nouvelle - devient d'abord une information pour ensuite être démystifiée. Télé réalité, réseaux sociaux, rumeurs sur le web nous invitent à croire chaque jour à une vie fantasmée, décident de la réputation ou du lynchage médiatique d'un tiers. Alors quand Adam Vollman voit apparaître sur les écrans de Times Square le portrait d'Ethan Shaw, suspect numéro 1 dans le viol et le meurtre d'une lycéenne de seize ans, le journaliste n'y croit pas. Non seulement Ethan incarne celui qui l'a sauvé jadis de la solitude lorsqu'il est arrivé à Drysden, petite ville du Colorado au pied des montagnes, mais en plus il était le modèle, celui qui suscitait l'admiration de tous au lycée.
"Et si, à l'époque, il était montré du doigt, ce n'était en rien parce qu'il était coupable, mais parce qu'il était admiré de tous".
Adam connaît bien les habitants de Drysden, ils l'ont rejetés autrefois car il n'était pas du sérail. Persuadé de l'innocence de son ex-ami, il décide de tirer au clair cette histoire qui fera, à coup sûr, un très bon article pour le New Yorker. Partant du postulat que"Les gens racontent des histoires et souvent il y croient"  et que la notion de réalité est relative, Vollman détricote l'affaire en rencontrant la famille de la victime, ses amies, et d'autres témoins. Au fur et à mesure apparaît que Clara Montes est un fantôme. Pas suffisant pour dénoncer à la supercherie : lui-même n'en est-il pas un finalement depuis qu'il a changé d'identité ?
"J'ai lu quelque part qu'une société est comme un animal pouvant hurler et mordre, et que les passions qui l'emportent ont la puissance élémentaire des tempêtes. C'est ce qui s'est passé".
Les masques tombent, les montages informatiques dévoilent de drôles de secrets tandis que Shaw reste caché dans la montagne. Il n'y a que son épouse qui le voit et encore, sont-il vraiment un couple ?
"Il sont des fantômes. Ils ont la beauté des demi-dieux et ils sont des fantômes".
Pour Adam toute cette histoire lui rappelle un film de Sydney Pollack avec Robert Redford, The Way we were, dans lequel l'acteur incarne Hubbel, un imposteur qui écrit une nouvelle The All American Smile qui commence ainsi :
"Il était semblable au pays où il vivait, tout lui venait trop aisément, mais au moins il le savait. Environ une fois par mois, il s'inquiétait d'être un imposteur. Mais alors la plupart de ceux qui l'entouraient étaient encore pire que lui".
"Et de ces mots exacts l'âme d'Ethan est gravée" pense Vollman. Personne n'a connu, ne connaît et ne connaîtra véritablement Ethan Shaw. Il incarne le parfait personnage que la société va adorer détester. Son geste symbolise
"Une énorme catharsis moderne, fascinant un pays entier et le purgeant de ses passions mauvaises, tout en offrant le divertissement d'une chasse à l'homme superbement orchestrée par un gouvernement enfin efficace".
Car pendant que la société se passionne pour cette affaire qui réunit tous les ingrédients pour faire un bon film, les médias ne se soucient plus des vrais problèmes et les institutions mènent leurs affaires loin des caméras.
"Journalistes, blogueurs, éditorialistes, commentateurs patentés, hurleurs et hurleuses s'adonnaient déjà à leur passion de l'urgence et du sang. Et inventaient Ethan Shaw".
Seulement à part Adam qui est prêt à entendre cette vérité ?

Le Monde n'existe pas. Nous sommes tous la fiction de quelqu'un ou de quelque chose. A partir de ce postulat Fabrice Humbert a construit un roman brillant jouant sans cesse sur la vérité et la fiction. Le mensonge est omniprésent mais il peut devenir une vérité en y mettant les formes. La frontière devient floue ; il faut faire le tri pour accéder au réel, à ce qui existe vraiment. En cela, le dernier roman de Fabrice Humbert me rappelle un autre très bon livre sur le sujet Intérieur Nuit de Marisha Pessel. (Gallimard)


Lire un autre roman de Fabrice Humbert (cliquer sur la couverture)




Ed. Gallimard, janvier 2020, 256 pages, 19€

vendredi 31 janvier 2020

Des Gens comme eux, Samira Sedira

Des Gens comme eux incarnent tous les possibles. Ces gens, meurtriers ou victimes, pourraient être nous. Le roman pose dès lors la question du basculement, ce moment où... et raconte l'avant et l'après d'un fait divers.


Dès les premières pages, je me suis dit que Samira Sedira s'était librement inspirée de l'affaire Flactif, une famille tuée par un voisin rongé par la jalousie, dans leur chalet du Grand Bornand. Mais la comparaison s'arrête là. Nous avons le début d'un fil conducteur puis l'histoire nous emmène autre part, même si les conséquences affreuses sont semblables : un couple et trois enfants tués de manière atroce. 

La narratrice est la compagne du meurtrier. Elle incarne la culpabilité de celle qui n'a rien vu venir. Car force est de constater que personne n'aurait pu anticiper le drame. Constant, un meurtrier ? Pas possible !
"Le premier mois, j'ai pleuré sans pouvoir m'arrêter. Longtemps, j'ai essayé de comprendre ce qui s'était passé. Encore aujourd'hui, il arrive que je reprenne l'histoire du début à la fin, en essayant de n'oublier aucun détail".

Lorsque les Langlois s'installent dans leur immense chalet en face de chez Constant et Anna, c'est l'occasion pour les piliers de bar du village de se donner à cœur joie aux ragots, d'autant plus que Bakary Langlois est noir. Chacun s'accorde à dire que les Langlois sont sympathiques, ils invitent même du monde à leur pendaison de crémaillère. Ces mêmes personnes sont à la fois subjuguées et dérangées par l'étalage de leur richesse. Quand même, ça ne se fait pas et en plus il est noir ! se disent-ils entre eux, une fois les portes des maisons fermées. Racisme ordinaire d'un village où forcément ce qui est "différent" est potentiellement dangereux.... Voitures de luxe, gros train de vie, et puis cette impression constante que l'argent n'est pas un problème.

Anna et Constant deviennent des familiers des Langlois. Anna travaille même pour eux un temps comme femme de ménage. Le chalet est si grand que la journée ne suffit pas à tout nettoyer !  Elle sent bien chez son compagnon une certaine forme de jalousie qu'elle ne lui soupçonnait pas avant, mais elle met cela sur le compte de l'orgueil masculin.
" En réalité, plus tu le côtoyais, plus il était insaisissable. Il était à la fois une chose et son contraire (...) Ce mec-là, tu disais, c'est le contraire du big bang".
Quand Bakary Langlois propose à ses amis de placer pour eux leurs économies en Suisse , plusieurs sautent le pas. Constant ne voulant pas être en reste, accepte aussi. Or, le jour où il veut récupérer son capital tout se complique. Quand il est question d'argent, l'amitié ne compte plus...

Ce qui est intéressant dans ce roman c'est l'analyse complexe des sentiments en jeu et le mécanisme complexe d'une psyché rongée par l'envie. Comment fascination et colère se mélangent pour transformer un homme en monstre . Car Constant n'a pas à priori le profil de celui qui va tuer de sang froid trois enfants et deux adultes. Le basculement c'est la plongée dans une folie incoercible et dévastatrice. Nous sommes notre pire ennemi ; chacun porte en soi une part d'ombre qui attend, tapie, le moment de se révéler en pleine lumière. Même la justice des hommes, lors du procès, cherchera, en vain, un début d'explication.

Des Gens comme eux interpelle. Samira Sadira a pris le soin de rester neutre pour tenter d'expliquer ce qui est inexplicable et impardonnable.

Découvrir un autre roman de Samira Sedira, c'est par ici :

















Ed. Le Rouergue,  collection La Brune, janvier 2020, 144 pages, 16.50 €

mercredi 29 janvier 2020

Le Volontaire, Salvatore Scibona

Dans ce roman de plus de quatre cents pages, Salavatore Scibona raconte l'histoire d'un homme qui a décidé de disparaître pour mieux se retrouver, quitte à devoir affronter ce qu'il a voulu laisser derrière lui.


L'intrigue est à la fois simple et complexe, comme l'est finalement la construction assez labyrinthique du roman. Frade Vollie est un homme qui a décidé de disparaître aux yeux des siens et des autres pour mieux exister ailleurs. Cela ne s'est pas fait en un jour. Il a fallu trois engagements au Vietnam et l'emprisonnement par les Vietcong pendant quatre cent douze jours pour que Frade donne un tournant à sa vie.
On ne peut pas disparaître facilement et c'est avec l'aide du mystérieux Lorch qui l'accueille dès sa libération, qu'il va changer d'identité pour devenir Tilly, une sorte d'agent secret pour les basses besognes de Lorch.
"Longtemps après que Vollie Frade eut en grande partie disparu de son esprit, sa mère et son père - dont il s'était détourné pour faire face au vide qui lui semblait désormais son véritable chez soi - habiteraient son monde intérieur, cela avec une affreuse douceur"
La difficulté n'est pas d'effacer ce qu'on a été, c'est de vivre avec des souvenirs qu'on a résolu ne plus vouloir faire siens. La quête identitaire de Frade/Tilly est le fil d'Ariane de ce roman fleuve qui emmène le lecteur au Vietnam, au Mexique mais aussi aux Etats-Unis. Et pour mieux accrocher le lecteur, Scibona ouvre le récit par un "pitch littéraire" : un petit garçon de cinq ans est abandonné à l'aéroport d' Hambourg par son prétendu père, un certain Elroy...

Le Volontaire, surnom de Frade dans l'armée, porte aussi une vaste réflexion sur la filiation et la perte. Doit-on laisser un leg spirituel quand on disparaît pour laisser une infime trace de son existence ?
"La leçon était : tout ce que vous aviez au point que partout où se porte votre regard vous voyez comment vous allez le perdre, vous sera enlevé même votre vie"
De fait, le choix de l'épigraphe n'est pas anodin :
"Je suis personne ! Et toi ?
N'es tu - personne -non plus ?"
(Emily Dickinson)
Salvatore Scibona pense que la vie est un cercle. Un jour ou l'autre, l'être humain revient là où tout a commencé.

Ed. Christian Bourgois, janvier 2020, traduit de l'anglais (USA) par Eric Chedaille, 443 pages, 23€
Titre original : The Volunteer

lundi 27 janvier 2020

Hubert Mingarelli

Hubert Mingarelli est décédé ce jour.




Je relaie un post FB  de son éditeur Bertrand Visage
"
Tous ses lecteurs apprendront avec émotion la mort d'Hubert Mingarelli, ce jour, à Grenoble.Il avait publié dix romans au Seuil, parmi lesquels "Une rivière verte et silencieuse", "La dernière neige", "La beauté des loutres" et, bien sûr, "Quatre soldats", prix Médicis 2003. Ses titres suivants ont paru chez Stock et Buchet-Chastel, notamment "Un repas en hiver" et "L'homme qui avait soif".
Il poursuivait un chemin qui n'appartenait qu'à lui, souvent mal compris de la critique française (et des éditeurs). Mais son univers si particulier suscitait des échos fervents au Japon, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Israël, en Allemagne.
Il y a des écrivains qui ne ressemblent qu'à moitié à leurs livres. Hubert était tout entier dans ses livres, et ses livres étaient tout entiers lui.
Il poursuivait un chemin qui n'appartenait qu'à lui, souvent mal compris de la critique française (et des éditeurs). Mais son univers si particulier suscitait des échos fervents au Japon, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Israël, en Allemagne.Il y a des écrivains qui ne ressemblent qu'à moitié à leurs livres. Hubert était tout entier dans ses livres, et ses livres étaient tout entiers lui."

L'homme qui avait soif, Hubert Mingarelli

Ed. Stock, janvier 2014, 180 pages, 16 euros

Où vont les âmes?



Depuis qu'il a survécu à la bataille de Peleliu, Hisao est atteint d'une soif irrépressible, qui, lorsqu'elle lui prend, peut lui faire perdre la tête s'il ne l'étanche pas sur l'instant. C'est en vétéran fragile et meurtri qu'il prend le train qui doit le mener en Hokkaïdo, auprès de sa promise Shigeko, à qui il doit offrir un œuf de jade en guise de cadeau de mariage. De sa future épouse, il ne sait rien, ne l'a même jamais vue, mais à travers sa correspondance, il sent qu'il ne se trompe pas, qu'une nouvelle vie va s'offrir à lui grâce à ses épousailles.
Or, lors d'un arrêt du train, Hisao est contraint de descendre pour boire. Trop tard, la machine repart sans lui, emportant sa petite valise verte contenant son trésor. Encore une fois, l'eau a mis sa vie entre parenthèse:
"Il regardait fixement l'eau dans le creux de sa main. Elle était sa vie et son bonheur. Elle était plus importante que la Patrie et le pays natal, plus belle que Shigeko, bien que dans son imagination, cette dernière l'était déjà beaucoup."
Commence alors un périple à pied jusqu'à la gare terminus où Hisao est persuadé qu'un soldat étranger avec qui il voyageait y a déposé sa valise. Ce voyage plus long que prévu rappelle en lui le souvenir de son ami défunt Takeshi, avec lequel il creusait au cœur de la montagne Peleliu. La perte de son unique ami lui pèse sur le dos tel "un arbre mort". Inconsolable, Hisao se demande depuis "Où vont les âmes?". Ainsi, notre héros marche à la fois vers son bien et vers une possible consolation qui lui permettra de faire son deuil:
"Ce qu'ils formaient tous les deux était né dans la montagne, dans ce ventre sombre, rempli de poussière, de bruit, et sans la moindre lumière naturelle."
Leur vie était rythmée par le bruit des pioches et des combats au loin. Leur sommeil était permis grâce aux chants de Takeshi dont "la voix était un don". Quand la bataille fit rage, un éboulement les enferma tous deux dans une grotte jonchée de cadavres:
"La douleur qui les avait réveillés grandissait à l'intérieur d'eux comme un animal monstrueux Et l'odeur, ils la mangeaient par le nez, par la bouche, . Elle était devenue une matière, tout comme les ténèbres, et semblait nourrir l'animal à l'intérieur d'eux."

Hubert Mingarelli offre à la fois un roman poétique et puissant porté par la douleur et l'espoir d'un seul homme, partagé entre le désespoir d'avoir perdu son alter ego, et l'espérance d'une nouvelle vie pleine de douceurs.Son périple lui permet à la fois de trouver une certaine consolation au travers de ses rencontres et ses échanges avec des gens, qui comme lui, portent leurs fardeaux intimes, mais n'hésitent pas à l'aider.
Depuis la bataille, les nuits d' Hisao sont "pleines de fureur"; il revit invariablement chaque épisode en espérant que les souvenirs de celle-ci tombent un jour dans un trou. Marcher vers l'avenir lui permet de désacraliser ce temps consacré à la douleur, de profiter à nouveau de la beauté immuable de la nature, et l'eau qui, pour lui, "était devenue sans rivale" dicte sa loi à intervalles plus grands.
Enfin, Mme Taïmaki, la logeuse d'Hisao, et Shigeko, la future épouse, figures désincarnées du récit, sont source de repos et de refuge. Repos enfin après avoir connu la fureur des combats et la violence des images gardées à l'esprit, refuge de douceur pour soigner une âme en peine et retrouver le sommeil.

L'homme qui avait soif est un merveilleux roman traitant d'un sujet douloureux avec la légèreté d'un conte dont l’œuf de Jade symbolise le Graal et l'expiation.

Quatre soldats, Hubert Mingarelli

Ed. Points Seuil, mai 2004, 208 pages, 6.3 euros

La chenille de Pavel


Prix Médicis 2003


Pavel, Kyabine, Sifra et Bénia le narrateur, sont quatre soldats de l'Armée Rouge. Pendant l'hiver 1919, ils se réfugient dans la forêt avec le reste de l'Armée. A quatre, ils construisent une cabane selon leurs plans, et organisent le quotidien. Ces quatre là s'entendent à merveille, n'ont même pas besoin de mots pour se comprendre.
La rudesse de la guerre n'est jamais loin, mais l'auteur fait de ces scènes des moments de toute beauté: la réquisition de nourriture dans une ferme, la soupe du groupe de plus en plus claire, l'attente d'un combat contre un ennemi invisible.
Ce quatuor est en décalage par rapport au reste du groupe. D'ailleurs, on entend les autres seulement au loin, comme s'ils n'existaient pas vraiment:
"Nous écoutions les bruits du camp, paisiblement assis sur nos traverses."
 De temps en temps, leur chef vient les voir pour les rappeler à son bon souvenir, mais rien vraiment ne vient perturber l'équilibre fusionnel du groupe:
"J'ai été tout d'un coup plein d'émotion parce que chacun était à sa place, et parce qu'il m'a semblé aussi qu'à cet instant chacun de nous était très loin de l'hiver dans la forêt. Et que chacun de nous était aussi très loin de la guerre qui allait reprendre parce que l'hiver était fini."

Un jour, un jeune volontaire, Evdokin, leur est présenté. Il doit s'intégrer au groupe. Très vite, il devient un élément essentiel: il attire l'attention des autres, car il écrit des choses dans un carnet qu'il garde toujours sur lui. Un soldat qui sait écrire, c'est tellement précieux! Alors les autres lui demandent de coucher par écrit leur quotidien, leurs baignades dans la rivière, les mains de femmes sculptées par Yassov, pour ne pas oublier la douceur de celles-ci... Les accents tragiques de la guerre déjà peu visibles  en surface s'effacent complètement à la faveur des pages noircies par Evdokin. Les quatre soldats ont le coeur plus légers lorsqu'il faut quitter le camp de la forêt et affronter la guerre...

"Le ciel est sans fin et il n'y a pas les mots" dit le narrateur. La beauté de la vie est dans l'indicible. Pourtant, l'auteur ne perd jamais de vue que l'action se passe en temps de guerre, mais il le rappelle au lecteur par petites touches qui, paradoxalement, sont décrites avec beaucoup de beauté: un matelas d'herbes, un cheval errant en sueur, Sifra qui démonte et remonte son arme en un temps record, ou surtout Pavel qui ne dort plus à cause des images dans sa tête.

Quatre soldats est un roman rempli de poésie et de fulgurances littéraires.C'est l'histoire d'une amitié et d'une solidarité autour d'un semblable qui peut garder par écrit leurs souvenirs. C'est l'histoire de quatre hommes, en marge de la guerre, qui survivent tout simplement.

Admirable.

Elmet, Fiona Mozley

Daniel recherche sa sœur Cathy disparue après une nuit de cauchemar. Plus rien désormais ne le lie à Elmet, petite terre du Yorkshire rural où, avec son père John, ils ont essayé à trois de vivre en harmonie avec la nature.


Cathy et Daniel ont grandi avec leur père, leur mère n'étant qu'une ombre qui rentrait de temps en temps et qui un jour n'est plus revenue. Il est leur référence, leur modèle. Il leur a appris à être autonome et à vivre avec et grâce à la nature. En ville, John est une référence : il est craint pour sa force mais aussi aimé pour son sens de la  justice.
"Malgré toute sa brutalité, papa aimait les gens. Il avait pour eux l'affection d'un chasseur pour ses proies. Il les aimait profondément, sincèrement, mais avec distance. Il avait peu d'amis, il ne les voyait pas souvent, mais les gens qu'il aimait, il les choyait comme de vieux souvenirs. Et il se souciait d'eux".
Depuis la mort de la grand-mère, la petite famille s'est installée sur un terrain qui appartenait à la mère ; ils y construisent une maison et vivent en autarcie. Parfois John s'absente mais les enfants, devenus adolescents, savent s'organiser et attendent patiemment son retour. Seulement, un propriétaire véreux du coin, Mr Price revendique la propriété des lieux et entreprend un travail de sape auprès du père : soit ce dernier se remet à travailler pour lui, soit il devra quitter les lieux.
"Papa dit que pour Mr Price, les gens étaient comme un essaim de guêpes toujours prêtes à piquer, alors il cherchait à connaître leurs intentions.Comme ça il pouvait les attraper et les enfermer dans un bocal juste quand il fallait".
A Elmet, tout le monde craint Price, notamment les citoyens les plus fragiles à qui il loue à prix d'or des logements insalubres. John décide alors d'organiser une résistance populaire, seul moyen pour lui et les siens de résister à la pression et aux menaces. Cathy et Daniel sont les témoins cette résistance.
"J'avais à peine écouté l'ébauche de plan dans le salon entre mon père et ses nouveaux camarades. Pourtant, je ne pus m'empêcher de songer qu'ils dansaient là une vieille danse, qui avait à voir avec une morale qui n'existait plus depuis que ces grandes croix en pierre avaient été plantées, et encore, uniquement dans les rêves, les fables et les sagas. Dans la morale de la poésie".
Fiona Mozley a fait de Daniel son narrateur. A la fois naïf et terriblement lucide, il raconte l'histoire de sa famille jusqu'au drame dont les conséquences entament le roman. L'incipit prévient tout de suite le lecteur que les impressions de bonheur, de stabilité et d'harmonie seront vite balayées par une brutalité d'abord larvée puis posée dès lors que le personnage de Price apparaît. La construction narrative ressemble à un roman de Balzac : une lente exposition, des péripéties rapides et un dénouement brutal.
Pour un premier roman, Elmet impressionne par sa rigueur, sa poésie admirablement traduite par Laetitia Devaux et la richesse psychologique de ses personnages, d'où sûrement sa sélection surprise dans la shortlist du Man Booker Prize (2017) 

Ed. Joëlle Losfeld, janvier 2020, traduit de l'anglais par Laëtitia Devaux, 240 pages, 19€

vendredi 24 janvier 2020

Vague Inquiétude, Alexandre Bergamini

L'auteur-narrateur se rend au japon avec D. son compagnon. A Tokyo, lui vient soudain la certitude qu'il est enfin arrivé chez lui.



A travers cette découverte du pays et de ses mœurs, l'auteur nourrit le lecteur de références littéraires nippones ou non. Là, à Tokyo, ville qu'il qualifie pourtant de laide, il a cette impression nette et fulgurante qu'il y est enfin lui-même.
" La pulsion de mon cœur s'accorde bientôt à la ville. Cœur contre cœur. Sentiment de n'être plus tout à fait moi-même. Tout en moi est en alerte, à vif, à nu. Cette impression qui se précise de revenir vers moi-même".
Alexandre se cherche depuis le suicide de son frère aîné devant ses yeux. Il semble craindre de suivre le même cheminement à force de vouloir l'absolu. L'écrivain Akutagawa qui s'est suicidé par peur de devenir fou nommait ce sentiment "vague inquiétude" (Bon'yari to shita).

Au Japon, le narrateur trouve une sérénité qu'il croyait avoir perdu. Il se sent chez lui dans des rues pourtant inconnues. Au hasard de ses errances et ses rencontres, c'est une (re)découverte de son moi profond laissé à l'abandon. Il est prêt à tout abandonner pour rester au Japon, quitte même à se séparer de D. pour ne plus avoir cette impression d'être tenu en laisse. Ne plus dépendre de rien, se détacher de tout, à la manière de la phrase d'Eschyle dans l'Orestie
"Ce que je veux, c'est un bonheur qui n'excite pas l'envie"
Retourner en France deviendrait, il en est certain, un exil.
 "Je ne veux pas partir d'ici avant que la douleur du monde n'ait disparu.
Partir du Japon sera m'arracher à moi-même.
C'est ça l'exil. Un arrachement de nous-même à  nous-même".
Le Japon ne se résume pas à Tokyo. Il y a encore tant de découvertes à faire et de gens à rencontrer. Alors, Alexandre décide de rester et rejoint un village isolé pour vivre en harmonie avec la nature et le voisinage. Il sent qu'il lui faudra du temps pour tout cela.
"Une vie ne suffit pas à connaître et à comprendre un pays mais une lumière déchirant le réel peut en donner l'accès."

Vague inquiétude est truffé de fulgurances. Chaque page contient une référence littéraire ou une phrase poétique qu'on a envie de garder. Finalement les errances d'Alexandre dans ce pays inconnu n'en sont pas. Il s'agit plutôt d'un cheminement intime qui prend à la fois le visage de l'urgence et de l'apaisement.
Un très beau récit à découvrir, à lire et à relire.

Ed. Picquier, janvier 2020, 158 pages, 15€