vendredi 22 juin 2018

Une Forêt de laine et d'acier, Natsu Miyashita

Tomura a toujours été un solitaire. Quand un soir, il observe un accordeur venu "soigner" le piano du lycée, il décide d'en faire son métier.


Ce sont les sons produits par les soins d'Itadori sur le piano qui ont fait chavirer les espérances de Tomura. Alors qu'il n'est pas musicien et encore moins pianiste, le son du piano est pour lui une révélation.
"Il me semblait pourtant découvrir ce grand instrument noir d'un œil neuf. Tout du moins était-ce la première fois que je voyais ce que cette énorme bête ailée avait dans le ventre. Surtout, c'était la première fois que je ressentais ses vibrations de façon aussi charnelle. Un parfum de forêt, à l'automne, à la tombée de la nuit".
 Itadori est un maître accordeur. Comme lui, il sera accordeur et tentera de retrouver dans les soins qu'il prodigue à l'instrument cette impression d'évoluer dans "une forêt de laine et d'acier".

Le diplôme en poche, il est employé par le même magasin qu'Itadori. Afin de prendre confiance en lui, il accompagne les accordeurs. En leur compagnie, il apprend les bons gestes, la patience, et l'art d'être au service du client qu'il soit un pianiste du dimanche ou un concertiste. Néanmoins Tomura reste un jeune diplômé effrayé car il se sent tellement inférieur aux autres !
"A chaque humain sa place dans le monde, à chaque piano son écrin".

Lors des visites, il fait la connaissance des jumelles musiciennes Yuni et Kazu qui, par leur gentillesse et leur écoute, font permettre à Tomura de se sentir confiant. Et puis, le jeune homme sent son cœur s'emballer quand elles jouent du piano !
"Je compris alors que j'étais un enfant perdu, à la recherche des dieux. Je n'avais même pas conscience de m'être égaré. Divinité ou repère, c'était ce timbre que je cherchais. Tant qu'il y avait ce son, je vivrais".

Une Forêt de laine et d'acier est un roman d'apprentissage qui fait de la patience le maître mot. Au fil des pages, le lecteur suit le jeune Tomura dans son apprentissage, ses doutes et les leçons qu'il retient de ses maîtres accordeurs. Le texte est construit comme une partition. La musique se comprend à travers de vastes métaphores ressenties par un jeune homme qui autrefois ne comprenait rien à la musique classique. Ainsi, l'auteur montre que les notes, lorsqu'elles sont jouées avec justesse, peuvent toucher tous les cœurs. Grâce à elles, Tomura trouve peu à peu sa place dans le monde et son cœur s'apaise.
"C'était ce même sentiment que j'avais retrouvé dans les entrailles du piano. Cette sensation d'être en harmonie avec le monde, sa beauté miraculeuse que je ne pouvais exprimer à travers les mots, je voulais les transmettre par le timbre. Je voulais reproduire cette forêt à l'aide du piano".

Ed. Stock, collection La Cosmopolite, mars 2018, traduit du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon, 272 pages, 20€

mercredi 20 juin 2018

RUE DES ALBUMS (138) Mon petit papa fait des cauchemars, Hanieh Delecroix et Thomas Baas

Et si  les adultes faisaient des cauchemars et avaient besoin d'être réconfortés par leurs petits ?

Cet album inverse les rôles : c'est le petit garçon qui apaise et accompagne son père qui se réveille après un cauchemar où des monstres voulaient s'en prendre à lui.
"Tu as encore fait un cauchemar  ?Oh ! Ce sont toujours ces petits monstres qui te font peur"?

Avec des paroles apaisantes, en mettant à plat les peurs irraisonnées, le petit garçon tente d'apaiser les craintes nocturnes de son père. D'ailleurs les pages sont illustrées sur fond sombre avec un jeu d'ombres et de tailles pour bien mettre en évidence ce qui est de l'ordre des terreurs nocturnes.
Papa est tout petit ; il prend la place de l'enfant qui tente de répondre à ses interrogations. A cause de cela, il a du mal à se rendormir.
" Oui, je comprends, tu as peur. Mais il faut dormir, mon Papa chéri. J'ai école demain matin".
Au fil des pages, l'objectif est que papa retourne au lit, apaisé...

Mon petit papa fait des cauchemars explique aux enfants que les terreurs nocturnes et les cauchemars arrivent à tout le monde, petits et grands. En inversant les rôles, il minimise les événements en les rendant banals, et démystifie l'emprise des mauvais rêves.
Grâce à des illustrations de qualité et explicites, le jeune lecteur pourra s’approprier l'histoire facilement et comprendre ce qui est de l'ordre de la vie courante et de l'ordre du rêve.


Ed. Actes Sud Junior,  mai 2018, 32 pages, 14€

lundi 18 juin 2018

Le Monstre des Hawkline, Richard Brautigan

Après une étrange mission avortée à Hawaï, les tueurs professionnels et amis Greer et Cameron sont engagés pour se débarrasser d'un monstre aux multiples facettes. 


Greer et Cameron vivent au jour le jour et parcourt le pays de part en part en fonction des contrats. Ce sont des tueurs professionnels, ils ont appris à ne pas juger ceux qui les emploient et à ne pas éprouver de l'empathie pour leur futures victimes, sauf qu'à Hawaï les deux comparses se révèlent incapables de tuer un homme en train de donner une leçon d'équitation à son petit garçon.
"Greer et Cameron étaient visiblement des hommes capables  de se sortir de n'importe quelle situation avec le maximum d'effet pour le minimum d'effort. Ils n'avaient l'air ni dur ni méchant. Ils ressemblaient plutôt à un produit de la distillation de ces deux qualités".

De retour sur le continent, ils font de cette expérience un échec qu'il ne faut pas renouveler. Alors que Cameron calme ses nerfs en comptant tout ce qui se trouve sous ses yeux, Greer fait la connaissance d'une superbe indienne, Magic Child, qui décide de les engager chez elle dans l'Oregon, dans la désolation des Dead Hills. Là-bas, Magic Child les présente à sa vraie jumelle Miss Hawkline et toutes deux leur expliquent leur nouveau contrat.
"Elles restèrent ainsi enlacées : en train de rire. Deux femmes splendides et irréelles.
- Je les ai trouvées dit Magic Child. Ils sont parfaits. Et la neige s'entassait autour de la maison par cette chaude journée de juillet". 

Les jumelles sont persuadées que leur père, savant chimiste, a disparu à cause d'un monstre qui rôde dans les souterrains de leur propriété. D'ailleurs, il gèle aux alentours et dans quelques pièces de la maison. Après de nombreuses expériences sur des produits chimiques, le savant a créé, semble-t-il, une entité autonome qui exerce à la fois une influence psychique et physique sur les occupants des lieux. Alors, Greer et Cameron doivent s'en débarasser...
""A mon avis, il est inutile d'aller chercher ce foutu monstre dans les cavernes de glace. Il suffit d'aller à la cave voir ces foutus Produits Chimiques dont s'occupait leur cinglé de père".

Au premier abord, le roman qui aurait pu s'apparenter à un western, prend des allures de roman fantastique saupoudré d'un humour déroutant. Par moment, on se croirait dans un film de John Carpenter ou dans une série B. Pourtant, le mélange des genres, et la volonté de considérer au second degré les événements qui surviennent font de ce récit un texte savoureux porté par deux personnages flegmatiques et attachants. Le lecteur est porté par cette étrange histoire de monstre caché, de disparition inquiétante, et de jumelles singulièrement perchées au point que les tueurs à gages deviennent les seuls à rester lucides !
Finalement  l'affaire d'Hawaï n'était qu'un avant goût ; Le Monstre des Hawkline est un feu d'artifice d'invention littéraire.

Ed. Bourgois, collection poche, traduit de l'anglais (USA) par Miche Doury et Lorraine de La Valdène, juin 2018, 208 pages, 7€
Titre original : The Hawkline Monster

mercredi 13 juin 2018

Le Monde infernal de Branwell Brontë, Daphné du Maurier

Dans la famille Brontë, je voudrais le frère ! Pas de chance, mauvais choix. Et Daphné du Maurier, s'appuyant sur une somme de documents et sur les écrits du jeune homme, raconte comment ce garçon pourtant promis à un bel avenir littéraire a tout gâché.


Seul garçon au milieu de cinq filles, il a subi la perte de sa mère puis de deux de ses soeurs. C'est sa tante qui lui a prodigué l'amour maternel pendant que son père, pasteur, lui a transmis les connaissances. Car Branwell n'est jamais allé à l'école. Il a grandi au presbytère où très jeune, entouré de de Charlotte,d'Emily  et d'Ann, il s'est mis à écrire une chronique épique, l'Angriane, dans laquelle il raconte les tribulations de son héros volage et tourmenté d'Alexander Percy. Cette oeuvre monumentale s'inspire directement des personnes qu'il croise, de sa famille ou des événements locaux.

Jusqu'à sa majorité, Branwell a vécu protégé par ses sœurs  qui revenaient à tour de rôle à la maison pour s'occuper de leur père. Justement, a-t-il été trop couvé et mis trop tôt sur un piédestal. En tout cas, quand il se rend à Londres pour concrétiser sa carrière de peintre en voulant rentrer à la Royal Academy, il croit que toutes les portes lui seront forcément ouvertes. Pas de chance.
"Puisque l'université et la Royal Academy lui étaient fermées, autant se jeter dans l'extrême contraire, se mêler à des hommes pour qui la culture ne signifiait rien ; des hommes qui travaillaient de leurs mains".
Dès lors, le moindre échec a des conséquences désastreuses et amplifie ses soucis de santé. Ses crises d'épilepsie se transforment en crise de catatonie. Pour les calmer, l'alcool et le laudanum deviennent des pansements miraculeux...
"Et l'oubli, le whisky, le gin ou le laudanum vous le dispensent. Voilà quels seraient ses dieux quand viendrait pour lui l'ultime moment".

Alors Branwell cumule les emplois : chef de gare, précepteur où il se croit amoureux de son employeuse, écrivain sans lecteur, poète sans lecteur, artiste sans mécène, journaliste sans journal. Sa vie n'est qu'une suite de désillusions alors que pendant ce temps, ses sœurs réussissent à faire publier sous pseudonyme leurs œuvres majeures.
"Un changement s'est produit en moi, Monsieur ; et je suis arrivé à un âge où il me faut m'affirmer; les dons que je possède, il me faut les exercer dans un but défini". (extrait d'une lettre au poète Wordsworth du 19 janvier 1837)

A notre époque, un personnage tel Branwell Brontë porterait le quolibet familial de boulet. Acculé par les dettes, empêtré dans ses mensonges, il se réfugie chez son père vieillissant qui voit le fils prodigue s'enfoncer dans la déchéance morale. Quant à ses sœurs, elles subissent sans broncher les turpitudes de leur frère et veillent à ne pas lui révéler leurs succès littéraires de peur de sa réaction...

Daphné du Maurier a écrit une biographie implacable sur le "vilain petit canard" de la famille en s'appuyant sur une recherche documentaire précise et variée composée de lettres, de témoignages et des poèmes de Branwell. Car l'écriture de ce jeune homme est le véritable reflet de son âme et ses vers expriment avec le temps l'extinction d'un prodige. Il est alors le poète déchu. Trop orgueilleux ? Trop couvé ? Ou tout simplement médiocre ? L'auteur laisse au lecteur le choix de son opinion et prend la distance nécessaire quand on devient biographe.

Ed. La Table Ronde, Collection Petit Quai Voltaire, traduit de l'anglais (GB) par Jeanne Fillion, mai 2018, 352 pages, 14€.


jeudi 7 juin 2018

Idaho, Emily Ruskovich

En un instant, la vie de Wade a basculé quand sa première épouse Jenny a commis l'irréparable. Depuis il a refait sa vie avec Ann. Alors que son esprit part en miettes, la douleur de la perte reste, et Ann devient peu à peu la garante de l'histoire familiale.

Wade avait deux filles : May et June. Alors que May est morte, June a disparu. Cela fait dix ans qu'elle grandit à travers les images par ordinateur des affiches "Missing" ou de l'imagination artistique d'un peintre pour la rendre plus réelle.
"Sur le mur de Tom Clarcke la vie de June va se prolonger ; elle va se poursuivre au travers d’hypothèses sans fin, tableau après tableau représentant des années de vie potentielle.".

Depuis 1995, Wade n'a pas renoncé à retrouver June. Il n'a pas non plus pardonné à sa première épouse Jenny qui croupit en prison. Il a refait sa vie avec Ann, sa professeur de piano. Elle l'aime d'un amour absolu, absorbant sa souffrance mais aussi, depuis quelques temps, ses crises de violence. Wade, comme son père et son grand-père avant lui, perd la mémoire précocement. Peu à peu, il oublie le drame qu'il a vécu sans pour autant oublier la douleur de la perte qu'il exprime parfois par des gestes dangereux.
"Il a perdu ses filles mais il a également perdu le souvenir de les avoir perdues. En revanche, il n'a pas perdu la perte. La douleur est aussi présente dans son corps que sa signature l'est dans sa main".

Pour lui, mais aussi pour la mémoire de ses filles, Ann tient le coup. Jenny l'obsède car elle n'arrive pas à expliquer son geste. Comment une mère, le temps d'un instant, a pu faire basculer tant de vies ?
"Ann a franchi la barrière du mystère qui l'entoure , elle s'est immiscée dans l'amour passé de Wade, elle a touché les endroits interdits. Elle est entrée là où elle n'a pas sa place. Dans un livre dans une prison. Une prison où se déroule l'autre moitié de la vie de Wade."
Avec la maladie de Wade, Ann a hérité de son histoire familiale. Elle continue ce que lui ne peut plus faire : ne pas perdre espoir, commander des portraits vieillis de June, et organiser la vie quotidienne dans leur coin isolé de montagne. Cet endroit c'est June et Wade qui l'avaient choisi ensemble pour y fonder une famille, sans pour autant avoir réfléchi à son isolement pendant les hivers rigoureux.
"Wade et Jenny sont de gens de plaine. Des gens de plaines vivant sur une montagne dont ils n'avaient pas remarqué qu'elle était beaucoup plus grande qu'eux".
Et si c'était cette impression constante d'être seule dans un endroit reculé qui aurait eu raison de la conscience de Jenny ?

Sans jamais vraiment l'admettre, Ann porte le fardeau d'un drame qui ne lui appartient pas, d'autant que la maladie de son conjoint est de plus en plus présente. A son tour de perdre un être cher...
"Elle ne peut jamais regarder en face la maladie de Wade. Celle-ci est toujours à la périphérie d'Ann, tirant sur les coins de sa compréhension".

Idaho est un premier roman étonnamment maîtrisé que ce soit dans sa trame narrative avec le choix d'allers-retours dans le temps, que dans la psychologie de chacun des personnages en présence ou en mémoire, lorsqu'il s'agit des deux petites filles.
"May, à l'instant où elle est morte, est devenue quelque chose qu'elle n'a jamais été auparavant et que sa sœur ne sera jamais - elle est devenue absolue".
Au fil de l'intrigue, le personnage de Wade s'estompe - comme sa mémoire - au profit de celui d'Ann, qui devient la garante de l'histoire d'une famille brisée qu'elle n'a pas vraiment connue mais dont elle a la conviction d'être une pièce du puzzle pour reconstituer la vérité.
Malgré son jeune âge, Emily Ruskovitch décrit avec brio et profondeur des sentiments tels que la perte d'un enfant, la douleur, la difficulté de vivre avec le poids du passé et la culpabilité galopante qui se patine avec le temps mais ne s'estompe jamais.
Une vraie réussite et un bonheur de lecture.


Ed. Gallmeister, mai 2018, traduit de l'anglais (USA) par Simon Baril, 352 pages, 23.50€
Titre original : Idaho

lundi 4 juin 2018

La Toile du paradis, Harada Maha

Deux experts sont réunis à Bâle pour décider si oui ou non un tableau d'Henri Rousseau dit le "Douanier Rousseau" est un vrai, plongeant ainsi le lecteur néophyte dans une enquête puzzle au sein du monde de l'art et ce jusqu'au dénouement inattendu.


Orie a eu une enfance privilégiée au sein d'une famille cultivée et discrète. En l'an 2000, cela fait longtemps qu'elle n'a pas rouvert la boîte de Pandore du monde de l'Art, se contentant d'un emploi comme surveillante de musée, lui laissant ainsi le temps de contempler des chefs-d'oeuvre de la peinture. Parce que le musée de Tokyo prépare une rétrospective sur la peinture d' Henri Rousseau, que son nom est recommandé par le conservateur du MoMa de New-York, Tim Brown qu'elle va renouer avec sa passion. Car avant de se retirer, Orie était une historienne de l'art, experte du peintre français.

Retour en 1983 ; Tim Burton, alors assistant du conservateur du MoMa reçoit un étrange courrier qui l'invite à se rendre en Suisse afin d'expertiser un tableau inconnu dans le répertoire de Henri Rousseau. Ce peintre, c'est toute sa vie depuis qu'enfant il a été rempli d'émotion à la vue du Rêve exposé au musée où il travaille.
"C'était précisément parce que son œil de peintre n'avait cessé d'observer le vivant, les hauts faits de l'activité humaine, les divins secrets de la nature, qu'il était parvenu à reproduire avec autant d'ingénuité la beauté de la vie et la pluralité des paysages sur ses toiles. Comme autant de paradis sans égal"...
Même s'il pense que ce courrier est plutôt destiné à son homonyme et patron Tom Brown, il décide de vivre l'aventure, l'occasion pour lui de rencontrer le mystérieux Beyler, un collectionneur dont la rumeur évoque la possession de tableaux de grands maîtres jamais vus par le public et les experts.

A Bâle, il fait la connaissance d'Orie Hayakawa, consœur nippone et spécialiste reconnue de Rousseau. Dans le plus grand secret, Beyler leur montre une toile certifiée du peintre et inédite : J'ai rêvé. Celle-ci est accompagnée d'un manuscrit que les deux experts vont devoir lire chacun leur tour pour décider de l'authenticité ou non du tableau.
"Le mode d'expertise qui leur était imposé était des plus insolites. Chaque jour, l'un après l'autre, Tim et Orie devait lire un chapitre du récit contenu dans le livre ancien que leur avait soumis Beyler. Le septième jour, à l'issue de la lecture du dernier chapitre, chacun se livrerait à un examen critique et le collectionneur accepterait la conclusion la mieux argumentée".
Ils entament alors une plongée dans le paris du début du vingtième siècle, dans le monde artistique dans lequel Rousseau côtoyait Picasso, Apollinaire et Yadwiga, sa voisine et blanchisseuse qui deviendra la femme de la toile Le Rêve.
Seulement, le projet de Beyler commence à se savoir dans le monde de l'art et nos deux personnages subissent alors des pressions...

Ecrit par une historienne de l'art spécialiste de la peinture de Rousseau, La Toile du paradis est une plongée réussie dans le monde fermé de l'art et de l'expertise. Le lecteur novice (ou non) se prend de passion pour cette enquête construite comme un puzzle temporel et mystérieux dans lequel Henri Rousseau et son modèle Yadwiga deviennent des personnages clés.
On ne se sent jamais perdu car l'auteure a veillé à ce que son roman soit accessible tout en étant instructif. Ainsi, jusqu'à la fin, on a l'impression de lire un texte original et beau qui rend hommage à la peinture française au-delà de l'intrigue  dont le suspens est maintenu jusqu'au dénouement.


Ed. Philippe Picquier, tradit du japonais par Claude Michel-Lesne, mai 2018, 320 pages, 20€
Titre original : Rakuen no canvas

vendredi 1 juin 2018

La Noyade pour les débutants, Ruth Hogan

Cela fait douze ans que Gabriel n'est plus et  sa mère Masha ne s'est toujours pas autorisée à (re)vivre et à (re)aimer. Il faut pourtant bien recommencer pour ne pas se noyer.


Gabriel n'avait pas deux ans lorsqu'il a disparu. Masha n'a jamais récupéré son corps. On pense qu'il s'est noyé à côté de l'étang où elle a perdu connaissance. Pas de tombe pour faire son deuil, pour se recueillir, pour avoir un point de chute. Alors, depuis, chaque matin, Masha se rend à la piscine de son quartier pour essayer de se noyer, mais le corps se défend et le cerveau se ravise au dernier moment. Peut-être qu'un jour l'ensemble lâchera prise et elle sombrera au fond comme son enfant.
"Mon chagrin est devenu une véritable addiction, une mauvaise habitude comparable à un doudou loqueteux auquel je me serais raccrochée trop longtemps. Il faut que ça s'arrête".
Douze ans après le drame, le temps n'a pas patiné son chagrin. En psychothérapeute de profession, Masha ne comprend toujours pas pourquoi elle se refuse de recommencer à vivre. Gabriel est toujours là. Il est dans les silences de ses amis, de ses parents, mais aussi dans les allées du cimetière qu'elle se plaît à arpenter, inventant une vie à chacun des défunts.
"Si la piscine me tient lieu de pénitence, c'est ici mon sanctuaire, et aujourd'hui cet endroit revêt un côté féerique".
C'est d'ailleurs là qu'elle y croise chaque jour Sally, une vieille fantasque aux chaussures rouges, qui, quand elle ne donne pas à manger aux corbeaux, insulte ses congénères. Entre les deux femmes, une drôle d'amitié s'est établie et Sally fait entrevoir à Masha une nouvelle vie possible faite d'amour, de rire et de projets.
"Elle voit beaucoup de choses qui échappent aux autres"(...) "Elle a éveillé ma curiosité, remué des choses en moi, un peu comme de l'eau stagnante avec un morceau de bois"(...)"Elle m'a fait entrevoir des perspectives, et cela m'a déstabilisée".
Alors Masha entreprend son chemin de Damas, par petites touches, obstinément, résolument ; Elle ne renonce ni à la piscine, ni au cimetière, mais elle s'y rend pour y faire des rencontres, surtout qu'un beau nageur ne la laisse pas indifférente...

Le second roman de Ruth Hogan est plein de bons sentiments, de belles amitiés et d'une fin à vous faire avoir des trémolos dans la voix. Masha est criante de vraisemblance et sa douleur provoque l'empathie du lecteur.
Mais qui sont cette Alice et son fils Mattie, fils conducteurs de certains chapitres?  Un lecteur aguerri comprendra vite ce qui lie ces deux personnages à l'héroïne, et c'est le seul bémol de La Noyade pour les débutants dont on peut louer la maîtrise narrative et la bonne humeur de l'ensemble malgré le passif des personnages.
Un roman so british...

Ed. Actes Sud, mai 2018, traduit de l'anglais (GB) par Etienne Menanteau, 384 pages, 23€
Titre original : The Wisdom of Sally red shoes