Le Monde infernal de Branwell Brontë, Daphné du Maurier

Dans la famille Brontë, je voudrais le frère ! Pas de chance, mauvais choix. Et Daphné du Maurier, s'appuyant sur une somme de documents et sur les écrits du jeune homme, raconte comment ce garçon pourtant promis à un bel avenir littéraire a tout gâché.


Seul garçon au milieu de cinq filles, il a subi la perte de sa mère puis de deux de ses soeurs. C'est sa tante qui lui a prodigué l'amour maternel pendant que son père, pasteur, lui a transmis les connaissances. Car Branwell n'est jamais allé à l'école. Il a grandi au presbytère où très jeune, entouré de de Charlotte,d'Emily  et d'Ann, il s'est mis à écrire une chronique épique, l'Angriane, dans laquelle il raconte les tribulations de son héros volage et tourmenté d'Alexander Percy. Cette oeuvre monumentale s'inspire directement des personnes qu'il croise, de sa famille ou des événements locaux.

Jusqu'à sa majorité, Branwell a vécu protégé par ses sœurs  qui revenaient à tour de rôle à la maison pour s'occuper de leur père. Justement, a-t-il été trop couvé et mis trop tôt sur un piédestal. En tout cas, quand il se rend à Londres pour concrétiser sa carrière de peintre en voulant rentrer à la Royal Academy, il croit que toutes les portes lui seront forcément ouvertes. Pas de chance.
"Puisque l'université et la Royal Academy lui étaient fermées, autant se jeter dans l'extrême contraire, se mêler à des hommes pour qui la culture ne signifiait rien ; des hommes qui travaillaient de leurs mains".
Dès lors, le moindre échec a des conséquences désastreuses et amplifie ses soucis de santé. Ses crises d'épilepsie se transforment en crise de catatonie. Pour les calmer, l'alcool et le laudanum deviennent des pansements miraculeux...
"Et l'oubli, le whisky, le gin ou le laudanum vous le dispensent. Voilà quels seraient ses dieux quand viendrait pour lui l'ultime moment".

Alors Branwell cumule les emplois : chef de gare, précepteur où il se croit amoureux de son employeuse, écrivain sans lecteur, poète sans lecteur, artiste sans mécène, journaliste sans journal. Sa vie n'est qu'une suite de désillusions alors que pendant ce temps, ses sœurs réussissent à faire publier sous pseudonyme leurs œuvres majeures.
"Un changement s'est produit en moi, Monsieur ; et je suis arrivé à un âge où il me faut m'affirmer; les dons que je possède, il me faut les exercer dans un but défini". (extrait d'une lettre au poète Wordsworth du 19 janvier 1837)

A notre époque, un personnage tel Branwell Brontë porterait le quolibet familial de boulet. Acculé par les dettes, empêtré dans ses mensonges, il se réfugie chez son père vieillissant qui voit le fils prodigue s'enfoncer dans la déchéance morale. Quant à ses sœurs, elles subissent sans broncher les turpitudes de leur frère et veillent à ne pas lui révéler leurs succès littéraires de peur de sa réaction...

Daphné du Maurier a écrit une biographie implacable sur le "vilain petit canard" de la famille en s'appuyant sur une recherche documentaire précise et variée composée de lettres, de témoignages et des poèmes de Branwell. Car l'écriture de ce jeune homme est le véritable reflet de son âme et ses vers expriment avec le temps l'extinction d'un prodige. Il est alors le poète déchu. Trop orgueilleux ? Trop couvé ? Ou tout simplement médiocre ? L'auteur laisse au lecteur le choix de son opinion et prend la distance nécessaire quand on devient biographe.

Ed. La Table Ronde, Collection Petit Quai Voltaire, traduit de l'anglais (GB) par Jeanne Fillion, mai 2018, 352 pages, 14€.


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