mardi 29 janvier 2019

Âpre Cœur, Jenny Zhang

Dans ce roman choral, Jenny Zhang donnent la parole à des petites filles chinoises arrivée aux Etats-Unis avec leurs parents, et qui subissent de plein fouet les revers du rêve américain.


Leurs prénoms importent peu. Elles ont en commun une arrivée en famille, près de parents déracinés persuadés de trouver aux Etats-unis ce qu'ils ne pouvaient pas avoir en Chine : la liberté et un travail décent.
Alors que les parents se démènent entre deux et trois emplois pour leur trouver un toit de fortune, elles grandissent et portent un regard de moins en moins naïf sur le monde qui les entoure. Racisme quotidien, poids de la famille restée au pays, découverte de la sexualité, autant de sujets qu'elles ne peuvent pas partager avec leurs parents trop préoccupés à les protéger à leur façon.
"Mes parents étaient sur une route qui ne menait nulle part, au pied du mur, alors c'était à moi de devenir vraiment bonne, c'était à moi de briller, et ça me faisait peur, parce que j'aurais voulu rester en arrière avec eux, je ne voulais pas les dépasser".
Elles perdent leurs prénoms asiatiques pour adopter des prénoms américains, gages d'intégration ; elles excellent en anglais pour avoir une scolarité exemplaire et ainsi s'inscrire à l'université. Elles seront l'incarnation pour leurs parents du rêve américain devenu réalité.
"Mon père disait qu'ils avaient besoin de noms américains dans leurs CV pour chercher du travail ; ils avaient besoin de noms qui soient prononçables par des Américains blancs qui parlaient anglais, parce qu'ils avaient des visages qu'on trouvait horribles à regarder, et qui donc irait embaucher quelqu'un avec un tel visage et un tel nom"?
Parce qu'elles sont nées filles, elles connaissent intimement les renoncements de leurs mères à suivre parfois à l'étranger un mari qui ne les rend pas heureuses. Elles y puisent une force nouvelle dans laquelle l'égoïsme et le refus de la défaillance sont les maîtres mots.
"Mais à présent, je voulais être libre. Je voulais être libre de me montrer égoïste et autodestructrice et ne rien me refuser comme les filles blanches du lycée où mes parents avaient trimé si dur pour me faire entrer".
 " Elles ne parlaient que des défaillances de nos pères, ou des raisons pour lesquelles cet endroit était bien pire que tout ce qu'elle avaient jamais vécu en Chine".
A travers leurs témoignages spontanés, parfois crus, apparaissent en filigrane les renoncements et la difficulté de vivre des immigrés et cela souvent dans l'indifférence générale.
"Et encore plus loin, mon père, à cheval sur son vélo, traversait Manhattan avec un plastique noué autour de la tête, ignorant les feux rouges comme s'il était le feu lui-même, acceptant des pièces de vingt-cinq cents en pourboire, s'obligeant à sourire à chaque livraison, tandis que moi, j'attendais le premier roulement de tonnerre, le moment où je pourrais de nouveau me détacher de moi-même, où je pourrais flotter dans cet espace au-dessus de la réalité où je me voyais parfois telle que j'étais vraiment."
"On était déjà livrés à nous-mêmes. (...) Mais parfois, je relevais les stores et j'ouvrais les rideaux afin de laisser entrer la lumière. On pouvait nous voir, et alors"?
Âpre cœur est un roman rempli d'énergie et d'amour. Les difficultés liées à l'immigration sont transcendées et ces familles ne lâchent rien pour s'en sortir. La choralité et le ton employés donnent du peps à l'ensemble.
Une réussite.

Ed. Philippe Picquier, janvier 2019, traduit de l'anglais par Santiago Artozqui, 379 pages, 22€
Titre original : Sour hearts : stories

lundi 28 janvier 2019

Première Dame, Caroline Lunoir

Marie aime Paul depuis de nombreuses années. ils ont quatre enfants désormais adultes et une vie de privilégiés. Paul, après avoir occupé le poste de Premier Ministre annonce à sa famille qu'il se présentera aux primaires de son parti en vue des élections présidentielles.


Et il peut compter sur le soutien des siens. Marie est une épouse dévouée, toujours à l'écoute de cet homme qu'elle admire et qu'elle soutient dans tous ses choix politiques. Elle connaît les compromissions mais elles n'ont jamais altéré sa qualité de vie et n'ont jamais perturbé celle de ses enfants.
"Nous vivons de Paul et par Paul. C'est lui qui arrache notre part de rêve, de gloire et d'étoiles". 
Au fil du temps, elle a appris à être une femme publique, ne trahissant rien que ce soit dans les paroles ou dans les expressions du visage afin de ne pas devenir la cible préférée des médias.
"Le temps m'a aidée à fabriquer un univers  dans lequel je clos ma pensée et je fige mon visage. A l'intérieur, bouillonnent mes rêves".
Malgré ses diplômes et sa fine connaissance de la langue russe, Marie a laissé sa carrière de côté pour favoriser l'ascension politique de Paul. Comme les élections approchent, elle écrit tout son ressenti au jour le jour dans un carnet. Au début, Marie réaffirme son appartenance à un milieu privilégié avec une résidence secondaire et les parties de chasse en famille. Puis élections obligent, elle réapprend l'humilité jusqu'à l'éclatement de deux scandales successifs : Paul la trompe et il a caché de l'argent à l'étranger.
Marie s'effondre, lentement, en silence.
"Après, la vie recommence à glisser sur moi, sur ma peau, sur mon âme jusqu'au coin de mon estomac qu'elle mord et qu'elle pince".
"Puis, comme tous les trahis, j'ai pris ma douleur avec moi et la chambre d'amis".
Elle va devenir la proie des médias tout en essayant de sauver sa famille. De toute façon, est-elle vraiment prête à quitter sa vie et surtout Paul qui lui a tout apporté ?
"Alors j'ai compris que personne n'essaierait de me comprendre et que j'étais seule, enfermée dans une case bien trop étroite pour moi, humiliante. J'ai senti qu'à jamais, pour toujours, j'étais et serais la femme de Paul et rien de plus".
 "J'ai l'impression d'errer en moi-même, à l'abri du sourire laconique que l'on m'a appris, dans l'attente de je ne sais plus quoi. J'ai compris tout l'abîme du mot détresse. et l'isolement dangereux qui s'y colle".

Dans Première Dame, Caroline Lunoir dresse le portrait ambigu d'une femme qui se redécouvre moralement le temps d'une campagne présidentielle. Marie est tour à tour cynique, passionnée, dévouée, aimante malgré les trahisons et résignée.
"Je crois que j'ai aussi peur de ce que pourrait révéler mon portrait en creux. En creux. C'est terrible. C'est comme si je craignais de n'être pas qu'une femme de l'ombre, mais ... une ombre".
La critique sociale est souvent réaliste, inspirée librement des scandales médiatiques et des personnalités des femmes et hommes politiques français. Dès lors, le roman prend les allures d'une satire où on sent pointer parfois un ton ironique.
Car finalement, comment rester fidèle à soi-même dans une vie publique ancrée dans les arcanes du pouvoir ?

Ed. Actes Sud, janvier 2019, 183 pages, 18€

vendredi 25 janvier 2019

Salina, Laurent Gaudé

"Salina va mourir et elle veut une terre où reposer".

Tel est l'incipit de ce court roman qui fut d'abord une pièce de théâtre, construite également sous forme de triptyque. Ainsi, Salina meurt et son dernier fils Malaka l'emmène vers l'île cimetière où elle veut reposer en paix. Mais pour que les portes de ce lieu de repos s'ouvrent, il faut que Malaka raconte la vie de sa mère défunte.
"Le cimetière où il l'emmène est sacré. L'île est cerclé d'une muraille. Il n'y a qu'une porte, épaisse, qu'aucun homme ne peut ouvrir. Il faut embarquer les morts et pendant tout le temps que dure la traversée, raconter ce que fut la vie du défunt. Le cimetière entend le récit. Et au terme du voyage décide si la porte doit s'ouvrir ou pas".
La vie de Salina est remplie de colère, de larmes et de vengeance. N'est-elle pas la petite fille déposée à l'entrée d'un village, protégée par les hyènes et qui, par la force de ses larmes, n'a pas voulu mourir ?
"A partir de ce jour, Salina devint une enfant. Elle est sortie de la matière indistincte qui pouvait à tout moment l'avaler : poussière de désert et mâchoires de hyènes. Elle s'est extraite de l'odeur de sueur d'homme et de bête et les bras de Mamambala l'ont fait naître".
Mamambala, sa mère adoptive, lui a tout appris sauf que "grandir était un exil". Mariée de force au frère de celui qu'elle aime, elle va apprendre le rejet, l'humiliation, la colère enfouie, jusqu'au jour où, devenue veuve, elle va enfin exprimer sa vengeance.

Dès lors, le récit prend une tournure épique. Par la bouche de Malaka qui emmène le corps de sa mère vers son dernier exil, est racontée la vengeance de Salina puis son long chemin vers la paix intérieure.
"Tout est là. Dans ce corps qui s'assèche et laisse échapper une dernière fois sa mémoire", et on ne peut que s'incliner devant cette vie remplie de souffrances et malgré tout d'amour.
"Le cimetière accepte Salina, la femme aux trois exils, celle qui a eu un fils haï, un fils colère et un fils pour tout racheter, Salina, la femme salée par les pleurs, condamnée à naître et à mourir en marchant dans des terres inconnues".
On retrouve avec plaisir l'écriture poétique de Laurent Gaudé qui donne du souffle et de la voix à ceux qui sont malmenés par le destin. La force du texte est incarnée par le personnage de Koura Kumba, l'enfant colère, le bras armé de la vengeance de Salina, mais aussi la voie possible vers l'apaisement final.


Ed. Actes Sud, octobre 2019, 160 pages, 16.80€

mercredi 23 janvier 2019

Lincoln au Bardo, George Saunders

Un homme pleure la perte de son fils de dix ans. Chaque nuit, il se rend au cimetière, irrésolu à l'idée d'abandonner son petit dans le froid et la nuit. Cet homme c'est Charles Lincoln, le seizième président des Etats-Unis, confronté au deuil de son petit Willie. Or Willie n'est pas seul, petit nouveau dans le monde des esprits...


"C'était le favori de son père. Ils étaient très proches - on les voyait souvent main dans la main."
C'est pour cela que Willie est persuadé qu'il arrivera à communiquer avec son père et ainsi apaiser sa douleur. Contrairement à ses nouveaux comparses de fortune tels Hans Vollman et Roger Bevins III, le gamin a très vite compris qu'il était mort et que seule son âme avait survécu. Les autres se croient dans un caisson de souffrances, un état transitoire où seul leur comportement déterminera ou non de leur retour vers la vie et les proches.
Willie est comme le révérend qui reste à ses côtés pour le protéger. L'homme de foi a lui aussi vite saisi qu'il n'était plus, mais il a fui pour errer indéfiniment dans le cimetière plutôt que subir les flammes de l'enfer promises à sa mort.
"Car je suis différent, oui.
Contrairement à tous ceux-là, je sais très bien ce que je suis.
je ne suis pas "souffrant", pas "allongé par terre dans la cuisine", pas "en convalescence dans un caisson de souffrances", pas "en train d'attendre qu'on me ranime".
Non
(...)
J'étais mort.
Je ressentis le besoin pressant de partir.
Je partis".
Ainsi George Saunders fait des âmes de véritables personnages. Leur logorrhée montre à quel point ils ignorent leur état. Parler pour ne pas disparaître tout à fait. Parler et répéter indéfiniment son histoire intime pour avoir l'impression d'exister.
Willie découvre avec frayeur l'attitude de ses nouveaux voisins. Seules les visites de son père dévasté lui permettent d'apaiser l'appréhension de son nouvel état. Il se met en hauteur pour éviter de se faire piéger par le tendron, "hideuse ceinture grouillante qui l'entra[e] fermement" qui l'enfoncera inexorablement dans la terre.
"Quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous le découvrîmes assis en tailleurs sur le toit de sa maison de pierre blanche".
Au fur et à mesure de la lecture, Hans et Roger comprennent que le petit n'est plus et qu'eux-mêmes sont dans le même état.
"Nous souhaitions que le garçon s'en aille, et ainsi soit sauvé. Son père souhaitait qu'il fût "dans quelque lieu lumineux, délivré de la souffrance, resplendissant sous une nouvelle modalité d'existence". 
Ainsi le silencieux cimetière de Oak Hill grouille d'âmes errantes. Il est une sorte de purgatoire où les vivants peuvent entendre les plaintes de ceux qui ne sont plus s'ils prennent la peine de tendre l'oreille.
Les dialogues désincarnées laissent parfois la place aux extraits de mémoires. Ainsi les portraits à charge ou à décharge du président se font, puis on assiste, grâce aux écrits des témoins, à la mort de Willie ravagé par la fièvre typhoïde...
"J'ai été sage, dit le garçon. Ou du moins j'ai essayé de l'être. Je veux agir sagement à présent. Et aller où je dois. Là où j'aurais dû aller dès le début.. Père ne reviendra pas ici. Et aucun d'entre nous ne pourra jamais retourner dans cet endroit précédent".
Peu à peu, Willie devient celui qu'il faut écouter, celui qui va rétablir l'ordre. Il devient un guide pour ces âmes qui ne comprennent pas leur situation, et arrive à apaiser l'âme de son père en proie à la culpabilité.
Oak Hill devient le Bardo de la tradition tibétaine. Il est au carrefour entre les deux mondes.
"Comme toujours au lever du Soleil, les deux royaumes se mêlèrent, et tout ce qui était vrai dans le Nôtre, devint vrai dans le Leur".
La construction du roman est novatrice. Elle mélange dialogues, narration, extraits de témoignages, tout en y incorporant une touche fantastique. Ainsi la petite et  la grande Histoire se mélangent. La stature de Lincoln en tant que Président s'efface pour ne garder que celle de père. En filigrane, le lecteur peut entrevoir les premiers remous de la Guerre de Sécession (l'action se passe en février 1862)
Ainsi, Lincoln au Bardo est un roman qui brasse de nombreuses émotions en exploitant tous les ressorts possibles de la fiction. Les spectres mis en scène sont tour à tour drôles, pathétiques ou empathiques. Ils nous forcent à nous confronter au plus profond mystère de notre existence : et après y-a-t-il quelque chose ?

MAN BOOKER PRIZE 2017

Ed. Fayard, janvier 2019, 400 pages, 24€
Titre original : Lincoln in the Bardo

lundi 21 janvier 2019

Le Songe de Goya, Aurore Guitry

Jouant sur les tableaux oniriques et réalistes, Aurore Guitry raconte la genèse des Caprices, oeuvre majeure de Francisco José de Goya...


Quand Goya se réveille blessé dans un lit crasseux, il se demande comment il est arrivé dans cette masure inconnue. Ses derniers souvenirs sont à Séville or il se trouve aux Mallos, chez la gardienne Rosario une ancienne prostituée à moitié sorcière qui le soigne avec de la viande crue et des potions imbuvables.
"Les étrangers ne lui demandent pas son nom. Ils l'appellent maman, Célestine, Belzébuth, Satan, la furie ou la gardienne des enfers. Elle joue un rôle dans leur terreur. mais celui-là ne la craint pas, il veut la connaître".
Cette femme échevelée le tourmente. Elle semble parler aux esprits et la nuit, les appelle pour participer à des danses effrénées.
"Certains guérissent et rentrent chez eux, d'autres meurent et rejoignent le cortège. Il en est ainsi depuis que le déluge a noyé hommes et bêtes".
La surveillance tourmentée de Rosario et les délires dus à la fièvre provoquent chez Goya une série d'hallucinations où souvenirs réels et fantasmagories se confondent. Lui, le peintre favori de la Cour d'Espagne ne sait plus véritablement qui il est et surtout s'il va s'en sortir...
Alors, coincé dans son lit de fortune, sous la bonne garde du chat Loca, au milieu de la laideur et de la crasse, Goya se concentre et décide d'enregistrer toutes les visions qui viennent à lui. Elles seront la genèse de ses Caprices que l'apothicaire de son quartier exposera dans sa vitrine d'officine.
"Partir du sang pour atteindre la chair. Ensuite il peindra un naufrage ou l'attaque d'une diligence ou l'explosion d'un incendie. Un cataclysme à la hauteur de ceux qui le ravagent. Ses visions s'étaleront sur la toile.(...) Et du noir surtout, beaucoup de noir".
De retour parmi les vivants sans trop savoir comment, Goya décide de se consacrer aux Mallos et à son expérience fantastique :
 "Tous les grands veulent leur portrait. Le jour, il croque leur visage. La nuit, il dessine les Mallos : Rosario, les moines, la Bruja et son cortège de fous qui bourdonnent autour de lui. Il les voit remplir les ombres sur les murs de son atelier. Ils lui réclament une fête qui durera toujours".
Le Songe de Goya raconte l'expérience unique vécue par le peintre Goya lors vraisemblablement d'une crise de saturnisme. A travers ses délires, c'est sa formation d'apprenti, sa famille, ses amitiés et ses amours à la cour qui sont passées au tamis de la fiction. Tout se mélange dans le grand maelström de l'esprit sans que le lecteur en perde pour autant le fil narratif.
Dès lors, la peinture apparaît comme la délivrance d'un esprit tourmenté, et les figures grotesques des Caprices, comme les satires d'une société espagnole corrompue et sur le déclin.


Ed. Belfond, collection Pointillés, janvier 2019, 144 pages, 17€

vendredi 18 janvier 2019

Un Étrange pays, Muriel Barbery

En 2015, La Vie des elfes annonçait un tournant dans l'univers littéraire de l'auteur en proposant un roman résolument fantastique dans lequel le monde des elfes et celui des humains se trouvaient étrangement liés par deux jeunes filles. Un Étrange pays s'avère être le tome suivant, plus tourmenté et beaucoup moins enchanté.

Les adeptes du roman d'aventures devront passer leur chemin car Un Étrange pays est davantage un roman d'atmosphère qu'un roman d'action. Muriel Barbery prend le temps de poser les événements, les personnages mais surtout le monde dans lequel chacun des protagonistes est issu. En l’occurrence, elle conte le monde des elfes divisé en quatre sanctuaires : Nanzen, Katsura, Ryoan, Hanase, tout en expliquant comment fonctionne ce monde des brumes.
"Notre existence repose sur celle d'un vide habité, d'un médium osmotique que nous devons altérer pour qu'il réponde aux besoins de notre communauté. Les brumes sont la trame de l'éternité et, quelque lente que notre évolution paraisse aux humains, nous vivons dans le temps. (...) Nous buvons le thé et les brumes nous écoutent et nous sommes ensemble".
Au fils des pages, il s'avère que les elfes nous ressemblent beaucoup malgré leur multiplicité fantastique. Les naissances de Maria et Clara, les enfants de novembre et de neige sont la preuve d'une union entre les deux mondes.
"Le temps passait, les empires s'effondraient, les êtres périssaient ; au cœur de ce désastre se dérobait un peu de sublime ; c'était le moment de devenir sérieux et non pas solennel, déférent sans être formel et joyeux quelque grave que fût l'heure".

Pourtant, même si dans cet étrange pays on s'est toujours méfié des êtres humains, il s'avère qu'il va falloir s'allier à eux pour prévenir la fin de leur monde.
"Les humains ignorent notre existence et nous  nous en sommes toujours félicités (...) Notre sorte est paisible, les guerres, si violentes soient-elles, avec les peuples des confins n'ont jamais eu pouvoir de détruire les fondements de notre harmonie. Mais les hommes constituent une espèce belliqueuse d'une autre envergure que nos vilains orques ou nos mauvais lutins".
Et voilà qu'apparaît Petrus, l'elfe qui va traverser le pont invisible pour rejoindre le monde des humains et trouver une solution. Autant dans son monde la vérité sort du thé, autant dans l'univers nouveau qu'il foule, il trouve la vérité dans le vin partagé avec les hommes.
"Le vin est aux humains ce que le thé est aux elfes. La clé de l'alliance est là".
Seule une alliance pérenne pourra sauver les deux mondes...

Un Étrange pays est un roman statique qui décrit un univers légendaire qui sombre dans le désenchantement. Partout la conquête du pouvoir est la plus forte. Les conflits font rage et les vérités qu'on croyait éternelles vacillent.
Précis et enchanteur, le lecteur plonge dans un monde fantasmagorique sorti tout droit de l'imagination de l'auteur. Néanmoins, cette volonté de précision  et d'explication assène au texte une certaine lenteur qui pâtit à l'action générale.
Le dernier tiers du roman appelle à un troisième opus pour achever le triptyque sur le monde des elfes et ceux qui ont aimé les deux premiers tomes n'auront plus qu'à patienter pour connaître l'épilogue.

Tome 1 : La Vie des elfes (Folio Gallimard, janvier 2019, 7.9€)


Ed. Gallimard, janvier 2019, 400 pages, 22€

mercredi 16 janvier 2019

Réservoir 13, Jon Mcgregor

Tout commence par la disparition d'une adolescente lors d'une randonnée avec ses parents. On pourrait alors croire que Réservoir 13 va raconter l'enquête menée dans ce village anglais au départ sans histoires, mais non...

" La disparue s'appelait Rebecca, ou Becky, ou Bex. Elle avait treize ans au moment de sa disparition".
C'est le constat laconique fait à la fin de chacun des treize chapitres, soit des treize années qui ont suivi la disparition de la jeune fille. on sait qu'elle était en vacances avec ses parents dans le village où la famille résidait dans un gite. On apprend aussi au fil de la lecture qu'elle connaissait certains jeunes du coin avec qui elle traînait volontiers. D'ailleurs ces derniers culpabilisent sans trop savoir pourquoi puisqu'ils ne savent pas ce qui s'est passé.

Justement c'est cette ignorance des faits qui pousse le récit à se tourner vers les villageois. Tout le monde se connaît, les enfants du village ont grandi ensemble. Et même si les secrets doivent être bien gardés, ils deviennent public un jour. la vie et sa routine reprennent leurs droits malgré les événements.

Autour du village, treize réservoirs à eau montent la garde. Pour y accéder, autant de chemins de randonnées qui permettent de s'attarder sur la faune et la flore locales. D'ailleurs Jon Mc Gregor décrit le temps qui passe par les changements de la nature, le rythme des amours des oiseaux, des renards ou les migrations annuelles. Les saisons, c'est aussi le jardin communal qui change de couleurs et les récoltes qui se font.

"On avait cherché la disparue. On l'avait cherchée absolument partout (...) La nuit on rêvait de l'endroit où elle avait pu partir. On rêvait qu'elle descendait de la lande, les vêtements trempés et la peau presque bleue. On rêvait qu'on était le premier à parvenir jusqu'à elle avec une couverture et qu'on la ramenait chez elle en toute sécurité".
Au fils du temps, la disparition et le mystère non élucidé se transforme en légende urbaine. Ce n'est lorsqu'on voit le père revenir sur les lieux une fois par an ou la mère qui réapparaît de loin en loin qu'on se souvient qu'il s'est passé un événement très étrange. Pourtant, au départ, les villageois ont participé aux battues, mais depuis, le temps a patiné les bonnes volontés même si l'enquête reste ouverte.
Alors, on se plaît à croire que Beckie est toujours vivante, qu'elle voyage, qu'elle se cache sous une autre identité ou que tout simplement cette fâcheuse histoire n'a été finalement qu'un mauvais rêve.

Réservoir 13 est le roman sur le temps qui passe dont la force est de patiner tous les événements et toutes les émotions. Divisé en treize chapitres eux-mêmes divisés en treize mois lunaires, le récit se veut cyclique sans pour autant tomber dans la répétition.
La narration est précise, les personnages complexes et chargés d'émotions même si les dialogues sont peu nombreux. Comme eux, le lecteur sent au fil de sa lecture sa curiosité disparaître au sujet de la disparition de l'adolescente. L'intérêt du roman est ailleurs. Il est dans la routine des villageois, leurs vies, leurs amours, leurs ennuis, et la curiosité qu'on porte sur ses voisins.
Les treize réservoirs ne révèlent pas leurs secrets. La nature meurt, naît, se transforme, les habitants vivent, vieillissent et luttent contre leurs tourments personnels.
Une vraie réussite.


Ed. Christian Bourgois, traduit de l'anglais par Christine Laferrière, janvier 2019, 450 pages, 22€
Titre éponyme

lundi 14 janvier 2019

Bon Genre, Inès Benaroya

Claude a un prénom épicène, c'est bien pratique car c'est une femme qui a décidé de se comporter comme un homme. Enfin croit-elle, jusqu'au jour où elle va s'y perdre.


Une très bonne situation professionnelle, un mari, une fille issue d'un premier mariage, Claude est une femme active qui gère tout, fait même bouillir la marmite familiale et doit prendre de grave décisions à son travail. Or Claude ne pense plus, ne se pose plus. Elle appartient à un cadre de vie qui lui échappe de plus en plus dans laquelle sa féminité et sa sexualité sont peaux de chagrin.
"Aux hommes les pensées sexuelles, aux femmes l'inquiétude. Aux uns le contrôle du flot discontinu de libido, aux autres les appétits de moineau. Inenvisageable autrement".
Chef de famille sans le vouloir vraiment, cadre dirigeante, elle se met dans la tête qu'elle exerce au quotidien ce qui généralement prévaut aux hommes. Il suffirait juste qu'elle balance aux orties la respectabilité et les idées bien arrêtées sur la sexualité, pour que la mutation soit complète.
"Crystale  vient de mettre aux ordures un pilier, et pas des moindres, de la respectabilité de Claude - l'acte sexuel réfléchi, l'usufruit exclusif du couple, le don sacré du corps, le sexe non dissociable de l'amour apanage des femmes comme il faut. L'entreprise de démolition est bel et bien entamée".
Crystale est son alter ego. C'est celle qu'elle devient quand elle quitte le travail et offre son corps à des inconnus. Une perruque, une paire de lunettes suffisent pour se cacher. 
"Moi. Depuis le début. Je me suis démenée pour faire comme si j'étais un homme, prouver que je pouvais être l'un deux. Quand j'étais Crystale, j'étais fière d'avoir une sexualité d'homme".
"Écarter les jambes ne portent pas à conséquence, un moment d'égarement, pas de trace ni de témoin".
La Claude bien rangée s'efface lorsque Crystale prend le dessus. Lorsque son corps s'accouple elle oublie qui elle est, la faiblesse de son mari Paul ou le cancer de sa mère.
La sexualité devient compulsive.
"Le temps que dure l'accouplement, elle n'est plus qu'un sexe joint à un autre sexe dans un rapport sans sexuation. Son esprit s'absente. Claude s'efface, meurt un peu pour laisser Crystale prendre vie dans la continuité des chairs, des liquides et des tumultes, à la manière des animaux, aveuglément".
On n'est pas dans l'Insoutenable légèreté de l'être de Kundera (Gallimard, 1984) et on pourrait s'attendre à une fin à la  Breaking the Waves de Lars Von trier (1996) sauf qu'Inès présente une seconde partie de roman, véritable second souffle.
Claude, la "femme confirmée" n'existe plus. Crystale non plus d'ailleurs. Elle a tout quitté et monte en catimini dans un camion pour fuir son ancienne vie.
La fuite, rien que ça.

Claude fait la connaissance de Ricky, la propriétaire du camion. Très vite elles se lient d'amitié. Ricky va devenir une confidente. A ses côtés, Claude va découvrir et formuler ses vérités. La maïeutique socratique est en marche....dans un camion qui parcourt l'Europe.
"Sa vie s'est retournée comme une crêpe", constate-t-elle. Elle analyse ce qu'elle était devenue et surtout elle se demande comment envisager son avenir. A travers ses propos, on comprend en filigrane les raisons de sa fuite. Au delà de l'aspect personnel, Claude livre une réflexion sur la condition de la femme et de l'image qu'elle doit renvoyer.
"Toute sa vie à faire jouir et maintenant quoi ? (...) Le secret est bien gardé, mais voilà la vérité. Les femmes sont des muses - point barre. Elles ont leur place dans les arts, dans les magazines people ou entre les draps, on leur écrit des lettres d'amour, elles inspirent les odes et les dessins académiques, mais elles ne font pas l'Histoire. On a juste repeint les murs de la prison pour faire illusion".
Grâce à Ricky, Claude comprend qu'elle ne doit pas être une illusion. Il est temps qu'elle soit elle, tout simplement. Elle doit accepter de s'aimer telle qu'elle est vraiment.
"Elle se plaît. La sensation prend corps dans un endroit lointain et vient fourmiller à la surface, la submerge, exaltante. Elle se plaît hors tout, dans un dialogue de soi à soi, sans spectateur ni scrutateur".
Bon genre cache bien son jeu. Il est plus profond qu'il en l'air. Claude se perd pour mieux se reconstruire et accepter ses failles. Elle a dérogé aux codes de la société bien pensante. "La femme propose, l'homme dispose". Elle s'y est brûlée les ailes mais cela lui a permis d'avoir une réflexion plus globale sur l'image de la femme en général et la condition féminine en particulier.
Inès Benaroya offre un roman éminemment contemporain dans lequel la crudité de certains propos alimente une réflexion plus vaste sur la famille et sur la difficulté d'être soi. Elle réussit le pari risqué de ne jamais sombrer dans la caricature.
Pour ma part, cette lecture fut une agréable découverte.

Ed. Fayard, janvier 2019, 256 pages, 18€

vendredi 11 janvier 2019

Sans lendemain, Jake Hinkson

William dit Billie est une femme. Elle porte des pantalons et enchaîne les aventures féminines sans lendemain. A défaut d'avoir réussi à devenir scénariste, elle distribue à travers les Etats-Unis les mauvais films d'une boite de production minable. Pour cela elle doit se rendre dans l'Arkansas.


Pourtant, le propriétaire du cinéma de Kansas City l'avait prévenue :
"N'allez pas dans l'Arkansas (...) Là-bas, c'est un autre monde, Billie. C'est là que le Midwest s'arrête et que le Sud commence, et elle est pas jolie, la transition".
Et il avait raison. Avec sa dégaine, ses mœurs libres et son métier d'homme, Billie ne passe pas inaperçue lorsqu'elle foule les rues de la petite ville de Stock's Settlement. En plus, nous sommes en 1947 et la société se méfie des personnes en avance sur leur temps. Pour couronner le tout, le pasteur de la ville a fait de l'industrie du cinéma l'incarnation de l'oeuvre du Diable.
Pour les habitants, Obadiah Henshaw est le "Moïse des Ozarks". Vétéran de la seconde guerre mondiale, il a perdu la vue en sauvant des camarades de combat. Depuis, il prêche une religion intégriste et sans compromis. Son épouse, la trop belle Amberly, vit en retrait et semble subir les principes de la maison.

Billie a vite compris que quoi qu'elle fasse, "elle serait une incarnation obstinée de la dépravation morale". C'est pourquoi, elle s'évertue à vendre ses films au cinéma local puis, avant de quitter l'état, braver Henshaw et tomber amoureuse d'Amberly.

« Je me souviens de m’être dit ce matin-là, en quittant Kansas City, que mon boulot – ma vie, en fait – ne pouvait guère être pire. Quand j’y repense maintenant, ça me fait rire. Ça me fait vraiment rire. »
Au fond de sa cellule de prison, Billie attend son  jugement et se dit que finalement sa petite vie bien réglée était ce qui ressemblait le plus à du bonheur.
Son retour dans le Kansas, la mort du prêtre, sa fuite avortée avec Amberly et son arrestation par le duo Lucy et Eustace Harrington l'ont menée inexorablement vers le point de non retour.
"Peut-être que la mort est la seule grâce possible",
se dit Billie en attendant son jugement. De toute façon son avocat commis d'office ne lui est pas d'un grand secours et la population de  Stock's Settlement a définitivement posé un jugement moral sur elle.

Il y a un fond de déterminisme dans la façon dont Jake Hinkson a orienté l'histoire de sa protagoniste. Malgré ses tentatives pour oublier sa famille plus que bancale et assumer ce qu'elle est, tout la rattrape. De plus le contexte social, l'Amérique de l'après-guerre, et le contexte religieux sur fond de bigoterie et d'hypocrisie, ne lui ont pas permis de s'épanouir librement.
Certes, Sans lendemain est aussi une histoire de meurtre sur fond de passion amoureuse, mais ce crime est aussi le symbole de rejet de toute une mentalité faite d'a priori et d'exclusion. Et cela Amberly l'a bien compris :
"C'est ce que j'ai compris après toutes ces années. Les gens veulent toujours croire l'histoire qui correspond à ce qu'ils préfèrent penser". 
Grand Prix de Littérature policière 2018, ce roman transporte le lecteur dans un contexte assez inédit. L'auteur multiplie les facteurs sociétaux comme autant de vecteurs possibles aux conséquences des agissements de l'héroïne, ce qui rend son texte captivant.

Ed. Gallmeister, collection Totem, janvier 2019, traduit de l'anglais (USA) par Sohie Aslanides, 224 pages, 8.40€
Grand prix de littérature policière 2018
Titre original : No Tomorrow

mercredi 9 janvier 2019

Orange amère, Ann Patchett

Cela pourrait être l'histoire banale d'une famille recomposée avec son lot de souvenirs heureux et de sentiments de perte. Ann Patchett va plus loin en y associant un drame et un roman.


Ce jour-là, Albert ne faisait que fuir le domicile conjugal rempli d'enfant et d'une épouse (encore) enceinte. C'est pourquoi il s'est rendu à la fête de baptême de la fille d'un flic avec qui il a travaillé de loin en loin. Observer les gens s'amuser et boire, c'était son objectif de départ. C'était sans compter rencontre Beverly, l'hôtesse de charme.
"Il comprit alors ce qu'il avait su dès l'instant où il l'avait vue se pencher par la porte de cuisine pour appeler son mari. Sa vie venait de commencer".
Plus tard, Beverly et Albert quittent la Californie pour la Virginie, forts de leur famille recomposée - quatre enfants d'un côté, deux de l'autre - et confiants dans la force de leur couple. Leur fonctionnement est simple : quand les enfants sont réunis, ils les laissent en autonomie totale, bien incapables de les supporter longtemps, mais surtout bien conscient que la nouvelle fratrie leur voue une inimitié naturelle et logique.
"Les six enfants partageaient un principe fondamental, qui renvoyait leurs potentielles antipathies réciproques en ligues mineures : ils détestaient les parents. Ils les haïssaient".
C'est ainsi que Franny, Caroline, Holle, Cal, Jeanette et Albie ont pris leurs habitudes. Pour être sûrs de pouvoir vaquer pleinement à leurs occupations, ils ont même trouvé un stratagème douteux pour se débarrasser régulièrement d'Albie, le plus jeune. Leurs explorations et leurs jeux ont soudé ces gamins jusqu'à ce qu'un drame emporte un des leurs...

Bien plus tard, Albie devenu jeune adulte dévore le dernier National Book Award, Orange Amère d'un certain Leo Posen. Très vite, il y reconnaît dans les grandes lignes l'histoire de la tragédie familiale.
"Le livre parlait plutôt du fardeau inestimable de leurs existences : le travail, les maisons, les amitiés, les mariages, les enfants, comme si tout ce qu'ils avaient voulu et qu'ils s'étaient employés à construire avait cimenté l'impossibilité de toute forme de bonheur. Les enfants, qui au premier abord ont l'air exclusivement composés de poésie et de charme, se révèlent un nid de serpent".
Ce roman va faire écho en chacun des protagonistes et va les forcer à s'interroger sur leur jeunesse et les choix pris à cette époque. Des souvenirs, des images reviennent du clan constitué par la force des choses, à cause de l'amour de deux adultes qui ne fuyaient qu'en fait la stabilité de leur foyer respectif. Tout a commencé à Torrance en Californie et se terminera au même endroit.
"Toutes les histoires s'en vont avec toi, pensa Franny en fermant les yeux. Toutes ces choses que je n'ai pas écoutées, que j'oublierai, que je n'ai pas comprises, que j'ai manquées. Tous les chemins qui mènent à Torrance".

"On est magiques" se plaisait à dire Albert à sa nouvelle compagne Beverly. Ann Patchett s'emploie à décortiquer le fonctionnement de cette famille reconstituée et à en retirer tous les charmes de l'apparence. Responsabilité, loyauté, amour, compromis, tout est passé au crible sur plusieurs décennies et l'auteur démontre que l'ensemble laisse des traces sur chacun des personnages. Néanmoins, c'est le drame vécu en commun qui va unir la fratrie recomposée.
Orange amère est un très bon roman mis en relief par une mise en abyme judicieuse effectuée par un autre texte littéraire fictif.
Dès lors, se pose la question des secrets que nous gardons en nous, de nos histoires personnelles mais aussi de nos drames intimes qui ont façonné ce que nous sommes devenus.


Ed. Actes Sud, janvier 2019, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Frappat, 352 pages, 22.50€
Titre original : Commonwealth

lundi 7 janvier 2019

Vigile, Hyam Zaytoun

Un couple, la nuit. Elle entend la respiration laborieuse de son conjoint, croit que c'est un jeu, puis plus rien. Elle allume la lumière. Il est en arrêt cardiaque. Tout s'emballe...


Le temps que les secours arrivent, elle a procédé sans relâche au massage cardiaque. Antoine a repris son souffle, mais il est amené d'urgence à l'hôpital, laissant seule Hyam face à une tragédie en devenir.
Je suis "une fille inquiète. Une fille capable d'échafauder, en peu de temps, le plan de survie d'un drame non encore advenu".
Reprendre ses esprits pour s'organiser, expliquer aux proches, mais surtout pour faire face quand il faudra le rejoindre et écouter les médecins.
"Ce n'est pas un combat, c'est une estimation des forces".
La narratrice doit combattre un flot d'émotions qu'elle n'a pas l'habitude de juguler. Pourtant, en tant qu'actrice de théâtre, elle est censée être maîtresse d'elle-même. Or, Antoine est "son ancre". Sans lui, sa vie déraille. Il est toujours là, en coma artificiel, mais les médecins sont très sceptiques quant à sa probable récupération.
"Te retrouver sur ce lit avec le respirateur, ton corps lourd, une masse, silencieux, froid, c'est injuste. Un sentiment irraisonné de colère me parcourt. Oui je t'en veux, comme si tu m'avais abandonnée. Et la seconde d'après, c'est une immense tristesse. Je ne me suis jamais sentie si démunie."
C'est lorsqu'on est confronté au malheur qu'on se rend compte de notre bonheur passé fait de petits riens, de routine, et de tracas familiers. Hyam veut continuer à vivre tout cela, avec lui et leurs deux enfants. Il n'est pas question qu'il les abandonne. Elle y croit. Elle devient son Orphée et le ramènera sain et sauf des rives du Styx...

Vigile décrit au quotidien le combat d'une femme confrontée brutalement à la possibilité du malheur. Elle arrive à puiser une force exceptionnelle pour faire face et par son amour, à croire coûte que coûte que son compagnon survivra.
Avec une grande pudeur, l'amour et la violence du drame remplissent les pages. On entend alors la voix d' Hyam Zaytoun telle une incantation, une prière à l'être aimé.
Un livre fort et bouleversant.
"Près de ton lit maintenant je détisse.

Et tisse autrement.
Je gagne du temps.
Que nos enfants grandissent.
Que l'on s'aime encore plus.
A tes oreilles, je glisse une autre histoire.
Et tes lèvres prendront bien le relais mon amour".

Ed. Le Tripode, janvier 2019, 124 pages, 13€