Par le vent pleuré, Ron Rash

Ed. du Seuil,collection le Cadre Vert, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, août 2017, 208 pages, 19.50 €
Titre original : Risen

Au delà de l'intrigue, c'est avant tout un roman sur les choix que l'on prend et qui déterminent votre vie.


"Dans la vie, on fait des choix, et il faut accepter les conséquences de ces choix", répétait souvent le grand-père de Bill et Eugene, père de substitution des deux gamins depuis qu'ils ont perdu leur papa dans un stupide accident de chasse. Médecin en ville, c'était un homme robuste, droit, froid et craint de tous, loin du cliché de l'aïeul bienveillant envers ses petits-enfants. Parce qu'elle a voulu protéger ses garçons de la précarité, leur mère a accepté que son beau-père prenne en main leur éducation et trace pour eux leur avenir. Bill sera chirurgien, tandis qu' Eugene fera des études de lettres.

1969, Caroline du Sud. L'été est fait de chaleur, de bains et de pêche dans les lacs voisins. La radio locale passe des classiques de country, et on attend tranquillement la prochaine rentrée scolaire. A Sylva, le mouvement hippie ressemble à une vaste rumeur urbaine. De toute façon, tout ce qui est nouveau est forcément un événement.
"La contre-culture était quelque chose qu'on ne voyait qu'à la télévision, tout aussi exotique qu'un pingouin ou un palmier nain. En ce mois de juin, les seuls petits signes de changement étaient deux ou trois étudiants de l'université de Caroline du Nord revenus de Chapet Hill pourvus de chevelures plus broussailleuses".
Quand une jeune fille inconnue apparaît devant les yeux des deux frères en train de nager dans un bikini vert minimaliste alors qu'ils sont en train de pêcher, Eugene et Bill s'empressent de vouloir faire sa connaissance. Elle s'appelle Ligéia, elle est en vacances "forcées" chez un oncle, placée par ses parents après une fugue de quelques mois dans une communauté hippie.
Ligeia incarne la nouveauté, la sensualité et le danger. Elle comprend très vite qu'elle plaît aux deux frères et décide de les mener par le bout du nez. Bill se reprend vite, - fiancé déjà - , mais Eugene se laisse guider par les chants de cette "sirène enjôleuse". Pour elle, il va voler des médicaments dans la réserve de son grand-père, et commencer à boire plus que de raison...

Quarante-six après, on retrouve Bill au sommet de sa carrière de neurochirurgien, tandis qu' Eugene noie son mal être et sa culpabilité dans l"alcool.
"Ton frère est un type bien. Combien de fois, au fil des ans, n'ai-je pas entendu dire ça, teinté d'une condamantion de ma personne, parfois subtile, ou parfois plus directe ? Toujours le meilleur frère. Mais à présent, tout semble sans dessus dessous".
Ce dernier a vite mis un terme à sa carrière d'écrivain et passe désormais ses journées à boire et à tenter d'oublier qu'il a failli tuer accidentellement sa propre fille. Ligeia est un lointain souvenir qui aurait pu être le plus doux des souvenirs si elle n'avait pas disparu sans laisser de trace. Or, la découverte d'un corps dans le lit de la rivière de Sylva ravive des circonstances douloureuses, surtout lorsqu'il est identifié comme étant celui de Ligeia.

Par le vent pleuré, vers de Thomas Wolfe, aurait pu être un polar à rebours où quatre décennies après un meurtre, on tente de retrouver l'assassin. Ron Rash utilise cet événement dramatique pour en faire le fil conducteur d'un récit beaucoup plus profond ravivant l'opposition entre deux frères entamée à la fin de leur adolescence. Même absente, Ligeia continue de guider les destins de ces deux hommes : Bill tente d'oublier son passé en menant une vie exemplaire et altruiste, tandis qu'Eugene la réincarne encore et encore dans son esprit embrumé.
Quand l'heure des explications a sonné après la découverte du corps de la jeune fille, la confrontation entre Bill et Eugene a des résonances bibliques, mettant à jour les véritables personnalités de chacun et déterrant les secrets les plus inavouables.
"Versatilité, calcul, plus un sentiment de supériorité, et un autre élément encore - le désespoir. Ce qu'était prêt à faire mon frère, à vingt et un ans, s'il pensait que Ligeia menaçait l'avenir qu'il envisageait, en particulier celui auprès de Leslie".

Sciences de la vie, Joy Sorman

Ed. Seuil, collection cadre rouge, août 2017, 266 pages, 18 euros.

Véritable énigme médicale comme ses aïeules, Ninon Moise ne se laisse pas faire : elle veut contrarier sa propre histoire, comprendre, se soigner, et se débarrasser du "poison héréditaire".


Ninon Moise, dix-sept ans a grandi avec une épée de Damoclès au dessus de la tête. Fille unique d'Esther, elle entre dans le déterminisme génétique des filles aînées de la famille maternelle : depuis 1518, chaque fille est frappée d'un mal étrange, toujours différent, mais sans cesse une énigme pour le corps médical. Depuis sa naissance, Esther la scrute, la surveille, comme si elle attendait à la fois avec ferveur et crainte l'arrivée du mal. Pour Ninon,  l'histoire familiale fait partie du rituel des histoires du soir, une chronique de la souffrance à travers les âges et les mentalités, une légende qu'on se transmet de mère en fille. Mais lorsqu'elle se lève un matin de janvier avec une sensation de brûlure extrême qui envahit chacun de ses bras, la jeune fille sait d'emblée que la malédiction ne l'a pas oubliée.
"Puis la peau sèche, la douleur se tait, elle renifle ses bras comme une bête inquiète, qui cherche, s'attend à une odeur de pourriture, une odeur de mort, mais sa peau reste désespérément neutre, surface homogène, indifférente, jusqu'à ce que Ninon y dépose un coin de la serviette, appuie avec douceur, et c'est alors d'une profondeur inimaginable que jaillit la douleur, comme si la chair de ses bras voulait crever la fine pellicule du corps, comme si elle se creusait jusqu'à l'os, une salve de feu, les nerfs à l'intérieur comme des fils électriques dénudés, un court-circuit et une intermittence de la conscience".

Pas facile de se faire soigner quand il n'existe aucun signe extérieur de la souffrance. Pas de brûlure, ni de boutons, ni de rougeurs. Rien. Et pourtant, les bras de Ninon sont chauffés à blanc, on dirait une peau de lapin écorchée. "Rien de logique car rien de perçu". Après l'état de sidération, Ninon consulte internet, forêt de savoirs, la bible du vrai et du n'importe quoi, car il n'est pas question pour elle de ne pas se soigner : sa maladie a un nom, "un mot c'est la moindre des choses quand on a mal comme ça", et sûrement un traitement. Il faut avoir confiance au corps médical pense-t-elle naïvement, "non pas pour se singulariser, se démarquer, mais au contraire pour se fondre dans la masse anonyme et homogène, pour rejoindre le commun des mortels - le commun, et les mortels - , être une patiente parmi d'autres".

Les examens médicaux ont identifié son mal : une allodynie tactile dynamique, sans pour autant l'aider à juguler la douleur constante. La fatigue causée par la souffrance, la noirceur, la solitude de plus en plus grande, transforment Ninon. La maison a remplacé le lycée, la chambre, la salle de classe. La jeune fille apprend à vivre avec sa maladie orpheline, s'éloigne de sa mère à la fois soulagée et apeurée de voir sa fille reprendre le flambeau familial. Son quotidien devient une chronique de la douleur ; la rébellion n'est pas loin...

Ninon décide, pour ne pas perdre pied, de trouver le mot le plus juste adapté à la description de "sa souffrance érodante". N'est-ce pas ce que lui demande chaque médecin qu'elle consulte ? Comme si poser un mot sur le mal pouvait le juguler. La douleur est un langage, une musique, une peinture ; il suffit juste de trouver la bonne correspondance.
"Il s'agit de tracer le relevé sismographique de la douleur de Ninon - son corps est le sol, le mal un tremblement de terre".

Au fil des mois, Ninon entreprend une "spéléologie de soi", tente même une psychothérapie car on ne sait jamais, peut-être sa maladie est avant tout psychosomatique. Avec le temps, elle se rend compte que les récits de sa mère durant son enfance était une patiente entreprise de Mithridatisation, comme si Esther avait voulu immuniser sa fille en lui racontant chaque catastrophe. La superstition n'a rien fait, seuls les gênes ont parlé, puisque même le ex-voto déposé à la Bonne Mère de Marseille n'a pas fonctionné.
Ninon se rebelle, refuse la fatalité. Il faut guérir, se débarrasser au plus vite de son allodynie tactile encombrante qui l'empêche de s'épanouir. Elle va tout essayer, entreprenant ainsi une vaste spéléogie de toutes les solutions possibles.

Sciences de la vie est le récit d'une parenthèse de deux ans dans la vie d'une jeune fille. Ninon est forte. Son patronyme Moise tient à la fois du religieux et de la fatalité, mais elle incarne celle qui refuse tout cela. Contrarier sa propre histoire, tordre le cou au destin deviennent sa raison de vivre, son odyssée personnelle parsemée d'embûches mais l'incarnation d'une volonté coûte que coûte.
Ninon est une héroïne malgré elle, la descendante directe des héroïnes mythologiques qui ne fléchissent jamais face à l'adversité. Elle est la dernière née d'une génération maudite, et porte le fardeau avec dignité et détermination.
Joy Sorman n'a pas écrit un récit clinique, ni une succession de descriptions de souffrances, de traitements ou de remèdes. Elle a écrit l'histoire de Ninon, de sa fêlure originelle. C'est le récit d'une métamorphose à la Grégor Samsa, ponctuée de légendes familiales. C'est une histoire de la peau, "un parchemin sur lequel se déchiffre tout ce qui a été vécu (...) une plaque sensible sur laquelle la réalité s'imprime sans répit, un récit dont on peut suspendre la narration, car la peau est affectée en continu". Sans cesse, elle fait le contrepoids entre la fatalité et la science, la noirceur et la vie. En cela, Sciences de la vie devient une odyssée de la peau, une ode à la vie, toujours.

VACANCES



FRAGMENTS DE LECTURE PREND SES QUARTIERS D’ ÉTÉ !

DE RETOUR LE 21 AOÛT PROCHAIN

A BIENTÔT !



BABAYAGA, Toby Barlow

Ed. 10/18, juin 2017, traduit de l'anglais (USA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 576 pages, 8.80 euros.


Il y a du rififi chez les sorcières et elles décident de régler leurs comptes en plein Paris ! A cela vous  ajoutez une histoire d'espionnage, une idylle, et la transformation à la Kafka d'un inspecteur, et vous obtenez un roman un brin loufoque !



Elga et Zoya sillonnent l'Europe depuis des décennies, semant sur les routes les cadavres, la tristesse, et des sorts. Car les deux comparses sont des sorcières, et ont survécu aux guerres en ensorcelant les hommes et en leur soutirant tout ce qu'elles pouvaient.
"La bouche de la femme hurlait des mots incompréhensibles qui ne ressemblaient à aucune langue ; on aurait dit tout simplement une succession d'aboiements, de sifflements et de cris perçants ou gutturaux".
Maintenant que le monde est en paix, Zoya et Elga sont à Paris. Nous sommes en 1959, et la vieille Elga ne supporte plus l'effronterie de Zoya qui prend de moins en moins de précaution avec ses amants. D'ailleurs, à cause d'elle, la police enquête, ce qui les met en danger. Quoi de plus étrange que de retrouver un homme empalé sur une grille sans comprendre comment il a pu être posé là ? L'inspecteur Vidot est en charge de trouver la vérité. Simplement, son enquête est vite avortée lorsqu'il croise les deux sorcières. Pris dans le feu de leur dispute, il se retrouve transformé en puce.
"L'inspecteur Vidot ne pouvait pas s'arrêter de sauter. Ses yeux étaient exorbités, il était minuscule et euphorique. C'était un sentiment extraordinaire, une telle excitation, un tel sentiment de pouvoir : en un instant il avait traversé la pièce, puis en un clin d’œil il était revenu à son point de départ".

Forcément être une puce change la donne, mais Vidot accepte facilement sa nouvelle enveloppe ; désormais sautant de tête en tête, il poursuit ses investigations.

A Paris, Zoya a jeté son dévolu sur Will, un publicitaire américain sur le déclin en façade, mais véritable agent secret. Avec lui, elle sent que sa carrière de sorcière peut prendre fin. Elle est amoureuse, et si elle arrive à se débarrasser de la colère d'Elga, peut-être pourra-t-elle envisager un avenir commun avec cet homme. Sauf que la vieille Babaya est motivée pour détruire ; elle a même enrôlé une pauvre jeune fille comme apprentie. Elle n'abandonnera pas tant que Zoya sera sur son chemin !

Toby Barlow offre un roman foisonnant qui sous couvert de partir dans tous les sens, offre en fait une narration bien structurée. Il y a de l'effronterie à transposer les sorcières Babayagas dans le Paris de 1959. Le lecteur redécouvre une époque, encore marquée par la guerre, mais avide de renouveau. En plus, cela se fait à travers le personnage de Vidot transformé en puce, mais dont la conscience est restée parfaitement intacte !
Babayaga est un vrai roman d'aventures, sans temps mort, avec une dose d'humour, de sensualité et de fantastique.

Pour en savoir plus, la fiche du livre sur le site 10/18 : https://www.10-18.fr/livres/litterature-etrangere/babayaga-9782264068705/

Revolver, Nakamura Fuminori

Ed. Philippe Picquier, février 2015, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako 192 pages, 18 euros

Une étrange obsession.


"Un soir de pluie, un étudiant découvre le corps d'un homme sous un pont. Près de lui repose l'arme qui l'a tué."

Nakamura n'aurait jamais cru que ses errances nocturnes seraient le point de départ d'une expérience, qui, à ses yeux, sera la plus extraordinaire qu'il ait vécu. A défaut de prévenir les autorités qu'il a trouvé un cadavre, le jeune homme s'empare de l'arme et se sauve chez lui. Il n'est pas bête, il sait très bien qu'il devient, à cet instant précis, un suspect éventuel. Peu importe, le 357 Magnum, par son éclat étrange, l'a hypnotisé. La posséder est devenue soudain primordiale et lui procure "une joie proche de la gratitude":
"Il était agréable au toucher, et d'une forme qui se calait extraordinairement bien dans ma main. (...) Au contact de l'arme, des frissons nerveux parcouraient ma peau, une sensation dont je ne me lassais pas."

Désormais, Nakamura est persuadé que son choix a été le bon. Sa vie tourne maintenant autour de son arme. Cachée dans son appartement, il l'a sort régulièrement pour l'admirer et la nettoyer, mais très vite, il sent l'irrépressible envie de sortir dans la rue avec elle:
"Mes journées étaient pleines d'une agréable tension, je sentais en permanence un stimulus émanant du plus profond de mon corps comme un aiguillon."

Sa vie estudiantine s'en ressent, et quand il éprouve le besoin de se défouler et évacuer le trop plein de tension, quoi de mieux que de rendre visite à une maîtresse? Cependant, les jours passent, et le jeune homme éprouve de plus en plus une passion exclusive pour son 357 Magnum dérobé, au point que l'enquête ouverte pour l'assassinat de l'homme lui importe peu.
Lorsqu'il se souvient de son vol, son action prend des proportions grisantes. Son souvenir apparaît intense, presque irréel, au point qu'il se sent intouchable. Et puis, pourquoi ne pas utiliser l'arme finalement? Un pistolet ne demande qu'à être utilisé! Dès lors, Nakamura désire utiliser le 357. C'est "un désir qui rend fou et qui l'envahit":
"Il me semblait que l'acte de tirer avait commencé à passer d'un choix volontaire de ma part à une décision arrêtée à mon insu, dépassant mes prévisions (...) Alors je me suis persuadé que c'était mieux comme ça"

Certes, une petite voix lui dit que tirer serait un acte insensé, mais le jeune homme semble céder sous le poids de la volonté de l'arme:
"Elle faisait maintenant partie de moi, en exagérant, elle s'était immiscée dans mon esprit; c'était sa nature de faire feu et elle cherchait continuellement à me pousser dans cette direction. Pour ne pas tirer, il m'aurait fallu réintégrer mon moi d'avant."
Justement, notre narrateur est parfaitement conscient que son existence est devenue moins routinière et ennuyeuse depuis ce soir de pluie. La voix de la raison qui résonne encore en lui devient "une présence interférante" qui commence à l'agacer. Il sent que l'acte de tirer lui permettrait de se sentir "nettement plus léger", d'accomplir enfin un acte extraordinaire et bizarrement doué d'amour, encore faut-il décider si la vie d'autrui a encore de la valeur à ses yeux...

Revolver est l'histoire d'une étrange obsession. Petit à petit, l'arme volée devient un personnage à part entière, certes muet, mais qui va avoir de plus en plus d'influence sur l'existence du jeune étudiant. Entouré  jadis d'amis et de prétendantes, Nakamura va de plus en plus s'isoler pour mieux se consacrer à sa nouvelle relation. Vivre sans son arme lui est désormais inimaginable, quitte à en perdre la raison.
"Maintenant, je me réjouis de mon choix. Je ne m'appesantis presque jamais sur mes actes passés. Le bien, le mal, ce qui en découle, je n'ai pas tellement l'habitude d'y réfléchir."

Le narrateur sombre peu à peu dans une folie qu'on peut qualifier de consciente. Il sait très bien que son raisonnement n'est plus objectif. Il sent que son arme prend le dessus, même s'il a la conscience aiguë d'être vaincu par un objet de mort.
Nakamura Fuminori dresse le portrait subtil et complexe d'un homme prêt à tout pour sortir de l'ennui de son quotidien. Jusqu'à la dernière page, on se demande si le narrateur va basculer ou se ressaisir au dernier moment. Myriam Dartois-Ako a su retranscrire avec précision cette voix intérieure et lancinante, de plus en plus étouffée par le désir irrépressible de tirer.
Revolver n'est ni un polar, ni un roman psychologique; il est à mi-chemin des deux et tire profit des deux genres pour offrir un roman fort, complexe, au suspens haletant.

Une vraie belle découverte

Un autre roman du même auteur, à lire: Pickpocket

Murmures dans un mégaphone, Rachel Elliott

Ed. Rivages, traduit de l'anglais (GB) par Mathilde Bach, avril 2016, 364 pages, 21 euros.

Vivre et crier


"Je ne sais pas ce qu'il y a de plus terrifiant se dit-elle - de se croire seule au monde ou de découvrir qu'on ne l'est pas".

Cela fait trois années que Miriam Delauney n'est pas sortie de chez elle. Elle vit seule dans la maison héritée de sa mère Frances, qu'elle entretient de façon obsessionnelle. Ses seuls liens avec l'extérieur sont son voisin Boo qui lui rend quelques services manuels, et son amie Fenella :
"Elle est un phare de santé, dans la nuit de la folie, perpétuellement lumineuse, imperturbablement stoïque. Elle est la preuve vivante qu'il existe des gens raisonnables, rationnels et cohérents. Mais surtout, elle est la preuve vivante que Miriam n'est pas contagieuse. La folie de sa mère est inscrite dans son sang et ses os - forcément, non ?"

Miriam a eu une enfance chaotique, luttant sans cesse à ne pas ressembler à sa mère toxique et folle. De son père, elle ne sait rien, tout juste de vagues souvenirs. Pour survivre aux sottes d'humeurs, elle a appris à murmurer, à se faire oublier, bref à devenir invisible. A trente -cinq ans maintenant, Miriam murmure toujours et a gardé cette certitude que personne ne peut s'intéresser à elle :
"Imagine une femme descendant en rappel le long d'une falaise. Lorsqu'elle lève les yeux vers celui qui tient la corde, elle voit qu'il n'y a personne. A ce moment-là, à mi-chemin entre le sol et le sommet, elle comprend que c'est l'histoire de sa vie. elle n'a jamais été seule mais il n'y a jamais eu personne".

Trois années cloîtrée à regarder des séries, c'est long. Miriam décide enfin de sortir, histoire de renouer avec l'extérieur et affronter les autres. Ses pas l'entraînent vers le bois où elle fait la connaissance de Ralph, réfugié là lui aussi, depuis le fiasco de sa fête d'anniversaire organisée par son épouse Sadie, qu'il a retrouvée enfermée dans le placard avec une autre femme. Lui qui passe son temps à écouter les problèmes des gens (il est thérapeute de profession), n'a pas su trouver les mots pour communiquer avec son épouse en proie à ses pulsions homosexuelles, et ses jumeaux qu'ils le considèrent plus ou moins comme un étranger. La fuite, sur l'instant, n' a été pour lui que la seule possibilité afin de méditer tranquillement sur son couple et son rôle de père.

Miriam et Ralph vont nouer une amitié simple et essentielle dans laquelle chacun va aider l'autre à refaire surface et affronter ses démons. Grâce à Miriam, Ralph va comprendre que la faille est en lui et non pas à l'extérieur de lui, comme il le croyait. il va éprouver le besoin de retrouver les siens pour régler ses problèmes. Grâce à Ralph, Miriam va prendre de l'assurance, acquérir la certitude qu'elle n'est pas sa mère, et se débarrasser de ses peurs, "c'est ce que j'ai ressenti toute ma vie, cachée quand j'aurais voulu qu'on me voie, visible quand j'aurais eu besoin de me cacher". Car Miriam n'est plus seule désormais ; le vide créé jadis par Frances se fragmente, et la jeune femme va se retrouver entourée et aimée :
"Les disparus sont de retour, Miriam ignorait juste qu'ils avaient disparu. Son chagrin était un mystère - un poème absurde, qui lui faisait ployer l'âme".

Murmures dans un mégaphone est un premier roman qui sonne juste tant les sentiments et les émotions véhiculés sont vraisemblables et touchent tout le monde. Rachel Elliott a écrit un récit sur la vacuité de l'existence, sur le sentiment soudain qui nous envahit de la non-appartenance, et sur le besoin irrépressible de faire le point sur sa vie.
Pourtant, on n'est jamais dans la sinistrose, car l'humour est le moteur de la narration. Miriam est perdue mais elle a le sens de la répartie. De plus, les personnages secondaires sont gentiment cinglés, extravagants ou désorientés, mais ils possèdent en eux une part d'humanité assez grande pour plusieurs personnes.
Rachel Elliott, à travers ce roman, explique qu'on peut guérir de tout, même si on part de loin, même si  on pense être invisible aux yeux des autres, même si on n' a jamais encore connu l'amour, même si enfin nos parents ne nous ont pas donnés les clés pour devenir adulte.
Mumures dans un mégaphone est une vraie rencontre littéraire, impeccablement traduit (merci à Mathilde Bach), truffé de bons mots,  de répliques qui font mouche, avec, en filigrane, l'impression de lire la vie, tout simplement.

Compléter les blancs, Keiichirô Hirano

Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Corinne Atlan, mai 2017, 448 pages, 23 euros.
Titre original : kûhaku wo mitashinasai

Tetsuo Tsuchiya revient chez lui après trois ans d'absence. Sauf qu'il est un ressuscité et qu'apparemment il se serait suicidé en se jetant du toit de l'immeuble de son entreprise.
"Depuis que ces morts étaient revenus à la vie, les vivants avaient tous une sensation d'oppression. Le monde était devenu plus étroit, étriqué même, disaient-ils".

Compléter les blancs aurait pu être un roman fantastique centré sur deux questions simples : comment ces morts sont-ils revenus à la vie, et surtout pourquoi ? Or l'auteur balaye ces questionnements pour se concentrer essentiellement sur le retour de l'un d'entre eux, un certain Tetsuo. Quand ce dernier fait des examens à l'hôpital, il sait qu'il vient de ressusciter, c'est d'ailleurs ce qu'il explique au médecin qui l’ausculte. Il n'est pas fou car, au Japon,  il n'est pas le seul à être revenu à la vie, ces derniers temps. Tetsuo a laissé pendant trois longues années, une veuve Chika, un petit garçon Riku et une mère. Il sait lui-même ce que c'est de grandir sans père, c'est pourquoi il compte bien rattraper le temps perdu avec Riku. Revenir à la maison et reprendre le cours de la vie telle qu'il l'avait laissée est pour lui une évidence. Cependant, rien n'est simple : Chika est méfiante, et le petit semble avoir peur de lui.
"Et voilà qu'un beau jour, ce mari mort depuis trois ans était revenu.
Cette nuit-là, Chika était longuement restée en état de sidération, la tête penchée de côté, sans comprendre ce qui se passait ni si l'homme debout face à elle était vraiment Tetsuo". 
Peu à peu, Chika lui révèle ce que sa vie est devenue après la mort de Tetsuo. Comme ce dernier s'était apparemment suicidé en se jetant du haut de l'immeuble de son lieu de travail, sa famille a été frappée d'ostracisme. Au Japon, il ne fait pas bon de faire partie du cercle familial d'un suicidé.

Tetsuo ne comprend pas son geste. Lui, avoir mis fin à ses jours alors qu'il était heureux en ménage et au travail ? A défaut de se souvenir de la dernière heure avant son trépas, il décide de compléter les blancs, tout en tentant de retrouver sa place dans la société.
"- Ecoute, Tsuchiya...Quand quelqu'un meurt, il laisse un vide. Plus ou moins grand. Mais on ne peut pas laisser ce trou ouvert indéfiniment. Alors chacun fait son possible pour le combler. Si on le fait pas, on finit par trébucher et tomber dedans... Tu comprends ?
Tetsuo ne pipait mot.
- Le vide ouvert au travail, dans la famille, dans le cœur de ceux qu'on a laissés derrière soi...Tu reviens pile au moment où ces trous on été refermés. Si tu essaies de soulever le couvercle de force, tu risques de le casser, tu sais." 
Il mène une véritable enquête policière, persuadé qu'il a été victime d'un assassinat. Au fur et à mesure, il est convaincu que le concierge de l'entreprise, un certain Saeki, a joué un rôle déterminant dans sa mort. Ce dernier, de toute façon, avait plusieurs fois manifesté son hostilité envers Tetsuo, sans raison valable. Saeki est le pendant négatif de Tetsuo.
"Les êtres négatifs et ceux qui ont un regard positif sur la vie sont semblables, ils vivent dans le même monde. Mais ceux qui tentent de vivre éprouvent une aversion naturelle envers ceux qui méprisent les autres êtres humains et la valeur de la vie. C'est pour se protéger. Il est absolument insupportable de vivre une vie sans valeur dans un monde sans valeur. C'est quelque chose de terrifiant".

Porter le statut de ressuscité n'est pas simple, et être en plus un ancien suicidé n'arrange pas les choses. En cela, le roman questionne de façon intime le rapport de l'être humain avec la mort et le choix de mettre un terme à son existence. Que cela soit sous la forme de l'introspection, du témoignage, ou du récit  de personnage célèbre tel Van Gogh, l'auteur propose une multitude de points de vue qui permet au lecteur de posséder toutes les cartes en main pour se forger une opinion.
 Car au delà d'une critique certaine de la société nippone, de son rapport au culte du travail, e l'entreprise au détriment de la famille, Keiichirô Hirano poursuit son étude du "dividus". L'Homme en tant que tel et ce qui le définit intimement  le préoccupe davantage. Le libre arbitre est un caractère intrinsèque de ce qui le constitue, et même la société ne peut l'éradiquer. Chacun possède en soi plusieurs personnalités qu'il présente - ou non - en fonction de la personne qu'il a en face de lui.
"Et pourtant, ces autoportraits représentent tous Van Gogh. Il n'y a pas d'un côté le vrai Van Gogh, et de  l'autre un imposteur. Tous sont Van Gogh. Un artiste aussi sincère n'avait aucune raison de peindre une imitation de lui-même. Tout comme il n'a pas pu peindre un masque".
En cela, revient des vers de Baudelaire :
"Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue.
Je suis les membres de la roue ! 
Et la victime et le bourreau ! "
Le cheminement de Tetsuo vers l'acceptation de sa mort est un cheminement de longue haleine vers une forme de sagesse intérieure et de reconsidération des préoccupations essentielles. Ressusciter est une chance : elle permet de faire un état des lieux, de se retourner, et de faire le point.