vendredi 28 février 2020

Quatorze Crocs, Martin Solares

Pierre Lenoir appartient à la Brigade Nocturne qui vient d'être créée dans le Paris des années folles. Cette section de la Police a la particularité de s'occuper des crimes dans lesquels les créatures de la nuit sont impliqués.


Loup-garou, vampires, fantômes et autres créatures sont légion dans le Paris des années 20 sauf que le commun des mortels les croise sans les voir. Pierre Lenoir fait partie de ceux qui les remarquent et peuvent parler avec eux. Justement, dans les bas-fonds parisiens, le cadavre d'un homme vient d'être découvert avec la marque de quatorze crocs dans le cou.
En interrogeant la population locale, Lenoir fait la connaissance de Mariska, une vampire qui va le guider dans le Paris souterrain. La société des fantômes fonctionne comme la société des vivants : il y a des résidents et des migrants, des gentils et des meurtriers, des dirigeants et des prolétaires.
Au cours de son enquête, Lenoir va fréquenter aussi la bonne société, faire connaissance avec l'élite intellectuelle et les surréalistes, tenter d'approcher la Nadja d'André Breton, mais c'est le photographe Man Ray qui va l'amener vers la résolution de l'affaire...

Quatorze crocs se lit d'une traite. Il est à la fois un roman policier, historique et fantastique et utilise les codes des trois genres pour emporter le lecteur dans une aventure foisonnante d'anecdotes.
La frontière entre les vivants et les morts est ténue et la rencontre avec les surréalistes ne fait que confirmer cette perception de deux mondes dans un seul.
Pierre Lenoir pourrait bien devenir le héros récurrent de romans à venir. Son personnage a assez de potentiel et Martin Solares assez d'imagination pour inventer d'autres énigmes pour la brigade nocturne. 

Ed. Christian Bourgois, février 2020, traduit de l'espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 185 pages, 18€.
Titre original :"Catorce Colmillos"

mercredi 26 février 2020

Les soeurs de Blackwater, Alyson Hagy

Dans une Amérique dystopique, une femme écrivain public pour les uns, sorcières pour les autres, vit recluse dans la maison familiale près de la rivière de Blackwater. Au delà, des hordes de mercenaires ou d'Indésirables attendent, jusqu'au jour où un certain Mr Hendricks ose venir à sa rencontre.


Il n'y a pas si longtemps, on venait de partout pour voir les sœurs de Blackwater. Paraît-il que l'une d'entre elles avait le pouvoir de guérir les enfants de la mystérieuse fièvre qui sévissait dans les plaines. Seulement, les herbes et potions ne suffisaient pas, il fallait aussi que l'autre sœur éprouve de l'empathie pour ceux touchés par l'épidémie afin que leur sécurité soit assurée...

Maintenant celle qui guérit n'est plus. Seule demeure dans la maison familiale la sœur qui n'a pas su être compatissante. Froide et égoïste ? Non, selon elle, par les temps qui courent, mieux vaut être crainte qu'adulée. Alors, entourée de ses chiens de misère, elle vit recluse et surveille à la lunette astronomique les mouvements lointains des mercenaires et autres indésirables. Elle n'a pas le don de sa sœur pour soigner mais elle incarne celle qui sait écrire. Elle fabrique son papier et son encre puis retranscrit les lettres de ceux qui viennent la voir.

Quand Mr Hendricks ose l'accoster pour lui demander une lettre, son instinct lui dit de se méfier de cet homme qui souhaite se repentir auprès de ses proches par le miracle de l'écriture. Seulement, il l'amadoue, la met en confiance. La nuit, la lettre se forme même si les démons du passé résistent. Dans ce monde ou trône l'oralité, écrire est un acte de résistance.
"Ce n'est pas comme voler dans les airs (...) Leur arracher leurs mots, c'est comme plonger. Ecrire pour eux, c'est comme plonger sous la mer, la vitesse et la liberté, à l'aveugle".
Une fois la missive terminée, elle devra quitter Hendricks pour se rendre en territoire hostile afin d'y rencontrer les destinataires, même si pour cela elle doit aller de l'autre côté de la rivière Blackwater et demander un droit de passage à ceux qui font la loi. 

Les sœurs de Blackwater rend hommage au pouvoir des mots, bien plus puissants que tous les remèdes qui circulent dans ce monde dystopique. Celle qui sait écrire est puissante, bien plus puissante que ceux qui se cachent derrière leurs armes. Les lettres forment un rempart contre l'adversité. Or, à Black Hill, l'arrivée d'un homme bien mystérieux sape les fondations de la forteresse érigée par la loi écrite. Au-delà de la mort, les sœurs restent unies par l'esprit. Bien que différentes, autrefois opposées, elles veillent maintenant l'une sur l'autre. Seule l'union peut accomplir la vengeance.

Magie, poésie, dystopie font bon ménage  et accueillent le lecteur dans un récit qui flirte avec le mythe et devient parfois incantatoire grâce aux pouvoir des mots.




Ed. Zulma, janvier 2020, traduit de l'anglais (USA) par David Fauquemberg, 225 pages, 21.80€

lundi 24 février 2020

REGARDS CROISES (37) L'Institut, Stephen King

             Un roman, deux lectures - avec Christine Bini





L'Institut est un bon gros pavé de plus de six cents pages qui renoue avec les thématiques chers au maître de l'horreur : l'enfance, les pouvoirs psychiques et la certitude d'un "on ne nous dit pas tout" sur les pratiques gouvernementales et militaires secrètes supervisées par une directrice froide et motivée :
"Certaines personnes affirment que Dieu veille sur nous, d'autres disent que c'est la diplomatie, ou ce qu'on appelle "l'équilibre de la terreur", mais je n'y crois pas. C'est L'Institut".
L'action ne se passe ni à Derry, ni à Castle Rock mais dans un institut perdu au fond des bois (comme ça on n'entend personne crier), dans le Maine (forcément) et construit durant la guerre froide. Là une "armée" de fous furieux pratiquent des expériences sur des enfants préalablement enlevés pour leurs prédispositions télépathes ou télékinésiques afin d'amplifier leurs pouvoirs à des fins militaires. Grosso modo on retrouve le modus operandi de la saison 1 de la série Stranger Things.
De tous ces enfants qui s'entassent dans ce centre, il y en a un qui sort du lot. Luke Ellis est un jeune surdoué de douze ans qui vient de réussir ses examens pour rentrer au MIT. Il comprend très vite comment fonctionne l'institut, observe ceux qui y travaillent et noue des liens indéfectibles avec les autres hôtes qui, comme lui, servent de cobayes à des médecins, "des cinglés ultra-performants". On a décidé de faire de lui une arme, "un drone psychique", alors autant faire en sorte que cette arme potentielle soit orientée vers le bon ennemi...

Stephen King fait du Stephen King version optimale comme il nous l'a déjà prouvé dans 22/11/63 ou le fléau. L'intrigue nous capte rapidement et les pauvres gosses enfermés dans l'Institut ont une épaisseur psychologique qui ajoute une dimension sentimentale au contenu. King décrit avec finesse une société enfantine retirée de force à leurs parents, contrainte de mûrir d'un seul coup tout en ayant encore besoin de se sentir encore dans l'enfance. Luke incarne  l'espoir de tout un groupe ; il est le messie de ceux qui n'ont plus rien, qui se sentent au bout. Son intelligence exceptionnelle vécue parfois comme un abîme sans fond devient une arme vers la liberté.
"C'est un abîme vous voyez ? Parfois, j'en rêve. Un gouffre sans fond rempli de tout ce que je ne sais pas. Je ne sais pas comment un abîme peut être rempli. C'est un oxymore, et pourtant c'est le cas (...) Mais il y a un pont qui enjambe cet abîme et je veux l'emprunter".
Il va leur faire comprendre que seul il ne peut rien réussir, mais ensemble, tout est possible. A eux d'exploiter au mieux ce qu'ils sont : "une ruche d'abeilles médiums".

L'Institut répond aux questions qu'on se pose tout au long du roman. En filigrane, King écorne la société américaine - il adore faire ça - et ne se prive pas de tirer à vue sur le locataire actuel de la Maison Blanche. Comme il est noté au début du livre, plus de huit cent mille enfants disparaissent chaque année aux Etats-Unis sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. A partir de ce constat, le maître du fantastique a écrit un formidable roman sur l'enfance exploitée et maltraitée, "héros malgré eux" de projets qui les dépassent à des fins stratégiques.

La sortie d'un roman de Stephen King est toujours un événement. Ma joie de découvrir un nouveau texte se mêle à un sentiment d'appréhension sur le traitement du dénouement. Il n'est pas rare que la fin de l'intrigue ne soit pas à la hauteur du reste du contenu. D'ailleurs, dans le film CA épisode 2 sorti en 2019, l'auteur, qui joue le rôle d'un antiquaire, ironise lui-même sur ses dénouements loupés...

Eh bien, le Stephen King de 2020 est un excellent cru du genre avec un dénouement bien réussi !




Ed. Albin Michel, février 2020, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 608 pages, 24.90€

lundi 10 février 2020

Cosmétique du chaos, Espedite

Dans une société basée sur la surveillance de masse, le lecteur suit l'errance d'Hasna, obligée de "se transformer" pour se réinsérer socialement.


Hasna est veuve depuis peu. Elle a perdu son emploi et est contrainte d'accepter ce que lui préconise sa conseillère en réinsertion, à savoir de la chirurgie esthétique, si elle veut toucher ses indemnités de chômage.
"Tu détournes aussitôt les yeux pour ne pas céder à la panique et te concentres sur les raisons de ta présence ici : l'opération que tu viens de subir et que Pôle Emploi prend en charge".
Quand elle sort de l'hôpital, s'opère en elle une étrange résistance. Elle ne se regarde plus dans la glace, mais surtout elle n'arrive plus à distinguer les visages de ceux qu'elle croise. Le flou s'installe puis d’étranges figures mouvantes. N'est-elle pas elle-même la figure monstrueuse de quelqu'un ?

Hasna s'enferme chez elle. Son chat prend de plus en plus de place. Il grossit au fur et à mesure qu'elle sombre dans la folie. Elle n'arrive pas à retrouver son identité depuis que le bistouri a tout remodelé. Qui est-elle vraiment ? 
"Le respect, c'est la clé. Respectez-vous vous-même".
Celle que la société veut bien accepter, transformée, ou la Hasna, veuve, la quarantaine ?
"Le tissu recouvrant le miroir est tombé. Tu t'en aperçois trop tard. Explosion. Un photomaton dans chaque œil, ton visage phosphore simulacre dans la glace, parodie de portrait, lèvres qui s'anguillent dans l'exagération, cernes piscines qui débordent, la peau s'ourlant outrancière".
Elle ne se reconnaît pas dans les normes mises en place basées essentiellement sur le paraître et l'image. Plus elle subit des interventions chirurgicales, plus sa raison se détraque.
"Tu es corruption jusqu'au dedans de toi-même, cela te ravit. Tu jouis de la régence illégitime de tes organes tuméfiés sur ton pauvre regard. Tu as l'impression de ne faire qu'un avec la vie".

Ecrit au vocatif, Cosmétique du chaos pointe du doigt les dérives de la technologie du regard et de la surveillance de masse. On ose à peine croire qu'il s'agit d'un roman d'anticipation, tant il fait écho à certaines dérives de notre société actuelle.
Hasna est une victime désignée de cet arbitraire du paraître ; sa folie rampante devient finalement une bulle de raison dans un monde de fous.
Le récit d'Espedite interpelle car la dictature du paraître qu'il décrit touche essentiellement les femmes, premières victimes de la norme et du "monde des corps".
tranchant comme un scalpel, l'écriture de l'auteur pose de vrais questions sociétales en révélant l'intimité d'un être emporté dans une expérience dont elle renie les codes. Finalement, nous sommes toutes des Hasna potentielles.
Et si la vraie vie était celle d'avant, sans les réseaux sociaux et autres technologies du paraître ?

Ed. Actes Sud, février 2020, 112 pages, 12€

samedi 8 février 2020

DÉSOLATION


Les chariots sont les principales victimes de la société de surconsommation. Quelle désolation !

Il n'est pas rare d'en voir vautrés sur la chaussée, cuvant leur mauvais vin et attendant qu'un passant bien attentionné veuille bien les remettre sur roulettes.

Cela fait bien longtemps que leur dignité s'est envolée. 

Ils sont les messagers muets d'une apocalypse annoncée : la fin des hyper. 

Alors, il serait temps de penser à une reconversion pour éviter de rouiller dans un coin.

Relevez-vous chariots ! Soyez fiers et montrez l'exemple !

mercredi 5 février 2020

La Science de l'esquive, Nicolas Maleski

Kamel Wozniak se met au vert. Cela semble une nécessité après ce qu'il vient de vivre. Quoi ? le lecteur ne le sait pas, en tout cas pas tout de suite...


Au début Kamel veut se faire oublier. Rester même enfermé pour fuir le regard des autres afin de ne pas être repérer. Par qui, par quoi, le lecteur ne le sait pas mais devine que c'est à la frontière de la légalité. Il décide de se perdre dans un petit village. Il paye la location de sa maison en liquide et décide de vivre chichement pour refaire sa vie de l'autre côté du globe.
"Wozniak ne sort pas de la maison, il n'a pas l'intention de s'exhiber dehors .Il s'astreint à une période de sûreté, une quarantaine. C'est un forcené. Un dissident, un déserteur".
Seulement, c'était sous estimer ses congénères. Le propriétaire, la voisine, les jeunes du coin, la gendarmette font connaissance avec le nouveau venu. Au début, Kamel reste sur ses gardes, puis décide de lâcher du lest. Il court avec Soraya, entame une liaison avec Laure sa voisine, aide les jeunes dans leurs commerces illicites pour soi-disant mieux les surveiller.
"C'est dur de lire en toi. On dirait que tu t'es évadé. On se dit que tu fuis quelque chose. Que tu as fait des bêtises. Je sais pas, on dirait que tes attitudes ne correspondent pas aux sentiments que tu éprouves". (Laure)
Tandis que son projet de nouvelle vie aux antipodes s'avère de moins en moins réalisable, Kamel devient davantage transparent. Les gens qu'ils côtoient commencent à percer la carapace qu'il s'est forgé. Et le lecteur commence à entrevoir la vérité...
"Ma vie est une blague qui ne fait rire personne",
lui dit Laure. Celle de Kamel aussi, peut-être.

Secrets, non-dits, mais parfois les confidences se font à travers les regards, les demi-phrases. Kamel est la personne parfaite à qui se confier, sur qui s'épancher, alors qu'il garde en lui ses propres blessures qu'il semble avoir tant de mal à cicatriser.
Nicolas Maleski a construit son roman avec le talent d'un orfèvre. La Science de l'esquive distille son intrigue avec parcimonie sans pour autant frustrer le lecteur jusqu'au dénouement.

Ed. Harper Collins, collection Traversée, janvier 2020, 224 pages, 17€

Le Bleu au-delà, David Vann

Le Bleu au-delà est présenté comme un recueil de nouvelles mais il peut se lire comme un roman car chaque récit traite d'un même sujet : la mythologie du père.


Dans l'oeuvre de David Vann, cherchez le père. Il s'appelle toujours Jim Fenn et son fils Roy. C'est un dentiste dépressif parti se réfugier dans l'état où tout a commencé : l'Alaska. Sa vie amoureuse est un désastre dû en partie à son incapacité à rester fidèle à une femme. Avec sa première épouse il a eu des enfants, dont Roy. 

Roy a grandi avec le souvenir d'un père rempli de failles, qui pleurait la nuit et se confiait à son fils, sans filtre. L'image du modèle paternel est considérablement écorné, c'est pourquoi, avec le temps, l'enfant devenu adulte tente de trouver des justifications au geste fatal d'un homme qui lui a tant manqué.
Chez les Fenn, on grandit avec des armes, on chasse le cerf ou on part à la pêche. Devenir un homme c'est toucher une proie. Devenir un homme, c'est ne plus reculer quand on appuie sur la détente. Les femmes gravitent toujours autour de ce microcosme mais elles incarnent - en tout cas pour Jim - la source à la fois de stabilité et de dépression. Que ce soit la mère de Roy ou Rhoda, l'autre épouse, elles sont devenues à un moment ou à un autre l'ancre familiale quand Jim s'enfonçait de plus en plus.
Mais quand on est un garçon, comment grandir avec un père qui a préféré mettre fin à ses jours pour ne plus affronter ses démons ?
Ces douze nouvelles appellent des thèmes récurrents : la figure du père, la mort, la chasse et la perte.

Alors Roy convoque ses souvenirs, parfois même les plus insignifiants, pour reconstruire un père dont la mémoire n'a gardé que - forcément - les moments les plus noirs.
Comme dans les autres titres de l'auteur Jim Fenn est l'incarnation d'une obsession. Son geste fatal a engendré un chagrin infini, lui qui se croyait mal aimé.
"L'absurdité c'est ce qui rend le chagrin supportable".
David Vann n'en a pas terminé avec ses démons. L'écriture les apaise et fait de la mort un compagnon avec qui on peut grandir, malgré tout, car au-delà du deuil, le ciel reste bleu.

D'autres romans de David Vann à découvrir :
https://virginieneufville.blogspot.com/search/label/Vann%20D


Ed. Gallmeister, collection Totem, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, 176 pages, 8.10€

lundi 3 février 2020

Le Monde n'existe pas, Fabrice Humbert

"La fiction est la réalité et la réalité est la fiction. La confusion, inévitable, mène au malheur. Ou peut-être à une autre forme d'humanité". Telle est la conviction d'Adam Vollman journaliste au New Yorker. Un jour, celui qui a été jadis son seul ami est accusé de viol et de meurtre. Alors, Adam décide d'enquêter sur cette mystérieuse affaire.


En littérature, la frontière entre la fiction et la réalité est parfois poreuse. C'est le jeu de la transformation : invoquer le réel pour construire une histoire. Dans "la vraie vie" expression devenue populaire à l'ère des réseaux sociaux, la fiction s'invite de plus en plus au point que le fake - la fausse nouvelle - devient d'abord une information pour ensuite être démystifiée. Télé réalité, réseaux sociaux, rumeurs sur le web nous invitent à croire chaque jour à une vie fantasmée, décident de la réputation ou du lynchage médiatique d'un tiers. Alors quand Adam Vollman voit apparaître sur les écrans de Times Square le portrait d'Ethan Shaw, suspect numéro 1 dans le viol et le meurtre d'une lycéenne de seize ans, le journaliste n'y croit pas. Non seulement Ethan incarne celui qui l'a sauvé jadis de la solitude lorsqu'il est arrivé à Drysden, petite ville du Colorado au pied des montagnes, mais en plus il était le modèle, celui qui suscitait l'admiration de tous au lycée.
"Et si, à l'époque, il était montré du doigt, ce n'était en rien parce qu'il était coupable, mais parce qu'il était admiré de tous".
Adam connaît bien les habitants de Drysden, ils l'ont rejetés autrefois car il n'était pas du sérail. Persuadé de l'innocence de son ex-ami, il décide de tirer au clair cette histoire qui fera, à coup sûr, un très bon article pour le New Yorker. Partant du postulat que"Les gens racontent des histoires et souvent il y croient"  et que la notion de réalité est relative, Vollman détricote l'affaire en rencontrant la famille de la victime, ses amies, et d'autres témoins. Au fur et à mesure apparaît que Clara Montes est un fantôme. Pas suffisant pour dénoncer à la supercherie : lui-même n'en est-il pas un finalement depuis qu'il a changé d'identité ?
"J'ai lu quelque part qu'une société est comme un animal pouvant hurler et mordre, et que les passions qui l'emportent ont la puissance élémentaire des tempêtes. C'est ce qui s'est passé".
Les masques tombent, les montages informatiques dévoilent de drôles de secrets tandis que Shaw reste caché dans la montagne. Il n'y a que son épouse qui le voit et encore, sont-il vraiment un couple ?
"Il sont des fantômes. Ils ont la beauté des demi-dieux et ils sont des fantômes".
Pour Adam toute cette histoire lui rappelle un film de Sydney Pollack avec Robert Redford, The Way we were, dans lequel l'acteur incarne Hubbel, un imposteur qui écrit une nouvelle The All American Smile qui commence ainsi :
"Il était semblable au pays où il vivait, tout lui venait trop aisément, mais au moins il le savait. Environ une fois par mois, il s'inquiétait d'être un imposteur. Mais alors la plupart de ceux qui l'entouraient étaient encore pire que lui".
"Et de ces mots exacts l'âme d'Ethan est gravée" pense Vollman. Personne n'a connu, ne connaît et ne connaîtra véritablement Ethan Shaw. Il incarne le parfait personnage que la société va adorer détester. Son geste symbolise
"Une énorme catharsis moderne, fascinant un pays entier et le purgeant de ses passions mauvaises, tout en offrant le divertissement d'une chasse à l'homme superbement orchestrée par un gouvernement enfin efficace".
Car pendant que la société se passionne pour cette affaire qui réunit tous les ingrédients pour faire un bon film, les médias ne se soucient plus des vrais problèmes et les institutions mènent leurs affaires loin des caméras.
"Journalistes, blogueurs, éditorialistes, commentateurs patentés, hurleurs et hurleuses s'adonnaient déjà à leur passion de l'urgence et du sang. Et inventaient Ethan Shaw".
Seulement à part Adam qui est prêt à entendre cette vérité ?

Le Monde n'existe pas. Nous sommes tous la fiction de quelqu'un ou de quelque chose. A partir de ce postulat Fabrice Humbert a construit un roman brillant jouant sans cesse sur la vérité et la fiction. Le mensonge est omniprésent mais il peut devenir une vérité en y mettant les formes. La frontière devient floue ; il faut faire le tri pour accéder au réel, à ce qui existe vraiment. En cela, le dernier roman de Fabrice Humbert me rappelle un autre très bon livre sur le sujet Intérieur Nuit de Marisha Pessel. (Gallimard)


Lire un autre roman de Fabrice Humbert (cliquer sur la couverture)




Ed. Gallimard, janvier 2020, 256 pages, 19€