jeudi 25 juin 2020

Ultra moderne solitude



Dans ma quête de lectures nippones, c'est une nouvelle esseulée de Murakami que j'ai trouvée. Elle appartenait au départ à la version originale du recueil de Saules aveugles, femme endormie, puis a été séparée par l'éditeur pour la version française.

Le récit est court. Il raconte l'étrange histoire de Tony Takitani, homme discret et solitaire dont l'épouse Eiko a une étrange manie : l'achat compulsif de vêtements souvent hors de prix. Acheter pour exister aux yeux d'autrui, au point qu'il faut une pièce entière pour empiler habits et chaussures dont de nombreuses pièces gardent l'étiquette.

Tony, élevé par son père, se garde bien de juger l'attitude de son épouse. Avant de la rencontrer, il envisageait sa vie en solitaire. Leur amour fut si imprévisible qu'il met un point d'honneur à le préserver. Or, comme sa mère, Eiko va disparaître subitement.
"Une mort paisible, sans complications ni véritables souffrances : elle s'était éteinte d'un coup, comme si quelqu'un était passé derrière elle pour couper le contact".
Tony Takitani est veuf avec une garde-robe immense. Alors, il passe une petite annonce pour en donner le contenu. Il en revient à "l'aspect pragmatique des choses" qui le caractérisait avant son mariage, sans se rendre vraiment compte qu'il a publié là une bien étrange annonce...

Le récit est lisse, sans véritable affect, ce qui est la marque de Murakami. Cet effet de distanciation donne un effet étrange à l'ensemble. L'auteur raconte une histoire du début à la fin (car pour le coup cette fois-ci rien n'est laissé en suspens) qui à première lecture peut paraître anodine.
En fait, en filigrane, s'y cache une réflexion assez cynique sur notre rapport aux choses et à la société de consommation. Comme dans beaucoup de romans de Murakami, le personnage principal est solitaire et se contente de vivre frugalement tout en y tirant une certaine plénitude. Le personnage de Eiko en est l'antithèse. Acheter pour avoir l'impression d'exister et assouvir un besoin oppressant.
Dans la seconde partie de la nouvelle, on pourrait croire à une forme de perversion de Tony lorsqu'il se met à la recherche d'une femme qui pourrait porter les habits de sa défunte épouse. Or, Murakami balaie en une phrase cette hypothèse. Comme Tony avait trouvé dans son mariage avec Eiko une forme d'harmonie, il tente de prolonger cette émotion brutalement stoppée par la perte.

Encore une fois, ce texte prouve que les récits de Murakami ne sont jamais anodins Il y a toujours une couche et une sous-couche qu'il s'agit de gratter consciencieusement pour en extraire la substantifique moelle.

Ed. Belfond, 2005 (épuisé) ; lu en format numérique.
traduit du japonais par Corinne Atlan

mardi 23 juin 2020

"Sauve ma vie de l'épée et ma bien-aimée du pouvoir du chien". (Psaumes)



1924, comté de Beech dans l'Utah. Les frères Burbank ont repris la ferme familiale depuis que leurs parents ont décidé de vieillir à l'hôtel sur la côte. La famille est la plus riche du coin. Phil est l'intellectuel de la famille mais c'est aussi celui qui met le pied à l'étrier et mène les cow-boys, tandis que son frère George, plus lent et peu enclin à l'effort, s'occupe des comptes.
"Leur relation n'était pas fondée sur la parole."
George a toujours vécu sous la coupe de Phil, caractère fort et manipulateur. Quand il n'aime pas quelqu'un, il ne s'en cache pas. Son rire lacère celui qui en est le destinataire.
"Car, pour ces gens, un homme qui s'habillait comme Phil, qui parlait comme Phil, qui avait les cheveux et les mains de Phil, devait être simple et illettré".
Phil cache bien son jeu. Un jour George ramène Rose qu'il vient d'épouser. C'est la veuve du médecin de Beech qui s'était pendu jadis après que Phil lui avait signifié combien sa vie était pitoyable. George et Rose sont un couple bien assorti, plein d'affection l'un pour l'autre. Or, Phil voit cette union d'un mauvaise œil. Rose devient sa nouvelle proie. Commence alors un long travail de sape où le mépris du frère Burbank va faire flancher la jeune femme qu'il appelle "mademoiselle Mignonnette". Rose va boire pour réussir à affronter son beau-frère.
"Quand Rose parlait de Phil, sa bouche devenait sèche, sa langue épaisse. Penser à lui dispersait tout ce qu'elle pouvait avoir d'agréable ou de cohérent à l'esprit et la ramenait à des émotions infantiles". (...)
"A son âge, elle ne pouvait accepter le silence de Phil, son aversion pour elle, comme s'il s'agissait d'une simple bizarrerie de plus". (...) 
"Elle était malade à l'idée de s'asseoir avec Phil, d'être en butte à son silence, de souffrir ses grossièretés, sa façon de se gratter, de renifler, de s'adresser à George comme si elle n'était pas là".
Peter, le fils de Rose est témoin des manigances de Phil. C'est un jeune homme discret, étrange parfois, voué à devenir médecin comme son père. 
"Il n'avait pas l'allure d'un garçon de ranch ; il était d'une propreté méticuleuse et il zézayait".
Phil voit en lui celui qui pourrait "achever" Rose. Il est attiré par lui et veut son amitié pour mieux discréditer la mère et "sevrer le gamin de sa maman". Mais, Phil, là, fait une erreur...

Le Pouvoir du chien n'est pas un western même si quelques passages décrivent les diverses activités du cow-boy dans les années 20.  C'est surtout un roman psychologique intense et puissant dans lequel un homme au caractère retors et à l'homosexualité refoulée (Phil) tente de détruire une femme fragile remplie de contradictions. C'est par le fils dont tout le monde moque la féminité que va venir la vengeance.
Thomas Savage démontre que la faiblesse n'est pas toujours chez ceux qu'on croit dominer. L'intensité du sujet vient aussi du contexte : années 20, milieu très masculin où le machisme règne. 
Laura Derajinski, traductrice entre autres de David Vann, nous offre un texte limpide mettant en évidence toute l'intensité psychologique du roman.
Une belle découverte !


Ed. Gallmeister, collection Totem, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, février 2019 (réédition), 288 pages, 9.20€

vendredi 19 juin 2020

Un roman français très américain



Dans le sud du Mississippi, il ne fait pas bon d'être noir. Du côté du domaine de Whitesand, à Huntsville, le racisme est quasi une religion. Pour la famille Ackerman, on ne peut pas être bon si notre peau est trop sombre ...
Le roman débute sur une scène de lynchage. En filigrane on comprend qu'une histoire d'amour entre une blanche et un noir est un crime impardonnable.
"Il avait compris, il savait, et la bête, à chaque instant, le lui avait rappelé, que son crime était trop grand pour le tribunal, pour la prison".
Quelques trente années ont passé et un "étranger" arrive sur les lieux. Sa voiture est en très mauvais état, si bien qu'il pense rester quelques temps histoire de trouver du travail et se faire un peu d'argent. Ray semble un type bien à tout point de vue : affable, bon chrétien, pacifiste et surtout, aux yeux de la communauté, il est blanc malgré un léger teint halé et un regard vert perçant. 
"C'était ça, Whitesand, un fragment de monde perdu, un vestige de tout ce qui n'était plus, une arrogante évidence de mœurs, de valeurs à présent reniées mais, naguère encore, presque hier, érigées sur les ruines prestigieuses de ce qui avait été, qui n'avait jamais cessé d'être et qui devait le demeurer à jamais".
Le jeune homme se fait vite accepter, tandis qu'en parallèle le shérif Floyd fouille : il sent qu'il y a un lien avec le lynchage d'il y a trente ans.

Au début du roman, le lecteur a l'impression de lire un roman américain : ambiance, personnages, et un sud profond qui ne renonce pas à ses glauques mentalités. Et puis quelques maladresses, quelques raccourcis, quelques ellipses font qu'on n'atteint pas la profondeur des meilleurs romans outre-Atlantique.
On sent que l'auteur est imprégnée de cette littérature dans laquelle le communautarisme reste prégnant et la vengeance immuable. Seulement, quelques points laissé en suspens laisse le lecteur sur sa faim et l'histoire d'amour entre Norma et Ray est trop lisse.

Néanmoins, Whitesand est un premier roman de qualité dans lequel on sent, à chaque page, la volonté de raconter une histoire vraisemblable et crédible. Qui plus est, on se croit vraiment au fin fond du Mississippi, et c'est le principal.

Ed. Actes Sud, collection Domaine français, mars 2019,255 pages, 19.80€

mardi 16 juin 2020

Louise a disparu



Louise a disparu sciemment et elle laisse un compagnon et deux petits garçons complètement perdus. Elle a cessé de donner de ses nouvelles alors qu'elle était aux Etats-Unis où elle commençait un nouveau travail. 
Depuis, c'est sa mère Chris, écrivaine, qui gère plus ou moins les deux petits tout en se demandant pourquoi Louise est partie.
"- Maman n'est pas là
est la seule phrase valable qui sort de ma bouche. Elle ne peut pas faire de bien mais elle ne peut pas faire davantage de mal non plus. La réalité, c'est que je ne peux rien dire d'autre".

Un jour, une vieille femme, Ludmila, vient lui raconter son histoire personnelle, comment, à quatorze ans, elle fut enrôlée de force dans la résistance par sa mère Widma, femme forte et étrange qui lui témoignait peu de signes d'affection.
"Cette femme apparaît dans ma vie au moment où Louise disparaît. Et l'une comme l'autre alliant une brutalité féroce à une indéfinissable lenteur - ce genre de mouvement décisif qu'un réalisateur déciderait de monter au ralenti. Je ne me résous pas à attribuer cette synchronicité au hasard. Voilà ce que je pense : Louise sort de scène, Ludmila y entre, et j'ai manqué l'instant où, en coulisse, elles se sont passé le relais".
En travaillant sur ce récit, Chris voit sa propre histoire refaire surface notamment son rôle de mère qu'elle a porté comme un fardeau.
"J'avoue, Louise : je n'ai jamais cru possible de tenir davantage à une autre peau qu'à la mienne. Tu es née et j'ai voulu le croire, pourtant. Pleine de bonne volonté, je me convainquais que c'était cela être mère : tenir à la peau de ses enfant plus qu'à sa propre peau. Mais rien n'y fait : je ne me sens pas à la hauteur du mythe. Je suis une terroriste de la maternité : je porte ce tabou comme une ceinture d'explosifs".
Et si Louise avait disparu à cause de sa mère parce qu'elle s'est rendue compte qu'elle n'avait pas reçu d'amour ? Cette disparition ne s'est pas faite du jour au lendemain, mais progressivement, avec soin. Infirmière de formation, peut-être que ses anciens collègues de l'hôpital en savent plus.
"On n'a pas vu Louise disparaître. L'ingénierie de sa disparition est quelque chose de fabuleux. Tout y est étudié à l'inverse du spectaculaire. Une prestidigitation  dont on ne comprend pas le tout et mieux encore : on ne voit pas qu'il y a un tour".
Louise et Ludmila ont un point commun : une mère distante.
"Il semble qu'elle se soit tenue toute sa vie sur le fil d'une frontière (...) A défaut de goût, Ludmila connu le coût. Le prix fort d'un combat qui n'était pas le sien".
Alors, Chris est-elle responsable de l'absence prolongée de sa fille ?

Wanted Louise est une quête de soi et un cri du cœur d'une mère qui a tant de mal à exprimer ses sentiments. Louise est une victime de ce "handicap maternel" et au fur et à mesure du récit on se rend compte que seule une démarche volontaire de Chris la fera revenir.
Chris est une narratrice complexe qui se bat avec sa nature égoïste. "maman de substitution" avec ses petits-enfants, elle tente de changer. A travers les confidences de Ludmila et ses recherches sur le sujet, Chris va comprendre peu à peu que le sentiment maternel est extrêmement complexe et qu'il peut faire fuir ceux qu'on aime...mal.
Comme une affiche qu'on placarde au mur, Wanted Louise est à la fois un appel à l'aide et au retour, et peut-être qu'avec le roman que Chris écrit, Louise reviendra.



Ed. Gallimard, collection Sygne, mars 2020, 157 pages, 18€

vendredi 12 juin 2020

Et elle se mit à creuser...


Dans ce roman étrange qui vire rapidement au huis clos, on y retrouve l'atmosphère étouffante de Thérèse Raquin d'Emile Zola et l'affrontement psychologique de Misery de Stephen King.

Oghi et son épouse ont tout pour être heureux. Une belle maison, un poste alléchant de professeur de faculté et quelques projets. Oghi est un homme sûr de lui, dominant même sa conjointe qui n'a jamais su se trouver professionnellement et dont l'objectif était de ressembler à idole du moment, sa photo pieusement cachée dans son sac à main.
"Pour lui, le malheur de sa femme consistait en son désir de toujours ressembler à quelqu'un et son habitude de renoncer à mi-parcours".
Pour évacuer la pression de sa vie conjugale et l'échec de son parcours professionnel, la jeune femme s'est mise à jardiner. Très vite, l'entretien de l'espace vert devient une obsession : les fleurs, les plantes expriment un langage qu'elle tente de décoder. Et depuis peu, elle s'est mise à creuser un trou sans trop savoir ce qu'elle en fera.
"Il détestait par dessus-tout que sa femme lui parle du langage des fleurs".
En tout cas, Oghi n'a jamais su puisqu'en partant en week end, ils ont un grave accident de voiture. Son épouse meurt tandis que lui survit, mais complètement paralysé...
Après deux mois d'hôpital Oghi rentre chez lui pour faire sa rééducation. C'est sa belle-mère qui s'occupe de lui. Très vite elle a un comportement assez étrange ; elle peut être un jour très attentionnée puis un autre jour le laisser sans soin. Oghi lutte pour récupérer l'usage d'un bras,puis d'une jambe car il sent que la vieille dame perd pied. Et puis, pourquoi s'est-elle mis en tête de terminer le trou du jardin commencé par sa fille  tout en marmonnant tasukete kudasai ?
"Quand sa belle-mère va au jardin, elle porte un chapeau à large bord qui protège son visage, couvre ses bras de longues manches noires et enfile un pantalon serré en bas. Ainsi, elle ressemble beaucoup à sa femme, sans doute parce qu'elle porte la même tenue qu'elle".
S'entame alors un affrontement psychologique entre Oghi qui recouvre peu à peu sa mobilité et sa belle-mère bornée, rusée qui cache un lourd projet.

Le jardin est un huis clos étouffant dans lequel la confrontation se fait essentiellement par le regard et les gestes. Le personnage principal, Oghi est le témoin impuissant de ce qui se prépare contre lui et cherche inlassablement un moyen de pouvoir "maîtriser" une belle-mère au caractère très changeant. Oghi voit tout, entend tout. Pour le fuir, mieux vaut aller dans le jardin et terminer le travail commencé...



Ed. Rivages, collection Noir, traduit du coréen par Lim Yeong-Hee en collaboration avec Lucie Modde, 157 pages, 19€
Titre original : The Hole