mercredi 23 septembre 2020

L'autre Amérique...

 


Dans la Grèce antique était considérée comme "barbare" toute personne qui n'était pas grecque. De nos jours, les "barbares modernes" sont les citoyens issus de l'immigration. Citoyens de plein droit dans leur pays d'adoption, mais toujours considérés comme des étrangers pour une frange minoritaire de la population...
Driss Guerraoui, son épouse et leurs deux filles Nora et Salma, sont d'origine marocaine. Le couple a fui le Maroc en proie à la répression pour vivre aux Etats-unis. Là, ils ont racheté un diner
qui leur a permis de vivre correctement et de payer les études de leurs deux filles.
Un soir, Driss est tué par un chauffard qui prend la fuite. Très vite, la famille ne croit pas à la thèse de l'accident. Nora est même persuadée qu'il y a un acte raciste sous-jacent. Elle refuse que l'affaire soit classée et est prête à se battre, même s'il faut déterrer les vieilles rancœurs familiales et les souvenirs qu'on préfère oublier.
"Puis on a descendu le cercueil dans la tombe, et mon père n'était plus".

L'enterrement donne le point de départ. Les Driss vont devoir apprendre à vivre sans le père et prendre des décisions qui conviendront à toutes. Sauf que Nora se retrouve bénéficiaire d'une coquette somme qui attise la jalousie de sa sœur Salma jusque là considérée comme la réussite de la famille.

"La jalousie n'était pas une réaction à laquelle je me serais attendue d'une personne aussi accomplie que ma sœur, et pourtant c'était là".

Nora, très discrète, va apprendre à affronter les autres. Musicienne de formation, compositrice, elle va mettre sa musique de côté pour affronter un nouveau quotidien : retrouver le chauffard, tenir le restaurant, affronter d'anciens camarades de lycées qu'on voudrait oublier et retrouver Jérémy, ancien GI en Irak devenu policier. Complexée, elle va apprendre à s'affirmer.

 "D'une façon ou d'une autre, je n'avais jamais suffi. Je n'avais jamais été à la hauteur".

A force d'être sur tous les fronts, Nora tente de ne pas perdre pied tout en s'efforçant qu'on n'oublie pas son père qui a tant fait pour qu'elle puisse s'épanouir dans son art.

"Mais la mémoire privée n'est qu'une bataille contre l'effacement. Je voulais être certaine qu'on n'oublie pas mon père".

Dans cette période de deuil, les Driss sont "les autres américains" et le ressentent davantage que d'habitude. Poncifs, rancunes, racisme larvé  sont mis en perspective par la choralité du roman. Chaque personnage y va de son point de vue. L'autrice leur donne la parole et met en évidence les rouages des idées reçues et de leurs conséquences. De fait, l'American way of life en prend un coup, et ce roman décrit avec brio toutes les nuances d'opinion. Et parfois, sous les visages polis, se cachent les pires sentiments.


Ed. Christian Bourgois, septembre 2020, traduit de l'anglais (USA) par Aurélie Tronchet, 507 pages, 22.50€

Titre original : The other Americans

lundi 21 septembre 2020

LOST HIGHWAY

 


Cela fait des années que Parker emprunte les routes secondaires de Patagonie au volant de son camion rempli de marchandises dont il ignore souvent si elles sont vraiment légales. Lui se contente de les emmener d'un point A vers un point B à bord de ce qu'on pourrait confondre avec un vaisseau spatial lorsqu'il traverse la nuit les étendues désertiques à la lueur des phares.

"La steppe désolée était son habitat préféré, la dernière patrie qui lui restait des nombreuses qu'il avait perdues au cours de sa vie, seul et unique lieu au monde où il se sentait bien et en sécurité".

Cet homme paisible a eu une vie avant en ville, une épouse et un enfant qu'il a abandonnés pour mieux les protéger de ceux qui le menaçaient. La solitude est devenue sa meilleure amie et les affabulations sur les étranges phénomènes et les créatures fantastiques qui peuplent la Patagonie "servent à épicer une nature sauvage" dont il est tombé amoureux au fil du temps.

C'est vrai que l'endroit n'est pas si désert que ça et ceux qui le peuplent sont extravagants. Entre le journaliste qui cherche la trace de sous-marins de la seconde guerre mondiale, et le mécanicien qui dit tout et son contraire en trois phrases, Parker paraît de loin le plus équilibré. 

"Ici personne n'est d'ici, ils viennent tous d'ailleurs. Ceux qui étaient d'ici n'existent plus".

Alors qu'il croise une fête foraine à l'agonie établie dans un village isolé, Parker tombe amoureux de celle qui tient le stand de tir.

"Elle avait déplacé l'axe de son orbite, altéré la précision de ses instruments de navigation, dévié sa trajectoire".

Maytén - c'est son nom - subit une vie de misère avec son mari Bruno qui dilapide consciencieusement les économies de sa femme. Elle rêve d'une vie meilleure en ville et, après plusieurs tentatives, se résout à fuir avec le routier.   "Emmenée par Parker, elle avait le sentiment de flotter hors du monde".

Le bonheur illusoire de l'amour ne dure qu'un temps. Au sein d'une nature stérile, faite de vide et d'espace, la route devient une espèce de trêve, un "modus vivendi" pour éviter une séparation inéluctable. Tandis que Maytén se revendique d'appartenir au monde et de s'intéresser aux autres, Parker s'accroche résolument à ses paysages qu'il traverse par "monts et pas vaux" parce qu'il ne sait pas où aller finalement.

"De temps en temps il s'arrêtait pour observer la pénombre, la lumière et les ténèbres renforcées par le contraste. Il comprit que sa propre nature tenait à cette limite et qu'il avait besoin des deux pour se situer dans le monde".

 "Ici, tu peux oublier ton nom et ton histoire", lui avait dit un jour le journaliste, mais avec le temps, le routier sent que son quotidien perd de son sens.

"Le paysage était un tourbillon parcimonieux qui avalait tout et vidait la conscience de ceux qui la traversaient, et Parker se débattait la nuit, se cramponnant à n'importe quoi, pour ne pas disparaître".

 "Depuis des années, il tournait en rond dans ces confins du continent, d'un endroit à l'autre, sans point fixe de départ ou d'arrivée. C'était devenu un périple absurde et incompréhensible".

Dans ce pays de l'inattendu où on vous indique la route en nombre d'heures et les embranchements en nombre de jours, la raison de Parker s'effiloche. Pourtant, on l'avait prévenu ; "Ici personne ne trouve jamais ce qu'il cherche" lui avait-on dit un jour. Alors doit-il laisser partir Maytén et se sédentariser à bord de son camion maison ?


Patagonie, route 203 est un petit bijou. L'auteur nous emmène aux confins du monde où le surréalisme devient ordinaire. Les personnages secondaires que croisent Parker sont des pépites qui inscrivent peu à peu cette région d'Argentine comme un monde à part. Le dernier quart du roman est brillant. Il inscrit la temporalité, le quotidien de Parker et ce à quoi il s'attache dans une perspective d'effacement. Seule la nature sauvage demeure à laquelle Parker ressent encore un lien indéfectible malgré tout.


Ed. Métailié, août 2020, traduit de l'espagnol (Argentine) par Francois Gaudry, 368 pages, 22.50€

Titre original : La marca del viento


vendredi 18 septembre 2020

Sisyphe moderne


En ce jour de nouvelle an, Henning, en vacances avec son épouse Theresa et leurs deux petits sur l'île de Lanzarote, décide de grimper en vélo le col qui se dessine devant la petite maison qu'il loue. L'effort et le désir de se surpasser lui apporteront peut-être la paix et un nouvel élan. Car Henning est un époux stressé et un père qui subit son rôle de chef de famille.
"Il a beau savoir qu'il les aime, il ne ressent rien. En règle générale, les enfants augmentent ses angoisses. Leur vulnérabilité, leur dépendance, leurs exigences".
Partir en vélo sans être vraiment équipé pour l'ascension, armé que de son courage, est aussi une forme de fuite. Il le sait car la fuite est une partie intégrante de sa vie.
"Sa vie est une fuite, il ne termine rien, ne trouve le temps de rien".
Mais que fuit-il au juste ? En filigrane, puis clairement avec des phrases courtes et cliniques, Juli Zeh donne un nom au mal être de son protagoniste : la Chose.
"A sa grande surprise, la Chose était quand même restée dans son trou, en retrait, tapie, à somnoler ou vaquer aux occupations qui étaient les siennes quand elle n'était pas sur son dos".
La souffrance de ce père et de ce mari n'est pas anodine. elle remonte à loin, à l'enfance aux côtés d'une mère qui "Chaque jour, elle leur expliquait qu'à cause d'eux, elle était condamnée à mener une vie qui ne lui correspondait pas plus qu'elle ne lui plaisait".
Le paysage de Lanzarote et la maison de Femés au sommet font surgir de vieux souvenirs douloureux durant lesquels il s'est retrouvé seul avec sa petite sœur encore bébé.
"Me voilà de nouveau en train d'escalader une montagne, se dit Henning. Qu'est-ce qui me prend ? Un Sisyphe sans rocher".
Cet abandon est le paroxysme de la souffrance vécue par Henning. Elle est la Chose tapie en lui qui refuse de disparaître et asphyxie ses rapports aux autres. Grimper la montagne sera une victoire symbolique sur le reste.

Nouvel an interroge. "La réalité est-elle autre chose que la somme de toutes les histoires que les gens se racontent sans arrêt à eux-mêmes" ? L'ascension est le chemin vers la vérité. Henning va enfin faire face à de vieux souvenirs qui l'empêchent de vivre pleinement son rôle de conjoint et de père. Notre conscience n'oublie rien. Simplement elle cloisonne pour que nous puissions continuer à avancer...jusqu'au trop plein.


Ed. actes Sud, septembre 2019, traduit de l'allemand par Rose Labourie, 189 pages, 20€
Titre original : Neujahr

mercredi 16 septembre 2020

Dans la famille Legendre, je voudrais...

 


Dans la famille Legendre, je voudrais le père. Parfaite caricature de celui qui se croit excellent en tout, maîtrisant aussi bien ses séances de running que l'éducation de ses enfants ou sa relation extraconjugale avec Amélie, alors qu'il se plaît à observer les autres contemplant la beauté de son épouse Brune.

Dans la famille Legendre, je voudrais la mère, Brune. C'est la wonder woman par excellence, qui jongle à la perfection vie professionnelle, mondaine et privée. Elle ferme les yeux sur ce qui pourrait la contrarier et surtout ruiner sa petite vie de famille bien huilée. Le paraître est très important à ses yeux, quitte à laisser échapper beaucoup de choses.

"Brune a incliné la tête en signe d'étonnement négatif. Mon goût pour les jeux de foire lui avait échappé. En même temps beaucoup de choses lui échappaient".

Dans la famille Legendre, je voudrais la fille, Justine. Elle incarne la petite fille surdouée, n'hésitant pas à employer l'anglais quand cela lui chante alors qu'elle n'est encore qu'à l'école primaire. Elle a bien perçu que son père jouait un double jeu et s'emploie, intelligemment, à exercer sur lui une forme de chantage affectif.

Enfin, dans la famille Legendre, je voudrais le petit dernier, Louis. A sept ans, il ne lit pas, n'écrit pas, se met en retrait et observe. Son père voit en lui le "raté". Il ne comprend pas son comportement et ne cherche pas vraiment à le comprendre. Lorsque Louis creuse un trou dans le sable, il ne sait que lui dire : "Enterre-toi dans ton trou c'est tout ce que tu mérites". Et si finalement le gamin ne faisait que déployer des stratégies pour ne pas ressembler aux autres membres de sa famille ?

"Nous aurions plaisir à voir nos enfants accéder à une excellence supérieure à la nôtre. Le contraire nous dépiterait, nous donnant l'impression d'un échec, d'une décroissance".


Forcément, le narrateur est le père. Il est au top de sa forme et quand une information lui échappe, heureusement que Wikipédia est là pour le sauver. Il a emmené toute la famille à Royan et a même trouvé un stage de remise à niveau pour Louis car pas question que le petit dernier devienne la honte du quatuor .

Dans le même temps, Royan est secoué par l'enlèvement du gamin d'un entrepreneur. Le fait divers occupe les esprits des vacanciers. Fugue ou séquestration ? Louis est passionné par l'affaire mais son père prend le problème à l'envers : le responsable ne peut pas être aussi intelligent que lui...

"D'ailleurs les séquestreurs n'avaient pas d'enfants. Ils étaient trop incultes pour leur expliquer la différence entre char et tank".

La course à la performance a un prix. Les Legendre apparaissent très vite comme une famille dysfonctionnelle, bling-bling. Tout reste en surface, même les sentiments. Quant à l'amour maternel ou paternel, il n'est qu'une forme de paraître. Louis a tout compris, alors il creuse un trou dans le sable avec "son bras pelleteuse" pour atteindre l'Amérique et fuir, enfin !

Un enlèvement pointe du doigt la recherche de la perfection en employant l'humour. On adore détester la famille Legendre et tout ce qu'elle incarne. Elle se croit dans l'air du temps, incarnant une certaine forme d'élite, mais elle n'est que ridicule finalement.

Ed. Verticales, août 2020, 192 pages, 18€

lundi 14 septembre 2020

Fable écoféministe

 

"Je me sens comme...une île vierge".

Tel est le ressenti de la narratrice après sa sortie de l'hôpital psychiatrique. Elle ne sait plus pourquoi elle a été hospitalisée, ni même qui est vraiment ce K, alias Camille, qui a décidé de l'aider en la ramenant doucement vers l'autonomie et une routine quotidienne.

"Je vivais depuis quelques mois dans une sorte de vide habitable, presque routinier".

Au fil des jours, il s'avère que la jeune femme reste indocile, passe encore par des épisodes border line, mais retrouve quelques brides de son passé : un poste au ministère de l'Agriculture, la sensation de se sentir proche de l'environnement, et des souvenirs de son enfance avec ses parents au sein d'un groupe étrange.

Or, les mots compulsés au jour le jour dans son petit carnet ont certes libéré sa parole mais pas sa folle envie de liberté. Il n'y a qu'en s'éloignant de K et son fils Aurélien qu'elle retrouvera le chemin de son passé.

"Je pensais être légère. J'avais tout raté. Je ne disposais que de peu de mots. Et d'encore moins de souvenirs. je faisais partie d'une lignée de femmes malheureuses (ou de garces, selon le point de vue) qu'il fallait honorer coûte que coûte".

C'est à Saint-Brieuc, en vivant dans l'indigence, que la narratrice va se reconstruire. Elle apprend que c'est là que tout a commencé. C'est dans cette vile bretonne que sont les racines familiales. Naturellement, les souvenirs affluent : la place de K dans sa vie, sa relation éphémère mais envoûtante avec Wajdi et son passé traumatisant. Heureusement son amitié avec la jeune Emilie lui ouvre les portes vers la sérénité. 

"La beauté du monde nous reste étrangère ; elle ne peut pas nous sauver. le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien, je l'ai compris ici, à Saint-Brieuc, sous le feu du ciel qui tangue".

La dislocation est un premier roman ambitieux. Il convoque aussi bien la tragédie contemporaine avec le passé intime de l'héroïne que la fable écoféministe dans laquelle la relation fusionnelle avec la nature peut détruire une jeune femme quand cette dernière bascule, noyée par la souffrance de la planète.

Grâce à un style fluide et une construction narrative rigoureuse, Louise Browaeys offre un récit agréable à la lecture qui oscille souvent entre l'empathie et la révolte, méthode fictionnelle pour exprimer une pensée écologiste universelle. A découvrir sans tarder.

Ed. Harper Collins, août 2020, 320 pages, 17€

vendredi 11 septembre 2020

Larvik, lieu de tous les possibles


Qu'est-ce qui fait le succès des polars nordiques ? Les noms des lieux ou des protagonistes truffées de voyelles et hautement imprononçables pour nous ? Des enquêtes sur des meurtres atroces ou tellement mis en scène que le meurtrier s'assimile à un génie ? 

Non, le polar nordique est avant tout un état d'esprit. Comme la littérature nippone, elle incarne une autre façon de penser et de voir le monde qui nous entoure. On y retrouve une certaine nonchalance face à l'urgence et une volonté de se poser pour analyser. Le froid, la neige, les paysages déserts sont aussi recherchés par le lecteur, tout autant que l'intrigue policière rondement menée, et Le Disparu de Larvik mange de ce pain là.

Quatrième opus racontant une enquête de Wisting mais qui peut se lire indépendamment des autres. Wisting est attachant car il fonctionne à l'instinct malgré les pressions de sa hiérarchie. Il est submergé par la quête de vérité, au point de sentir qu'il n'est plus assez présent pour sa fille qui est sur le point d'accoucher. Quant à sa vie sentimentale, elle n'a qu'une infime place... quand il en reste.

On n'est pas dans l'originalité tel Betty de Arnaldur Indridason mais il y a la touche nordique qui fait qu'on lit plaisamment jusqu'à la fin cette enquête aux multiples méandres commencée six mois auparavant.
C'est bien écrit, sans fausse note, et les personnages sont faits pour durer pour encore quelques enquêtes de plus.



Ed. Gallimard, collection Série Noire, juin 2020, 480 pages, 20€