vendredi 29 septembre 2017

ZERO K, Don DeLillo

Ed. Actes Sud, septembre 2017, traduit de l'anglais (USA) par Francis Kerline, 297 pages, 22.80€
Titre original : Zero K


Choisir de mourir "avant" pour mieux revivre "après", telle est la proposition de Zero K, un centre de recherches ultra secret.

Ross Lockart, homme richissime et visionnaire, est sur le point de laisser "partir" sa jeune épouse Artis qui souffre d'une maladie incurable. Ce choix a été fait ensemble, et dans leur coeur, il ne s'agit que d'une séparation temporaire. Adeptes et actionnaires du projet Zero K des frères jumeaux Stenmark, Artis est volontaire pour mourir plus tôt afin que son corps soit conservé pour des jours meilleurs lorsque la science aura la possibilité de la guérir. 
"- Nous ne parlons pas de vie spirituelle éternelle. Il s'agit du corps.
- Le corps sera congelé. Suspension cryonique, dit-il.
- Et puis un jour dans le futur...
- Oui. Le jour viendra où on aura les moyens de contrecarrer les circonstances qui mènent à la fin. L'esprit et le corps seront restaurés, rendus à la vie".
Ce "passage", cette attente n'est pas un tunnel noir, sans fin, mais plutôt une expérience limite dans laquelle le cerveau est mis à contribution : apprentissage d'une nouvelle langue connue que des seuls initiés, augmentation des connaissances, réflexions philosophiques, qui leur permettront de transcender leur première vie.
"Ceux qui émergeront finalement des capsules seront des humains anhistoriques. Ils seront libérés du carcan du passé, des minutes, des heures."

Zero K est un projet ultra secret dont les bâtiments austères sont perdus au fin fond des balkans. C'est là que Jeffrey Lockhart retrouve son père Ross. Jeffrey est hostile a cette conception de départ volontaire programmé. Eduqué par sa mère, la première épouse de Ross, il a su garder des émotions qui font ce qu'il est aujourd'hui : un homme rempli de doutes, d'amours, de souffrances. Or Zero K prône l'éradication de tout cela...
"Mourir un moment. Vivre pour toujours".

Au delà de la fin programmée pour attendre les progrès de la science, se pose aussi la question du monde futur qui se présentera aux patients réveillés. Sera-t-il meilleur ou pire que celui d'aujourd'hui ? Les films passés sur grand écran dans le centre portent à croire que plus rien de bon n'est à attendre dans le présent.

Non seulement Jeffrey perd sa belle-mère, mais en plus il doit convaincre son père de ne pas la suivre -tout au moins pour le moment - Ross perd sa moitié, celle qui mettait du piment à son existence de millionnaire désabusé. Sans elle, à quoi bon attendre que la mort vienne le cueillir. Et puis, cette attente confiante des temps futurs proposée par Zero K a bien des avantages...
"En un temps qui n'est pas forcément si lointain. C'est à ça que je pense quand j'essaie d'imaginer l'avenir. Je renaîtrai dans une vérité plus profonde et plus vraie. Des lignes de lumière vive, toute chose matérielle dans sa plénitude, un objet sacré."

Même si le sujet n'est pas nouveau, Don DeLillo y apporte une réflexion nuancée et en profondeur qui justifie la tentation de l'expérience Zero K. Croire que se pose la question de la vie éternelle serait erronée. Mourir oui, mais au bon moment, et plutôt de vieillesse qu'à cause de la maladie.
L'auteur présente le concept Zero K comme sorti du génie gémellaire de deux frères qui veulent transcender la mort et lui donner une formule attrayante pour accéder à une seconde vie "augmentée".
Folie de la science ou anticipation de génie, toujours est-il que la personne n'est plus réduite à un seul corps, mais à un esprit qui lui ne mourra pas.
Zero K n'est pas un roman de science-fiction ; on ne sait pas ce qui se passe après. De toute façon, la portée du roman n'est pas là. Elle est dans la solitude de l'être humain face à la folie du monde qui l'entoure, et son désir de vaincre la seule chose qu'il ne maîtrise pas : l'heure de sa mort.

"Parfois l'histoire est un ensemble de vies singulières provisoirement en contact".

jeudi 28 septembre 2017

RUE DES ALBUMS (132) Tout autour, Ilya Green

Ed. Didier Jeunesse, novembre 2016, 48 pages, 20€

Avant d'être un album qui raconte une histoire, Tout autour est un objet d'art : couverture, papier, illustrations sont autant de pépites que l'auteure a voulu en osmose avec le texte, tout comme la relation entre la petite fille et sa maman.

"J'étais le centre du monde.Et ma mère était là.On était le tout.Le monde était en moi".

Après sa naissance, la jeune héroïne a su conserver sa relation particulière avec sa mère. toutes deux vivent en harmonie avec la nature, appréciant les caresses du vent dans leurs cheveux ou qui font ployer les herbes des champs. C'est là, dans cette nature aimante, que la petite a poussé, faisant d'un mouton son animal de compagnie. Les seules ombres qu'elle connaissait étaient celles des nuages sur le sol, alors quand des ombres sont apparues sur le corps de maman, il a fallu chercher d'où cela venait.
"J'ai regardé en l'air,
et les nuages n'étaient pas là.
J'ai regardé la terre,
et j'ai vu que les ombres venaient de là".
C'est la terre qui se rappelle à son bon souvenir. Il est temps pour la maman de la rejoindre, même si elle laisse une orpheline éplorée qui la nourrit de ses larmes jamais taries.
Ses pleurs ont permis de faire pousser un arbre qui a porté des fruits. Lentement, avec le temps, la petite a appris à vivre sans sa maman, et elle a décidé de suivre les oiseaux sur sa frêle embarcation de bateau des champs !
Après avoir parcouru le monde et découvert des paysages insoupçonnés, elle accoste une terre près de l'océan, avec un arbre rouge et un enfant qui dessine.
Fini la solitude ; désormais ils sont deux et tout un monde à découvrir !

Tout autour est un travail d'orfèvre. Le texte est tout en pudeur, délicat, métaphorique. Il aborde la perte et la gestion de l'absence avec poésie. Un jour peut être sombre, et le suivant être lumineux.
Les illustrations reflètent le propos et témoignent de l'imagination de Ilya Green : collages, couleurs pastels, visages doux, travail sur les ombres ; rien n'est laissé au hasard.
Ainsi, le lecteur s'embarque avec la petite fille sur sa frêle esquif, confiante en l'avenir et curieuse de ce qu'elle va découvrir !

mercredi 27 septembre 2017

Dans la forêt de Hokkaïdo, Eric Pessan

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Médium +, août 2017, 144 pages, 13 €

Eric Pessan s'est librement inspiré d'un fait divers survenu au Japon en 2016 pour écrire un roman dont l'héroïne développe des dons de médium.


L'exergue nous le rappelle, Eric Pessan est un fin amateur de l'oeuvre de Stephen King dont il a consacré un ouvrage en 2012 avec Ôtez les masques (Editions Cécile Dufaut). Alors s'en est-il inspiré pour écrire ce nouveau roman ? Oui, en quelque sorte...

Julie se réveille en sursaut, mais en fait c'est toute sa famille qu'elle a réveillée avec le hurlement qu'elle vient de pousser : elle a rêvé qu'on venait de l'abandonner dans la forêt de Hokkaido, et qu'elle regardait, incrédule, la voiture de ses parents s'éloigner.
Ouf cette situation était un cauchemar ! Du Japon elle ne connaît rien, et elle est bien dans sa chambre d'appartement, simplement ce rêve lui laisse un arrière goût amer, comme une sensation de déjà vu.

Les jours passent et l'état de Julie empire. La fièvre puis les nausées s'emparent d'elle, ainsi qu'un état de somnolence chronique. A chaque fois qu'elle sombre dans le sommeil, elle poursuit son cauchemar. Désormais, elle a acquis la conviction qu'elle est entrée dans les pensées de ce petit garçon dont les médias se repaît en ce moment : pas sage, ses parents ont voulu lui faire peur en l'abandonnant au bord de la route dans la forêt de Hokkaido . Or, quand une minute après ils ont voulu le récupérer, le bambin avait disparu ; depuis tout le monde le cherche tandis que le père passe son temps à s'excuser devant les caméras.
"Le silence de la forêt est un vacarme feutré, tendu, qui naît de la joie des aigles autant que la mastication ds chenilles, du balancement des feuilles, comme de la brusque détente d'un prédateur vers la gorge d'une proie .
Je suis un petit garçon, j'ai peur,je sens mes larmes monter,je ne veux pas pleurer,la brûlure au coin de chaque oeil devient insupportable(...)je suis perdu,totalement, et irrémédiablement perdu". 

Quel parent n'a pas rêvé ne serait-ce qu'un instant de laisser son gamin là au bord d'une route alors qu'il est en train de piquer une crise de nerf, interpelle l'auteur ?
Apparemment c'est ce qui est arrivé à Julie plus jeune : ses parents, exaspérés par son comportement on fait semblant de l'abandonner. Résultat : ils l'ont cherchée pendant plus d'une heure.... Et si cette expérience dont elle ne garde aucun souvenir justifiait son rapprochement médiumnique avec le petit japonais disparu ?
Plus le gamin s'affaiblit, plus Julie sombre dans la fièvre. Elle EST l'enfant abandonné et ressent tout ce qu'il ressent : faim, peur, froid, et ce sentiment d'abandon qui lui colle à la peau. Si on ne le retrouve pas, que va devenir Julie ?
"Nous arrêtons de courir, et nous respirons amplement. Je le maintiens immobile jusqu'à ce que son cœur retrouve un rythme normal . Le garçon accepte de plus en plus facilement ma présence invisible Peut-être est-ce la fatigue ? Avec lui, je tresse un nous. Nous sommes deux dans un seul corps".
L'horizon de l'adolescente s'élargit considérablement, elle qui n'a connu depuis l'enfance que son immeuble

M'étant intéressée à cette étrange affaire, forcément le rapprochement m'a sauté aux yeux, même si l'auteur ne s'en cache pas, l'intégrant à la seconde moitié du récit.
Dans la forêt d'Hokkaido s'intéresse de près aux rêves en général et aux cauchemars en particulier : ils sont le terreau de nos peurs les plus enfouies, mais sont souvent dues à des chocs émotionnels vécus très jeunes. Le don médiumnique devient un prétexte fictionnel pour intégrer le récit sur deux lieux et deux continents différents, favorisant ainsi, le changement de point de vue narratif.
Dès lors, le roman bénéficie d'une construction solide qui rend alors cette intrigue rocambolesque vraisemblable.

A bien y penser, c'est sûrement un de mes préférés d'Eric Pessan à L'Ecole des Loisirs.

lundi 25 septembre 2017

Mariage contre nature, Motoya Yukiko

Ed. Philippe Picquier, septembre 2017, traduit du japonais par Myrima Dartois-Ako, 128 pages, 13€

Parabole sur le mariage, l'auteur plonge le lecteur dans le quotidien d'un couple à travers le regard et les réflexions de la jeune femme.


Il n'a fallu qu'un an et demi pour que San et son fiancé se décident à se marier. Depuis, quatre ans ont passé et une certaine routine s'est installée.
"Le terreau était-il mauvais ou était-ce les racines qui posaient problème ? 
Quand j'ai décidé d'épouser mon mari, j'ai bien pensé que je m'exposais à la substitution ultime, à l'extinction totale, je ne peux le nier.
Mais aujourd'hui, quatre ans après notre mariage, je n'essayais pas de fuir le terreau qu'était mon époux." 
San ne travaille plus et occupe ses journées à tenir l'appartement propre, faire les course, et discuter avec sa voisine Kitae. Quant au mari, une fois passée la porte de son chez soi, le pantalon de jogging est de rigueur puis il se perd devant la télévision qui reste constamment allumée. Pour lui, l'expérience du mariage n'est pas une première, mais lorsqu'il a rencontré San, il a préféré taire ses défauts, à savoir le fait qu'il ne fait rien dans la maison, et se plait à faire la plante devant des émissions de divertissement.
"Il expédiait aussi vite que possible le dîner et son verre de pousse-café, puis il restait scotché à l'écran, à croire qu'il en suintait du nectar. Après avoir ainsi réussi à montrer son vrai moi, mon mari en était venu à déclarer en toute occasion : je suis le genre d'homme qui, chez lui, ne veut penser à rien".

Très vite, San dissocie le mariage et l'épanouissement personnel. A force d'observer sa moitié, elle en vient à se demander s'il est encore le même homme qu'elle a épousé. D'ailleurs, physiquement, elle note quelques changements, et elle-même sent qu'elle se laisse aller. Jamais nommé par son prénom, il devient une présence qui s'estompe au fil du récit. Aurait-il une influence néfaste sur elle ? La voisine Kitae lui a d'ailleurs raconté l'histoire d'un couple qui, au fil des ans, se sont mis à se ressembler au point d'avoir le même visage. Pour cela, l'un des deux avait renoncé à sa propre vie  pour combler l'autre. Or San sent que son mari perd pied ; il se passionne pour un jeu vidéo qui consiste à amasser des pièces d'or, puis remplace cette occupation par des recettes de friture, la réduisant ainsi à goûter, chaque jour, les exploits frits du jeune homme. Apparemment, son travail ne le convainc plus, alors autant rester auprès de sa femme ! Il aimerait tant qu'elle goûte aux mêmes occupations que lui !
"Sans doute imaginait-il que si nous ne faisions plus qu'un, il ne resterait plus personne d'étranger à lui".

San sent que son mariage est de plus en plus aliénant, voire destructeur. A toujours lui imposer ce qu'elle doit manger et faire, San perd toute liberté. Renoncer à son indépendance, ce serait aussi renoncer à elle. Et, à bien y regarder, son mari ressemble de moins en moins à un homme, comme si son enveloppe corporelle se redessinait pour devenir autre chose qui ressemble davantage à sa nature profonde...

Avec Mariage contre nature, Motoya Yukiko offre une parabole intéressante sur l'usure du couple. Elle part du principe que lorsque l'un des deux épousés renonce à soi pour satisfaire l'autre, le mariage devient une union dangereuse et empoisonnée. La liberté de penser est essentielle au bon fonctionnement d'une union. Renoncer ou céder du terrain est la porte ouverte à l'inconnu : sa moitié devient un autre au point de brouiller sa propre apparence.
Ce Goncourt Japonais de 2016 propose un épilogue à réflexion , un brin ironique, qui montre à quel point on ne connaît pas entièrement celle ou celui qui partage notre vie.

vendredi 22 septembre 2017

Farallon Islands, Abby Geni

Ed. Actes Sud, juin 2017, traduit de l'anglais (Irlande) par Céline Leroy, 384 pages, 22.80 €
Titre original : The Lightkeepers


A cinquante kilomètres des plages de San Francisco se trouvent les Farallon Islands, cailloux inhospitaliers et protégés, occupés par quelques scientifiques chevronnés obsédés par les animaux qu'ils étudient sur place.


Et puis il y Miranda venue un peu par hasard, après avoir parcouru le monde avec ses appareils photos. Photographe professionnelle, elle vit de la vente de ses photos nature. Sa devise : pas d'attache ni d'ancrage. Depuis la mort brutale de sa mère, elle a perdu les repères qui auraient fait d'elle une citoyenne sédentaire et mère de famille. Elle parcourt le monde, et envoie des cartes postales à son père. Solitaire de nature, elle se confie et s'épanche en écrivant des lettres  à sa mère défunte. Le roman commence avec son départ de l'île, puis remonte le temps pour expliquer les causes de sa fuite.
"Mais ici, rien ne dure. Les jeans qu'elle a apportés il y a longtemps sont en loques. Ses livres ont succombé à la moisissure. Son oreiller ergonomique est plein de crottes de souris. Les seuls articles qu'elle ait pu conserver - non sans des efforts considérables qui ont requis toute son intelligence, sa vigilance et l'utilisation de conteneurs étanches - sont ses appareils photo numériques, sa chambre et plusieurs rouleaux de pellicule non développés".

On lui avait bien dit que ces îles étaient sauvages, mais force est de constater que ses occupants aussi au premier abord. Deux femmes et quatre hommes constituent l'humanité en ces lieux ; oiseaux, requins, baleines, otaries sont leurs sujets d'étude et de préoccupation. Miranda arrive là comme un cheveu sur la soupe et il lui faut quelques jours pour se sentir vraiment à sa place.
Quand elle ne photographie pas, elle étudie ses congénères, au point de se demander lesquels sont les plus sauvages : eux ou les animaux ? Sa réflexion est d'autant  plus pertinente et troublante qu'elle se retrouve victime d'un drame qui va la meurtrir au plus profond d'elle-même. Pour s'en sortir, le seul moyen est le déni.
"Autrefois, je croyais qu'il n'existait que deux états mentaux : la veille et le rêve. Le premier est conscient, logique, sain. Le second est chaotique, étrange. Je ne les avait jamais confondus. Mais ces derniers jours, il me semblait en avoir découvert un troisième : une brume crépusculaire située entre les deux premiers. Dans ce royaume de pénombre, tout ceux qui m'entourait ressemblait à la réalité que j'avais toujours connue. L'océan et le ciel se rejoignent sur une île précise. La gravité était toujours de mise. Les lois du quotidien s'appliquaient sans relâche. Et pourtant, les monstres rôdaient".

Farallon Islands est un huis clos à ciel ouvert, souvent anxiogène et menaçant. La menace est partout : les collègues avec qui on est contraint de vivre, les goélands qui n'hésitent pas à vous attaquer, l'île elle-même, hostile à souhait, isolée, avec ses sols glissants et dangereux, ses pentes, et ses surplombs.
"Il n'existe pas de lieu plus solitaire que les îles Farallon. Le reste du monde peut disparaître - les humains être éradiqués par une pandémie, une météorite, une révolte zombie -, nous serions les derniers à l'apprendre. Nous serions les seuls épargnés".

Bref, le danger est partout, mais il ne vient pas nécessairement du côté où on se méfie le plus.
Et c'est toute la force de ce premier roman. Abby Geni surprend plusieurs fois le lecteur et nous impose avec plaisir des rebondissements qui orientent à chaque fois l'intrigue vers une fin différente. En cela, le procédé nous fait penser à la fameuse p.113 de Sukkwan Island de David Vann, référence en la matière.
Le lecteur entre aussi dans l'esprit de Miranda qui, à travers les lettres adressées à sa mère défunte, tente de garder le peu de lucidité qui lui reste.
"A cours des douze derniers mois, une chaîne l'a attachée à l'archipel. Le temps passé à cet endroit l'a altérée comme un navire amarré dans un port - érodé par la marée, battu par les vagues, des trous creusés dans la coque, sali, abîmé et méconnaissable".
Jean-Paul Sartre aurait aimé les relations dépeintes dans cette petite communauté de six personnes. le fameux "L'enfer c'est les autres" prend toute sa dimension. Certes, la promiscuité n'arrange pas les choses, mais les tentatives d'entraide sont vite avortées ou échouent. Les moments de répit n'ont pas franchement leur place.

Finalement,  Farallon Islands est comme la photographie, "la captation neutre des événements, la chronique du sublime comme de l'effroyable", qui rend d'un seul coup la civilisation moins mauvaise qu'elle n'y paraît.


mercredi 20 septembre 2017

Les Complicités involontaires, Nathalie Bauer

Ed. Philippe Rey, août 2017, 287 pages, 20 €

Quand Corinne, psychiatre, reçoit Zoé, elle la reconnaît tout de suite : c'était son ancienne amie de lycée un peu mystérieuse et un peu fofolle aussi. Zoé consulte pour troubles de la mémoire et ne reconnaît pas le médecin. Alors, enfreignant sciemment les règles de la profession, Corinne décide quand même de devenir sa thérapeute.


Au gré des séances de thérapie et des enveloppes laissées au médecin, le roman est construit comme un puzzle, faisant des allers-retours réguliers entre le présent et la relation entre Corinne et sa patiente, et le passé, avec l'histoire dans l'Histoire de la famille juive de Zoé.
C'est justement parce qu'elle veut reconstituer l'histoire de sa famille paternelle que Zoé consulte. De nature fragile et mélancolique, elle n'en est pas à sa première thérapie, mais espère avec celle-ci déverrouiller ses souvenirs enfouis. En effet, Zoé est persuadée de souffrir d'amnésie et ce trouble lui permettrait de se protéger et de ne pas sombrer.
"C'est pour votre autre casquette, celle de psychanalyste, que je suis là. Vous savez, j'ai oublié des pans entiers de mon existence, j'ai beau m'y efforcer, je n'arrive pas à les retrouver. Ma mémoire... croyez-vous qu'elle reviendra ? Par exemple, je ne sais plus ce qui est arrivé entre mes vingt et mes trente ans ans. Parfois, une image resurgit, mais elle s'évanouit au bout de quelques instants".
De par sa profession, Corinne peut aider cette femme, mais elle y reconnaît sa vieille amie de lycée. Normalement, les règles sont claires, elle n'a pas le droit d'être sa thérapeute. Mais, trop curieuse de connaître enfin les origines de la troublante personnalité de Zoé, elle se tait et décide de la prendre en charge, malgré le danger d'une telle décision.
"La pureté de son regard bleu, voilà ce qui m'avait gênée, la pureté de ce regard abasourdi, car il promettait porosité, sincérité et loyauté, des caractéristiques pour moi synonymes de danger".
Au fil des rendez-vous, les souvenirs de jeunesse reviennent ; ils interviennent à un moment clé de la vie de Corinne, mariée et sans enfant, et dont le couple n'est plus que l'ombre de lui-même.
Il n'y a pas que Zoé qui est envahie par la nostalgie et par les choix à faire...

Nathalie Bauer développe tout au long de ce roman un jeu des miroirs assez trouble entre deux femmes autrefois proches et maintenant étrangères. Passé et présent se confondent pour alimenter l'enquête que mène Zoé sur sa famille. Photos, lettres, témoignages, mais aussi hypothèses lui permettent d'avancer à tâtons et pourquoi pas de trouver les réponses aux silences récurrents de son entourage. A aucun moment le lecteur ne se sent perdu et suit avec intérêt le déroulement de cette bien étrange quête. En filigrane, le roman porte aussi une réflexion intéressante sur la cinquantaine et le bilan à faire sur sa vie, ses choix, et aussi ses regrets.Car, entre ce que nous voulions devenir à vingt ans et ce que nous sommes devenus, un océan d'événements s'est formé et a pétri, forgé, mûri notre personnalité.
Les Complicités involontaires démontrent à quel point il peut être salutaire ou dangereux de trop se pencher sur le passé.

lundi 18 septembre 2017

Miss Wyoming, Douglas Coupland

Ed. Au Diable Vauvert, Traduit de l'anglais (Canada) par Walter Gripp, août 2017, 415 pages, 20 €
Titre original : Miss Wyoming


Miss Wyoming est une parodie sociale avec un grand P qui égratigne à la fois le paraître hollywoodien, les relations superficielles entre les personnes, la société de consommation et le rapport malsain qu'on peut entretenir avec l'argent ou la célébrité. Tout cela à travers deux personnages miroirs qui se cherchent.


Depuis l'arrêt de la série télévisée où elle incarnait la fille de bonne famille, la carrière de Susan Colgate stagne. De toute façon, jouer la comédie est au-dessus de ses possibilités, - elle-même en est consciente - car depuis l'enfance, sa vie est une vaste mise en scène. Sa mère, à défaut de trouver un emploi stable et rémunérateur, l'a traînée de concours en concours de mini-Miss afin de pouvoir un jour décrocher le jackpot. De ces années là, elles en  ont gardé une relation conflictuelle faite de reproches et d'amertume.
" Susan était toujours considérée comme le soutien de sa famille, la brave petite garce qui protégeait les siens de l'intrusion destructrice d'une assistante sociale et les empêchait de toucher le fond et d'aller vendre des hamburgers chez Wendy's. D'un coup, elle se rendait compte qu'en suivant le circuit des concours, elle ne faisait que nourrir le feu de son propre enfer".

Miraculeusement rescapée d'un crash d'avion, Susan décide de se cacher des médias et de sa famille pendant un an pour reconstruire sa vie et recentrer ses priorités. Durant cette absence, sa mère en profite pour attaquer la compagnie aérienne afin de toucher des dommages et intérêts. En effet, tout le monde croit que Susan est morte.

Un autre personnage d'Hollywood a lui aussi tenté de changer de vie. John Johnson, producteur à succès, a eu une vision alors qu'il était hospitalisé après une overdose. Une femme ressemblant terriblement à Susan Colgate lui enjoignait de tout quitter et de parcourir l'Amérique afin d'y trouver le vrai amour. Non seulement, il se débarrasse de ses biens matériels, mais en plus, pendant un an, il sillonne le pays comme un indigent. 
"John était un imbécile magnifique. Son plan d'évasion à travers le pays, sans aucune préparation, ni organisation, était voué à l'échec depuis le début. Naïf et romantique, il n'avait rien anticipé. Il s'imaginait de façon assez mièvre que se débarrasser des privilèges de son existence allait le changer en profondeur, le régénérer - le sacrer roi de l'Amérique des fast-foods et de son réseau de bitume infini".
Pendant tout ce temps, Susan l'obsède et la nouvelle de sa disparition le fait revenir vers la Californie.
"Moi, j'ai l'impression que c'est elle qui a mes clés. Et qu'elle connaît mon code alors que je n'arrive pas à le retenir moi-même".

Après le retour de Susan devant les médias, John la rencontre dans un café. Il est persuadé qu'elle est la femme de sa vie et il est prêt à tout pour la conquérir...
"Susan voyait une forme de logique à ce que cet homme aux yeux tristes et pâles comme la neige d'un écran de télé ait vu en elle un refuge, et ensuite la rencontre. Elle avait cessé de croire au destin depuis des années. Une niaiserie, le destin. Et pourtant, avec John, voilà qu'elle sentait de nouveau son picotement".

Par de savants allers-retours passé-présent, Douglas Copland établit le portrait de deux personnages hors du commun, victimes malgré eux de la machine holywoodienne. Peu à peu, ils apprennent à ne plus être dans l'excès permanent et de profiter de l'instant présent.
"Vous avez été reine de beauté, pas vrai ? Demanda John. Miss Wyoming.
- Oh mon dieu, ouais. J'ai intégré le circuit des prix à l'âge de Jon Benét-et-demi, ce qui fait, genre, à quatre ans. J'ai également été une enfant star de la télé, une has been, une mariée rock'n'roll, une survivante de crash aérien et un mystère public.
- Et ça vous plaît d'avoir été tant de personnes différentes ?
Susan réfléchit un instant avant de répondre. Je n'y ai jamais pensé comme ça. Oui. Non. Vous croyez qu'il existe une autre façon de vivre ?
- Je ne sais pas, répondit John. 
  Ecrit dans un rythme qui ne faiblit à aucun moment, Miss Wyoming dénonce le paraître et la récupération des médias. Les situations sont parfois rocambolesques si ben qu'on sourit souvent et Susan Colgate devient bien moins antipathique.

Miss Wyoming est la tornade littéraire fraîche et pétillante de cette rentrée.



vendredi 15 septembre 2017

Les Jouisseurs, Sigolène Vinson

Ed. de L'observatoire, août 2017, 192 pages, 17 euros.


Les Jouisseurs de Sigolène Vinson recherchent désespérément la légèreté et la joie de vivre. Mais pour y accéder, le chemin qu'ils ont choisi est parsemé d'embûches.


Quand on est écrivain et que tout le monde attend votre nouveau livre, quoi de plus terrible que le syndrome de la page blanche. Olivier a tout essayé, même les psychotropes vendus par Eleonore sa compagne visiteuse médicale. Rien n'y fait, l'inspiration n'est pas au rendez-vous. Alors, un soir de détresse, il croit trouver la solution en volant un vieil automate, L'Ecrivain, exposé dans un musée, persuadé que cette machine en bois pourra écrire à sa place et le sauver.
"Il est certain d'avoir la matière, l'histoire d'un voyageur immobile qui trouve des réponses philosophiques à des questions qui ne le sont pas (...) Avec l'Ecrivain, il croit tenir la solution à son inertie : automatiser l'écriture, choisir les lettres une par une pour approfondir le propos".

Placé dans la cave, l'automate fascine et impose le respect. Même Eleonore est impressionnée. Elle, depuis quelques temps, vit dans un semi coma permanent. Elle avale les kilomètres en montagne pour vendre psychotropes et euphorisants dans les hôpitaux et maisons de retraite, tout en se servant dans les plaquettes d'échantillon. Elle cherche un peu de légèreté dans ce monde qu'elle ne supporte plus. 
"L'industrie pour laquelle elle travaille exploite la précarité des existences et, parfois, la longueur des hivers. Elle le sait très bien et consomme en connaissance de cause".
"Nul accident, nulle chute d'arbre, rien qu'une déroute, et pas n'importe laquelle, la sienne (...) Quand elle a commencé à prendre ses médicaments, ce n'était ni par angoisse ni par tristesse, et encore moins par culpabilité. Elle ne pensait à rien d'autre qu'au crime gratuit et à sa transposition à l'absorption de psychotropes : une dépendance sans cause et sans raison".
Comment dire à Olivier qu'elle aussi ne va pas bien ? Un soir, elle s'empare de l'Ecrivain et commence avec lui un texte, La Caravane de Wintherlig ou l'histoire de deux amoureux Ole et Léonie qui, dans le Maroc du dix-neuvième siècle, traversent le désert en transportant de l'alcool frelaté et du haschisch en grande quantité. Ces deux-là sont aussi à la recherche de la douceur, mais comme dans la vraie vie, le chemin est parsemé d'embûches.


D'abord déconcerté puis en colère, Olivier accepte les pages d'Eleonore et l'encourage. Lui ne réussit pour l'instant qu'à écrire une note technique de l'appareil volé, pas de quoi en faire une trame romanesque. En plus, il faut faire vite ; son portrait robot a été diffusé, il est recherché par les autorités pour le vol de l'automate...

Il s'agit du premier roman que je lis de l'auteur que je ne connaissais que de nom grâce aux succès de ses précédents ouvrages. Sous un style parfois désinvolte, se cache une vraie force littéraire avec la volonté ferme de vouloir écrire "autre chose" que ce qu'on lit habituellement.
La psychologie des personnages, le contexte du vol de la machine à écrire, la mise en abyme du roman en train de se créer témoignent de la richesse romanesque du roman.
Les Jouisseurs proposent une réflexion finalement assez simple sur l'accession au bonheur. Tous les chemins sont-ils bons à prendre pour pouvoir accéder quelques instants à la douceur de vivre ? Plus la route s'avère périlleuse, plus dure sera la chute. Olivier et Eleonore en sont les parfaits exemples.

jeudi 14 septembre 2017

Polaris, Fernando Clemot

Ed. Actes Sud, septembre 2017, traduit de l'espagnol par Claude Bleton, 240 pages, 21.50 euros.


Mais que s'est-il passé sur l'Eridanus, vieux navire ancré au large d'une île désertique de Norvège ? L'équipage semble avoir été pris d'un coup de folie et des événements inquiétants se sont déroulés à bord.

"Tel est l'Eradinus : un cadavre flottant en décomposition, oublié de Dieu et de la loi des hommes".
Construit sur le mode d'un interrogatoire, le lecteur embarque à la fois sur un navire fantôme affrété par une entreprise fantôme que tous appelle La Centrale, et dans les souvenirs des hommes d'équipage soumis à une mystérieuse expérience.
Le médecin de bord, le Dr Christian est en colère : l'ordre de mission qu'il a reçu de La Centrale est un ordre qui lui semble à l'encontre de ce pourquoi il a embarqué. Il doit, chaque nuit, réveiller un membre d'équipage et l'interroger sur le rêve qu'il était en train de faire.
"La Centrale est ainsi, il est parfois difficile de comprendre ses desseins. Comme un enfant qui joue : parfois il se trompe, mais toujours il apprend. C'est une entité qui est au-dessus de nous, nous ne pouvons comprendre ses décisions. Nous n'avons pas son point de mire, nous ne la comprenons pas, car son regard passe bien au-dessus de nous".
 On est loin de ses prérogatives premières, soigner les blessures consécutives au froid ou aux travaux de forage. Et puis, cette missive ravive des souvenirs personnels qu'il tente tant bien que mal d'enfouir au plus profond de ses souvenirs à coup de barbituriques et de prières : la maladie et la mort de son frère Paul, ainsi que "ses exploits" en tant que médecin auprès des nazis.
"Toute vie est pleine d'îles d'horreur : la douleur, nous la trouvons partout, en toutes circonstances, même la plus anodine contient quelque chose qui nous y mène. La mémoire elle-même semble toujours davantage braquée sur la douleur que sur le plaisir. Le souvenir le plus doux, filtré par le temps, produit de la nostalgie, cette version allégée de la douleur. Le souvenir est un loup sur le pelage d'un agneau".
Au fur et à mesure que l'interrogatoire se précise et que les deux délégués choisis par La Centrale se révèlent pointilleux dans leurs questions, la vérité commence à émerger. Dans la nuit du 2 au 3 mai 1960, au large de l'île Jean Mayen choisie pour forer, un événement grave marque les esprits et le Dr Christian devient d'un seul coup le coupable idéal. Mais comment assurer sa défense quand soi-même on n'est plus sûr de rien ? Peu à peu, les témoignages des victimes viennent se mêler à la voix du suspect principal pour permettre au lecteur de bien comprendre ce qui s'est passé.

Folie ? Claustrophobie ? Froid trop vif ? Toutes les pistes sont explorées, mais la vérité vient plutôt du vécu de chaque personnage. Dès lors, passé et présent se confondent ; récit de guerre et souvenirs d'enfance se mélangent au point de laisser quelques individus confus au point de sentir leur esprit vaciller...
"La cruauté est la douane de l'intelligence"...
Polaris est le nom d'un navire mentionné dans le roman dans lequel il s'est passé aussi des événements inquiétants qu'on a tenté de garder secret, mais le terme fait aussi penser au cercle polaire arctique, synonyme de froid et de désert, lieu propice à l'éclosion de toute forme de folie.
Au début du roman, la trame narrative choisie peut dérouter le lecteur ; il lui faut un temps d'adaptation pour situer chaque personnage, leur camp et l'enjeu de l'interrogatoire. Une fois "l'obstacle narratif" surmonté, on apprécie le choix de l'auteur à vouloir distiller la vérité au compte-goutte, privilégiant les fausses pistes, les allers-retours présent-passé , les rêves en guise de vérité. C'est pourquoi Polaris demande une lecture attentive à chaque instant afin que le lecteur ne se sente pas perdu au moment où la vérité éclatera.


mercredi 13 septembre 2017

Nitro Mountain, Lee Clay Johnson

Ed. Fayard, août 2017, traduit de l'anglais (USA) par Nicolas Richard, 300 pages, 20.90 €



Le regard est toujours attiré vers la lumière rouge qui brille au sommet de Nitro Mountain, la montagne dont l'ombre s'étend dans ce trou paumé de laissés pour compte...


"La montagne ne s'était pas toujours appelé Nitro. J'avais entendu des anciens l'appeler Paran. Mais c'était avant que les mineurs l'évident et créent des poches d'air qui rendaient le sol impraticable, sans parler de tous les explosifs qui avaient été laissés dans ces tunnels. Le comté en avait désormais condamné l'accès".

Leon, Jennifer, et Jones, ont un point commun : ils vivent au jour le jour, bradant leur jeunesse dans l'alcool et la dope. Ils vivent de petits boulots, de concerts minables de country, ou aux crochets de quelqu'un. Depuis que Jennifer l'a quitté sans raison valable, Leon traîne sa carcasse de concert en concert, dans le groupe de Jones, jouant de la basse avec un bras cassé.
Refaire le monde après avoir passé sa soirée au bar est une spécialité pour ces jeunes gens. Chacun se mêle de ses affaires d'habitude, mais depuis que Leon a dénoncé un certain Arnett aux autorités après avoir trouvé des caméras cachées dans les toilettes, il sent qu'il vaut mieux se faire oublier. Pourtant, il décide de lui proposer ses services...
"J'avais fini par faire exactement ce que Jennifer avait dit. J'avais appelé Arnett et lui avait demandé s'il voulait bien que je travaille pour lui.
- Jennifer m'a parlé de toi, a-t-il dit. On se connaît ?
- Nan.
- Bien. On va faire un essai. Voir si t'es vraiment aux abois". 
 Arnett, tout le monde le connaît ou plutôt le reconnaît grâce à son tatouage de Daffy Fuck dans le cou. C'est le caïd du coin, le nouveau petit ami de Jennifer. Il bricole la cabane de son oncle dans les hauteurs de Nitro Mountain, mais surtout, il fait du trafic en tout genre. Quand un individu se met sur son chemin, forcément ça se passe mal. Alors, quand un ex-flic venu le surveiller le voit en train de mettre un corps inerte dans un trou, Arnett est suspecté de meurtre. Dans le coin, plusieurs disparitions ont été signalées, et le caïd présente le profil de sociopathe recherché...

"Vous savez ce que c'est, mûrir ? C'est apprendre à frapper une femme. Tenter de tuer un homme. Faire le guet dans un palace délabré avec un fusil chargé en attendant d'affronter les conséquences de ses actes".

Nitro mountain est un roman noir - pas de pitié pour personne - qui décrit une jeunesse minée de l'intérieur, désespérée à force d'inertie et de manque de perspectives d'avenir. La musique country met du baume aux cœur des personnages mais ne résout en rien leurs galères. A Nitro Mountain, même les relations familiales sont bancales, si bien que la marginalité devient une porte de sortie pour fuir un foyer étouffant. Là-bas la vie a un prix seulement si l'autre devant vous peut servir vos intérêts.
Rien de bien original me direz-vous et pourtant, la prose très fluide, mise en avant - ne l'oublions pas - par une traduction soignée, porte les personnages et leur donne de la consistance. En filigrane, c'est toute l'Amérique déclassée qui s'exprime, se rebelle, et qui dévoile à quel point tout est compliqué pour eux de se trouver une place dans la société. Le phare de Nitro Mountain, jamais bien loin, mais pas assez proche non plus, surveille cette fange de la société, comme si du haut de la montagne, c'était un Dieu quelconque qui avait décidé d'abandonner sa création sans pour autant s'y résoudre totalement.

mardi 12 septembre 2017

Les Peaux rouges, Emmanuel Brault

Ed. Grasset, août 2017, 198 pages, 17.5€


Comment mieux dénoncer le racisme et les racistes ? En se mettant dans la peau d'un raciste ordinaire évoluant dans une société qui va tenter de le rééduquer.


Amédée Gourd parle mal, pense mal et agit mal. A première vue il n'a aucune qualité à part celui peut-être de vouer un amour indélébile pour sa grand-mère avec qui il vit et qui l'a éduqué. Quoique éduqué est un bien grand mot, car Amédée a des principes bien personnels parmi lesquels le rejet pur et simple de toute personne n'ayant pas de près ou de loin la peau blanche.
"Il sont rouges de pied en pape, le maillot intégral, pas un pète de blanc, une peau rouge vif qui peut s'adoucir avec l'âge, elle prend un aspect terre battue pas très propre, qui peut s'adoucir avec l'âge. Toute la journée, j'arrête pas d'en croiser, faudrait être aveugle pour pas les voir. Ça me fait bien marrer quand on parle d'ignorance. Je connais qu'eux, parfois ils m'obsèdent, pire qu'une gonzesse qu'aurait roulé du cul sous mon nez".
Dans la société où il évolue, le racisme est puni par la loi. Quiconque se permet un outrage envers une personne de couleur ou tient des propos racistes en public est passible de prison. Amédée le sait bien, c'est pourquoi il se garde bien de montrer sa véritable personnalité. Il vit avec sa colère tapie en lui.
"La honte je connais bien, j'ai l'impression d'avoir honte depuis que je suis né, même dans mon berceau j'avais honte, de cette mère alcoolique, de ce père que je connais pas, de ma sale trogne de pauvre de moi. J'ai honte comme d'autres boivent, je peux pas m'en passer, je suis hontolique".

Seulement un jour, sur le trottoir, il heurte sans le vouloir une Peau Rouge. La dame est enceinte, elle le sermonne, et voilà Amédée qui perd ses moyens et l'insulte sur sa couleur de peau. La case prison est pour lui.

En cellule, le temps passe plus lentement qu'une journée de travail en tant que cariste, alors Amédée est prêt à tout accepter pourvu qu'il sorte. En plus sa mémé lui manque, et comme il est un homme de rituel, il sent qu'il perd pied. Quand on lui propose une remise de peine en échange d'une "rééducation", Amédée accepte. Le voilà donc en train de suivre une thérapie avec d'autres comme lui, condamnés pour racisme. On pourrait se croire chez les alcooliques anonymes, sauf que leur addiction est la haine de l'autre.
"Il s'agit d'une démarche pour soigner les patients atteints de délires racistes. Cela reste expérimental. Beaucoup de progrès ont été accomplis pour comprendre ce mal et l'attaquer à la racine... l'arracher définitivement (...) Bientôt, peut-être, tout cela ne sera plus qu'un mauvais souvenir. Les peuples se comprendront et s'aimeront".
Peu à peu, on lui apprend à détricoter ses réactions, à réfléchir sur le sens de son racisme, à expliquer ses peurs. Et puis un jour, il accepte de dire "je ne suis plus raciste" et croit l'être vraiment devenu. Mais, c'est bien connu, chassez le naturel, il revient toujours au galop.
"On me dit tu n'as pas de cœur mais si j'ai un cœur, c'est justement parce que j'ai du cœur que je suis raciste".

Les Peaux Rouges est un premier roman original qui dénonce le racisme en utilisant ses mécanismes. Construit comme une fable, le récit ne prétend pas pourtant à une morale quelconque. Le personnage d'Amédée Gourd est succulent malgré la noirceur de son esprit. Parfois, on se retrouve en absurdie. On sent qu'Emmanuel Brault s'est amusé en le construisant, en le faisant parler et user d'expressions erronées. Si sa haine de l'autre ne l'emportait pas, on en viendrait même à le trouver touchant.
"Le racisme c'est le ver des solitaires, il se glisse et il bouffe à l’œil dans le creux de l'estomac, il se requinque pépère, et un jour il se repointe en faisant des œillades, la vieille connaissance. Il faut que je lutte et c'est dur".
Pas facile de traiter du racisme sans faire grincer des dents. C'est pourquoi l'action se situe dans une société qui ressemble beaucoup à la notre mais qui traite différemment toute atteinte à la personne. On connaît tous un Amédée Gourd et c'est hélas cette banalisation du racisme qui amène la réflexion.

lundi 11 septembre 2017

Tout est brisé, William Boyle

Ed. Gallmeister, septembre 2017, collection Americana, traduit de l'anglais (USA) par Simon Baril, 210 pages, 22.50 euros.
Titre original :Everything is broken


Eveything is broken est inspiré d'une chanson éponyme du Nobel Bob Dylan, mais c'est surtout l'histoire d'Erica, au bout du rouleau, et de son fils Jimmy qui revient dans le giron familial, et qui ne va pas bien non plus.

A Brooklyn, Erica n'en peut plus. Depuis le décès de son mari Eddy d'une tumeur au cerveau, la vie ressemble à un tunnel sans issue. Non seulement elle doit gérer son vieux père tyrannique qui se remet mal d'une pneumonie, mais en plus elle ne peut compter sur personne, sa sœur fuyant les responsabilités, et son fils parti au Texas sans donner de nouvelles.
C'est au travail qu'Erica souffle un peu et trouve de la compassion. Ses collègues la soutiennent et lui disent que sa situation personnelle ne peut plus durer comme cela longtemps. Si seulement elle avait des nouvelles de Jimmy ! Il est parti sur un coup de tête, ne supportant plus la méchanceté de son père à propos de son homosexualité. Il était absent aux funérailles de ce dernier, mais aussi à ceux de sa sa grand-mère. Pour Erica, un fils unique ne doit pas abandonner sa mère, mais en même temps un sentiment de culpabilité commence à poindre en elle : n'a-t-elle pas laisser pourrir la situation entre Eddy et son fils ?
"C'était plus fort qu'elle, elle se repassait sans cesse le film de sa vie. Probablement parce qu'elle craignait tellement de mourir. Elle craignait de n'être plus qu'un nom que  Jimmy oublierait de prononcer. Elle craignait de ne trouver rien d'autre que le néant. Toutes ces prières revenait à jeter des miettes de pain pour des oiseaux inexistants. Si on réfléchissait bien, que ne fallait-il pas craindre ? L'émerveillement, elle ne l'avait connu que dans son enfance".

De son côté, Jimmy subit son existence ; il squatte à droite à gauche, vit aux crochets de ses amis, boit à en perdre toute lucidité. C'est parce qu'il n'a plus un sou en poche, qu'il s'est fait largué, et qu'il est dans un état physique pitoyable, que le jeune homme décide de revenir chez sa mère. Il vit son retour comme un échec et une inaptitude chronique de se prendre en charge. Il la retrouve au bout du rouleau et un grand-père affaibli. Erica est ravie de revoir Jimmy mais ne sait plus comment s'y prendre avec lui. De son côté, le fils hurle à l'intérieur ; il ne sait pas comment il va supporter le quotidien. Un seul leitmotiv : fuir, fuir, fuir...

Dans un bar, il fait la rencontre de Franck, aussi volubile qu'il est silencieux, aussi extraverti qu'il est discret. Très vite, Franck prend les choses en main et voit en Jimmy un gars lettré et cultivé qui a peur de donner son avis. Il n'hésite pas à se présenter chez Erica, et fait tampon entre la mère et le fils qui n'arrivent toujours pas à communiquer. L'arrivée d'une tiers personne inconnue dans le foyer laisse Erica perplexe et curieuse à la fois car il a tout de suite saisi la situation, et mine de rien, ses réflexions et son savoir vivre font mouche.
En fait, Erica et Jimmy ont besoin d'une aide extérieure pour réapprendre à apprécier les petits bonheurs du quotidien et faire table rase des erreurs du passé...
"- Tu es obligé de montrer autant de dédain chaque fois que je parle ? 
Jimmy ne répondit pas.
 - J'aime bien ton ami, dit Erica".
- Je le connais à peine, dit Jimmy.
- Il est étrange. Mais de manière positive.
- Tout est probablement étrange pour toi, surtout ce qui est intéressant.
- Pas besoin de m'attaquer.
- Je ne t'attaque pas.
- Dis-moi ce que tu as contre moi.
- Et voilà, c'est parti.
- Dis-le moi.
- Je n'ai rien contre toi. On est différents, c'est tout. Je n'ai rien à voir avec cet endroit. 
Tout est brisé est une chronique douce-amère des aléas de la vie, de ceux qui triment chaque jour pour garder la tête hors de l'eau sans aucune perspective de jour meilleur. On pourrait presque dire que le roman est une chronique de la survie, non pas dans le sens de survivalisme, mais dans celui de la middle class américaine prise de plein fouet dans la crise et qui depuis, fait ce qu'elle peut pour garder le peu qu'elle possède. 
Erica incarne la femme courageuse, promis à un bel avenir avec un premier amoureux, et qui l'a vu s'effilocher au fur et à mesure des déconvenues. Désormais, son seul espoir réside en son fils unique, lui-même dans un piteux état. Trop fragile, pas assez sûr de lui, et envahi par un profond mal de vivre, il n'incarne pas la béquille sur laquelle Erica pourra se reposer de temps en temps. La vie les abîme tous les deux et ils sont incapable de s'unir pour mieux la supporter.
Willima Boyle n'est jamais dans le pathos, néanmoins ses lignes sont d'une profonde humanité. On sent qu'il aime ses personnages et ses réflexions sonnent toujours juste au point que le lecteur peut s'y retrouver. Peut-être incarne-t-il ce Franck tout à coup soucieux de créer du lien entre la mère et le fils, parenthèse amicale et douce dans ce monde qui ne fait pas de cadeau.

vendredi 8 septembre 2017

Vera, Karl Geary

Ed. Rivages, août 2017,  traduit de l'anglais (Irlande) par Céline Leroy, 276 pages, 21.50 €

Quand Sonny croise le regard de Vera, il sent tout de suite que cette femme va l'obséder. Sauf que Sonny a seize ans et Vera au moins le double...


La vie de Sonny est une vie faite de routine, sans horizon et surtout sans vraiment d'amour. A seize ans, il se partage entre le lycée dans lequel il s'ennuie, la boucherie où il travaille comme commis le soir, et la maison où il subit le mal être de sa mère, les silences de son père, et l'indifférence de ses frères.
"Tu réfléchis à la journée à venir, la route détrempée jusqu'au lycée, les cours où te cacher, la peur que ton nom soit appelé, puisqu'il le serait. La boucherie à seize heures et le chemin de retour à la maison. Tu menais une vie ordinaire et sans envergure, tu le savais très bien".

Parfois, il aide son père sur des chantiers, avant que ce dernier n'engloutisse sa paye dans les paris. Souvent, ce sont des travaux dans les quartiers chics de la ville pour des bourgeois dont la vie est aux antipodes de celle de Sonny, croit le jeune homme. C'est en rénovant le mur d'une grande propriété que Sonny croise le regard de la propriétaire. Belle et élégante, elle dégage un charme fou, et ne fait pas mine de dégoût quand elle adresse la parole aux deux ouvriers. Tout de suite, Sonny est subjugué par cette femme.
"Tu emportas le bout de papier dans l'arrière-boutique et, avant de le plier avec précaution et le glisser dans ta poche, tu lis son nom, mais dans ta tête, pour qu'il ne soit qu'à toi. Vera."
Elle s'appelle Vera, ne semble pas travailler et reste de longues heures en son domicile. Dès lors, elle va incarner tout ce qu'il désire chez une femme, mais surtout elle va incarner cette lueur d'espoir en la possibilité d'un avenir qui ne ressemblera pas à celui de son père.
"Elle regarda ailleurs comme si elle se rappelait quelque chose. " Nous sommes des serre-livres, toi et moi, tu vois ce que je veux dire ? Ton esprit se projette, il va de l'avant, tu penses à l'avenir. Moi, je pense au passé, je pense..." Elle posa sa tasse sur la table et refusa de partager avec toi ce qui lui traversait l'esprit".

Seulement, ces deux personnages viennent d'un monde radicalement différent. Sonny traîne les rues pour fuir les siens, boire ou retrouver Sharon sa compagne d'infortune. Quand il ne sort pas, il se réfugie dans la salle de bains où il y cache son argent qui lui permettra de partir, et où il y lit des recueils de poèmes empruntés dans la bibliothèque de Vera. Au fil du temps, cette dernière devient le centre du monde. Elle sait l'écouter, même ses silences sont précieux, mais Sonny sent aussi toute la fragilité de cette femme qui renferme un douloureux secret.

Vera est une ode à l'instant présent. Le récit démolit les barrières du bien pensant pour laisser libre cours aux sentiments et aux émotions. L'histoire d'amour entre Vera et Sonny est une parenthèse enchantée entre deux êtres blessé par la vie. Le garçon incarne la fougue de la jeunesse alors que la femme est symbole de tempérance. Seulement, ils appartiennent à deux mondes différents. Et c'est ce mur là, celui des conventions et de l'ordre social, qui risque fort d'être le plus difficile à abattre. Quand il est auprès d'elle, Sonny a ce sentiment d'appartenance qu'il désire plus que tout. Il n'est plus transparent, il n'est plus ce gamin d'ouvrier aux parents qui ne se parlent plus. Vera lui permet de lui faire sentir qu'il peut être quelqu'un qu'on aime pour ce qu'il est.



jeudi 7 septembre 2017

Leur séparation, Sophie Lemp

Allary Editions, septembre 2017, 96 pages, 14,90 €



Sophie Lemp, auteure du très remarqué Le Fil (De Fallois, 2015), reste dans le registre intime en évoquant son vécu, et plus particulièrement le divorce de ses parents.

"Avant leur séparation, mes parents étaient simplement mes parents".

Sophie a  longtemps eu la certitude que le couple formé par ses parents était un roc et qu'elle ne ferait pas partie de ces enfants qu'on montre du doigt à l'école parce que leurs parents sont séparés. C'est quand elle voit le camion de déménagements devant chez elle que le mot séparation n'est plus simplement un mot mais aussi un fait ; désormais, elle se partagera entre deux êtres qu'il  faudra à nouveau  apprendre à connaître.
"Près de vingt-huit ans ont passé depuis ce samedi de janvier. Je me souviens de la silhouette de mères sur le trottoir, de son regard posé sur moi. Les sorties d'école étaient toujours très gaies, les enfants s'amusaient, les adultes bavardaient. Cette fois, il n'y a que ma mère et moi, je ne me souviens pas des autres".

Comment s'approprier un nouveau lieu, en l’occurrence sa chambre chez son père, un nouveau rythme, de nouvelles habitudes quand on a dix ans ? Fille unique, Sophie est seule pour appréhender son nouveau statut de fille de divorcés, et elle sent qu'elle n'a pas encore tous les mots pour exprimer ce qu'elle ressent.
Pourtant, chacun de leur côté, le père et la mère font de leur mieux pour que leur fille se sente bien, mais avec le temps et l'adolescence, Sophie exprime sa rage, sa colère d'avoir été, juge-t-elle, laissée de côté. Seul point positif de ce gâchis : les deux familles s'entendent et se côtoient encore, laissant à Sophie des moments de paix.
Quelques portes ont claqué certes, mais ce fut longtemps après la séparation ; Sophie est toujours restée soumise, emmagasinant comme elle peut les souvenirs et gardant pour elle les blessures de l'enfance. Sa grand-mère maternelle a bien ressenti son mal-être mais ne lui en a jamais parlé, préférant exprimer ses craintes dans ses carnets.
" [Ma grande-mère] est mon point d'ancrage, celle qui me rassemble".

C'est une femme adulte et mère de famille qui se souvient. Un passage devant l'ancien appartement familial, un séjour dans le studio-cabine à la mer, une conversation oubliée, ravivent des blessures encore mal cicatrisées. De toute façon, il n'y a que des adultes qui peuvent croire qu'un enfant vit bien la séparation de ses parents. C'est surtout un choc qui va mettre en place le manque de façon permanente et dans certains cas, peut aboutir à une forme de culpabilité.
Avec le recul, Sophie se souvient de la déliquescence du couple formé par ses parents. Silences, disputes, joues qui se dérobent au baiser, corps qui se dérobent, autant de signes que l'amour et la complicité se sont envolés.

Les mots et les phrases sont simples, sans fioritures. L'auteure exprime sans fard ses souvenirs et ses émotions ressenties alors, si bien que le lecteur ne peut être que touché par la justesse et l'honnêteté du récit.
Sophie Lemp ne parle pas au nom de tous les enfants de divorcés, mais raconte son vécu, une manière pour elle de mettre du baume à ses cicatrices et de dire à ses frères et sœurs de misère : je vous comprends tellement. En filigrane, elle raconte aussi que, malgré tout, on peut grandir et construire une famille.

mercredi 6 septembre 2017

Une histoire des loups, Emily Fridlund

Ed. Gallmeister, collection Nature Writing, août 2017, traduit de l'anglais (USA) par  Juliane Nivelt, 296 pages, 22.40€
Titre original : History of Wolves


A travers le regard d'une jeune adolescente employée comme nounou, l'auteur plonge le lecteur dans l'intimité d'une famille adepte de la Science Chrétienne.


Une histoire des loups c'est d'abord une ambiance. dès le début du roman, on retrouve l'esprit de la collection Nature Writing. l'intrigue se déroule au sein d'une nature majestueuse, au cœur d'une forêt du Minessotta entourant un lac où l'héroïne a ses habitudes depuis l'enfance.

Il y a des années les parents de Madeline, avec d'autres parents, ont installé une communauté au bord du lac. Maintenant, ils ne sont plus que trois à vivre chichement en harmonie avec la nature. Un jour, la jeune fille observe l'aménagement des nouveaux voisins de l'autre côté de la rive, un couple et leur petit garçon de quatre ans. Au gré de ses errances avec ses chiens en forêt, elle fait la rencontre des nouveaux venus. Tout de suite le courant passe avec la jeune mère qui lui propose d'emblée de garder de temps en temps le petit garçon. Pour Madeline, c'est aussi l'occasion de fuir le cocon familial et de pouvoir profiter d'un peu de confort.

Patra est mariée avec Léo, un scientifique souvent absent. Elle gère comme elle peu l'éducation de Paul en veillant à son bien être et à sa curiosité intellectuelle. Madeline a bien noté quelques réflexions et comportements étranges chez eux, mais elle se sent mal placée pour en parler, elle-même faisant l'objet de moqueries ou de rumeurs au lycée.
Elle apprend à Paul à reconnaître les éléments naturels, et peu à peu, elle prend plaisir à être intégrée au sein de la famille.
Lorsque Leo rentre, tout change ; l'ambiance semble plus lourde. Il interroge la jeune fille, n'hésitant pas parfois à être trop direct. Souvent, il part dans des monologues à caractère spirituel qu'on a du mal à suivre. Enfin Paul et Patra semblent le craindre.
Depuis le retour de son père, le petit garçon semble plus fragile, plus sensible, sans que cela alerte ses parents outre mesure.
"Il me serait difficile d'expliquer que je n'avais pas posé de questions parce qu'ils étaient tous deux exceptionnellement, presque insupportablement gentils."
Madeline tente de mettre de côté toutes ses impressions ; elle met même cela sur le compte de son tempérament solitaire et un peu sauvage. Or, peu à peu, elle est mise de côté au moment où la santé de Paul se détériore. La maison des voisins n'est plus un refuge mais bien un lieu où se trouve un secret bien gardé.

Composé en deux parties - Science et Santé- Une Histoire des loups entre dans une problématique mal connue sur le continent européen : les croyances confuses de l'église de la Science Chrétienne à propos de la médecine et de leurs rapports face à la maladie. Le lecteur sait très vite qu'il s'est passé une tragédie puisque Madeline la narratrice évoque un procès et une perte, mais il faut attendre une bonne moitié du roman pour comprendre ce qui s'est passé.
" Pendant le procès, ils demanderaient sans cesse , 'Quand avez-vous compris que quelque chose ne tournait pas rond ?' Et la réponse était probablement : tout de suite. Mais l'impression se dissipa au fur et à mesure que j'appris  connaître Paul."
En guise d'exposition, Emily Fridlund s'est attardée sur son personnage principal, la jeune Madeline. Elle incarne l'objectivité, le bon sens ; elle est très mûre pour une jeune fille de son âge. Cette maturité, elle la doit non seulement à ses parents, mais aussi à l'importance qu'elle porte à son environnement naturel immédiat. Néanmoins, témoin unique d'un drame longtemps larvé, son récit a eu des conséquences majeures sur sa vie d'adulte.
"Mais aujourd'hui encore, je me souviens de tout comme si deux histoires mutuellement exclusives avaient eu lieu simultanément. Celle décrite par le procureur - nausée, migraine, coma, etc, - et celle que j'ai vécue avec Patra et Paul - (...) Elles ont beau se terminer de la même manière, ce ne sont pas les mêmes histoires. Si j'étais quelqu'un d'autre, je verrais peut-être les choses différemment. Mais n'est-ce pas là le nœud du problème ? Est-ce qu'on ne se comporterait pas tous différemment si on était quelqu'un d'autre ?"
Qui sont les loups dans cette histoire ? Certainement pas l'animal sauvage qui se promène en meute en forêt. C'est au lecteur de choisir qui sont les vrais responsables, les vrais prédateurs, puisque la victime, hélas, reste celui qui a subi la folie des hommes. Le caractère de la mère reste une énigme. On est sans cesse partagé entre le sentiment d'une femme sous l'influence d'un homme dogmatique et celui d'un être en quête désespérée de reconnaissance ou d'aide.
" N'avait-elle pas toujours besoin que quelqu'un l'observe et l'approuve ?
Et n'étais-je pas celle qui s'y prenait le mieux ?" 

mardi 5 septembre 2017

Hérésies glorieuses, Lisa McInerney

Ed. Joelle Losfeld, août 2017, traduit de l'anglais (Irlande) par Catherine Richard-Mas, 464 pages, 23.50 €
Titre original :The Glorious Heresies

Pas facile de construire un roman entier autour de personnages border line qui ont fait de la marginalité un mode de vie et de l'amoralité une forme de bonne conscience. Et pourtant, Lisa McInerney signe un premier récit attachant.


Que feriez-vous si vous tuiez accidentellement la personne qui vient de rentrer chez vous par effraction ? La première chose à faire est d'appeler la police et d'expliquer ce qui s'est passé, eh bien pour Maureen, non. Le corps d'un jeune homme gît dans sa cuisine depuis qu'elle l'a frappé avec une statue religieuse, alors elle appelle son fils Jimmy pour se débarrasser du cadavre.
Il faut dire que pour Jimmy, cette tâche est loin d'être exceptionnelle. Parrain local, impliqué dans les trafics en tout genre, il a voulu se racheter une conduite en ramenant sa mère à Cork alors que cette dernière l'avait abandonné enfant à ses grands-parents. Or, depuis son retour, Maureen révèle un tempérament limite et compte sur son fils pour la couvrir...
"La femme qu'il considérait tant bien que mal comme sa mère, manière de tremplin branlant vers la compréhension du sang qu'il avait dans les veines, avait merdé et, pour la première fois de sa vie, Jimmy se sentait affligé d'un point faible".

A Cork, Jimmy connaît tout le monde et tous le craint pour sa violence, car une fois qu'il vous a dans le collimateur, il ne vous lâche plus. De fait, Tony Cusack se voit contraint d'accepter le service que lui demande le caïd : aller chercher le corps puis s'en débarrasser en mer. Mais Tony sait qu'en acceptant, il devient corvéable à merci, surtout qu'en ce moment les temps sont durs. Depuis le décès accidentel de son épouse, il passe ses journées à boire et gère de loin une fratrie de six enfants.
"Il comprit qu'il s'agissait juste d'une gueule de bois due au fait qu'il était issu d'une famille nombreuse. Que, comme toutes les gueules de bois, il ne pourrait s'en débarrasser qu' en attendant que ça passe et en évitant la cause jusqu'à ce qu'il ait oublié à quel point ça faisait mal".
L'aîné, Ryan, est clairement au bord de la délinquance : petits trafics, drogue, mauvaises fréquentations, même sa petite amie, Karine, issue de la bourgeoisie et élève modèle ne peut pas faire grand chose pour le remettre sur le droit chemin, et puis sortir avec un bad boy c'est tellement plus excitant...
"Mon père s'est montré bien plus dur mais juste parce que je ne l'avais jamais vu aussi près de chialer. Le branque dans toute sa splendeur, Karine, qui te fout dans la merde et qui disparaît. Combien d'heures de cours et de révisions tu as manquées en pleine année d'examen pour ce connard ? Et voilà où ça te mène, maintenant, c'est pas une sacrée putain de leçon ? Il a toujours détesté Ryan".

Le cadavre dans la cuisine aurait pu être à jamais un inconnu mais Tony le reconnaît et se confie. S'ensuit un effet boule de neige qui va devenir le squelette de l'intrigue. Tout le monde s'en mêle, la petite amie du défunt, en parallèle, le recherche, et forcément Jimmy veut nettoyer tout cela à sa manière.
"Toute la journée, il avait senti cette angoisse lui ronger la nuque : l'idée que la folie de sa mère soit un trait atavique et le mette au banc de la société qu'il avait bâtie, que les gars avec qui il tirait les ficelles aient vent de ses tares génétiques et l'abandonnent, le trahissent, prêtent allégeance à un nouveau chef. Ce n'était pas à sa personnalité qu'ils étaient liés, seulement aux qualités qu'ils pouvaient exploiter".
Quant à Ryan, il monte en puissance...
"Qu'était-il devenu à force d'errer dans les bas-fonds de la pègre ? Juste un enculé de menteur de plus dans une ville truffée d'enculés de menteurs. Ça avait commencé quand il avait quinze ans et il avait eu l'idiotie de croire qu'il pourrait contenir le processus. L’inéluctabilité de sa transformation le choquait terriblement. Lui faisait horreur". 

Tout part à vau-l'eau chez les personnages et pourtant tout est écrit avec une très grande maîtrise. Pourtant les tentatives de rachat de conduite, de nouveau départ sont légions, mais à chaque fois la rue et les impératifs d'argent rendent les bonnes résolutions complètement illusoires.
La force d'Hérésies glorieuses réside dans son amoralité ; on a souvent l'impression d'avoir toucher le fond, or on se rend compte qu'il est encore possible de creuser. Malgré cela, Lisa McInerney a su inventer des personnages attachants, souvent tendres malgré leur profil.
Aborder Hérésies glorieuses, c'est abandonner pendant un temps toutes ses certitudes et plonger dans un monde et une réalité qui nous dépassent.

lundi 4 septembre 2017

Je m'appelle Lucy Barton, Elizabeth Strout


1985, New-York. Coincée à l'hôpital pour une fièvre inexpliquée, Lucy reçoit la visite de sa mère qu'elle n'a pas vue depuis des années. La jeune femme, mariée et mère de famille a "abandonné" ses parents et frère et sœur pour vivre une nouvelle vie, loin de la misère de l'Illinois où elle a grandit.

"A la voir ainsi devant moi, à l' entendre utiliser ce surnom que je n'avais plus entendu prononcer depuis une éternité, je me sentais envahie d'une sorte de chaleur liquide. Comme si toute la tension accumulée en moi avait formé un bloc compact, et que ce bloc n'existait plus".
Mère et fille reprennent une conversation qu'elles semblent avoir entamé il y a des années. Le temps ne semble pas s'être écoulé entre ces deux moments. Lucy est étonnée et heureuse de revoir sa mère, surtout au moment où, sur son lit d'hôpital, elle se sent particulièrement fragile. Mais, comme elle, elle ne sait pas exprimer ses émotions, elle ne sait pas dire les choses. Alors, mieux vaut que cet instant de retrouvailles paraisse normal voire anodin, c'est mieux ainsi pour les deux femmes.
Ce n'est pas que Lucy ait définitivement renoncé à son enfance, mais depuis son mariage, elle a changé radicalement de vie. La misère a cédé la place à l'opulence, et elle s'efforce d'être une mère de famille exemplaire pour ses deux filles, quitte parfois à être un peu trop envahissante. Car Lucy a grandi dans un garage aménagé en logement avec ses parents, son frère et sa sœur. Son père était un avare en mots, en gestes tendres, en tout finalement. Sa mère faisait des travaux de couture pour joindre les deux bouts sans que les enfants voient la différence puisque les habits étaient toujours ou abîmés ou trop petits, et les repas pas assez conséquents pour remplir dignement un estomac criant famine. De ce vécu, Lucy en a tiré une leçon de vie qui lui a valu de s'extraire de sa condition grâce aux études et une irréductible volonté de ne plus connaître cela. Néanmoins, elle en a gardé un immense sentiment de honte qu'elle a traduit par un manque de confiance en soi récurrent.

Mère et fille se perdent en commérages, convoquant les couples qui ont éclatés, ou les cousines qui ont mal tournées ; au moins, cette conversation futile a le mérite de chasser les fantômes du passé, et ravive l'entente profonde existante entre Lucy et sa mère. Par touches délicates, la jeune femme entreprend de se confier à sa mère : sa relation avec son mari, ses amitiés new-yorkaises - peu nombreuses mais essentielles - sa condition de mère, décrivant finalement deux filles que leur propre grand-mère ne connaît pas...
Et puis, au delà des relations familiales, Lucy évoque sa grande passion, son métier d'écrivain. L'urgence qu'elle a ressentie d'écrire pour expier son passé, le mettre à plat et enfin éprouver le sentiment d'avoir réussi quelque chose. Pour autant, elle sait très bien qu'elle ne peut pas attendre de sa mère de l'admiration, mais elle se doit de lui dire quelle femme elle est devenue.
"On pense, on pense toujours Qu'est-ce qui fait qu'on se met à mépriser quelqu'un ? Qu'est-ce qu'on découvre chez une personne qui nous autorise à nous sentir supérieurs"?

Le temps semble s'être arrêté dans la chambre d'hôpital. Seul le téléphone reste le lien avec l'extérieur. La mère fait des micros siestes pour profiter pleinement de sa fille et continuer inlassablement la conversation. Lucy semble ne pas guérir sans pour autant être à l'article de la mort, comme si être malade lui permettait de profiter encore un peu de cette visite impromptue, car chacune d'elle sait que la guérison sera synonyme de séparation...

Je m'appelle Lucy Barton est un roman essentiel, rempli de silences criants qui expriment ce qu'une mère et sa fille n'arrivent pas à se dire. Dans le fil d'une conversation à première vue anodine, Lucy raconte et se raconte les deux êtres qui la composent : la gamine pauvre et honteuse, la jeune femme pétillante mais qui a gardée ancrée en elle ce sentiment de honte.
"Lors de la petite fête de notre mariage, elle a dit à une amie : Voici Lucy. Et, sur un ton presque amusé, elle a ajouté : Lucy vient de rien. Je ne me suis pas vexée et, sincèrement je ne me vexe toujours pas . Mais je pense : dans ce monde, personne ne vient de rien".
Ce roman, qui convoque les souvenirs, est une vie entière qui se déploie sans jamais sombrer dans le pathos ou le larmoyant. Joie immense et tristesse infinie se rejoignent, se confondent parfois l'espace d'un instant, mais jamais mère et fille ne convoquent les fantômes du passé pour intenter un procès à l'autre. "Nos racines étaient farouchement entremêlées autour de nos cœurs" ; "C'est ainsi" pourraient-elle dire pour conclure leur inaptitude commune à communiquer et à parler de sujets qui fâchent. N'empêche qu'au delà, on sent que les deux femmes s'adorent...
"A l'hôpital, ma mère m'a dit que je n'étais pas comme mon frère et ma sœur. Regarde la vie que tu mènes. Tu es allée de l'avant et tu as réussi. Peut-être voulait-elle dire que j'étais déjà impitoyable. Peut-être est-ce cela que ma mère voulait dire, mais je ne le sais pas au juste".
Le roman n'est pas un dialogue ininterrompue ; il se ponctue d'anecdotes  new-yorkaises de l'héroïne dans lesquelles elle apprend à être impitoyable comme le lui a conseillé son ami Jeremy, et de réflexions pertinentes sur l'écriture et le métier d'écrivain.
"Elle exposa que son métier en tant qu'auteur de fiction était de rendre compte de la condition humaine, de nous dire qui nous sommes, ce que nous pensons et ce que nous faisons".
En cela, il devient un moment rare de lecture , délicat, que le lecteur n'est pas prêt d'oublier.


Ed. Fayard, août 2017, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Brévignon, 210 pages, 19 euros.
Titre original : My name is Lucy Barton


vendredi 1 septembre 2017

Ostwald, Thomas Flahaut

Ed de L'Olivier, août 2017, 175 pages, 17 €

Ostwald, petite ville de l'agglomération de Strasbourg devient, le point de chute depuis que la région ressemble à un camp retranché après le grave incident survenu à la centrale de Fessenheim.


Noël et son frère Félix ont grandi dans un milieu ouvrier. Ils ont connu les grèves et les manifestations quand leurs parents les emmenaient pour s'opposer à la fermeture d'Alstom. Après, ils ont connu aussi le délitement du couple - celui de leurs parents justement - qui ne sont pas sortis indemnes de la vague de licenciements. Félix se croit un peu le protecteur et le père de substitution de Noël, étudiant à Strasbourg. Pour couronner le tout, ils aiment la même jeune femme, Marie, fille indépendante et incapable de choisir entre les deux hommes.
A Ostwald, il y a le père avec qui ils entretiennent des relations éloignées depuis l'éclatement de la famille. Ce dernier croit montrer son attachement en leur donnant des choses dont il veut se débarrasser. La conversation entre les trois hommes n'est jamais bien profonde. Heureusement, leur mère a toujours été là pour eux. Alors quand les médias parlent qu'un grave incident est survenu à la centrale nucléaire de Fessenheim, elle les supplie de venir la rejoindre sur Marseille où elle se trouve en séminaire. Or, les deux frères prennent leur temps, doutent même de la gravité des événements...
"Puis ce sont des cortèges de bus et de camions militaires, des pompiers au visage couvert d'un masque à gaz, des dizaines d'homme vêtus de combinaisons jaunes. Sous leurs silhouettes identiques, à la démarche comique, défile en boucle le même message. Lettres blanches sur un bandeau rouge.
GRAVE INCIDENT LA NUIT DERNIERE
A LA CENTRALE DE FESSENHEIM  "

Quand ils se décident enfin, il est un peu tard et sont évacués par l'armée dans un camp improvisé en pleine forêt. La région grand est est évacuée par mesure de sécurité dit-on, mais l'effet d'annonce fait boule de neige : autoroutes bouchées, voitures abandonnées, supermarchés vandalisés, peu à peu les grandes villes se vident.
"Si, comme le Vésuve à Pompéi, Fessenheim avait été un volcan, c'est dans cette frénésie immobile que la nuée ardente nous aurait tous saisis".
Dans le camp, une certaine routine s'installe, mais Félix attend le bon moment pour s'enfuir, surtout que les soldats en faction sont loin d'être amicaux, comme s'ils surveillaient une prison. 
"Mais nous étions effrayés et perdus, sous le regard d'hommes et de femmes qui l'étaient tout autant. Ce lieu où attendre, Félix le sait depuis le début, on ne le construira pas pour nous, on ne nous y conduira pas. Il faut le trouver, ou l'inventer".
Après un événement dramatique, les deux frères décident de reprendre la route et se rendre sur Ostwald, point de chute le plus proche, pour y rejoindre leur père...

Dans ce roman, mine de rien, tout tombe en ruine : les liens familiaux, les liens sociaux, la confiance en l'état, la croyance en l'amour. Et tout cela est symbolisé par la centrale de nucléaire de Fessenheim qui, à son tour, provoque une catastrophe. 
Ostwald est le roman de l'instant. On n'est pas encore dans le récit post-apocalyptique, mais plutôt dans celui du délitement, et la scène de l'incendie du parlement de Strasbourg ne fait que conforter cette impression que tout fout le camp. On se trouve à la veille d'autre chose, et c'est à Noël et Félix de se donner les armes pour croire encore à un avenir possible.
Les frères, au fil des pages, donnent un sens à leur désir de fuite. Désormais elle a un but ; elle n'est plus une errance, et s'oppose ainsi aux scènes dont ils sont les témoins. C'est quand le reste de la population fuit le danger qu'ils décident de rentrer chez eux.
"C'est peut-être ça, aussi, la démocratie. Le droit pour tout le monde de s'enfuir".