vendredi 31 janvier 2014

Chroniques de l'oiseau à ressort, Haruki Murakami

Ed. 10/18, (nouvelle édition) août 2014,  traduit du japonais par Corinne Atlan et Karine Chesneau, 847 pages, 9.9 euros

Au fond du puits pour y trouver du nouveau...


Toru Okada est un homme paisible. Depuis qu'il a quitté son emploi, il reste à la maison, fait ses courses, nage à la piscine, lit et se repose. Son épouse Kumiko, salariée dans une maison d'édition a accepté cette situation et n'y voit guère de reproches à faire. Tous deux louent la maison de l'oncle de Toru, à l'écart de la ville, dont la particularité est, qu'au fond du jardin, se trouve une allée commune aux autres maisons mais dont il faut escalader le mur pour y accéder.
C'est en cherchant son chat disparu depuis quelques jours que notre narrateur emprunte pour la première fois cette drôle de ruelle; à cet endroit il entend un chant étrange:
"J'entendais le cri régulier d'un oiseau, ki, kii, kiii, provenant des bosquets du voisinage, on aurait dit qu'il remontait un ressort (...) Je ne sais même pas à quoi il ressemblait. Mais ce volatile en avait cure, et venait tous les jours remonter les ressorts de notre petit monde paisible."
Au fond, se trouve une maison abandonnée dont le jardin a la particularité d'avoir un puits à sec. Toru se sent attiré par ce "gouffre", ce lieu de silence opaque et noir:
"Ce puits semblait abandonné depuis pas mal de temps comme tout ce qui se trouvait dans le périmètre de cette maison. Une sorte d'engourdissement généralisé semblait régner sur ces lieux. Peut être les objets inanimés devenaient-ils plus animés encore quand il n'y avait plus personne pour poser le regard sur eux."
Retrouver le chat devient secondaire, mais explorer le puits devient essentiel...
Très vite, le quotidien bien routinier de Toru semble  se fragmenter: son épouse disparaît du jour au lendemain sans raison apparente, les soeurs Malta et Creta Kano font leur apparition et entrent dans la vie de notre narrateur, enfin, la jeune voisine May Kasahara, semble elle aussi subjuguée par le puits.
"Comme si une force extraordinaire puissante avait arrêté le mouvement naturel des choses et forcé cet endroit à stagner", Toru sait qu'il doit aller au fond du puits pour trouver des réponses à ses questions. Enfermé là par sa voisine, sans aucune possibilité de remonter, Il fait l'étrange expérience du dédoublement de son être:
"Mon corps perdait progressivement de sa densité et de son poids, tel le sable emporté peu à peu par le courant (...) Et si mon corps n'était qu'une coquille provisoire destinée à abriter ma conscience? (...) Quelle étrange sensation pour moi d'être incapable de voir mon propre corps, alors qu'il était censé être là. Tandis que je restais immobile au milieu de l'obscurité, je devenais de moins en moins sûre de mon existence réelle."
Dans les ténèbres, Toru voit des choses, entend des voix, traverse la paroi pour se trouver dans un autre lieu. Quand enfin, il arrive à remonter du puits, une tâche bleue indélébile apparaît sur sa joue, ses certitudes ont vacillé, et il pense avoir une piste pour retrouver son épouse:
"La vérité n'est pas forcément dans la réalité, et la réalité n'est peut-être pas la seule vérité."

Chroniques de l'oiseau à ressort est un roman inclassable, dense, opaque et clair à la fois. Il est le symbole de l'univers de Murakami, le va et vient constant entre le monde réel et celui fantasmé. Les personnages secondaires sont à la fois bien présents et symboliques. Ils incarnent des "clés" d’accès à une future compréhension, tout comme les personnages récurrents (tel le nain ou le cow boy) dans la filmographie de David Lynch.
Four à chaux Tournai par P.Muzellec
La frontière entre les deux mondes est ténue; le puits est le chemin pour y accéder. Il faut libérer sa conscience pour trouver le monde englouti qui existe en chacun de nous, cet angle mort qui permettrait d'être réellement soi-même.
"Il y a une sorte de faille entre ce que je pense être la réalité, et ce qui est vraiment la réalité. J'ai l'impression que quelque chose se cache à l'intérieur de moi. Comme un cambrioleur entré dans la maison qui resterait dissimulé dans le placard. Parfois il sort et trouble mon ordre et ma logique intérieurs. De la même manière qu'un champ magnétique dérègle une machine."
Ainsi, la communauté, les gens, deviennent "une masse informe et vague", tandis que le nouvel entourage de Toru est bien présent.

Avec des allers retours dans le passé, le récit s'épaissit encore. En effet, tout à une signification: la perte du chat, le cri de l'oiseau, Kumiko disparue, la tâche bleue, la boîte de Mr Honda... La vérité est ailleurs, mais c'est le frère de l'épouse disparue, l'étrange Noboru Wataya, un "homme insaisissable" qui tire aparemment les ficelles de cette étrange aventure.
"Chaque fois que l'oiseau à ressort venait remonter les ressorts dans mon jardin, l'état de confusion du monde s'accentuait.(...) Son cri, audible seulement à certaines personnes, guidait ceux qui l'entendaient vers d'inéluctables catastrophes. Dans le monde de l'oiseau à ressort le libre arbitre n'avait aucun sens."

Finalement, ne serions nous pas que "de simples poupées mécaniques" dont les volontés seraient guidées par des forces supérieures? Ce roman ne donne aucune réponse; il est le témoignage d'une situation lambda, le basculement dans le fantastique, la possibilité d'une autre vérité, bref l'univers entier de Murakami en 847 pages.

Les raisins de la colère, John Steinbeck

Ed. Folio Gallimard,  1972, 640 pages, 9.4 euros


Ce roman ne mérite pas une chronique de sept mille caractères car il y a tellement de choses à dire, de sentiments à expliquer après cette lecture fleuve. Donc, je me contenterai de trois mots: famille, dignité, travail. Tous les membres de la famille Joad méritent le titre de héros. Man, la mère, est le ciment de la famille. Elle sait que lorsqu'il ne reste plus rien, il y a encore l'amour des siens.
Être séparés reviendrait à admettre que le peuple a perdu devant les propriétaires terriens: "nous sommes ceux qui vivront éternellement. On ne peut pas nous détruire. Nous sommes le peuple et le peuple vivra toujours."
Même son époux admet qu'elle soit le "chef de clan", la référence lorsqu'il faut prendre une décision de survie. Dans cette épopée tragique où les travailleurs cherchent désespérément un emploi dans un monde du travail miné par la spéculation et considérant peu les employés comme de nouveaux serfs, Steinbeck dresse un tableau effroyable de la misère, provoquée et entretenue par la Banque et les riches propriétaires. Le peuple est assimilée à une armée lâchée "sans bride ni harnais". Chassé de ses terres par le Tracteur, symbole civil du tank, il migre sur la route 66, "la route de la fuite" mais aussi de l'espoir de jours meilleurs en Californie. Or, cet espoir s'effiloche au fil du temps. "Dans l'âme, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines". La famille Joad et leurs compagnons de misère luttent non seulement contre la faim, mais aussi contre la perte de leur dignité. Etrangers, Hokies, dans leur propre pays, ils ne reconnaissent plus le monde dans lequel ils survivent au jour le jour.
A force de brimades, d'enfants mourant de faim, la colère gronde. Steinbeck les compare à une armée en marche: "et un jour, toutes les armées de cœurs amers marcheront toutes dans le même sens. Elles iront toutes ensemble et répandront une terreur mortelle."
A la fin du roman, le geste de l'oncle John envers son neveu est hautement symbolique. Il exprime à lui seul toute l'incompréhension d'un peuple qui ne veut que travailler, avoir un toit, et ne pas être considéré comme des bêtes ou des esclaves modernes. Cette fresque mérite une lecture plus qu'attentive car elle est le "porte parole" de ceux qui se taisent et subissent.

jeudi 30 janvier 2014

Plein gaz, Joe Hill et Stephen King

Ed. J.C. Lattès, janvier 2014, 96 pages, 6 euros

Duel version motards


Si vous n'avez pas lu le roman Duel de Richard Matheson, vous avez certainement vu le film éponyme de Steven Spielberg. Cela ne vous dit rien? Mais si, c'est celui où pendant 1h30 on voit un homme seul en voiture, poursuivi par un camion citerne, à travers une route désertique des Etats-Unis. On ne voit jamais l'allure du routier...

A quatre mains, le père et le fils ont décidé de rendre hommage au roman en proposant une version "motarde" du récit initial. En effet, les ingrédients sont les mêmes: un routier invisible poursuit une bande de motards avec son semi remorque, quitte à mettre parfois sa propre vie en jeu pour les tuer un par un.

La Tribu "Vivre sur la route - Mourir sur la route" se compose de onze motards pour la plupart anciens du Vietnam, autour de leur chef respecté  Vince. Ce dernier, dans l'espoir de devenir enfin un bon père, a accepté que son fils Race devienne un des membres. Mais la relation père-fils est très compliquée, surtout depuis que Race a voulu se faire de l'argent avec un médecin drogué producteur de méthamphétamines...
Justement, après un règlement de compte qui a très mal tourné, la Tribu décide de se vider la tête en avalant des kilomètres, sauf que....
Un routier que Vince avait repéré sur le parking du resto, les suit dangereusement. Quand il commence à envoler la queue de la Tribu, ceux de devant n'ont plus qu'à accélérer pour avoir la vie sauve...
En 96 pages, les deux auteurs ne laissent pas le champ libre à la réflexion. Cette nouvelle se lit vite et bien. Certes, on n'y retrouvera rien de neuf, sauf peut-être la raison pour laquelle le conducteur du camion se veut justicier fou. Certains y verront un coup de pub, d'autres un livre inutile. Or, si on évite l'extrapolation, on  comprendra simplement que c'est l'hommage de deux auteurs-motards à un classique de la littérature américaine.



La bouche qui mange ne parle pas, Janis Otsemi

 Ed. Jigal, collection Polar, septembre 2012, 176 pages, 8 euros

 Meurtres entre amis à Libreville


L'auteur, originaire du Gabon, dresse un "portrait cruel et sans complaisance du peuple de la rue, écartelé entre sa survie quotidienne et et les mirages d'une société toujours plus avide."

 

"On ne refait jamais sa vie, on la poursuit", c'est ce que se dit Solo lorsqu'il sort de trois ans de prison. Oh, il n'est pas bien méchant, il tente juste de survivre dignement de ses combines de voitures volées ou d'herbe. Car survivre honnêtement au Gabon semble simplement utopique...
Ce pays où les cinémas se transforment en églises, où les hommes politiques "traînent derrière eux une longue carrière politique et administrative faite d'intrigues et de complots", où les flics n'ont plus aucune déontologie,est devenu un "no man's land" où il ne fait pas bon de traîner.
Loin des pages idylliques de Libreville, l'auteur a fait le choix d'ancrer le récit dans la réalité de son pays. Il se sert de son intrigue et de ses personnages pour écrire une diatribe virulente contre la corruption régnante et le comportement de ceux qui l'entretiennent. L'intérêt personnel et politique est maître, quitte à sacrifier de pauvres enfants pour fabriquer des fétiches pour que des politicards superstitieux remportent les prochaines élections. Solo et ses copains sont malgré eux les victimes d'un système qui n'est que leur unique référent depuis leur enfance. 
Or, lorsque Solo se retrouve mêlé à une sombre histoire d'enlèvements , il sent qu'il a atteint "sa ligne de touche personnelle", trop c'est trop...
Les flics Koumba et Owoula sont des flics ripoux puissance dix. Leur devise: "la bouche qui mange ne parle pas" leur rappelle à chaque instant qu'un bon flic qui touche des pots de vin ou se partage le butin apprend à se taire...La fin du chapitre douze démontre que les valeurs de la police sont clairement inexistantes! 
Le lecteur se demande en fin de compte si la vie quotidienne Gabonaise ne se réduit pas à l'échafaudage de petites combines, de courses poursuites, de jeux de chat et de la souris avec les flics...
L'auteur dénonce le système politique en place, et en arrière plan pense que la population n'ose pas se révolter...La fin est sidérante dans le sens où le peuple naïf a besoin de temps en temps d'être rassuré sur le bon fonctionnement du système politique:"un os jeté au peuple pour préparer les élections législatives en perspective. Comme quoi, la politique est l'art de couper le sifflet aux grognons." Bref, un bon polar sans concession ni fioriture.

mercredi 29 janvier 2014

Enfants de la forêt, Béatrice Massini

Ed. La joie de lire, traduit de l'italien par Françoise Liffran, collection Encrage, janvier 2012, 200 pages, 16.5 euros

Lire = être libre.


Le thème des enfants livrés à eux-mêmes est peu usité en littérature. D'ailleurs, lorsqu'on évoque le sujet, une seule référence revient, Sa majesté des mouches...Contrairement à ce roman, Enfants de la forêt ne traite pas des rapports des enfants entre eux, mais d'un cheminement libérateur.

Sur une planète non précisée, chauffée par l'Aster le jour, mais ne connaissant pas de Lune la nuit, ravagée par l'explosion d'une bombe nucléaire, un semblant de société semble se reconstruire, dirigé par des Pionniers, communauté dont on ne sait rien, sauf que les enfants en ont peur. Ces derniers sont ramassés et regroupés dans une Base.

Livrés à eux-mêmes, négligés, ils sont surveillés jour et nuit par des caméras: "pas de lumières, pas de cabines, pas de bains, pas de cafétéria. Fixées sur des hauts pylônes, des caméras d'un modèle archaïque étaient un des rares signaux d'une présence adulte, qu'elle fut rassurante ou menaçante."

Seule la distribution d'un somnifère le soir et de rations alimentaires assurent leur survie.
Et pourtant, à l'arrivée de Tom, un petit groupe se forme à ses côtés, épaulé aussi par Hana. Tom possède un Tesson c'est à dire un souvenir, "une douleur de la mémoire d'avant": un livre. En faisant la lecture de contes à ses semblables, germe l'idée d'une fuite possible dans la forêt.
Sous les yeux des gardiens Jonas et Ruben, ils quittent le camp pour s'engouffrer parmi les arbres. Dès lors, leur vie prend une toute autre tournure: "ils étaient vivants dans le meilleur sens du terme (...),leur vie ne consistait pas à attendre le soir puis le lendemain, mais à agir, à créer."

Le livre a donné la force "de changer les choses", il a insufflé un mouvement libérateur, et la possibilité de se souvenir de l'existence d'avant. Cependant, la liberté à un prix...
Découverte jeunesse flirtant avec le thème apocalyptique si cher et si attractif à nos jeunes ados, ce roman procure une lecture agréable sans véritable fausse note sauf une petite faiblesse quant au traitement de la fin.
Plus généralement, on suit un groupe d'enfants passant de l'état quasi végétatif à la raison grâce à une fuite en forêt et la prise de conscience de l'objet livre. C'est un peu le mythe de la caverne revisité et remis au goût du jour, mais qui pose les bonnes questions quant à la place de la jeunesse dans la société et la richesse apportée par la lecture.

Un livre pour le jeunes (et moins jeunes) curieux!
A partir de 12 ans.

mardi 28 janvier 2014

Une part de ciel, Claudie Gallay

Ed. Actes Sud, août 2013, 445 pages, 22 euros

Attend Curtil désespérément...


Un jour, début décembre, Carole reçoit une boule à neige par la poste. C'est le signe que son père, Curtil, est de retour; il va bientôt réapparaître au village natal en Savoie où son frère Philippe et sa sœur Gaby vivent encore. Elle, elle vit loin maintenant, à Saint Etienne, seule sans ses filles, parties en Australie, et un ex-époux qui avait besoin de voyager...
"Dès que je vois les cimes, j'ai le cœur qui se tend" se plaisait-elle à dire à son homme lorsqu'elle retournait chez les siens. Justement, peut-elle parler de famille? Son père disparaît et réapparaît, si bien que toute petite, elle a appris à "être nomade de lui"; sa mère est morte emportée par Alzheimer, et la fratrie ne se comprend plus. Alors, le père qui revient, c'est l'occasion de recoller les morceaux.
"Je suis née ici, d'un ventre et de ce lieu. Une naissance par le siège et sans pousser un cri. Ma mère m'a enterré mon cordon de vie dans la forêt. Elle m'a condamnée à ça, imiter ce que je sais faire, revenir toujours au même lieu et le fuir dès que je le retrouve."
Ce lieu c'est Val-Des-Seules où peut être une station de ski va voir le jour, très près à vol d'oiseau de la frontière italienne, si près que jadis, on raconte qu'Hannibal est passé par là avec ses éléphants.
Carole revient, loue un gite près de la scierie, et, en attendant le retour de Curtil, traduit un ouvrage de Christo, l'artiste qui voile la nature ou les monuments pour mieux les révéler.
Les jours s'écoulent, Curtil se fait attendre Une certaine routine s'installe; Carole réapprend à connaître Philippe et sa soeur Gaby qui vit avec une gamine de seize ans, la Môme, dans un bungalow de fortune. Chacun porte ses souffrances, ses non-dits, ses certitudes, mais s'ouvrir et en parler à l'autre, cela servirait à quoi?

Pour Carole, rester là c'est se mettre en danger, se remémorer le passé, l'incendie de leur maison, raviver son ancien désir pour Jean, le patron de la scierie. Pourtant, elle reste, pour cette répétition, cet intérêt qu'elle porte aux siens finalement.
"Être ici me rendait chaotique. C'était un processus."
Ce processus, c'est l'acceptation de soi, de sa nouvelle condition de femme quittée, indépendante. C'est aussi l'acceptation de "la part de ciel de l'autre", ce besoin qu'on a que certains fassent partie de notre vie. Enfin, c'est aussi l'acceptation de renoncer à l'enfance; comprendre qu'elle appartient au passé, indiscutablement:
"L'enfance merveilleuse, ces années qui donnent aux choses un goût si différent. C'était ça exactement. Cette part précieuse et que le temps nous gratte jusqu'à l'os."

Claudie Gallay nous offre un roman essentiellement tourné vers le dialogue et les échanges alors qu'il traite essentiellement des non-dits familiaux et de la difficulté de s'ouvrir à l'autre. Les personnages secondaires contribuent à l'atmosphère du thème, quant au décor hivernal il met en évidence paradoxalement la chaleur des liens fraternels.
Une part de ciel est centrée sur les gens, leurs secrets, et les liens indéfectibles entre eux.


L'amour est une île, Claudie gallay

Ed. J'ai Lu, octobre 2012, 413 pages, 6.9 euros

 

"L'amour est une île. Quand on part, on ne revient pas." 

 

J'ai eu du mal à entrer dans le texte, puis petit à petit, les chapitres m'ont apprivoisée.Claudie Gallay a voulu, je pense, écrire un roman total sur l'amour, le théâtre, la vieillesse, la souffrance. Choisir Avignon, en été, en pleine grève des festivaliers, ne fait que rajouter au climat poisseux et suffocant de ce livre.
L'héroïne, Marie, est une incarnation de la souffrance de vivre. Selon Odon, elle a un tempérament sauvage, "c'est un animal pris derrière les barreaux", "vivre la fait souffrir (...) et le plaisir l'amène au dégoût".
De manière récurrente, elle mord, elle se griffe pour faire "suinter sa colère qu'elle enterre profond en elle", pour se rappeler qu'elle est en vie mais que son frère, lui, est mort...Ambiance!
Au milieu de cette souffrance et des grèves, Odon et Mathilde se retrouvent dix ans après leur séparation, et leurs sentiments restent intacts. Les corps se cherchent toujours, mais la vie, les circonstances et le vécu font que beaucoup de choses ont changé. Mathilde est célèbre, Odon est un directeur de théâtre fataliste qui cache un lourd secret "littéraire" avec son ancienne maîtresse.
Et en pleine moiteur, durant cette oppression, des personnages plus rayonnants permettent d'équilibrer le roman. Isabelle est vieille maintenant mais elle a connu tous les grands du théâtre et de l'art. Elle dit: "vieillir, ce n'est rien quand on se souvient. C'est l'oubli qui fait la souffrance". Ses souvenirs hétéroclites permettent d'introduire un rayon de soleil dans la vie de Marie, qu'elle héberge le temps du festival.
Marie ou par qui le malheur arrive.....mais chut!
Les chapitres sont courts, les digressions nombreuses peut être pour mieux imprégner l'ambiance. La chaleur décrite donne l'impression d'un ralenti d'ensemble qui se ressent même dans le style de l'écriture. Les répétitions sont importantes et parfois pesantes, mais peut-être est-ce encore pour donner une impression de "sur place".
Les personnages sont entiers, notamment Marie, personnage écorché vif qui essaye de vivre à travers ce que son frère aurait pu devenir si...
Et enfin, il ne faut pas oublier Avignon et le théâtre, Avignon et son festival où les acteurs et les "hommes de l'ombre" ne vivent que pour lui et surtout veulent vivre correctement grâce à lui.
Bref, un roman étrange et pesant dans lequel Claudie Gallay a voulu rassembler toutes les émotions.

Les déferlantes, Claudie Gallay

Ed. J'ai Lu, juin 2010, 480 pages, 8.4 euros

Et derrière les lignes, l'ombre de Prévert...

 

Le premier chapitre vous emporte comme les vagues et le vent emportent les planches "évadées" d'un cargo au large. Le style m'a "happée": des phrases simples, dépouillées, dans des chapitres courts et puissants. Même ce que l'on devine à travers les mots prend toute sa dimension. La narratrice n'a pas de nom, mais on sait qu'elle a quitté le Sud pour ce bout de terre du Cotentin, la Hague, après la mort de son compagnon. En comptant les oiseaux et en les observant, elle lutte contre le manque, plus que l'ennui de son homme à jamais disparu: "ton corps de colosse était devenu une petite chose perdue au fond du lit." Dans son quotidien, elle croise une population de "taiseux"dont les caractères s'apparentent étrangement aux humeurs de la mer et au paysage environnant. Il y a Raphaël, le sculpteur, et sa soeur Morgane, Max le benêt, Mr Anselme, mémoire vivante de Jacques Prévert, Lili,et le trio improbable Théo, la vieille et Nan qui "croit que chaque visage inconnu est un rendu de la mer". Il faut le retour de Lambert, un homme plein de certitudes qui veut comprendre la mort de ses parents, pour que la narratrice comprenne qu'un drame s'est noué il y a quarante ans et que les gens se taisent: "cette histoire effleurait la mienne, en faisant vibrer tout le sensible". Lambert, par son errance dans le village, fait ressurgir les ombres du passé, tout comme "les vents (qui) soufflent les jours de tempête sont comme les tourbillons de damnés.". Les silences deviennent des insultes, les désirs "sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau la Hague. Une affaire de sens." Au fur et à mesure, la narratrice va se rapprocher de Lambert. Il lui ressemble tant! Au fur et à mesure, elle va comprendre toute l'histoire, et par un regard appuyé, un silence, elle fera parler les protagonistes. Le lecteur devine un peu avant la narratrice ce qui s'est passé, mais qu'importe! Pourvu qu'on ait l'ivresse de ce style au charme envoûtant!


lundi 27 janvier 2014

Mer agitée à très agitée, Sophie Brassignac

Ed. Lattès, 250 pages, janvier 2014, 18 euros

Mer d'huile...


Quatrième de couverture:
"Sophie Brassignac signe un roman plein d'allant, où l'amour et l'humour courent comme un furet entre les membres d'une tribu déjantée."

L'amour certes, l'humour bof, la tribu déjantée passons...


William et Maryline ont transformé la maison familiale bretonne en maison d'hôtes. Finie la vie new-yorkaise, cette "vie de nantis qu'on prenait pour des voyous". Le guitariste d'un groupe de rock très connu et l'ex top-model se sont rangés des paillettes et vivent désormais loin des médias, avec leur fille Georgia , adolescente "aussi vindicative et procédurière qu'un condamné par erreur". Exception faite des quelques crises théâtrales de cette dernière, tout est calme à l'horizon, une mer d'huile. Certes les clients sont un tantinet pénibles, mais Maryline a l'habitude maintenant. William lui, se partage entre la maison et sa bande d'amis: Flag l'hypocondriaque chronique et Edouard Herr, l'antiquaire de la ville, homme étrange aux rêves dangereux.

Un matin, sur la plage, notre héroïne découvre le corps recroquevillé d'une jeune fille. Accident? Meurtre? En tout cas Maryline n'a pas la conscience tranquille car cette nuit là, son mari est rentré ivre et ne se souvient pas de tout... A elle de faire la lumière sur ce qui s'est passé, afin de se rassurer, même si elle reste persuadée que William "est incapable de nuire à qui que ce soit sauf à lui-même".
Dans le même temps, l'enquête policière commence, menée par Simon, le premier amour de Maryline. Leurs retrouvailles les bouleversent. Lui, a mis sa vie amoureuse en suspens depuis sa rupture avec la jeune femme, elle, n'avait jamais oublié cet "ange noir, brutal, addictif et dangereux", son premier vrai amour.

On sent très vite que l'enquête n'est qu'un prétexte et elle est mise au second plan. L'auteure se focalise sur les émotions contradictoires de Maryline qui aime encore William malgré ses failles, ses faiblesses, "parfois fuyant et guindé", mais se sent irrésistiblement attirée par Simon qui lui voue une passion sans bornes:
"Simon était quelqu'un à qui on appartenait ou rien, alors que William n'avait jamais eu aucun sens de la propriété."
Comment éviter l'inéluctable lorsque soi-même on ne fait rien contre?

Mer agitée à très agitée est un roman basé sur le faux-semblant. Le polar est secondaire, au détriment de la passion amoureuse. Or, il n'y a aucune vague déferlante à l'horizon. Les personnages secondaires sont ternes et ne mettent pas en valeur le trio William-Maryline-Simon. A défaut de houle, la mer reste lisse, car le lecteur reste sans cesse à la surface des événements et des émotions. La fin et l'épilogue sont déséquilibrés par rapport à la mise en attente du lecteur. Une phrase ou deux scellent des situations qui ont été mises en place sur plusieurs chapitres...
Enfin, William, le mari un peu paumé et trompé n'a aucun traitement de faveur. On ne connaît jamais le fond de sa pensée, petite marionnette fragile à qui on empêche de quitter son costume de rock star sur le retour.

Finalement, toujours se méfier des quatrièmes de couverture!



Vie animale, Justin Torres

Ed. Points Seuil, janvier 2013, traduit de l'anglais (USA) par Lætitia Devaux 140 pages, 5.7 euros

Le Bruit et la Fureur


Le Bruit c'est celui que fait la fratrie, narrateur inclus, dans la maison, dehors, bref tout le temps et n'importe quand. Ils sont trois, mais ne font qu'un:
"Nous trois.
Trois frères.
Trois mousquetaires.
Trois histoires."

Le Bruit c'est aussi celui des disputes et des réconciliations cycliques entre les parents, Ma et Paps, qui n'ont de parents que l'appellation mais se révèlent plutôt des compagnons d'infortune qui grandissent en même temps que leur progéniture. Maladroits ou parfois carrément décalés dans leurs gestes d'amour, ils restent cependant un pilier pour Joel, Manny et le narrateur.
La Fureur intervient lorsque les gosses ont faim et que leur mère ne se lève plus à cause du départ inopiné de Paps. La Fureur c'est aussi la violence dans les combats "fratricides" où tous les objets deviennent des armes potentielles:
"quand on se battait, on se battait avec des bottes ou des outils, des tenailles qui pincent, on attrapait tout ce qui nous tombait sous la main et on le jetait; on voulait plus de vaisselle cassée, plus de verre brisé.On voulait plus de fracas."
Le silence n'existe pas. Il est synonyme de néant et d'abandon. Cette famille existe car elle s'aime maladroitement en faisant du bruit et en se déchirant. Mais en grandissant, la fratrie tellement soudée se scinde, le narrateur ne se cache plus derrière ses frères: il "bombe le torse". Il devient un homme. Or celui qu'il devient ne correspond pas aux critères familiaux, et cette découverte provoque la fureur, non pas celle positive qui unifiait le clan familial, mais celle qui rejette et exclut...
Ce premier roman est un récit de bruit et de fureur, c'est aussi un chant d'amour envers une famille peu banale, et un appel déchirant de celui qui en est écarté.

samedi 25 janvier 2014

NEWSLETTER (15)

 

 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

Hubert Selby, filmé par Ludovic Cantais dans le cadre de son documentaire "Hubert Selby Jr, 2 ou 3 choses".
La Luna productions, Ludovic Cantais
Une soirée chaude du mois d'août 2013. Tandis que je zappais sans conviction, je tombe sur une émission d'Arte, où un homme voûté et tranquille tape avec un doigt sur un vieux modèle d'ordinateur. Je reconnais le vieil homme, c'est Hubert Selby Junior, surnommé "le scandaleux", l'auteur du Démon, lecture qui m'avait marquée quelques mois plus tôt. Ouf, je constate que l'émission vient seulement de commencer. C'est "Hubert Selby Jr, 2 ou 3 choses" de Ludovic Cantais. Pendant 53 minutes l'auteur de Last exit to Brooklyn se raconte lui et son univers qui lui valurent pas mal de problèmes. Passionnant...
Décembre. Les éditions Albin Michel annoncent la sortie en janvier 2014 du titre phare de l'auteur avec une nouvelle traduction. Traduire Hubert Selby Junior c'est accepter une typographie sans apostrophe mais avec des barres de fraction, c'est faire corps avec la langue orale très familière, le parler des rues de New-York, bref, un travail de Titan.
Hubert Selby Junior est le créateur d'un genre à lui tout seul. Il choque, il dérange, mais quel style, quelle réflexion en arrière plan!
Dans la République des livres, Jean-Pierre Carasso explique le travail laborieux d'une nouvelle traduction de Last exit to Brooklyn, avec sa collègue Jacqueline Huet. "Pour commencer, il nous a fallu, à Jacqueline Huet et à moi, consentir l’effort de surmonter une vraie répugnance à certains des traits les plus sordides des description", dit-il. Pas facile donc...
 http://larepubliquedeslivres.com/comment-jai-traduit-last-exit-brooklyn/
 Ici, un article sur son roman Le démon

Toujours, dans la littérature américaine, les Inrokuptibles, sous la plume de Clémentine Goldszal, consacre un article aux trésors oubliés de la littérature "made in USA". Ainsi, des auteurs méconnus jusque là et souvent morts, ont fait vendre des milliers d'exemplaires, car remis au goût du jour par les maisons d'édition. Karoo de Steeve Tesich, Le dernier stade de la soif de Frédéric Exley en sont des exemples.
Pourvu qu'il y ait encore de nombreuses pépites de ce genre pour les années à venir!...
http://www.lesinrocks.com/2014/01/13/livres/les-tresors-oublies-de-la-litterature-americaine-11459820/

L'info est tombée le 21 janvier dernier: le Grand Prix de la BD d'Angoulême 2014 ne sera pas français. En effet, les trois finalistes sont américain, japonais et britannique. Pas de cocorico donc. Certains disent que c'est la faute au nouveau mode de scrutin mis en place cette année. Affaire à suivre par ici, sur Bibliobs: http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20140121.OBS3125/le-grand-prix-d-angouleme-2014-ne-sera-pas-francais.html

 Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu et aimé:
- La 5ème vague de Rick Yancey (Robert Laffont)
- Ava préfère les hommes de Maïté Bernard (Syros) (Jeunesse)
J'ai terminé sans avoir vraiment accrocher Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac (Lattès)







Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine:
- Avenue des géants de Marc Dugain
- L'âme de Kôtarô contemplait la mer de Medoruma Shun (Regards Croisés).

Bon week end livresque, et faites du sport, c'est bien aussi!





RUE DES ALBUMS (33) L'enfant idéal de Laëtitia Bourget et Alice Gravier

Ed. Thierry Magnier, octobre 2013, 24 pages, 17 euros

Petit garnement!

 


Quand on est un enfant, on est centré sur soi, rien que sur soi. Alors lorsqu'un bambin haut comme trois pommes annonce "pour maman, je suis le plus câlin des petits garçons", et qu'il renchérit en ajoutant qu'il est aussi "fort comme un roc et rapide comme l'éclair", "pacha", "bricoleur professionnel", "joli coeur", "vrai loup de mer", mais aussi "sage comme une image" à l'école, ou "justicier" à la récréation, on sent qu'il y a comme une anguille sous roche!
En effet, les illustrations font le contre pied des affirmations de l'enfant. Chacune de ses expériences apporte son lot de désordre, de désobéissance, de situation extrême.
Selon lui, il est un enfant idéal, car tout ce qu'il fait, il le fait vite et bien. Aux yeux des adultes qui le prennent en charge, c'est autre chose.... Ainsi, le petit ange est  un petit garnement "des bacs à sable" qui s'endort paisiblement sur le banc de l'école...
Page après page, petit garçon vit des situations vraisemblables qui enrichit non seulement son expérience vécue, mais lui permet de s'ouvrir à la sociabilité. A son âge, on est volontaire et toujours prêt à découvrir!
Le jardinage, le bricolage, les jeux de récré, la surveillance, se terminent forcément par des catastrophes, mais pour le petit narrateur tout s'est bien passé.


Dès lors, on le concept de l'enfant idéal est totalement chimérique, car à cet âge, on vit l'instant car on est incapable d'avoir du recul sur le vécu, et tirer une leçon sur nos bêtises.
Cet album est intelligemment construit. Il oppose systématiquement le monde fantasmé de l'enfant avec celui de la réalité. Pourtant, le petit garçon n'est jamais représenté de manière négative. Les illustrations centrées sur ce qu'il fait et ce qu'il vit, montrent un enfant plein d'entrain faisant des bêtises "normales" pour un enfant de son âge. D'ailleurs les adultes en présence ne sont jamais vraiment en colère en sa compagnie.
Les dessins sont détaillés, très classiques et souvent drôles, mis en relief par un fond volontairement neutre.
Finalement Petit Monsieur Zéro Défaut est un enfant comme les autres!
A partir de 3 ans.

vendredi 24 janvier 2014

Le convoi de l'eau, Akira Yoshimura

Ed. Actes Sud Babel, octobre 2013, 176 pages, 6.6 euros

"Puissiez-vous vivre des jours paisibles"


Imaginez un hameau isolé au fin fond d'une montagne où les habitants vivent en autarcie depuis des décennies et selon leurs propres règles. Imaginez qu'ils soient contraints et forcés de partir car un barrage hydroélectrique doit noyer leurs habitations. Imaginez enfin, les ouvriers de ce barrage qui s'installent près de cet étrange village et se sentent inexplicablement attirés par les habitants...Yoshimura nous emmène au fin fond de la forêt et de la montagne, où la brume met des heures à se lever, où des sources chaudes abondent inexplicablement au milieu de la nature luxuriante. Et au cœur de tout ça, le narrateur, ancien détenu et meurtrier de son épouse, venu travailler comme ouvrier sur le chantier du barrage. A force d'observer les villageois qui ne se mêlent à personne, il ressent une forte attraction et une paix psychologique perdue depuis longtemps:
"j'avais l'impression qu'avec le départ de ses habitants je risquais de perdre le peu de tranquillité de cœur que je venais enfin d'acquérir."
 Il envie ces gens assez sauvages, en harmonie avec la nature et en paix avec ses morts...La narration fluide du texte permet de lire ce roman comme un conte. Certes, l'action y est peu présente, le temps s'écoule comme les gouttes de rosée tombent des feuilles, mais jamais je ne me suis ennuyée. l'auteur se plaît à comparer la civilisation, incarnée par les ouvriers, et les défauts qu'elle engendre, avec les villageois qui diffèrent en tout point de leurs "envahisseurs". Pas de combat, pas de joutes verbales avant l'évacuation, mais une leçon de vie et de valeurs que seul le narrateur semble comprendre et vouloir conserver. Le sujet est étrange mais admirablement construit et traité, le tout servi par une grande maîtrise stylistique. Un très beau livre.

Neige, Maxence fermine

Ed. Points Seuil, décembre 2000, 98 pages, 4.7 euros

Parenthèse floconneuse


Très court mais d'une incroyable richesse, les phrases à retenir se bousculent et mettent en avant une grande qualité de style alliée à une belle histoire saisie comme un conte. Yoko ne veut devenir ni guerrier, ni prêtre au grand désarroi de son père. Seule la poésie, celle des haiku, enflamme son cœur, tout comme la neige lui inspire de très beaux vers: "la neige est un poème. Un poème d'une blancheur éclatante". Or, la poésie n'est pas un métier, "c'est un passe temps", "un mystère ineffable" qui ne nourrit pas la bouche d'un homme. Cependant, Yoko est repéré par le poète de la Cour de Meiji. Ce dernier lui conseille de suivre l'enseignement du maître Soseki qui lui apprendra à mettre de la couleur dans ses haiku désespérément "transparents"...
L'histoire est belle, le récit est élégant. Il possède la douceur et la pureté d'un flocon de neige. Aucun "grain de sable" ne vient enrayer cette parenthèse ouatée,hommage à la poésie japonaise. Et pour conclure, ces mots glanés dans le chapitre 52: "il y a deux sortes de gens. Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d'autre que se tenir en équilibre sur l'arête de la vie."

jeudi 23 janvier 2014

Nosfera2, Joe Hill

Ed. JC Lattès, janvier 2014, 621 pages, 22.9 euros

Joe Hill est le fils de Stephen King...

Cauchemar éveillé


"Vic dormit.
Ses rêves se résumèrent à un défilé d'images incohérentes: un masque à gaz sur le sol en béton, un chien mort la tête écrasée sur le côté de la route, un massif de pins immenses auxquels étaient pendus des anges blancs et aveugles."
Victoria, Vic, petite fille de huit ans, a ses nuits peuplées de cauchemars étranges dont les significations lui échappent. De plus, depuis qu'elle a acquis son vélo cross, un Raleigh, elle possède la faculté de traverser le pays par le Raccourci, matérialisé par un vieux pont couvert. Ce passage n'est pas anodin: à chaque fois qu'elle l'utilise, une migraine effroyable la gagne, et elle perd des forces.
En grandissant, Vic utilise de moins en moins le Raccourci. Mais, un jour, elle se retrouve devant une maison abandonnée. Poussée par la curiosité, elle décide de l'explorer. Elle trouve, garée sagement dans le garage, une Roll Royce Wraith de 1938, immatriculée NOSFERA2. Tout a l'air tranquille, sauf que, soudain, Vic se rend compte qu'un enfant est enfermé à l'intérieur du véhicule... Poursuivie par le propriétaire, un certain Charlie Manx, et le petit garçon, elle ne doit sa vie qu'à l'incendie qu'elle a déclenché sur les lieux, mais aussi au courage de ceux qui l'ont recueillie dans la station essence voisine.
Ainsi, Charlie Manx est arrêté, emprisonné à vie pour rapt d'enfants, et sombre dans le coma...

Les années passent. Vic est désormais adulte, à la limite de la marginalité, maman d'un petit Wayne (Bruce Wayne en vérité). Elle gagne sa vie en décorant des motos, puis en étant l'auteur d'une série d'albums à succès. Or, la jeune femme vit un véritable enfer. Tous les jours, seulement entendue par elle, le téléphone sonne. Au bout du fil, les victimes de Charlie Manx la harcèle et lui demande de la rejoindre à Christmasland.

Un soir, Charlie Manx se réveille, et aidé de Bing, décide de reprendre ses activités: il enlève le fils de Vic pour l'emmener dans son monde, son "lieu spécial pour les enfants spéciaux", son extrospection personnelle: Christmasland.
Notre héroïne n'a plus le choix: il lui faut utiliser le Raccourci de sa jeunesse, aux commandes de sa Triumph, pour retrouver son enfant et mettre fin aux agissement de ce vampire des temps modernes.

Nosfera2 est un roman dense qui n'offre aucun temps mort. Il promène le lecteur aux frontières du fantastique, tout en utilisant le registre du polar. La traversée du pont couvert est un passage d'un monde à l'autre:
"Une espèce de lévitation à la fois palpable et irréelle au milieu des grésillements, des parasites. Cela ressemblait un peu à un assoupissement, au moment où l'on sombrait dans les replis du sommeil."
Don ou malédiction, le Raccourci devient le seul moyen pour Vic de retrouver à temps son fils.
Face à la Triumph de Vic, symbole de la modernité, la Roll Royce de Charlie Manx, voiture de collection, mais condition sine qua non pour que son propriétaire reste en bonne santé.
"La Rolls le rend jeune et fort. Elle le conserve. En échange, il perd sa capacité à ressentir du regret ou de l'empathie. Voilà de quoi son couteau l'ampute: son humanité."
Alors, se pose la question sur la nature du vieil homme. Quel monstre est-il réellement? Vampire? Pédophile? La vérité est bien plus dérangeante.
 Arguant le fait que "les fantasmes ne [sont] que des pans de réalité attendant d'être dévoilés", Joe Hill nous emmène dans un road movie littéraire, sur la route de Saint Nicolas. "La route de Christmasland est pavée de rêves": à nous lecteurs de l'emprunter au bon moment et accompagnée de Vic pour qu'elle ne devienne pas une autoroute filant droit vers l'Enfer.
Avec ce nouveau roman, Joe Hill marque son empreinte dans le monde du polar fantastique, et marche sur les pas de son illustre père.

Les portes de l'interdit, Franck Tallis

Ed.10/18, collection Grands Détectives, janvier 2013, 381 pages, 10.2 euros

Polar fantastique: la vie après la mort?


La couverture attire l'œil, la quatrième attise la curiosité, le titre suggère "le côté sulfureux" de l'intrigue....
Le 19ème siècle, ce n'est pas que la révolution industrielle, c'est aussi les progrès notables en médecine notamment en neurologie et en psychiatrie. Le Dr Charcot fit de l'hôpital de la Salpêtrière, autrefois hospice délabré, un hôpital "en voie de devenir une école neurologique de renom international."
La folie, le, mythe des Enfers, la possession, sont des sujets qui attirent bon nombre de lecteurs. Ici, l'auteur a pris les quatre thèmes et les a mélangés dans un immense "shaker à histoires"! En est ressortie une intrigue assez rocambolesque dont le héros, le docteur Paul Clément, est à la fois, chercheur, victime et sauveur...
Chez les Clément, on est médecin de père en fils, car "lui seul est capable de persuader la Mort de remettre sa venue à plus tard; lui seul possède ce pouvoir." Témoin d'une scène assez traumatisante de zombi sur une île des Caraïbes, Paul décide de ses consacrer à la conscience et notamment à la possibilité de celle-ci de perdurer chez les morts vivants.
Formé par le professeur Duchenne (qui a réellement existé), puis employé auprès du Dr Charcot, il continue ses recherches, mais voulant apporter la preuve de la possible existence de Dieu après la mort, et ainsi corroborer certains témoignages post-traumatiques, il décide de mourir trois quatre minutes avant que son collègue le réanime aux palettes électriques.
L'idée est belle, courageuse, hélas, son voyage post-mortem ne lui montre pas le Paradis mais lui ouvre les portes de l'Enfer. En revenant à lui, il ne sait pas qu'il a emmené un invité impromptu à ses côtés....
"Je ne vis pas une réplique de moi-même, mais un démon, une créature hideuse, lubrique, affichant un sourire mauvais, le bras levé haut, terminé par des griffes mortelles".
La lutte entre le Bien et le Mal commence.

Ce roman se lit jusqu'au bout même si il y a un amalgame de tout: état vampirique, possession, exorcisme, hystérie psychiatrique. Bref, le lecteur s'y mêle les pinceaux. De plus, on se heurte souvent à une prose hachée, qui passe du coq à l'âne sans raison apparente, ainsi qu'à des ellipses nombreuses et variées qui handicapent "la colonne vertébrale" de l'ensemble. Divisé en trois parties, "damnation, possédé, rédemption", le lecteur suit le parcours chaotique du Dr Paul Clément. Or, la dernière partie est de trop et ne fait que réitérer la volonté du succube de l'emporter sur les hommes.
On retiendra de ce livre la volonté d'une frontière floue entre le scientifique et le sacré, et une étude fort intéressante de l'Eglise Saint-Sulpice et des gargouilles de Notre Dame de Paris.

mercredi 22 janvier 2014

A la découverte de Lola Frizmuth (2 tomes), Aurélie Gerlach

Ed. Gallimard Jeunesse, collection Scripto, 2012 et 2013

Lola Frizmuth est dans la place! Impertinente, drôle, insupportable, Lola vit d'incroyables aventures  au pays du Soleil Levant tout en gardant son flegme et ses répliques "qui tuent". Entourée de personnages décalés,  elle incarne l'adolescente d'aujourd'hui dont la vie dépend de son portable et de son "côté populaire". A ne pas manquer!

TOME 1: Où est passée Lola Frizmuth?


Ça commence fort par une série de SMS entre Lola et sa soeur Madeleine...Tout de suite, le ton est donné: drôle, pétillant, impertinent.
Lola est en terminale, a rencontré (soi-disant) le grand amour en la personne de Tristan qui a eu la fâcheuse idée de déménager au Japon avec ses parents. Trop de pression (dur dur d'être une fashion victime au bahut), trop de problèmes (elle a floué ses copines qui la poursuivent désormais avec un compas à la main!), elle décide de rejoindre le pays du soleil levant sans en informer personne.
Dans l'avion, son voisin échange les cartes sim de leurs portables respectifs. Ce ne serait pas si grave si le voisin en question n'était pas un yakuza poursuivi par les siens... Dès lors, commence pour Lola une incroyable aventure, accompagnée par un jeune homme rencontré à l'ambassade et depuis secrètement amoureux d'elle, Lionel Bresson de Rousselles...
"Oui, il se trouve que j'ai un goût pour le mauvais goût" assène d'entrée Lola. Et pas qu'un peu à vrai dire. Lola est une tête à claques, un genre de Paris Hilton sans la fortune derrière, parfois bête comme ses pieds, mais avec la réplique qui tue (comme on dit).
Le roman est construit avec des changements de narrateurs. Ainsi, le style d'écriture s'adapte en fonction de la personnalité de chacun, mais il s'avère qu'on tombe sur des passages franchement drôles lorsque c'est Lola qui se raconte.
Affublée d'un père se prenant pour un Rambo-bavarois, une mère décalée, et une sœur disons hystérique, on comprend mieux les prédispositions de l'héroïne pour l'attitude Kamikaze, car Yakuzas ou non, son principal objectif est de récupérer sa carte sim, puis son téléphone rose à paillettes en édition limitée pour ne pas la citer.
Enfin, régulièrement, le lecteur a droit à une retranscription de SMS entre les protagonistes...
Le livre plaira beaucoup aux ados car il est dans l'air du temps, se lit facilement et adopte avec une incroyable facilité le langage "djeune". Certes, l'intrigue reste simplette mais on sent vite que l'intérêt de ce roman est ailleurs. Simplement, le dernier quart de l'ouvrage reste poussif, on sent que l'auteur a du "remplir" pour tenir jusque l'épilogue qui, lui, est très moyen. Attention cependant au style: à force de trop en faire cela risque de lasser quelques lecteurs: mieux vaut la mesure et le bon goût que la démesure verbale qui peut sombrer dans la caricature.
Lola Frizmuth reste néanmoins un personnage frais et drôle dont on suit les galères avec plaisir.

Onlitplusfort.skyrock.com


TOME 2: qui veut la peau de Lola Frizmuth?


Après avoir vaincu le gang de Yakuzas, Lola a décidé de suivre un groupe de rock très populaire au Japon, les Amour Boréal, en devenant une de leurs danseuses.
Retour au Japon donc. Cette fois-ci, Madeleine, la sœur de Lola et Lionel, son amoureux "coincé" mais trop mignon ont fait le déplacement car notre héroïne doit se produire sur scène.
Or, Lola ne serait pas Lola si, en plein concert, sa chute provoquée par une collègue jalouse, n'avait pas fait tomber le chanteur du groupe, et provoque une série d'incidents en cascade et l'évacuation des fans...
C'est en se cachant avec Maki, son ennemie, pour éviter les remontrances des représentants de la Tommy Corporation, qu'elle est témoin d'une scène pour le moins compromettante: un des membres des Amour Boréal en train d'évacuer un corps sans vie! Ni une, ni deux, Lola filme la scène, mais comprend très vite que sa vie est en danger.
Commence alors un jeu du chat et de la souris en territoire Tokyoïte puis à la campagne. Sans portable pour qu'on ne retrouve pas sa trace, Lola est cachée par Hisami la Geisha, "une artiste comme elle, qui a voué sa vie à l'art japonais, porte un mépris sans bornes aux groupes de pop modernes et aux idoles éphèmères."
Pfff, Lola et la tradition semblent être une initiation difficile surtout quand on a deux bras gauches... Alors, pour passer le temps, elle s'adonne à l'art du Haïku dont elle donne une définition pour le moins surprenante:
"Les Haïku, en gros, c'est un peu les ancêtres des tweets, sauf qu'on les met pas sur Internet."

"Long est le voyage
Sur la route de Tokyo
Sans ma PSP

Ô fraîche rosée
D'un amour tout juste éclos
me voili-voilou :D

Funeste destin
Qui m'entraîne dans le sillage
de Maboule-man

Le vieux Samouraï
Au sabre plus affûté 
Que sa petite cervelle."

Il n'y a pas que le président de la Tommy Corporation qui voudrait retrouver la petite française, sa sœur et son amoureux aussi. Madeleine s'avère être une "Lola deux fois plus agitée du bocal, qui aurait troqué son cœur d'or contre un penchant contre le despotisme le plus impitoyable."
Quant à Lionel Bresson de Rousselles, il est repéré, et après un changement radical de look, il devient la nouvelle coqueluche pop des jeunes nippones en devenant Ryô Shan!

La course poursuite se fait sur un rythme trépidant parsemé d'humour et de "pépites" de répliques "qui tuent" façon Lola Frizmuth. Assez manichéen dans la trame (les méchants d'un côté, les gentils de l'autre), Lola doit faire face à une entreprise puissante et prête à tout pour sauver son secret de clones de chanteurs à succès qu'elle cache dans la cave de l'usine...

Ce tome 2 est dans la lignée de son grand frère: drôle, impertinent, avec une intrigue minimale mais servie par une écriture impitoyablement dynamique. Ce sont les personnages et leurs dialogues qui donnent corps au roman. Lola Frizmuth est la véritable colonne vertébrale du récit. Sans elle, tout s'effondre comme un château de cartes. Cependant, elle n'est jamais agaçante et incarne à la perfection l'adolescente d'aujourd'hui engluée dans des histoires qui la dépassent. Son humour corrosif reste sa façon à elle de relativiser...

A quand le tome 3?

http://onlitplusfort.skyrock.com/tags/6icw5HSQ14x-Ou-est-passee-Lola-Frizmuth.html

mardi 21 janvier 2014

REGARDS CROISES (3) L'âme de Kôtarô contemplait la mer, Medoruma Shun

Ed Zulma, janvier 2014, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, Corinne Quentin et Véronique Perrin, 280 pages, 21 euros

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Intermède poétique


"Les papillons sont la forme que prennent les âmes des hommes quand elles viennent faire un tour dans ce monde. Et que la façon incertaine dont ils volent avec de fugaces battements d'ailes, c'est aussi la façon dont les âmes passent en ce monde."
Sur l'île d'Okinawa, au Japon, les papillons ont une histoire. Ils sont la preuve de la survie de l'âme après la mort, et surtout de la présence parmi nous de nos défunts. Car, à Okinawa, les paysages paisibles et paradisiaques sont en totale contradiction avec la violence des hommes. Jusqu'en 1972, cette île fut sous administration américaine. Dans ce recueil de six nouvelles, Medorama Shun, parle de cette occupation jamais invisible, lourde de violence latente, à laquelle les habitants ont dû s'habituer.
Dans ce très singulier pays, les croyances et les coutumes sont entretenues, la tradition est tenace.
"Tout s'en va et retourne dans l'au-delà des mers", pensent-ils. Alors, lorsque les défunts sont visibles, ceux qui ont le don de double vue, le sixième sens, ne s'en formalisent pas, ou à peine. C'est un fait, voilà tout. En effet, "même mort, on n'est jamais seul. Il y a toujours quelqu'un de vivant qui pense à vous."

Force est de constater qu'Okinawa est habitée de contrastes: les combats de coqs, la base américaine, les bagarres, n'arrivent pas à troubler l'absolue beauté du lieu:
"La lumière douce du soleil couchant s'étalait de derrière la forêt le long de la rivière, jusqu'au promontoire. Les rayons argentés progressaient lentement sur le ciel d'un bleu pâle et pur. A la surface de l'eau sans une ride de la baie, le faible courant de la rivière ondulait comme un ruban de lumière."
Ainsi, chaque récit est construit sur cette opposition permanent entre l'immuabilité de la beauté de la nature environnante, et la violence des hommes. De plus, se pose en intrasèque la question: l'Au delà est-il meilleur que le monde?
Pourtant, les âmes des défunts vont et viennent sur l'île, capables de chanter ou de contempler la mer...

Medorama Shum, natif de l'île, se rappelle de son enfance. Il fait honneur aux gens simples, aux personnes âgées, au vieux loup solitaire qui deviendra le meilleur ami d'un enfant. Les enfants devenus grands protègent l'âme de leurs parents; parfois les liens du coeur sont plus puissants que ceux du sang.
Et sans cesse, en arrière plan, la rétrocession d'Okinawa au Japon, comme si cet événement était la fin d'une bulle atemporelle, ou au contraire la possibilité de vivre avec ses traditions sans se cacher vraiment.
Aaman, mabui rendent éternel le passage sur Terre des morts et rendent plus doux la vie de ceux qui restent.

lundi 20 janvier 2014

Les immortelles, Makenzie Orcel

Ed. Zulma, août 2012, 144 pages


Résonance


" Tout le monde parlait de la fin du temps ou de la fin du monde. Moi je pensais à la petite, je ne sais pas ce que c'est que la fin du temps ou la fin du monde, ni la fin de quoi que ce soit ".
Un client - une prostituée. Un lieu: Port au Prince, Haïti, après le séisme de janvier 2010.
En échange de ses services, la prostituée demande à l'écrivain de retranscrire par écrit l'histoire de sa protégée, Shakira, disparue après douze jours de survie sous les décombres d'un immeuble: " Marché conclu. Je devais juste d'abord écrire et ensuite la sauter. Ça me plaisait bien cette idée. [...] Éditer à compte de sexe ".
Ce qu'il ne sait pas, c'est que l'histoire de la petite est unique, elle prend aux tripes. Elle symbolise à la fois la misère et l'espoir de ce pays oublié de Dieu.
"A la fois en résonance et en contradiction avec elle-même", Shakira a fui une mère bigote vendeuse de bible et soumise à un homme violent et lâche. A douze ans, elle savait déjà qu'elle détestait sa mère qui la couvait trop mais qui lui renvoyait une image détestable de la condition féminine. Elle est recueillie par une "immortelle" de la capitale, une prostituée, qui lui apprend tout ce qu'il faut savoir sur le métier et la survie dans la rue:
"Pour moi, une pute, c'est comme l'œuvre d'un grand peintre. C'est fait pour être exposé. Pour être vu. Être une fête pour les yeux."
Mais la gamine est différente: entre deux journées de passe, elle dévore les livres surtout la poésie et les écrits de Jacques Stephen Aexis, tué sous la dictature de Duvalier. Son "passeur" de livres est un client, un prof de littérature, qui, au fil du temps deviendra plus que cela...
La littérature et les bons conseils de sa mère adoptive ne l'ont pas sauvé de la colère de la nature. Alors, en hommage, autant qu'un texte soit écrit pour elle. Une page, un chapitre, d'où l'impression de fulgurance tout comme la courte vie de Shakira.
"Contrairement au vœu de sa mère, elle aimait tout ce qui était du monde disait-elle, c'est là où se trouvent la rue et dans la rue le vent, la liberté de ne pas s'arrêter."
Son histoire résonne encore dans la ville qui ressemble à "un théâtre de revenants", les Immortelles ne l'oublieront jamais, la littérature non plus.

L'armoire des robes oubliées, Riika Pulkkinen

Ed. Le Livre de Poche, juin 2013, 432 pages, 7.6 euros

"Je t'aime moi non plus"


Une famille unie en Finlande, réunie autour de la grand-mère Elsa, en stade terminal d'un cancer. Son mari, Martti, aimant et dévoué, et qui pourtant rêve d'une autre femme rencontrée jadis. La fille, Eleanorra, médecin, qui refoule son chagrin dans une certaine forme d'autoritarisme. Enfin, les petites filles, Maria et Anna, dont la dernière "exhume" d'une armoire une robe oubliée...
"A quel moment les membres de votre famille deviennent-ils un miroir douloureux à regarder?" se demande Elsa. Elle sait tout de la liaison de son époux avec la baby sitter , mais elle l'a tue longtemps car elle même fuyait le domicile conjugal de séminaire en séminaire, par peur de "l'immobilité, de la reproduction du même". Martti pense encore à Eeva, mais il n'assumait ni le caractère exclusif des sentiments en jeu, ni la culpabilité qui le rongeait toujours un peu plus. Un jour, tout fut fini.
Elsa raconte à Anna cet épisode de sa vie conjugale, peut être parce que "quand il reste peu de temps on se dit tout". Seule l'unique témoin de cet amour, Eleanorra, semble avoir tout oublié...
Bien écrit, plein de bons sentiments, jamais submergé par le morbide autour d'une femme malade et alitée, l'auteure a écrit "ce moment clé" d'une famille ordinaire qui avoue ses secrets et parvient enfin à les assumer. Certains chapitres sont parfois poussifs voire inutiles, notamment les pérégrinations d'Eeva à l'étranger, en quête d'un vent de liberté... Le ton posé, à fleur de peau peut parfois irriter, mais on ne reste pas insensible à la fin proposée.
Chacun a sa part de responsabilité, mais ce sentiment s'estompe avec le temps. La liaison entre Martti et Eeva ressemble beaucoup à un "je t'aime moi non plus". Aucune issue positive n'est possible, mais les dommages collatéraux sont durables.
Enfin, dans ce roman, imperceptiblement, le lecteur est appelé à faire la différence entre la passion exclusive et douloureuse, et l'histoire d'amour posée et inscrite dans la durée.

samedi 18 janvier 2014

NEWSLETTER (14)

 


Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

Pour bien commencer une nouvelle année littéraire, il est bon parfois de  faire une rétrospective personnelle de ses lectures. Au moins, si un jour, on vous demande un conseil, un titre à donner, ou un titre à éviter, vous avez l'air moins bête... Pas facile de faire un choix parmi la longue liste de vos coups de cœur! Le mieux est de vous définir des critères de sélection afin d'aboutir à une short list de deux titres immanquables (à vos yeux) et de deux daubes à jeter (à vos yeux aussi!). Le jeu est on ne peut plus subjectif, mais bon, tentez le coup, de toute façon tout le monde le fait, même Pierre Assouline dans La République des livres s'est prêté au jeu, en révélant l'ouvrage qui l'a le plus marqué en 2013. Perso, j'aurais aimé savoir aussi quel(s) livre(s) lui est/sont tombé(s) des mains...
 http://larepubliquedeslivres.com/quel-est-votre-meilleur-livre-de-lannee/
Si on me posait la question, deux romans m'ont assurément marquée:
- La constellation du chien de Peter Heller (Actes Sud)
- Faber, le destructeur de Tristan Garcia (Gallimard)
Et puis, si on m'en demande un troisième:
- L'invention de nos vies de Karine Tuil (Grasset)

Par contre, histoire de balancer, deux romans m'ont profondément ennuyée ou agacée:
- Au nom du père, du fils et du rock 'n' roll d'Harold Cobert (Héloïse d'Ormesson)
- Lady Hunt de Hélène Frappat (Actes Sud)

Et vous? Votre liste m'intéresse!

Mon premier à eu ses deux derniers romans inspirés de faits divers
Mon second est publié chez Seuil
Mon troisième sort un roman concernant trois initiales célèbres.
Mon tout est un auteur très connu qui addooooore les situations glauques....
Trouvé? Bon allez je vous donne la réponse...
En ce mois de rentrée d'hiver, les éditions du Seuil comptent sur le dernier ouvrage de Régis Jauffret, La ballade de Rickers Island, dont le contenu s'avère être "un point de vue décalé, qui donne aussi à voir un “personnage” à la dérive, beau et terriblement seul : Anne Sinclair." (les Inrokuptibles)
D'ailleurs le magazine propose cette semaine un entretien avec l'auteur, pendant qu'au même moment DSK porte plainte en diffamation contre l'auteur et l'éditeur...
http://www.lesinrocks.com/2014/01/12/livres/regis-jauffret-difficile-decrire-dsk-cest-vulgaire-11458126/





Dans un contexte plus léger, on a appris cette semaine que le film d'animation Ernest et Célestine, scénarisé par Daniel Pennac, et inspiré des personnages inventés par Gabrielle Vincent dont les albums sont publiés chez Casterman,  entre dans la sélection des Oscars américains 2014.
 Livres Hebdo nous explique tout cela:
http://www.livreshebdo.fr/article/oscars-ernest-celestine-sinvite-hollywood


Enfin, qui n'a jamais été déçu par l'adaptation ciné d'un livre que vous avez aimé. Il est rare que le film magnifie le roman. Pourtant, je préfère de loin Blade Runner version ciné que Blade Runner version écrite: plus poétique, plus profond, bref mieux!
Dans le même contexte, le cinéma français a vu en 2013 la sortie de L'écume des jours inspiré du livre éponyme du feu Boris Vian. Pas facile d'imaginer une adaptation réussie quant on a lu et relu l'histoire d'amour entre Colin et Chloé dont les poumons se transforment en nénuphar... Perso, je ne l'ai pas vu, mais Milca s'est jetée à l'eau et nous fait partager son point de vue sur son blog Sur la Plage (ou presque)
http://surlaplage.fr/2014/01/lecume-des-jours/

Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu et aimé:
- Une part de ciel de Claudie Gallay (Actes Sud)
- Dahlia de Hitonari Tsuji (Seuil) (Recueil de nouvelles)
en jeunesse:
- Qui veut la peau de Lola Frizmuth d'Aurélie Gerlach (Gallimard)

Et je suis en train de dévorer (et je pèse mon verbe figuré) La 5ème vague de Rick Yancey chez Robert Laffont

 Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine:
- Belle famille d'Arthur Dreyfus
- Mr Peanut d'Adam Ross
Et mon épisode 2 de MARRE DE MES OREILLES fonctionne aussi bien que le premier....

Bon week end livresque, et vu le temps, restez au chaud!


vendredi 17 janvier 2014

Les années douces, Hiromi Kawakami

Ed. Picquier Poche, février 2005, 283 pages, 7.6 euros

Une parenthèse enchantée

 

La narratrice, Tsukiko, croise par hasard dans un café. son ancien professeur de japonais qu'elle surnomme le maître.
 Au fil du temps, leurs rencontres de hasard autour d'un saké ou d'un repas, deviennent des rendez-vous ou des escapades en montagne. D'une présence amicale venant distraire la solitude de la jeune femme, la présence du maître devient un besoin. Comme le disait la grand-tante à propos de l'amour: "on le nourrit, alors bien sûr, il finit par grandir." Or, la grande différence d'âge entre eux fait que Tsukiko se donne une "interdiction absolue d'espérer". D'ailleurs, elle dit de sa vie: "sur une île inconnue, j'avance toute seule sur un chemin inconnu, au hasard, sans avoir trouvé la note juste avec cet homme, le maître".
Du coup, ensemble, ils profitent du quotidien, s'octroyant des pauses où chacun vit de son côté, puis reprennent leurs conversations jusqu'au bout de la nuit. Délicatement, le lecteur sent que l'amour entre ces deux êtres que tout sépare grandit malgré eux. Le besoin de la présence de l'autre donne un sens à leur vie, et Tsukiko, en revoyant un ami de lycée, se rend bien compte que les hommes de son âge ne l'intéressent plus. Mais, le maître est âgé, l'avenir à deux devient une notion quasiment abstraite.
 Alors, à défaut de combattre la précarité du temps qui passe, les deux protagonistes profitent de ce qui leur est offert, et font de la nature une partie intégrante de leur histoire commune. En utilisant une prose fluide et délicate, l'auteur dit qu'il faut vivre tout simplement. Du chant d'un grillon coincé dans la tuyauterie, au plaisir de manger un tofu, chaque petite action devient un événement unique dont il faut profiter pleinement. Ainsi, on arrive au bout du récit comme dans un moment suspendu de la réalité, une parenthèse enchantée.

Les années douces, Jiro Taniguchi et Hiromi Kuwakami

Ed. Casterman, collection écriture, août 2010, 15 euros chaque tome

 

"Ce qu'aimer veut dire"


"Il me suffirait de rester longtemps sans voir le maître pour faire faner mon amour pour lui. (...) Mais depuis que j'avais décidé de ne pas risquer de le rencontrer, je ne pouvais plus me promener simplement, sans but précis. Je ne savais plus comment passer mes jours de congé. (...) Qu'est-ce qui m'arrivait? "

Tsukiko comprend qu'elle aime le maître, or, elle elle a du mal à assumer ce sentiment du fait de l'âge de ce dernier. N'est-il pas "obcène" d'aimer un vieil homme? De plus, le maître ne semble pas être réceptif: rien ne change dans ses habitudes ou son comportement vis à vis de la jeune femme. Sauf, qu'un jour, autour d'un saké, il lui propose un petit voyage sur une ile montagneuse...

Ce manga,  tout comme le roman, de décrire un amour naissant et profond entre deux êtres que tout sépare sauf la solitude. Peu à peu, le lecteur ne se rend plus compte de la vieillesse présumée du maître et se concentre sur les relations entre les deux amis. Tout en pudeur, inexorablement, Tsukiko et son ancien professeur de japonais vont accepter ce qu'ils ressentent et apprendre à s'aimer.

Le dessin est soigné, très axé sur les expressions de visage. L'attitude des personnages suffit à transcrire une émotion, une ambiance.
Enfin, pour ajouter une touche personnelle, le dernier chapitre est une invention de l'auteur. L'épisode des Tengus n'existe pas dans le roman de Kawakami, mais donnent une dimension poétique en guise d'épilogue.

Ayant lu le roman en premier, j'avais quelques réserves en abordant l'adaptation illustrée de cette œuvre. Finalement, ce fut une très belle découverte, parfaitement fidèle, et qui a su mettre en valeur tous les sentiments abordés par son aîné.

jeudi 16 janvier 2014

Clandestin, Philip Caputo

Ed. Pocket, mars 2013, 763 pages, 9.1 euros

Des fantômes et des os


Gil Castle a fait fortune comme conseiller fiscal. Il est marié, heureux en ménage, père de deux jeunes filles épanouies. Puis, le 11 septembre 2001, son bonheur se détruit avec les tours jumelles.
Veuf, dépressif, "condamné à vivre", Gil se refuse à goûter de nouveau au bonheur:
"La sombre mélopée d'un chœur de l'Orestie résonnait dans sa tête: Celui qui apprend doit souffrir/ (...) et dans notre désespoir, malgré nous, par la grâce terrible de dieu nous vient la sagesse".

Pour fuir sa gigantesque maison, il se résout à rejoindre ses cousins vivant dans un ranch au bord de la frontière mexicaine. Il espère y trouver la sérénité dans la lecture de Sénèque et les paysages déserts. Or, une toute autre réalité s'ouvre à lui: le trafic de drogue, les clandestins mexicains de plus en plus nombreux, les cartels.... Lui qui se considérait comme "un spectateur du théâtre de sa vie", devient, au ranch San Ignacio, le témoin d'autres formes de violences. Dès lors, Gil et les siens vont être impliqués, malgré eux, dans une histoire qui les dépasse, faisant l'étrange écho de la destinée de leur ancêtre commun Ben Erskine, cow boy et figure locale du début du siècle.

Le titre peut porter à confusion mais ce roman fleuve de 730 pages ne se concentre pas sur l'immigration illégale, les passeurs, les dangers. Certes, on retrouve en filigrane quelques situations de ce genre, mais elles viennent en complément de la trame principale, à savoir la lutte entre un cartel de drogue dirigé par une femme de poigne, et une famille de ranchers dont le grand père fut un personnage ambigu, à la fois aimé et craint. L'intrigue explique aussi le retour à la vie de Gil, anéanti par la perte de sa femme, considérant son chagrin comme une force, "ayant entretenu et renforcé son malheur en y trouvant un plaisir morbide", qui, petit à petit, voit le bout du tunnel grâce aux personnes qui l'entourent, à la force et la beauté des paysages désertiques de l'Ouest, et enfin une forme d'empathie atténuant sa propre douleur.
Sans temps mort de bout en bout, alternant les chapitres entre le présent et le passé, Philip Caputo offre un fresque de très grande qualité, servie par des personnages irréprochables et profonds, et écrite avec un style à la portée de tous mêlant gravité et moment de grâce. Un pur bonheur de lecture.

Nager sans se mouiller, Carlos Salem

Ed. Actes Sud, Babel Noir, septembre 2011, traduit de l'espagnol par Danielle Schramm, 295 pages, 8.70 euros

Du rififi chez les nudistes!


Juan est un cadre divorcé, père de deux enfants, mais surtout un tueur à gages pour le compte de l'Entreprise, et ça, bien sûr, personne n'est au courant. Formé par numéro Trois, qui devint vite son mentor, Juan traverse quand même une crise existentielle à force de mener une double vie.
D'ailleurs, son ami disait de lui "il est impossible de nager sans se mouiller", bref les dommages collatéraux existent et il faut faire avec! Nous suivons donc notre tueur à gages en vacances au bord de la mer avec ses deux enfants, sauf que l'Entreprise l'a envoyé dans un camping nudiste en mission de surveillance. Les choses se compliquent lorsqu'il se rend compte que ses voisins de tente sont son ex-femme et son nouveau petit ami. Pas facile de surveiller ou se protéger de l'ennemi quand on est à poil!
Cette situation nous vaut quelques scènes cocasses et sert aussi de prétexte à la description de quelques étreintes amoureuses...Ce polar est rondement mené avec une prose "chaloupée" épousant les courbes avantageuses de Yolanda (cf la couverture). Le rythme de l'intrigue ne s'essouffle jamais et le style est en parfaite adéquation avec le contenu. Ainsi, pour s'en sortir, Juan devra se souvenir de la devise de son mentor:
 "d'abord, il faut se servir de sa tête, puis les mains et, si ça ne fonctionne pas, se servir de ses couilles. Il n'y pas d'autre façon de faire."
Tout un programme! En tout cas, cette phrase résume à elle toute seule l'état d'esprit et le second degré constant de l'histoire, si bien qu'on ne devine pas jusqu'à la fin qui sont les "méchants" et ce détail est plutôt essentiel dans un polar, non?

mercredi 15 janvier 2014

METO, l'intégrale (3 tomes), Yves Grevet

Ed. Syros, septembre 2012, 886 pages, 26.9 euros

La rébellion a un nom.


Nous sommes en 1979. La Guerre totale déclarée en 1957 a ravagé le monde. Désormais, les pays n'ont plus de noms: ce sont des Zones divisées en trois couleurs en fonction de leur potentiel de contamination: Zones blanches (saines), Zones grises (suspectes), Zones noires (interdites).

La République française n'est plus qu'un souvenir. Pour rétablir l'ordre, il a fallu instaurer de nouvelles règles et mettre en place un nouveau système sociétal. L'île sur laquelle vit Méto est partie intégrante de cette nouvelle politique:
"Notre île ressemble à une étoile de mer. C'est une île d'origine volcanique avec une montagne au centre: l'ancien volcan. On a construit la Maison au fond du cratère."
 A cet endroit, les jeunes garçons vivent en communauté, surveillés jour et nuit par des gardiens, les César. La Maison n'est que la version humaine d'"une batterie de poulets": les sentiments, l'empathie, le chagrin sont endigués au profit de l'égoïsme et le dépassement de soi. La violence est exploitée dans un sport que tous adorent: l'inche, archétype barbare du football. Chaque enfant est affublé d'un nom d'origine romaine: Rémus, Claudius, Octavius, Crassus... En cas de désobéissance, le frigo est la punition!
Seul Méto détonne. En grandissant, ce dernier commence à se poser des questions sur ses véritables origines. Et puis, que deviennent les enfants devenus "trop vieux" et qui disparaissent du jour au lendemain de la maison?
Apparemment, il n'est pas le seul à cogiter. Il n'est pas rare de trouver inscrit dans les toilettes, "je veux savoir d'où je viens et ce qu'on devient après. SVP". Or les César veillent: le secret des origines est bien gardé.

Méto sait très bien qu'il n'est pas né le jour de son entrée dans la Maison. Rebelle, il décide d'organiser une mutinerie qui, non seulement lui permettra de voir ce qui se passe à l'extérieur des murs de la Maison, mais aussi de trouver des réponses à toutes ses questions. Or, ce qui se passe à l'extérieur est une version édulcorée de l'intra muros: querelles des tribus, vie spartiate dans des grottes de fortune, habitants hostiles. Même la plage n'est plus un refuge paisible:
"La plage, c'est le refuge des lâches, des idiots ou des éclopés, des indignes, de ceux qui ont renoncé à se battre (...) Ils sont loin de la frontière et des lieux de confrontation. Pour eux, la vie est sans risques."
Cependant, Méto va y trouver des alliés inattendus qui vont lui permettre de mettre au point une ruse grandiose pour se rendre sur le continent et percer le secret de l'île et de son dirigeant, l'énigmatique Jove. Parfois, la vérité est bien plus noire qu'on ne croit!

Yves Grevet a fait le pari de l'uchronie: il a créé un monde totalement original, réfléchi, et fonctionnel, archétype d'un système totalitaire interne. Même la notion de famille n'existe plus en tant que telle. Tous nos concepts sont mis à mal et remaniés par l'AZIL, l'Association des Zones Indépendantes Libres, remplaçante de l'ONU...
Les trois tomes ne sont pas de trop pour présenter au lecteur cette société étrange. Au fur et à mesure, Méto grandit, mûrit, fait des choix, si bien que pour les uns, il est Méto le rebelle, pour les autres, Méto le traître. Question ruse, il n'a rien à renier à l'ingénieux Ulysse de la Guerre de Troie. Il est le symbole même de celui qui inspire à un monde meilleur et va tout mettre en œuvre, au péril de sa vie, pour réussir.

Méto est un roman prenant, captivant, qui par son sujet de Science-fiction attirera à coup sûr le lecteur curieux avide d'originalité.

A partir de 12 ans.


Que deviennent les enfants quand la nuit tombe? Jean-Paul Nozière

Ed. Thierry Magnier, mars 2013, 272 pages, 14.5 euros

A la vie, à la mort


A Sponge, au Hameau du Val Brûlé, Mélinda, Arthur et leur fille Bertille viennent de faire l'acquisition d'une vieille ferme isolée. Les travaux à prévoir sont colossaux, mais Arthur est plein de bonne volonté, et cela l'occupe en attendant que sa boîte de détective privé démarre.

Un dimanche, alors que tous les trois sont en train de creuser dans la grange, ils déterrent un crâne. C'est le début d'une enquête qui va les emmener jusqu'au début des années 60 et sur l'île de Maloya dans l'Océan Indien.

C'est en lisant un rapport des affaires sociales de 2002, ainsi que plusieurs articles consacrés à ce sujet, que l'auteur a eu l'idée de ce roman. Alternant les chapitres, le présent et le passé, il emmène le lecteur vers une vérité vraisemblable, sociologique et mal connue: comment des enfants de 7 à 14 ans, de familles défavorisées réunionnaises, se sont retrouvés adoptés par des familles de la Métropole vivant dans des départements dits pauvres en habitants.

En parallèle de l'enquête d'Arthur et Bertille, on suit les mésaventures de deux amis unis pour la vie: Anélie et Ylisse, confiés par leurs parents à la DDASS:
"La DDASS c'est des voleurs d'enfants. Ils les prennent et ils les tuent. En tout cas on ne les revoit jamais (...) et ils les ont vendus comme esclaves pour travailler dans une plantation de coton en Amérique."
Ces enfants croient aux rumeurs courant sur les services sociaux qui viennent à la nuit tombée dans les familles pour emporter leurs petits: "la nuit a avalé ma fille" dit la maman d'Anélie.

Ainsi, les deux récits distincts vont se croiser. Petit à petit on croit avoir trouvé les circonstances du drame, mais c'est sans compter sur les dernières pages qui remettent en question le raisonnement du lecteur!

Le choix de la double voix et du double registre évitent les écueils de l'ennui. Seules les relations père-fille (copain-copine) et la lourdeur de certains dialogues m'ont agacée, cependant, l'ensemble n'en pâtit pas.
Ce roman reste un bon roman policier, construit sur une intrigue originale et méconnue.

A découvrir à partir de 10 ans.

mardi 14 janvier 2014

Belle famille, Arthur Dreyfus

Ed. Folio Gallimard, octobre 2013, 272 pages, 6.8 euros

Mère indigne


l'auteur s'est volontairement inspiré de l'affaire Maddie Mc Cann, petite fille disparue au Portugal, alors que ses parents dinaient au restaurant. 

Madec est un enfant original et en retrait. Dernier né d'une fratrie de trois dont les parents sont tous les deux médecins, ce petit garçon est constamment en décalage avec les autres, il "regarde la vie au lieu de la vivre", si bien qu'il déconcerte ses géniteurs.
Lorsqu'il disparaît, en Toscane, un soir où ses parents dînaient à l'extérieur avec un couple d'amis, son père ne semble pas étonné: "c'était le genre de Madec de se lever en pleine nuit pour aller baguenauder."
La vérité est bien plus moche, et seule la mère et le lecteur la connaissent. Durant l'enquête, Laurence, qui fonctionne sur "le mode de la domination tacite, tuant dans l'œuf toute tentative de rébellion" va déployer tout un arsenal médiatique autour de l'enlèvement de son enfant. Aidé de son frère Tony, elle va exploiter sa pseudo souffrance et celle, bien réelle, de son mari, pour récolter de l'argent et surtout, passer au devant de la scène: "des millions de gens, dans le monde entier, avaient découvert son visage. Elle n'était pas célèbre, elle était connue.C'était comme exister davantage." Le lecteur assiste, effaré, à un comportement complètement hors norme. Comment une mère sans nouvelle de son enfant peut développer de telles réactions? Les larmes sont absentes, mais on pense à passer chez le coiffeur ou employer un comptable à plein temps pour gérer les dons. La culpabilité l'effleure parfois mais est très vite effacée par les opérations marketing: " elle se dit que la nature était bien faite - que la perte d'un enfant s'accompagnait d'une montagne de démarches, d'enquêtes, de rencontres, d'échanges et de stratagèmes qui, pour être éreintantes, faisaient tout de même oublier un peu le chagrin de la perte elle même."
De plus, comble de chance, Ron, un pédophile connu des services de police passent des vacances dans la même résidence que la famille de Madec...
Quant à Stéphane, le père, on sent qu'il devine, on sent qu'il sait sans le savoir, ou plutôt se refuse à l'admettre. De nature soumise à son épouse, il accepte sans broncher le tourbillon médiatique, même s'il pense fortement qu'il y a un côté obscène dans l'exploitation de leur souffrance.
Petit à petit, ce petit monde accepte l'absence inexplicable de l'enfant. Seule le flic italien est persuadé de la culpabilité de la mère et tente de la confondre, en vain.


Arthur Dreyfus dresse le portrait d'une mère indigne, froide et calculatrice. En prétextant que "l'écrivain ne fait rien d'autre que cela: rêver la vérité", il propose une version "romancée" de l'affaire Maddie McCann, affaire qui avait fait grand bruit à cause du comportement décalé justement de la maman.
Truffé de réflexions ironiques, mettant en scène des hommes politiques réels, et exploitant les travers de la médiatisation, l'auteur dresse un portrait au vitriol d'une famille "perdue" dont finalement le seul membre, Madec, semblait être le plus enclin à la normalité.