mardi 2 juin 2020

Vengeance littéraire


"Le vampire a besoin de sang neuf"
Le vampire, c'est Violaine, éditrice d'une grande maison d'édition qui a fait ses premiers pas en tant que directrice du service des manuscrits. Tout lui réussit, rien ne l'arrête, même si elle a une jambe en mauvaise état suite à un accident d'avion. Elle a longtemps dirigé le service des manuscrits chargé de trouver la perle rare parmi les centaines de romans envoyés par ceux qui aimeraient tant être publiés. Beaucoup sont passés à la trappe, rares sont ceux que Violaine a retenu...
Quand un jour elle reçoit le manuscrit intitulé Fleurs de sucre, elle sent le potentiel du roman. Impossible de joindre son auteur. On ne connaît ni son profil ni son identité. N'empêche que Violaine décide de l'éditer quand même car l'histoire d'une vengeance plaira à coup sûr les lecteurs. Mais lorsque le roman semble se transformer en fait divers réel, tout s'emballe... 

Antoine Laurain décrit avec cynisme le monde de l'édition comme un petit univers clos et sans scrupule qui ne manque pas de traiter avec dédain la littérature. Un roman a-t-il besoin d'avoir un auteur identifié pour être bon ou finalement peut-il "vivre" sans lui ? La question devient plus complexe dès lors qu'elle s'associe à un fait divers. Quand la police s'en mêle la littérature passe au second rang...

Le Service des manuscrits se lit plaisamment. L'intrigue est bien ficelée malgré quelques raccourcis flagrants et quelques invraisemblances.
La vérité se trouve dans l'intrigue du roman et dans la vie privée de Violaine, on s'en doute dès les premières pages mais cela ne gâche  en rien la suite de la lecture.


Ed. Flammarion, janvier 2020, 240 pages, 21€

jeudi 28 mai 2020

ALPHAVILLE


 

C'est peut-être le roman le plus étrange de Murakami. L'action se déroule une nuit, au coeur de Tokyo. le lecteur suit l'errance de Mari, une jeune fille qui a décidée de ne pas dormir alors que sa sœur aînée, Eri, dort à poings fermés, surveillée par quelque chose... 

Alphaville, est un film des années 60 de Jean-Luc Godar.t "C'est le nom d'une cité imaginaire du futur. Une ville quelque part dans notre galaxie". (...) "Je ne vois pas comment l'expliquer. C'est un film abstrait. Ou conceptuel. En noir et blanc. Sans dialogues. On ne peut le voir que dans des cinémas d'art et d'essai". (...) "Dans cette cité, les habitants n'ont pas le droit de ressentir les choses en profondeur. Donc, il n'y a pas non plus de sentiments. Il n'y a ni 'irony' ni contradiction. Tout se traite au moyen de formules mathématiques. De manière centralisée".

Alphaville est le film préféré de Mari et quand elle le décrit, le lecteur pourrait croire qu'elle est une actrice de ce long métrage tant finalement les similitudes sont grandes entre ce qu'elle vit et ce qu'elle raconte du film. La jeune fille en a marre d'attendre que sa sœur se réveille enfin d'un long sommeil qui ressemble davantage à un coma qu'à un sommeil ordinaire. La lecture lui permettra de passer les heures creuses, celles du cœur de la nuit, mais c'était sans compter sa rencontre avec une vieille connaissance. Avec ce musicien croisé jadis un après-midi, elle va arpenter, les rues, croiser de nouvelles personnes et plonger un temps dans le Tokyo interlope des love-hotels. 
Murakami met en scène cette errance sur fond de jazz, notamment la musique de Duke Ellington. Le temps s'étire, symbolisé par l'horloge au début de chaque chapitre.
" La nuit, répond le barman, la nuit possède une horloge différente (...) Inutile de lui résister".
Mari ne résiste pas, se laisse porter par la nuit. C'est le cas aussi d'Eri. Le lecteur devient le témoin sous forme de l’œil d'une caméra invisible.
Le lit et Eri, "On dirait quelqu'un qui dérive seul sur une mer calme  dans un canot de sauvetage". La télévision de la chambre s'allume brusquement et Eri se retrouve soudain de l'autre côté de l'écran sans s'en rendre compte. On sent qu'il y a quelque chose, mais impossible de l'expliquer.
"Pourtant, nous ne parvenons pas à détourner notre regard de ces images. Pourquoi ? L'explication nous échappe. Mais une sorte de pressentiment nous avertit qu'il y a 'quelque chose'. Là. Quelque chose est là. Tapi sous la surface de l'eau, qui dissimule sa présence. Nous scrutons attentivement les images immobiles sur l'écran afin de déceler la position de cette présence invisible".
La nuit, les repères sont différents, les sensations aussi. Dans Le Passage de la nuit, le lecteur est à la fois, le témoin lointain et involontaire d'une situation qualifiée de paranormale comme il devient aussi le compagnon nocturne d'une jeune fille qui a décidée de rester éveillée. Le salary man devient une créature étrange dénuée de sentiment,  la gérante du love-hôtel une femme vengeresse, la femme de ménage fuit depuis longtemps un grand danger, et quand Mari décide de se regarder dans le miroir, ce dernier garde son reflet après son départ....

Dès lors, on pourrait croire que Le Passage de la nuit raconte un autre monde, étrangement parallèle au notre et pourtant si différent. Or, ce n'est que l'ombre qui change les perspectives et transforment les gens. La nuit est un moment suspendu, à part, que Murakami a décidé de mettre en avant dans cet étrange roman.

Ed. 10/18, traduit du japonais par Hélène Morita, 240 pages, 5€
Titre original : After Dark 


lundi 25 mai 2020

Et au milieu coule le bourbon...

 
"Devant eux, le paysage s'élevait, de plus en plus raide et accidenté. Les montagnes semblaient planer sur l'horizon comme de la fumée. De toutes, Howl Mountain était la plus sauvage. Elle se dressait, massive et dentelée comme la canine ébréchée de quelque bête immense, et était couronnée par un îlot pointu couvert d'épicéas et de sapins, tel le vestige haut perché de temps préhistoriques".

C'est dans cet endroit perdu de Caroline du Nord dans les années cinquante que Rory est revenu estropié de la guerre de Corée. Il y retrouve sa grand-mère Ma qui l'a élevé comme son propre fils puisque Bonny, la mère, est internée depuis une nuit où son amant a été battu et tué devant elle.
Ma est une guérisseuse. La nature et les plantes n'ont pas de secret pour elle. C'est aussi une ancienne prostituée que tout le monde connaît mais aussi que de nombreuses personnes craignent. Ma manie le fusil et sa langue est acérée comme le serpent.
Depuis son retour, Rory transporte des bonbonnes de bourbon clandestin dans sa voiture surpuissante, sa Maybelline. Son patron, Eustace, est comme lui un vétéran de guerre. C'est aussi l'amant de Ma et le plus gros producteur d'alcool clandestin du coin.

Rory se fait des ennemis bien malgré lui, un certain Cooley entre autres. Sa voiture, le passé familial, sa nature taiseuse font que les habitants commencent à le considérer bien plus qu'un simple estropié de guerre. Un jour, suite à une panne de voiture, Rory entre dans une église. Il rencontre la fille de l'étrange pasteur qui y prêche. Il tombe amoureux. Ma avait raison, l'amour va faire basculer leur apparente tranquillité.

Les personnages sont forts et complexes à souhait. Ils portent leurs failles la tête haute et vivent avec un vide béant au fond de leur cœur. Malgré la nature hostile, les agents du FBI, et les gens corrompus, Rory traverse tout cela au volant de May, sa voiture protectrice. Or, Rory veut percer un mystère qui le tenaille : qui a tué son père et a rendu sa mère muette et folle ? Ma semble savoir mais ne dit rien ; les habitants font des sous-entendus sans pour autant révéler quoi que ce soit. Rory comprend alors que sa reconstruction personnelle passera par la résolution du mystère de ses origines...

Les Dieux de Howl Mountain est un grand roman. Taylor Brown fait revivre toute une communauté au sein d'une nature hostile propre à cacher l'indicible. On y croise un pasteur qui brandit un crotale pour faire peur à ses disciples, un shériff corrompu, des courses de voitures sur des anneaux improvisés ou sur des routes de montagne ou des chemins de contrebande. Tous, de près ou de loin, ont un rapport avec l'alcool de contrebande qui s'écoulent dans des bonbonnes ou des cuves remplies à ras bord. Et au milieu de tout cela, Rory cherche son chemin, hanté par ses souvenirs violents rapportés de la guerre de Corée où il y a perdu la foi en son prochain.
Encore une fois, Francis Geffard a déniché un auteur et un conteur de talent qu'il s'agit de suivre de près.

Ed. Albin Michel, Collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Laurent Boscq, mai 2019, 384 pages, 21.90
Titre original : Gods of Howl Mountain