jeudi 31 août 2017

La vie du bon côté, Hada Keisuke

Ed. Philippe Picquier, août 2017, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 144 pages, 16, 50 €
Titre original : Scrap an Build

Premier roman de l'auteur publié en France, ce titre a reçu l'équivalent du Goncourt, soit le Prix Agutagawa. Il dépeint la relation à la fois tendre et éprouvante entre un petit-fils et son grand-père contraint de vivre chez sa fille.

C'es systématique, quand une personne se présente devant lui ou le questionne, le grand-père se plaint et réclame même la mort ! Pourtant, son petits-fils Kento l'a déjà vu déambuler sans souci dans les couloirs de l'appartement familial !
Le vieil homme a usé chacun de ses enfants par ses jérémiades et cela fait trois ans que la mère de Kento supporte le vieux bougon. Même les séjours temporaires en maisons de santé ne permettent à personne de souffler. En plus, Kento est toujours à la maison depuis qu'il a démissionné de son dernier emploi.
"Être condamné à passer le temps sans rien pouvoir faire était vraiment l'enfer songea-t-il (...) Dans l'état lamentable qui était le sien ne pouvait-il vraiment rien entreprendre ".
Alors, il prépare en candidat libre le concours de notariat et passe ses journées entre sa petite-amie et son programme de musculation. A force d'entendre le vieil homme lui répéter qu'il est un boulet et qu'il désire mourir au plus vite, Kento décide de l'aider à son insu.
Il veut mourir, et bien soit, aidons-le le plus naturellement du monde ! Pour cela, il suffit de le rendre de plus en plus dépendant et l'empêcher de fournir le moindre effort. A son âge, son corps se détériorera plus vite et le répit éternel tant souhaité arrivera enfin.

Pourtant, au fil du temps, le jeune homme se pose des questions sur les réelles motivations de son grand-père. N'est-ce pas une posture pour attirer l'attention afin qu'on s'occupe de lui ? En tout cas, cela marche, car depuis que le vieil homme montre des signes de fatigue, Kento, lui, est de plus en plus motivé par les défis qu'il s'est posé. Et si paradoxalement c'était son grand-père qui lui donnait du courage et de la motivation ?
"Malgré tout, ce moment quotidien de la journée qu'il consacrait à son grand-père était davantage une source de sérénité que de stress. Il avait beau échouer à ses entretiens d'embauche et ne pas avoir un sou, il se sentait valorisé. Il dormait sur ses deux oreilles, était capable de marcher, de courir même, et de porter des charges lourdes ; quand il tombait malade il guérissait vite. il avait une belle peau aussi. Côtoyer son grand-père lui avait permis de prendre conscience de tout cela."

La vie du bon côté témoigne de la difficulté à prendre en charge la population vieillissante du Japon. Les listes d'attente en maison de retraite étant trop longues, il n'est pas rare que les familles décident d'accueillir l'aïeul au sein du foyer. Or ce choix chamboule tout : les habitudes, l’organisation et même nos perspectives.
Keisuke Ada raconte le télescopage de deux générations et leurs conséquences au quotidien. Kento refuse de devenir comme son grand-père mais prendre toute la mesure de l'existence à ses côtés, et l’aïeul reprend goût à la vie en voyant son petit-fils prendre soin de lui ; lui aussi un jour a été un jeune homme en pleine forme et en pleine possession de ses moyens.
"Mais pour l'instant en tout cas, il jouissait de la force nécessaire pour continuer à se battre dans un enfer blanc privé de jour comme de nuit. Il l'avait appris de son aïeul. Même au fond du trou, quand on n'arrive plus à s'en sortir, la seule chose à faire est de continuer à se battre."
L’auteur privilégie les dialogues et les scènes intimistes pour bien marquer la relation entre les deux personnages. Point de violence, point d'hypocrisie, seulement le constat que le temps passe toujours trop vite.


mercredi 30 août 2017

L'Embaumeur ou l'odieuse confession de Victor Renard, Isabelle Duquesnoy

Ed. de La Martinière, août 2017, 528 pages, 20.90 €

Les amateurs de romans historiques ne seront pas en reste ! Isabelle Duquesnoy plante son intrigue au temps de la Révolution française dans un Paris aux relents moyenâgeux.


Victor Renard est condamné à mort, le lecteur l'apprend à la première page. Mais, avant de mourir, il désire raconter à ses geôliers et à ceux qui voient en lui un monstre pour quelles raisons il en est arrivé là. Car Victor Renard, avant d'être un maître embaumeur renommé et riche a eu une enfance difficile en grandissant auprès d'une mère qui le détestait plus que tout.
"Ma simple respiration constituait à ses yeux une profanation, ma survie une perpétuelle attaque, un outrage qu'elle ne pouvait endurer. Je le sais parce qu'elle me l'avait craché à la face : son éblouissante carrière d'actrice avait été brusquement interrompue par l'augure de ma naissance".

Ecrit sous la forme d'une confession orale à la première personne, le lecteur n'a qu'un seul point de vue et c'est celui d'un homme au pied de l'échafaud. Cependant, Renard n'a plus rien à perdre et a accepté sa condamnation, c'est pourquoi il fait le vœu pieux que son histoire soit la plus précise possible. Malgré le rejet des parents, il est un des rares enfants de la génération de la Révolution Française à avoir eu une instruction. Savoir lire et écrire à une période où l'écrasante majorité de la population française signait en faisant une croix était un atout non négligeable. Pressée de se débarrasser d'un enfant pour qui elle n'a jamais eu de tendresse et qu'elle croit responsable du décès du jumeau de Victor à la naissance, sa mère Pâqueline lui trouve une place auprès d'un embaumeur réputé de Paris, maître Joulia, médecin des morts, qui va lui apprendre tous les secrets de sa mystérieuse pratique. 
"On fuira votre compagnie par superstition mais on la recherchera aussi, puisque le mystère et le secret excitent les cervelles. Nous devons avoir un esprit scientifique, mais une âme de poète, respectueux du sacré. Il faudra résister à l’écœurement, ne jamais montrer de révolte ni de sentiment. La mort ne règle pas son horloge sur nos plaisirs".
Auprès de lui, Victor renaît car le vieil homme lui accorde de l'attention voire même une certaine affection, deux choses qui lui ont terriblement manqué. Apprendre un métier, même si ce dernier se pratique auprès des morts, lui permet d'envisager un avenir meilleur, et pourquoi pas auprès de celle qu'il aime depuis toujours, la jeune Angélique.
Sauf qu'Angélique est une prostituée qui se prend pour une gamine de bonne famille. Elle a des exigences, et adore faire tourner la tête à celui qui a du mal à la bouger, puisque Victor est né avec un torticolis congénital...
Quand il reprend les affaires de Joulia, Victor se résout à épouser la sage Judith, imperméable aux méchancetés de Pâqueline, auprès de qui il va goûter aux joies de la richesse,et agrandir une bien mystérieuse collection, sans toutefois oublier son premier amour.
Humain, honnête en affaires puis respecté, Victor Renard reste une énigme pour beaucoup de monde. Comment un tel homme, qui a réussi à force de courage et de pugnacité, se retrouve aujourd'hui à devoir confesser son crime ?

L'Embaumeur est le fruit d'un travail de dix ans, car Isabelle Duquesnoy, restauratrice d’œuvres d'art de profession, a voulu écrire un roman précis et vraisemblable qui plonge le lecteur à Paris dans les années 1790. Ainsi, on est dans la foule qui assiste à la mort de Louis XVI, on observe la Seine qui charrie ses cadavres quotidiens, on parcourt le jardin des Tuileries, on danse lors des bals improvisés, on apprend les secrets des embaumeurs et de leurs trafics avec les peintres renommés de l'époque. On retrouve parfois l'ambiance du Parfum de Süskind, même si Victor Renard n'est pas Grenouille. La confession de Renard nous entraîne dans les rues de Paris, nous enseigne les mœurs de l'époque, et se veut précis dans le vocabulaire et les expressions choisies. Certes, l'obsession morbide est omniprésente mais elle s'intègre subtilement dans l'intrigue et ne gâche pas ce très bon roman de la rentrée littéraire.



mardi 29 août 2017

Qui ne dit mot consent, Alma Brami

Ed. Mercure de France, août 2017, 176 pages, 16.80 €


Elle l'appelle Mon Ange et il lui dit Mon Cœur, mais ces deux-là ont une drôle conception de l'amour et du couple...

" Mais tu me trouves jolie ? je demandai.
 Jolie ? Non mon Cœur, tu es magnifique !
Il me serra dans ses bras. 
Est-ce que quelque chose pouvait compter plus que ça ? que ses bras autour de moi ?" 
Emilie aime Bernard et Bernard aime Emilie. Ils sont à l'âge de la retraite maintenant, mais rien n'a changé depuis le jour de leur mariage, malgré les deux enfants devenus grands et responsables. Emilie a le sens du sacrifice ; fille unique, elle a renoncé à ses parents qui n'ont jamais accepté ce gendre qu'il ne trouvait pas à la hauteur de leur fille. Pour Bernard, elle a renoncé à une carrière et à une vie de citadine. Quand il a éprouvé le besoin de vivre à la campagne, elle a accepté, renonçant - encore une fois - à elle.

Ce qui compte pour Emilie, c'est le regard de Bernard posé sur elle, son sourire, ses marques de tendresse, et la certitude qu'il est heureux, qu'il se sent bien. Alors, lorsqu'il lui a expliqué qu'il allait jeter des bouteilles à la mer sur Internet pour faire venir de nouvelles amies pour elle, elle n'y a pas cru, mais qui ne dit mot consent. Au début, c'était difficile à accepter, mais il fallait faire bonne figure devant les enfants encore petits. Oui, c'était une amie de longue date, perdue de vue, une fille qu'il fallait appeler tata tant qu'elle serait à la maison. Non, elle ne remplacerait pas Emilie dans le cœur de Bernard, puisqu'il lui répète sans cesse qu'elle est l'amour de sa vie, la seule, son unique. Il fallait juste qu'elle apprenne à partager, à accepter, à fermer les yeux...
"J'attendais que ça passe, comme une maladie. J'espérais une rémission, du repos".

Les années ont passé, mais le petit manège continue. Emilie s'est drapée de la tunique de la femme digne, au-dessus de tout cela. Qu'importe si Elsa, Sabine et les autres ont partagé leur vie de couple quelques temps, le principal est que son époux se sente bien, désiré et aimé. Elle a appris à se taire et à attendre ; malgré les années et les trahisons, elle reste une femme amoureuse.
Pourtant sa fille Laura a bien essayé de lui ouvrir les yeux, mais rien n'y fait, persuadée  qu'il faut faire parfois quelques sacrifices pour qu'un mariage traverse le temps. Tant pis si les villageois parlent ; tant pis si les enfants s'éloignent ; tant pis si personne ne comprend pas bien.
"Notre relation s'était particulièrement dégradée quand elle était revenue au début de l'été et avait appris que la chambre d'amie était occupée. Quoi y en a encore une  ? Ça durera jusqu'à ta mort ce manège ? Jusqu'à ta mort ? elle avait hurlé. J'essayais de la résonner."

Pourtant, cette fois-ci, l'arrivée de Sabine la déstabilise. Son physique qu'elle qualifie de grenouille, son rire, la façon qu'elle a de se croire tout de suite chez elle l'exaspère. Bernard est comme d'habitude : il raconte les mêmes mensonges, il parade, il fait le beau, tant qu'Emilie se tait, n'est pas désagréable, tout va bien. Mais si elle lui demande d'arrêter, de revenir vers elle, comment Bernard réagira ?
"Le temps n'effaçait rien. Un mensonge de plus. Le temps émoussait les forces, les ressources. Le temps amoindrissait, écrasait, rendait muet. Les instants se nouaient les uns aux autres comme des maillons d'une chaîne très solide, qui entrave les mouvements, la fuite".

Les premières pages vous happent car elles installent dès le départ un certain malaise. Par son acceptation de tout, Emilie glace le lecteur et se met en position de celle qui refuse toute empathie. Un couple c'est un homme et une femme, chez elle, c'est un homme, une femme, et une autre à intervalles réguliers. 
Qui ne dit mot consent pose la question du mariage et des sentiments qui perdurent malgré le temps qui passe. Doit-on tout accepter par amour de l'autre, quitte à s'effacer ? Il y a un temps pour tout, même pour celui de la révolte ; encore faut-il qu'il ne soit pas trop tard pour dire non.
On étouffe dans ce huis clos sans cesse renouvelé, mais on ne lâche pas l'intrigue tant on est happé par le personnage d'Emilie et son sens du sacrifice. C'est la grande force de ce roman implacable, juste, qui montre à quel point dans un couple l'un peut être toxique pour l'autre.


lundi 28 août 2017

Les Buveurs de lumière, Jenni Fagan


2020. Alors que le climat se dérègle au point que le monde s'apprête à rentrer dans une nouvelle ère glaciaire, une poignée d'habitants d'un parc de caravanes au nord de l'Ecosse tente de faire fi de la catastrophe annoncée en continuant de vivre, s'aimer, se disputer, mais surtout protéger son prochain.



"Alors, maintenant on va tous mourir gelés, hein ? 
Non, maintenant nous cherchons des solutions pour nous en sortir". 

Rien ne va plus pour Dylan. Sa petite valise contient à peine de quoi se changer et les deux boîtes contenant les cendres de sa mère Vivienne et de sa grand-mère Gunn. Il a enfin décidé de quitter le lieu où il a toujours vécu - un cinéma d'art et d'essai de Soho voué à la destruction - pour rejoindre une adresse que sa mère lui a laissé, située au nord de l'Ecosse, à Clachan Fells. Le deuil fait vaciller ce géant barbu et tatoué de plus de deux mètres, cœur d'enfant dans un physique de bûcheron.

Son voyage aboutit à un parc de caravanes ; jamais il n'aurait cru que Vivienne en aurait acheté une pour ses vieux jours. C'est vrai que Gunn était originaire du coin, mais elle avait fui mystérieusement sa famille alors qu'elle avait à peine vingt ans.
Clachan Fells est  un avant poste de la catastrophe annoncée. Enclavée par la mer et la montagne, sa situation géographique prend de plein fouet les rudes changements climatiques qui, depuis quelques temps, ont tendance à se précipiter. Winter is coming sauf qu'on atteint là des températures avoisinant les -22° et qui descendent encore, et des chutes de neige quotidiennes. Les frêles parois de la caravane sont un bien piètre rempart contre les intempéries...

Heureusement, Dylan fait la connaissance de Constance et de sa fille Stella. Constance est une survivaliste qui a anticipée depuis longtemps la catastrophe qui se prépare. Quant à Stella, elle est en pleine tempête hormonale. Depuis toujours persuadée d'être une fille, elle a renoncé dans sa tête à son corps de garçon, et attend le moment opportun où elle pourra enfin commencer à prendre des hormones. En attendant, elle tente tant bien que mal de faire accepter à ses voisins et ses camarades de collège qu'elle est une fille.
Très vite, une forte amitié se noue entre les trois personnages. Dylan tombe (forcément) amoureux de Constance, et Stella trouve en lui un ami doux et tolérant. Le temps passe, et on résiste au froid de plus en plus fort.

Comment résister au mieux ? En changeant à peine son mode de vie , en s'adaptant, en faisant encore des projets d'avenir. En devenant - pourquoi pas - des buveurs de lumière comme la légende locale le raconte : alors que la nourriture manquait, un prêtre a survécu en se nourrissant uniquement des rayons du soleil et de la lumière qui en résultait.
A défaut de chaleur extérieure, à Clachan Fells elle reste dans les cœurs.
"Non, j'ai appris à le faire avec les buveurs de lumière, ils viennent des îles qui se trouvent plus au nord. On peut absorber la lumière jusque dans les chromosomes puis, au plus sombre de l'hiver, quand il n'y en a plus du tout, on se met à rayonner, rayonner, rayonner. C'est ce que je fais".

Il y a de la poésie dans la prose de Jenni Fagan au point que l'ère glaciaire en train de se former en devient belle, majestueuse et lumineuse, à l'image de l'iceberg détaché de l'arctique et qui vient s'échouer dans le port voisin. A vouloir rendre l'exceptionnel normal, le catastrophisme perd de sa puissance : les couches de vêtements superposées, les poêles fabriqués maison, le gin artisanal, les écoles fermées, les animaux sauvages gelés dans la forêt sont autant de rappels que les personnages évoluent juste avant une apocalypse annoncée. Tant que la lumière est là, parfois représentée par trois soleils à l'horizon, - mirage optique - il est encore autorisé à espérer les retour du printemps.
Malgré tous les signes avant coureurs, Dylan, Constance, Stella et les autres habitants de Clachan Fells refusent la fin du monde.
"Stella s'abrite les yeux pour pouvoir voir les trois soleils en même temps.
C'est la chose la plus incroyable qu'elle ait vue de toute sa vie.
Des traînées de lumière s'élèvent dans les nuages. Stella renverse la tête en arrière et plisse les yeux jusqu'à ce que le soleil donne à l'intérieur de ses paupières mi-closes la couleur chaude d'une orange sanguine. La lumière s'infiltre dans ses chromosomes". 
Nous sommes loin du schéma classique du roman post-apocalyptique. Les Buveurs de lumière dégage une certaine sérénité que nous voudrions ressentir si nous étions confrontés aux mêmes facteurs climatiques. Sans la lumière, nous ne sommes rien, et les personnages puisent leur espoir en regardant le soleil, les étoiles, les aurores boréales, ou les reflets changeant de la neige sur le sol.
Dans le même temps, Dylan en apprend davantage sur ses origines, Constance réapprend à aimer, et Stella mûrit. Ils deviennent les pèlerins de la lumière. C'est cela la véritable résistance, continuer à vivre, à aimer, à protéger son prochain, alors que le monde sombre dans le chaos.

Ed. Métailié, août 2017, traduit de l'anglais (Ecosse) par Céline Schwaller, 304 pages, 20 euros.
Titre original : The Sunlight Pilgrims

samedi 26 août 2017

Exergue (14)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Sciences de la vie, Joy Sorman (Seuil, Rentrée littéraire 2017)



vendredi 25 août 2017

Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain

Ed. Gallimard, août 2017, 400 pages, 22.50 €

A travers la destinée de Robert Kennedy, l'enquête d'un homme sur la mort de ses parents, personnages secrets et distants, disparus dans des circonstances mystérieuses.


Pour Mark O'Dugain, la disparition de ses parents, sa mère d'abord, puis son père ensuite, a toujours été un mystère. Classés comme un suicide et un accident automobile, il reste persuadé que tout cela a été maquillé et que la décision de leur mort a été prise par des instances supérieures.
Son père était un psychiatre spécialiste de l'hypnose et il est décédé presque au même moment que le président américain Kennedy. Associer les deux décès est un pas que le narrateur franchit allègrement, et pour étayer sa conviction intime que sa famille a été en contact avec l'entourage des Kennedy, il décide d'en faire un sujet de thèse.
Cette enquête va lui prendre toute sa vie et quelques allers-retours en France où son père a d'abord exercé pour ensuite quitter le pays précipitamment. Couple secret, ses parents ne lui racontaient que peu de choses, et certainement pas les raisons pour lesquelles ils ont décidé de refaire leur vie en Colombie-Britannique, à Vancouver.
 Mark, orphelin durant son adolescence, a fini de grandir entre les souvenirs de sa grand-mère, et les bribes de souvenirs avec ses parents, sachant que leur relation était maladroite, chacun n'arrivant pas à exprimer ses sentiments. Peu à peu, il se convainc ainsi qu'aucun des deux ne possédait un profil à vouloir mettre fin à ses jours.
"Les allusions de l'adolescence me poussaient à croire que j'hériterais de cette complicité qu'il réservait à ma grand-mère, mais quand j'eus vraiment l'âge d'y prétendre, il ferma la porte comme s'il craignait qu'une proximité entre nous ne me conduise un jour à souffrir. Il restait au seuil de lui-même, et l'idée que d'autres y pénètrent à sa place lui était intolérable".

En parallèle de cette quête intime et un peu folle, le narrateur travaille sur les conséquences de l'assassinat de JFK, l'enquête bâclée, mais surtout sur le profil du frère du président, Robert Kennedy, alors ministre de la Justice. Ce dernier, convaincu que lui aussi disparaîtra dans des circonstances violentes, entame une course vers la Maison Blanche pour les élections de 1968. Robert Kennedy est un dépressif chronique, qui culpabilise sur la nature de la richesse familiale. Son père, Joe Kennedy, a fricoté avec la pègre pour bâtir sa fortune, faisant des malfrats les plus connus des amis que ses deux fils ont décidé de faire tomber.
Au fur et à mesure que sa thèse sur Robert Kennedy avance, Mark revisite l'histoire des Kennedy et - forcément- trouve des indices qui corroborent sa théorie selon laquelle son père avait une vie professionnelle cachée et en relation avec la puissante famille. Seulement, à force de chercher la vérité, le narrateur sombre dans une forme de paranoïa. Dès lors, c'est au lecteur de choisir le chemin le plus plausible.
"Je suis persuadé que Bobby, quand il se décide à se présenter à la présidentielle de 1968, sait qu'il va mourir, qu'il n'a aucune chance de monter la dernière marche. Et pourtant il y va. Voilà un homme qui est le chef d'une tribu irlandaise, marié , père de onze enfants, dont le frère a été assassiné cinq ans plus tôt et qui vient d'assister au meurtre de Martin Luther King. Je veux démontrer qu'il savait qu'il allait être assassiné et que malgré cela il a décidé de s'engager dans les primaires".

Le dernier roman de Marc Dugain est un ouvrage puissamment documenté qui permet de donner un aperçu du pouvoir dans les années 60 aux Etats-Unis, ainsi que tout ce qui était en jeu au moment de l'assassinat de JFK. Ils vont Tuer Robert Kennedy établit un portrait touchant du personnage éponyme, faisant de cet homme que tout le monde croit fort et intègre, un homme rempli de contradictions et de peurs. Quant à l'intrigue, à force de chercher et d'établir des preuves, le lecteur finit par croire l'ahurissante vérité sur le secret familial pesant sur les épaules du narrateur.
"Bobby trouve dans la tragédie grecque le confort de l'écho. Toutes les arrogances trouveront une moisson riche de larmes. Rien dans nos vie n'est original. Tout ce que nous vivons l'a déjà été, par d'autres, dans d'autres circonstances. Certains l'ont même rapporté. Il en est ainsi des tragédies grecques. Cette formalisation poétique de son mal l'apaise".

jeudi 24 août 2017

L'île au poisson venimeux, Barlen Pyamootoo

Ed. de L'Olivier, août 2017, 175 pages, 17 €

Quand Mirna ne voit pas Anil rentrer de son déjeuner, elle ne s'inquiète pas outre mesure. Maurice est une petite île où on ne pourrait pas disparaître facilement. Et puis, pourquoi Anil prendrait-il la poudre d'escampette ?


Ce matin-là pourtant Anil ne se sent pas comme d'habitude ; un rien l'énerve et le trajet à pied jusqu'à son magasin de saris et d'écharpes démodées prend des allures de parcours de combattant dans les rues animées de Flacq. Il se dit qu'il aurait mieux fait de rester au lit, d'ailleurs n'a-t-il pas avoué à sa femme Mirna avant de partir qu'il aurait pu dormir jusque midi ?

Quand Mirna prend le relais au magasin le temps de l'heure du déjeuner, elle se dit qu'elle est décidément une femme heureuse. Certes, le commerce ronronne, il a connu des jours meilleurs, mais il leur permet encore de vivre dignement. Anil a su garder le sens des affaires, et il est encore à ses côtés malgré ses années. Il ne ressemble en rien à son meilleur ami Rakesh que Mirna a du mal à supporter. A Maurice, tout se sait, et il n'est pas rare d'entendre des histoires de couples qui se déchirent sur fond d'adultère ou de polygamie.
"Un disparu ça laisse forcément des traces, même quand il se fait kidnapper".

Pourtant, l'heure passe et Anil ne revient pas. Mirna ne le voit nulle part, même le gérant de son bar préféré ne l'a pas rencontré aujourd'hui. Disparaître dans une ville encombrée où tout le monde se connaît relève de l'exploit, alors Mirna pense que son époux est rentré se coucher, lui qui se disait fatigué.
Pas de trace d'Anil à la maison, il s'est volatilisé. Avec l'aide de Raffa, le tailleur du magasin, Mirna entreprend les recherches en toute discrétion. Pas question que ses enfants, en garde chez ses parents, ne s'affolent outre-mesure. Or voilà, Anil reste introuvable , même Rakesch ne l'a pas vu. Désormais, il n'y a pas le choix, il faut prévenir la police.
"Pas un signe de toi depuis ce midi, qu'elle a dit tout bas en s'adossant à la fenêtre. Parfois je crains le pire à mesure que ton absence se prolonge, c'est comme si tu étais parti pour une de ces guerres qu'on voit à la télé. As-tu été blessé ou capturé par l'ennemi ? Tu n'as qu'à me dire sur quel champ de bataille, et j'accours pour te délivrer et te soigner".

Après la sidération vient la stupeur, puis l'incompréhension. Pourquoi ? Comment ? Et si Anil avait été agressé ? Mirna fait face à l'absence et au vide. Elle se retrouve à tout gérer, et au-delà, à incarner celle dont l'homme a disparu. Les semaines passent puis les mois ; les enfants sont désormais au courant - qui ne l'est pas d'ailleurs à Flacq ? - et l'épouse délaissée apprend à vivre sans sa moitié. Au début l'alcool a adoucit la peine, puis le temps l'a patiné. Désormais, Mirna se surprend à rêver d'une nouvelle vie, surtout depuis que le député local Om Prakash lui fait une cour assidue.
Maurice est une petite île ; si Anil est vivant quelqu'un le croisera bien un jour...

Maurice est une île paradisiaque, aux poissons exotiques, imprégnée de culture indienne. Dans chaque ville, tout le monde se connaît ; les rumeurs font partie du quotidien et enflent et désenflent au gré de ceux qui les alimentent. Mais parfois, les rumeurs sont venimeuses, retors et empêchent la vérité d'éclater. Et si finalement disparaître au milieu d'un endroit familier n'était pas la chose la plus simple à réaliser ? Ne pas savoir est pire que d'avoir au moins un corps sur lequel se lamenter. Mirna apprend à dresser le vide qui s'installe à la maison et à ne plus prendre en compte ce qui se raconte sur Anil.
Barlen Pyamootoo distille le poison dans son récit et fait de chaque personnage un témoin potentiel qui pourrait taire ce qu'il sait. Malgré son absence, Anil brille de sa présence à chaque page. Il devient le centre du monde, le héros à la fois lâche et courageux qui a su disparaître. Or, au pays du soleil, il ne fait pas bon de devenir une ombre....


mercredi 23 août 2017

Les Sables de l'Amargosa, Claire Vaye Watkins

Dans une Amérique asséchée, un couple cherche à prendre un nouveau départ en s'orientant vers l'est, là où paraît-il, un sourcier a établi une communauté prospère.


 et Luz se sont trouvé à un moment clé de leurs jeunes existences ; lui surfait à longueurs de journées, histoire d'oublier l'armée, les frontières des états fermées et surtout le manque d'eau potable , elle, fuyait sa condition de Baby Luz, enfant mannequin, ballottée de casting en casting, prête à tout pour percer dans le mannequinat.
A deux on est plus fort et on appréhende mieux le monde croient-ils, surtout quand ce monde qui se déroule devant leurs yeux ressemble à rien de connu. La Californie n'est plus ce qu'elle était depuis que la majorité de la population a migré vers l'est, là où il reste de l'eau paraît-il. Migrer n'est pas donné à tout le monde : frontières très surveillées, papiers en règles, milice, découragent certains, si bien que maintenant des groupes de marginaux errent dans les grandes villes.
C'est justement à l'un de ces groupes que Ray et Luz arrachent Ig une fillette de deux ans, livrée à elle-même. Pour ce couple, elle est l'incarnation du bonheur, et surtout elle précipite leur projet de départ.
"C'était une overdose de joie chaotique dans le canyon. Il y avait de la joie et de l'amour. De l'amour pour l'enfant aux yeux en  pièces de monnaie, de l'amour l'un pour l'autre, de l'amour pour tout et partout. Mais ça ne pouvait pas durer. (rien ne durait, ici) "

Partir vers l'est n'est pas une mince affaire surtout quand on sait que le pays est partagé en deux par une énorme dune mouvante qui a déjà avalé le désert Mojave et se situe vers la région de l'Amargosa.
"L'Amargosa, c'étai du sable et encore du sable, envolé de Cenral Valley et des Grandes Plaines pour s'entasser en une longue traînée inerte quelque part entre là et Vegas (...) la plus grande dune d'Amérique du nord, la plus haute dune d'Amérique du nord , la plus grosse dune du monde occidental."

 La traverser relève presque de l'utopie, seulement la rumeur raconte qu'une communauté dirigée
par un sourcier y a trouvé de l'eau...
"Oui, il y a bien une ville là-bas, dirigée par un prophète. Un endroit très spirituel. Un retour à l'essentiel (...) Ce prophète descend d'une longue lignée de sourciers. Il a vraiment le don. Il trouve de l'eau".
"La vieille rengaine. il y avait toujours un sauveur quelque part dans la nature, un sénateur, un brevet, un institut, une cellule. Luz la connaissait par cœur, cette foi de music-hall."

Sans Ray, Luz se sent faible comme lorsqu'elle était Baby Dunn.  Auprès de Ig, elle tente de s'accomplir en tant que mère, mais la petite reste rétive à ses marques d'affection. Recueillies toutes les deux par la communauté alors qu'elles mouraient de soif en attendant le retour de Ray parti chercher des secours, Luz est attirée par l'aura de Levi, le guide de cet étrange colonie. C'est lui le fameux sourcier qui a décidé de faire corps avec la dune pour mieux l'écouter et  mieux guider ensuite le groupe qui le suit.
"Leur tête ne savait rien mais leur corps sentait cette incandescence magnétique, la sentait agir comme agit la lune qui réveille le fer dans le sang. Tout ce qu'ils savaient, c'est que leur souffle n'était pas coupé, mais parfaitement synchronisé."
Grâce à Dallas, une des femmes de la communauté, Luz et Ig s'intègrent au fil des jours, se pliant aux règles et aux pensées de ceux qui les entourent. Levi remplace Ray dans sa quête de protection. Car Ray a-t-il vraiment été englouti par la dune comme le sous-entend le sourcier ?
Peu à peu Luz perd pied et se laisse envahir par les belles paroles hypnotisantes de son nouveau compagnon ; hélas, ces dernières ne présagent rien de bon pour leur avenir...
"Elle était à l'intérieur de son propre cœur, à genoux dans une chambre poisseuse, frappant la paroi avec un marteau à panne sphérique".

Les sables de l'Amargosa n'est pas un roman post-apocalyptique dans la définition stricte du genre. Simplement, le monde subit les conséquences du dérèglement climatique et la difficulté des êtres humains à y faire face.
"L'Amargosa était en colère, cruelle, insensible - une personnification inévitable, pardonnable, même, car parfois la masse semblait bouger avec discernement".
Le couple incarné par Ray et Dunn n'est pas anodin : ils incarnent un duo christique qui à défaut d'avoir porté celle qui promet un avenir radieux, la protège et l'emmène vers des paysages verdoyants . Car Ig est un personnage central de ce roman ; par son babillage enfantin, elle communie avec la nature (ou ce qu'il en reste) environnante, et symbolise la nouvelle génération de ceux qui ne subiront plus.
Nous sommes loin de La route de Cormac Mc Carthy ou des Raisins de la colère de Steinbeck mais on sent que l'auteur s'est inspirée de ces confrères pour donner une force de mouvement à son oeuvre. Marcher c'est avancer, et avancer c'est vivre et y croire encore coûte que coûte.
La trame narrative est recherchée et intègre des carnets de note susceptibles de mieux appréhender la psychologie des personnages.
L'immense dune fascine et fait peur à la fois. C'est une source de protection et de danger, un personnage à part entière qui décide de la vie ou de la mort de chacun, et finalement, Claire Vaye Watkins lui donne la parole.

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Sarah Gurcel, août 2017, 416 pages, 23,49 €
Titre original : Gold Fame Citrus

mardi 22 août 2017

Par le vent pleuré, Ron Rash

Ed. du Seuil,collection le Cadre Vert, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, août 2017, 208 pages, 19.50 €
Titre original : Risen

Au delà de l'intrigue, c'est avant tout un roman sur les choix que l'on prend et qui déterminent votre vie.


"Dans la vie, on fait des choix, et il faut accepter les conséquences de ces choix", répétait souvent le grand-père de Bill et Eugene, père de substitution des deux gamins depuis qu'ils ont perdu leur papa dans un stupide accident de chasse. Médecin en ville, c'était un homme robuste, droit, froid et craint de tous, loin du cliché de l'aïeul bienveillant envers ses petits-enfants. Parce qu'elle a voulu protéger ses garçons de la précarité, leur mère a accepté que son beau-père prenne en main leur éducation et trace pour eux leur avenir. Bill sera chirurgien, tandis qu' Eugene fera des études de lettres.

1969, Caroline du Sud. L'été est fait de chaleur, de bains et de pêche dans les lacs voisins. La radio locale passe des classiques de country, et on attend tranquillement la prochaine rentrée scolaire. A Sylva, le mouvement hippie ressemble à une vaste rumeur urbaine. De toute façon, tout ce qui est nouveau est forcément un événement.
"La contre-culture était quelque chose qu'on ne voyait qu'à la télévision, tout aussi exotique qu'un pingouin ou un palmier nain. En ce mois de juin, les seuls petits signes de changement étaient deux ou trois étudiants de l'université de Caroline du Nord revenus de Chapet Hill pourvus de chevelures plus broussailleuses".
Quand une jeune fille inconnue apparaît devant les yeux des deux frères en train de nager dans un bikini vert minimaliste alors qu'ils sont en train de pêcher, Eugene et Bill s'empressent de vouloir faire sa connaissance. Elle s'appelle Ligéia, elle est en vacances "forcées" chez un oncle, placée par ses parents après une fugue de quelques mois dans une communauté hippie.
Ligeia incarne la nouveauté, la sensualité et le danger. Elle comprend très vite qu'elle plaît aux deux frères et décide de les mener par le bout du nez. Bill se reprend vite, - fiancé déjà - , mais Eugene se laisse guider par les chants de cette "sirène enjôleuse". Pour elle, il va voler des médicaments dans la réserve de son grand-père, et commencer à boire plus que de raison...

Quarante-six après, on retrouve Bill au sommet de sa carrière de neurochirurgien, tandis qu' Eugene noie son mal être et sa culpabilité dans l"alcool.
"Ton frère est un type bien. Combien de fois, au fil des ans, n'ai-je pas entendu dire ça, teinté d'une condamantion de ma personne, parfois subtile, ou parfois plus directe ? Toujours le meilleur frère. Mais à présent, tout semble sans dessus dessous".
Ce dernier a vite mis un terme à sa carrière d'écrivain et passe désormais ses journées à boire et à tenter d'oublier qu'il a failli tuer accidentellement sa propre fille. Ligeia est un lointain souvenir qui aurait pu être le plus doux des souvenirs si elle n'avait pas disparu sans laisser de trace. Or, la découverte d'un corps dans le lit de la rivière de Sylva ravive des circonstances douloureuses, surtout lorsqu'il est identifié comme étant celui de Ligeia.

Par le vent pleuré, vers de Thomas Wolfe, aurait pu être un polar à rebours où quatre décennies après un meurtre, on tente de retrouver l'assassin. Ron Rash utilise cet événement dramatique pour en faire le fil conducteur d'un récit beaucoup plus profond ravivant l'opposition entre deux frères entamée à la fin de leur adolescence. Même absente, Ligeia continue de guider les destins de ces deux hommes : Bill tente d'oublier son passé en menant une vie exemplaire et altruiste, tandis qu'Eugene la réincarne encore et encore dans son esprit embrumé.
Quand l'heure des explications a sonné après la découverte du corps de la jeune fille, la confrontation entre Bill et Eugene a des résonances bibliques, mettant à jour les véritables personnalités de chacun et déterrant les secrets les plus inavouables.
"Versatilité, calcul, plus un sentiment de supériorité, et un autre élément encore - le désespoir. Ce qu'était prêt à faire mon frère, à vingt et un ans, s'il pensait que Ligeia menaçait l'avenir qu'il envisageait, en particulier celui auprès de Leslie".

lundi 21 août 2017

Sciences de la vie, Joy Sorman

Ed. Seuil, collection cadre rouge, août 2017, 266 pages, 18 euros.

Véritable énigme médicale comme ses aïeules, Ninon Moise ne se laisse pas faire : elle veut contrarier sa propre histoire, comprendre, se soigner, et se débarrasser du "poison héréditaire".


Ninon Moise, dix-sept ans a grandi avec une épée de Damoclès au dessus de la tête. Fille unique d'Esther, elle entre dans le déterminisme génétique des filles aînées de la famille maternelle : depuis 1518, chaque fille est frappée d'un mal étrange, toujours différent, mais sans cesse une énigme pour le corps médical. Depuis sa naissance, Esther la scrute, la surveille, comme si elle attendait à la fois avec ferveur et crainte l'arrivée du mal. Pour Ninon,  l'histoire familiale fait partie du rituel des histoires du soir, une chronique de la souffrance à travers les âges et les mentalités, une légende qu'on se transmet de mère en fille. Mais lorsqu'elle se lève un matin de janvier avec une sensation de brûlure extrême qui envahit chacun de ses bras, la jeune fille sait d'emblée que la malédiction ne l'a pas oubliée.
"Puis la peau sèche, la douleur se tait, elle renifle ses bras comme une bête inquiète, qui cherche, s'attend à une odeur de pourriture, une odeur de mort, mais sa peau reste désespérément neutre, surface homogène, indifférente, jusqu'à ce que Ninon y dépose un coin de la serviette, appuie avec douceur, et c'est alors d'une profondeur inimaginable que jaillit la douleur, comme si la chair de ses bras voulait crever la fine pellicule du corps, comme si elle se creusait jusqu'à l'os, une salve de feu, les nerfs à l'intérieur comme des fils électriques dénudés, un court-circuit et une intermittence de la conscience".

Pas facile de se faire soigner quand il n'existe aucun signe extérieur de la souffrance. Pas de brûlure, ni de boutons, ni de rougeurs. Rien. Et pourtant, les bras de Ninon sont chauffés à blanc, on dirait une peau de lapin écorchée. "Rien de logique car rien de perçu". Après l'état de sidération, Ninon consulte internet, forêt de savoirs, la bible du vrai et du n'importe quoi, car il n'est pas question pour elle de ne pas se soigner : sa maladie a un nom, "un mot c'est la moindre des choses quand on a mal comme ça", et sûrement un traitement. Il faut avoir confiance au corps médical pense-t-elle naïvement, "non pas pour se singulariser, se démarquer, mais au contraire pour se fondre dans la masse anonyme et homogène, pour rejoindre le commun des mortels - le commun, et les mortels - , être une patiente parmi d'autres".

Les examens médicaux ont identifié son mal : une allodynie tactile dynamique, sans pour autant l'aider à juguler la douleur constante. La fatigue causée par la souffrance, la noirceur, la solitude de plus en plus grande, transforment Ninon. La maison a remplacé le lycée, la chambre, la salle de classe. La jeune fille apprend à vivre avec sa maladie orpheline, s'éloigne de sa mère à la fois soulagée et apeurée de voir sa fille reprendre le flambeau familial. Son quotidien devient une chronique de la douleur ; la rébellion n'est pas loin...

Ninon décide, pour ne pas perdre pied, de trouver le mot le plus juste adapté à la description de "sa souffrance érodante". N'est-ce pas ce que lui demande chaque médecin qu'elle consulte ? Comme si poser un mot sur le mal pouvait le juguler. La douleur est un langage, une musique, une peinture ; il suffit juste de trouver la bonne correspondance.
"Il s'agit de tracer le relevé sismographique de la douleur de Ninon - son corps est le sol, le mal un tremblement de terre".

Au fil des mois, Ninon entreprend une "spéléologie de soi", tente même une psychothérapie car on ne sait jamais, peut-être sa maladie est avant tout psychosomatique. Avec le temps, elle se rend compte que les récits de sa mère durant son enfance était une patiente entreprise de Mithridatisation, comme si Esther avait voulu immuniser sa fille en lui racontant chaque catastrophe. La superstition n'a rien fait, seuls les gênes ont parlé, puisque même le ex-voto déposé à la Bonne Mère de Marseille n'a pas fonctionné.
Ninon se rebelle, refuse la fatalité. Il faut guérir, se débarrasser au plus vite de son allodynie tactile encombrante qui l'empêche de s'épanouir. Elle va tout essayer, entreprenant ainsi une vaste spéléogie de toutes les solutions possibles.

Sciences de la vie est le récit d'une parenthèse de deux ans dans la vie d'une jeune fille. Ninon est forte. Son patronyme Moise tient à la fois du religieux et de la fatalité, mais elle incarne celle qui refuse tout cela. Contrarier sa propre histoire, tordre le cou au destin deviennent sa raison de vivre, son odyssée personnelle parsemée d'embûches mais l'incarnation d'une volonté coûte que coûte.
Ninon est une héroïne malgré elle, la descendante directe des héroïnes mythologiques qui ne fléchissent jamais face à l'adversité. Elle est la dernière née d'une génération maudite, et porte le fardeau avec dignité et détermination.
Joy Sorman n'a pas écrit un récit clinique, ni une succession de descriptions de souffrances, de traitements ou de remèdes. Elle a écrit l'histoire de Ninon, de sa fêlure originelle. C'est le récit d'une métamorphose à la Grégor Samsa, ponctuée de légendes familiales. C'est une histoire de la peau, "un parchemin sur lequel se déchiffre tout ce qui a été vécu (...) une plaque sensible sur laquelle la réalité s'imprime sans répit, un récit dont on peut suspendre la narration, car la peau est affectée en continu". Sans cesse, elle fait le contrepoids entre la fatalité et la science, la noirceur et la vie. En cela, Sciences de la vie devient une odyssée de la peau, une ode à la vie, toujours.