jeudi 22 février 2018

A part ça (25), OURAGAN

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



Image du site Europe1.fr


Tu tiens enfin dans ta main ce qui va transformer ta vie, crois-tu. Fini cette existence de misère faite de petits boulots étriqués, mal payés, de fins de mois à crever de faim, de coups de fil intempestifs de la banque ou des pleurs de ta femme qui ne sait plus comment jongler avec ce qui reste en réserve.
Tu as souvent lorgné sur l’opulence de ton voisin, sa belle berline toujours très propre, ses habits, sa villa avec sa grande piscine donnant sur la baie alors que ton appartement était posé sur un terrain en friche entouré d’un grillage misérable. Tu savais qu’il traficotait, mais ton éducation et ta crainte des autorités t’empêchaient de suivre le même chemin.
Alors tu galérais, encore et encore.
Mais depuis hier, tout a changé sur ton île. Le destin a voulu que tu te sentes fort après l’ouragan. Tu as survécu, ta femme et le bébé aussi. Tu fais partie des chanceux ! Alors, lorsque tu passes devant cette armurerie éventrée, c’est un signe du destin, tu en es persuadé.
Ce reflet argenté, cette crosse lourde et puissante, c’est ta chance !
Désormais, on te respectera, c’est toi la loi. De toute façon Irma a tout détruit sur ton passage. Tout le monde pleure alors que toi tu y vois un signe de Dieu : enfin égaux ! Les riches vont enfin morfler ! Comme toi, ils vont apprendre à vivre avec ce qui reste.
Tu tiens dans ta main ce qui va enfin transformer ta vie, et cette arme est le prolongement de ton bras. Elle est l’incarnation de ta puissance, de ton nouveau moi enfin révélé.

©Virginie Neufville

lundi 19 février 2018

Les Orphée, Eric Metzger

Deux histoires croisées, deux quêtes de l'impossible, avec toujours chez Eric Metzger, Paris by night...

Orphée est un trublion de la nuit. Contrairement à celui dont il a emprunté le nom, il ne se retourne pas sur son passé, mais il est toujours en quête de la femme parfaite, une Eurydice qui serait à son image, provocatrice et unique. Il n'est pas le premier à fantasmer sur  cette représentation féminine idéale et insaisissable, il en est bien conscient, mais de fait, Orphée "creuse avec la certitude de l'échec". Sa quête justifie sa plongée dans le Paris nocturne, au fond des boites de nuit interlopes, à chercher celle qu'il aura décidé d'aimer. Or, "l'orgueil le fait échouer". Au moins la nuit a le don de tamiser la réalité.
"Dans la pénombre, ils sont tous beaux, égaux et faux. On ne voit plus la transpiration, les imperfections, les gestes maladroits".
De l'autre côté de Paris, un homme reste cloîtré chez lui, en tête à tête avec un curieux téléphone, objet vintage à cadran qui, depuis que Louis l'a acheté sur une brocante, propose des allers simples vers le passé. Le père de Louis est mort depuis longtemps, et pourtant lorsque ce dernier compose le numéro de téléphone de son enfance, son père répond. Que dire ? Comment le prévenir ? Alors le jeune homme décide de se faire passer pour un ami d'enfance de son père. Il devient peu à peu son confident, mais au fil de ses conversations improbables, Louis s'enfonce dans la dépression.
"Le temps lui échappait, l'avenir aussi bien que le présent. Quant au passé, il lui courait après, sans jamais l'atteindre vraiment. Il se sentait en dehors de tout, comme expulsé ; le monde auquel il faisait face ne l'intéressait plus".
Orphée et Louis se ressemblent : si jeunes et déjà si blasés ! Or, on ne peut pas modifier le passé, et ils semblent incapables de se construire un avenir. Ils restent figés, englués dans un présent qu'ils subissent malgré les apparences.
"Orphée est seul. Sans enfant, ni rien d'autre à se mettre sous la dent. Une fausse Eurydice dans le lit occasionnellement, contrefaçon désirable pour une durée indéterminée. Le silence a fini par s'imposer autour de lui, et la solitude fut. A trente et un ans, Orphée se retrouve quelque peu embourbé au milieu du cours de sa vie".
L'un chez lui, l'autre dans la nuit parisienne, se cherchent sans se trouver. Il y a du jusqu'au boutisme dans leurs actions, une forme de désespoir aussi. Leur quête d'identité les renvoie à leurs propres faiblesses et à leurs blessures les plus profondes.
"Qui est Orphée ? Une fausse identité. Chercher Eurydice est un moyen de ne pas se trouver. Orphée n'est pas lui, sans être un autre ; il est un tiers. Pour être lui, il devrait se comprendre. Pour être un autre, ils devraient les comprendre".

Dans son troisième roman, Eric Metzger continue à interroger l'autre lui-même, celui qui fait partie de notre être mais qu'on ne connaît pas si bien, parce qu'on le refoule ou qu'on cherche à l'atténuer. Il décrit deux personnages qui ont décidé de lâcher prise en laissant leur véritable moi les submerger. Or tout cela ne se fait pas sans dommages collatéraux.
Les Orphée est un roman court, résolument moderne et urbain, qui se sert du fantastique et du ressort mythologique pour filer la métaphore et décrire finalement "l'ultra moderne solitude" qui nous assaille.

Lire les chroniques sur les deux premiers romans de l'auteur
http://virginieneufville.blogspot.fr/2017/02/adolphe-disparu-eric-metzger.html
http://virginieneufville.blogspot.fr/2017/02/la-nuit-des-trente-eric-metzger.html

Ed. Gallimard, collection L'Arpenteur, février 2018, 128 pages, 12.50€

vendredi 16 février 2018

A Moi pour toujours, Laura Kasischke

Sherry Seymour, professeur de lettre à l'université, a tout pour être heureuse : un métier qui lui plaît, un mari, Jon, qui l'aime encore même après de nombreuses années de mariage, et un fils Chad, qui vient de décrocher l'admission dans une faculté prestigieuse. Sauf que, depuis le départ de Chad, rien n'est plus pareil...


Sherry a l'impression constante de glisser, comme si sa vie si stable était construite sur des sables mouvants. Elle sent qu'un grain de sable dans cette perfection apparente pourrait tout remettre en cause.
"Je me regardais, terriblement ordinaire dans cette glace au beau milieu de la nuit, et je me disais : j'ai construit ma maison sur du sable".

Ce grain de sable c'est le petit mot qu'elle trouve, le jour de la Saint Valentin, dans son casier à la fac, un morceau de papier jaune déchiré d'un bloc note sur lequel est écrit : "Sois à moi pour toujours". Sherry a un admirateur secret, et connaître son identité va devenir son obsession.
Bizarrement, lorsqu'elle en parle à Jon, celui-ci prend cet événement pour un jeu, mettant à nu son fantasme déviant de voir son épouse coucher avec un autre, ce qui déstabilise encore plus la jeune femme. Se sentir désirée à plus de quarante ans, ravive son désir sexuel et son désir de plaire. Désormais, elle fait attention à ce qu'elle porte, et mène sa petite enquête.

"Même s'il croyait le vouloir, quand il m'avait tenue par les épaules en me le disant - je veux que tu baises avec un autre homme -, il se trompait.C'était sûr que si mon admirateur secret se montrait, Jon se sentirait jaloux, menacé. L'excitation résidait dans la possibilité, et non dans l'acte lui-même, j'en étais sûre.Et moi ?Est-ce que j'avais vraiment désiré d'avoir un amant ?"

Les mots se succèdent toujours aussi intimes. Sherry est partagée entre ce nouveau sentiment d'abandon - si elle découvre son admirateur secret, elle se laissera faire -, et ce qu'elle incarne : une femme mariée et une mère exemplaire. A cela, s'ajoute la culpabilité de ne pas assez s'occuper de son père hospitalisé dans une maison de retraite, dont la mémoire s'effiloche de plus en plus.
Le temps passe, mais à l'image de la biche heurtée par sa voiture et qui se décompose lentement sur le bord de la route, son couple se décompose. Jon se révèle de plus en plus insistant pour qu'elle le trompe, Chad est trop distant, tandis qu'elle est sur le point de succomber aux avances d'un certain Bram Smith, un professeur de mécanique automobile. C'est lui l'auteur des petits mots, elle en est persuadée. Coucher avec lui, c'est vivre enfin la jeunesse qu'elle n'a pas eue, mais c'est aussi accepter le fantasme de son mari. Seulement, Sherry est-elle capable de mener de front une double vie dont l'une lui est totalement inconnue ?

"Cet étourdissement, je m'en rendis alors compte, durant toutes ces années de vie de mère et d'épouse, cet étourdissement de jeune fille, c'était ce qui m'avait manqué.La sensation dangereuse de vouloir quelque chose qui se trouvait juste hors de ma portée.La terrible implosion du désir. Le flux brûlant du désir. La montée de sang du désir".

Sherry s'engage dans une voie excitante mais dangereuse ; elle, la femme si maîtresse d'elle-même, s'abandonne à la passion charnelle. Or, quand Jon lui demande de coucher avec son amant dans le lit conjugal, Sherry sent que ce sera l'acte de trop. Après cela, elle sait qu'elle ne gérera plus rien, et que son couple sera véritablement à la dérive.

Laura Kasischke signe un roman violent, sensuel, sur les affres du désir féminin. A moi pour toujours renverse les clichés, détruit les apparences, et révèle les véritables personnalités, sans tabou.
On est fasciné par tant de maîtrise narrative. L'espace environnant épouse l'état d'esprit de la narratrice ; la nature devient à l'image des tourments de Sherry : abondante, sensuelle, et mortifère.
C'est un roman sur le lâcher prise, le couple, et le sentiment de ne pas se connaître vraiment.
C'est un pur régal littéraire du début à la fin.
Ed . Le Livre de Poche, traduit de l'anglais par Anne Wicke, 246 pages, 7.6€
Titre original : Be mine

mercredi 14 février 2018

Dans la grande violence de la joie, Chanelle Benz

La fiction est une grande aventure. Elle traverse le temps, l'espace, plante le décor et invente des personnages parfois improbables. Ce recueil de nouvelles dévoile un auteur à l'imagination débordante et à la plume prolifique.


Que ce soit entre les murs d'un saloon rutilant ou dans un futur proche parmi les décombres d'une secte millénariste, en passant sur les routes du sud ségrégationniste, Rachelle Benz promène ses lecteurs au fil de ses inspirations. N'empêche que tous ses personnages, quel que soit l'époque à laquelle ils évoluent, ont en commun d'évoluer dans la grande violence de la joie, expression oxymorique étrange et forte qu'on peut mettre en parallèle avec la fureur de vivre.
"Il n'y a rien à pardonner. Car dans la grande violence de la joie, n'y a-t-il pas un désir de jurer son dévouement ? Mais ensuite ? Quand est-ce jamais accompli à la lettre" ?
En tout cas, au fil des dix nouvelles, le lecteur est confrontée à toutes les émotions et comportements humains : la lâcheté, l'amour, le deuil, la quête d'identité, la peur, le courage... Jeune fille de bonne famille, gamine abandonnée recueilli par son frère délinquant, archéologue en proie à des questions intimes ou encore esclave poète dans le sud raciste, tous affrontent l'adversité en le regardant droit dans les yeux, et tant pis si une mort prématurée et violente est la seule issue.
"Très peu de choses peuvent me choquer. J'ai passé beaucoup de temps au milieu d'innombrables exemples d'humanité viciée.
- Vous pensez que j'en suis un ?
- Je suppose que  vous êtes né pour vous égarer comme tous les autres hommes. Vous êtes devenu adulte dans une époque pourvoyeuse de peur".
Dès lors, il y a de l'héroïsme et du courage en chacun de nous même si notre humanité est viciée inexorablement par le contexte dans lequel nous évoluons. Tel est le message de l'auteure ;
Il y a quelque chose de darwinesque dans ces récits polymorphes. S'adapter pour survivre est la trame de chaque histoire, si on s'y attarde plus près.
"Nous savons ce que c'est que survivre à la fin du monde tel que nous le connaissons. Être abandonnés".
 Dans La grande violence de la joie est une plongée intense, haletante, dans les cœurs de nos semblables.

Ed. Seuil, collection Cadre Vert, traduit de l'anglais (USA) par Bernard Hoepffner, janvier 2018, 256 pages, 20€

lundi 12 février 2018

Des jours sans fin, Sebastian Barry

Deux amoureux au cœur tendre au milieu de la guerre contre les indiens puis de Sécession, ce sont les aventures de Thomas et John dans la jeune Amérique en plein chaos, personnages principaux d'une superbe fresque où la bonté humaine se mêle à la sauvagerie.

Parce qu'il crève de faim et que de toute façon sa famille entière est morte, Thomas McNulty quitte son Irlande maudite par la famine pour rejoindre le nouveau continent.
"J'adorais mon père quand j'étais encore un être humain. Puis il est mort, j'avais faim, puis ça a été le bateau. Puis l'Amérique. Puis John Cole. John Cole était mon amour, tout mon amour était pour lui".
Très vite, il rencontre John Cole et tous les deux décident de se donner en spectacle dans un saloon en se faisant passer pour un couple. Thomas a les traits fins, le corps taillé comme celui d'une femme et il aime porter des robes.
Ce jeu de scène leur permet de survivre avant de s'enrôler comme soldats dans la guerre que les Américains mènent contre les populations indiennes.
Nos deux jeunes hommes au cœur tendre affrontent les intempéries, se battent et tuent pour survivre. Ce sont eux ou les indiens qui de toute façon les scalperont. Ils ne cautionnent pas le traitement fait aux tribus, mais ils entrent dans une logique de survie pour ne pas devenir fous.
"J'étais incapable de réfléchir, le cœur vidé de mon sang, brinquebalant, ahuri. Des soldats pleuraient, mais je ne connaissais pas ces larmes. D'autres jetaient leur chapeau en l'air comme au cours d'une terrible fête. Certains se prenaient la tête entre les mains, à croire qu'ils venaient d'apprendre la mort d'un être cher. Il n'y avait plus rien de vivant, y compris nous. On était disloqués, on était plus là, on était devenus des fantômes".
Quand après un ultime combat, ils recueillent une petite indienne, ils décident de tout quitter et d'en faire leur fille adoptive.
"Notre chagrin s'élève vers les cieux en volutes. Notre courage s'élève vers les cieux en volutes. De la honte s'y mêle, car le chagrin et le courage sont comme des ronces".
La gamine, qu'ils ont appelé Winona, devient leur centre.
"Ma pupille, mon ange, le résultat d'un instinct  étrange et profondément enfoui qui a réussit à dérober un peu d'amour à l'injustice".
Ils l'aiment plus que tout et veulent la protéger des malheurs du monde, elle qui a déjà vu son peuple se faire décimer. Thomas et John la confient à un vieillard de confiance puis s'enrôlent à nouveau dans l'armée afin de servir l'armée de l'Union..
La guerre est différente car ils ont l'impression de combattre contre un miroir d'eux-mêmes. La guerre de Sécession est d'abord une guerre politique, et eux luttent pour le bannissement de l'esclavage. Dans la violence et le chaos, ensemble, Thomas et John résistent à la folie du monde pour pouvoir retrouver Winona et enfin se poser.
"On est bizarres, nous  autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois Washington. On foule pas leurs grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans  qu'il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange".
"On était comme deux copeaux de bois dans la rudesse du monde. on considérait qu'on avait bien droit de grignoter quelque chose, mais il fallait le mériter".

Sebastian Barry raconte deux personnages héroïques malgré eux. Ils se sont enrôlés dans l'armée pour survivre, paradoxalement, à défaut d'y être entrés par conviction. Thomas et John gardent en eux une part de naïveté qui leur permet d'avoir un recul sur leurs actes et la violence dont ils sont témoins au quotidien. C'est ce recul qui les préserve de tout et leur permet encore de se projeter dans l'avenir.
"Quelle est la folie de cette guerre ? Quel monde on fabrique ? On sait pas. Ça peut être que la fin du monde. On atteint la fin des temps (...) Il faut avoir une bonne dose d'absurde en soi pour s'en sortir dans la vie".
Des jours sans fin est aussi un roman sur la tolérance. Ce couple homosexuel arrive à s'aimer malgré tout. Grâce aux spectacles qu'ils donnent le goût de Thomas pour le travestissement ne lui cause aucun souci.
"Derrière le rideau refermé, le public applaudit, crie et tape des pieds. Il y a dans tout ça une folie qui laisse présager une douce liberté. Débarrassée des préjugés. M^me si ça dure qu'un instant , ils ont eu une image fugace de la beauté (...) En un instant, ils ont aimé une femme qui est pas vraiment une femme, sans que ça pose problème".
Dans une Amérique en pleine construction, le couple est discret mais décide de vivre leur amour sans se préoccuper du regard d'autrui, décidant même de devenir les parents de Winona.

L'histoire de Thomas et John, racontée par Thomas est bouleversante et pleine d'espoir. Le récit est rempli de fulgurances littéraires qui, dans la bouche du narrateur, prennent toutes leur dimension. De fait, Des jours sans fin devient un roman qu'on n'oublie pas servi par la traduction de Laëtitia Devaux qui donne de l'élan à l'ensemble.

Ed. Joelle Losfeld, traduit de l'anglais (Irlande) par Laetitia Devaux, janvier 2018, 272 pages, 22€

vendredi 9 février 2018

Soundtrack, Hideo Furukawa


Dans un Japon uchronique, si le pays n'avait pas décidé de lutter contre la prolifération des chèvres sur leurs îles, Touta et Hitsujiko auraient vécu toute leur vie sur la petite terre qui les avait accueillis après leur naufrage....

Pendant presque trois ans, alors que Touta, l'aîné, n'avait pas encore sept ans, les deux enfants ont vécu en autarcie et en complète harmonie avec la nature et les éléments, au point d'en oublier leurs souvenirs enfantins de vie civilisée. Dès lors, le début du roman peut se comparer à une version moderne du mythe du Paradis Terrestre qui va se briser avec l'arrivée (forcément) de la civilisation.
"Il n'y avait personne. Seulement eux deux. Exactement comme dans le monde fini du village abandonné." 
Placés en foyer puis en familles d'accueil, les deux enfants vont développer un système de défense bien particulier contre les agressions de la civilisation. Tandis que Touta se réfugie dans le silence et une certaine distanciation par rapport à ses semblables, Hitsujiko, en grandissant, décide de faire de son corps qui danse un rempart contre le monde:
"La seule chose qu'elle comprenait, c'est que le monde avait voulu la tuer, que cette conscience avait imprégné la moindre cellule de son corps, et que cela ne deviendrait jamais du passé. Elle sentait le désir de mort du monde. C'est pour cela que Hitsujiko bougeait (...) Hitsujiko rêvait de son corps fluide. Voilà ce qui secouerait le monde sur ses bases. Qui le détruirait."

Au fil des ans, faisant face à un réchauffement climatique sans précédent, Tokyo est devenue une mégalopole au climat tropical dans laquelle la prolifération de l'immigration clandestine a changé la face de la société. Désormais, les japonais, de plus en plus nationalistes, parquent les émigrés dans des quartiers autonomes, parfois souterrains. C'est là que Touta se sent à son aise, perdu dans la foule bigarrée. C'est là aussi qu'il va rencontrer Léni, un gamin à la fois garçon et fille, avec son corbeau Kroy.

Soundtrack est un roman extrêmement complexe que ni la narration ni le rythme de la prose ne permettent une compréhension d'ensemble de l’œuvre. Le roman doit se lire comme un travail de destructuration du réel, un tableau impossible à une compréhension immédiate. Son auteur le compare à une bande son, comme s'il avait écrit les plans arrêtés de scènes figées par les lumières tromboscopiques d'une boîte de nuit.
Alors qu'Hitsujiko danse pour exister et se protéger, Touta explore son nouveau monde, insensible qu'il est à la musique, maelstrom continu de "vibrations sonores".
"Le mystère est concomitant à la vie, il traverse les individus de part en part pour les monter en perles."

La vie est un mystère et les deux protagonistes n'ont pas reçu les armes nécessaires durant leur enfance pour s'en protéger correctement. Alors, on peut qualifier Soundtrack comme un roman sur la survie, à la symbolique omniprésente, dont la seule chance de se créer une destinée est de trouver un moyen personnel de faire trembler le monde.

Souvent difficile et labyrinthique, le livre de Furukawa Hideo n'en est pas pour autant indigeste. Il fait partie de ces œuvres qui méritent une véritable analyse, des débats et des relectures, pour pouvoir en retirer la substantifique moelle.


Ed. Philippe Picquier, collection poche, février 2018, traduit du japonais par Patrick Honnoré, 720 pages, 13€


mercredi 7 février 2018

Il n'en revint que trois, Gudbergur Bergsson

Gudbergur Bergsson raconte le destin d'une famille islandaise vivant isolée sur la lande et qui, à l'image de l'île, va voir son quotidien chavirer à cause de la seconde guerre mondiale.


Avec le vieux et la vieille vivent le fils et les deux filles des sœurs absentes. L'habitation est isolée, les visites sont rares. Ils connaissent les nouvelles du village d'en bas quand l'ermite passe devant chez eux avec ses bêtes. Le vieux passe ses journées dans son canapé et la vieille tente de donner une bonne éducation aux deux gamines. Finalement, ils doivent leur survie qu'à la chasse aux renards dont le fils s'est fait une spécialité. D'un naturel hautain et malveillant, il se moque du choix jadis de ses sœurs de partir en ville et exerce sur ses parents une forme de mépris permanent.

Au fil du temps, deux britanniques puis un allemand en fuite passent devant la ferme du vieux couple et échangent avec eux. Les britanniques leur racontent qu'une autre guerre se prépare en Europe, tandis que l'allemand se cache dans une grotte et est ravitaillé grâce aux petites filles.
"L'Islande n'est plus cette île isolée, elle est aujourd'hui au centre de la lutte que se livrent dictatures et démocraties et cela ne changera pas tant que nous n'aurons pas remporté la victoire et rétabli la paix dans le monde, débita le plus petit en martelant ses mots comme s'il avait appris cette longue phrase par cœur".
Dès lors, la famille est moins isolée, plus au courant de ce qui se passe sur le continent et surtout sur l'île. Puisqu'elle est située à un endroit stratégique des routes maritimes, l'Islande devient une terre convoitée. L'arrivée des américains "libèrent" les mœurs des habitants et il n'est pas rare de voir de jeunes filles fréquenter les soldats pour s'offrir un quotidien plus enviable.
"Cette guerre est une aubaine. Vous ne le comprenez pas ? Si seulement elle nous permettait d’entrer de plain-pied dans le présent. Ce serait un miracle pour la couronne islandaise".
Après leur communion les deux petites filles de la vieille décident de quitter le giron familial et habiter en ville où elles pourront profiter des nouvelles conditions de vie, un peu comme ont fait leurs mères auparavant. Le fils, lui, profite des cargaisons échouées sur la plage pour les récupérer et les revendre. La guerre, c'est sûr pour eux, est une aubaine car l'argent coule à flots  et le quotidien s'améliore.

C'est le gamin, neveu de la vieille et recueilli par la famille, qui assiste à tout : le départ de ses cousines, l'enrichissement du fils, les lettres des britanniques qui font réfléchir la vieille, et les prises de position plus que douteuses du vieux sur la guerre.
"Aujourd'hui, elle comprenait que l'être humain n'était sans doute pas naturellement bon, mais simplement désemparé face à la vie ou plutôt confus, quand il n'était pas tout bonnement mauvais".
Le gamin est de plus en plus proche du fils ; le soir, ce dernier lui lit un roman au titre étrange, Il n'en revint que trois, parabole sur la survie et la véritable nature de l'être humain.

Il n'en revint que trois raconte des personnages pourtant isolés au départ rattrapés et pris dans le tourbillon de l'Histoire. L'ordre ancien vacille...  L'ouverture de l'Islande sur l'extérieur a des conséquences sur les mœurs et le quotidien de chaque habitant de l'île. L'isolement n'est plus de mise, l'adaptation est de rigueur pour pouvoir vivre correctement.
Servi par une traduction remarquable - on est tout de suite happé dès les premières pages du récit - ce roman est un bijou de lecture. Peu à peu les clameurs de la ville arrivent jusqu'aux paysages nus et désolés, secouant ainsi les islandais dans leurs traditions et les transformant profondément, réduisant ainsi en peau de chagrin ceux qui résistent.

"Tout passe et tout lasse dans un monde d'ennui".
Ed. Métailié, janvier 2018, traduit de l'islandais par Eric Boury, 208 pages, 18€


lundi 5 février 2018

Où Les eaux se partagent, Dominique Fernandez

Lucien est un bourgeois bohème qui tente de vivre de sa peinture et trouve en Sicile le décor unique pour se ressourcer. Sa compagne Maria, est une italienne du nord, ethnologue de formation, remplie de préjugés sur les habitants de cette île aux traditions ancestrales. Pourtant, ils y achètent une casina pour s'y retrouver et s'y ressourcer.


Cette résidence secondaire est rudimentaire, vantée par le prince du coin qui y voit un lieu de toute beauté, isolée de tout mais au bord de la mer, là où les eaux se partagent. D'abord réticente, Maria s'est laissée convaincre par la beauté des lieux, puis elle se dit que plus elle sera à l'écart, moins elle sera obligée de fréquenter les siciliens pour qui elle a le plus grand mépris.
"Maria comprit ainsi le geste du prince et déclara que, même si nous n'avions aucune intention de l'acheter, elle visiterait volontiers une maison où l'on pouvait rêver d'une autre vie que l'existence frivole des capitales, "si fatigante, en fin de compte, et pour rien".
Lucien, au contraire, se plaît à discuter avec les villageois et à observer leurs coutumes, même si elles semblent par moment totalement anachroniques.
"Tu vois, Maria, ce sont des affaires siciliennes. Il y a là un mélange qui nous échappe, de vengeance par procuration, de rites millénaires, de superstitions religieuses et de mépris des animaux".
Il y a de la beauté dans la volonté de conserver les traditions parfois en totale contradiction avec les mœurs de l'époque. Seulement, quand Lucien tente d'en discuter avec sa compagne pourtant ethnologue, le dialogue tourne court.
"Vous ne connaissez pas la Sicile. Ce qui est doit rester immuable. Comme on a vécu, on continuera à vivre. Il faut faire ce qu'on a toujours fait".
Alors, le peintre tente de faire de la casina un nid douillet, un lieu unique où nicher leur amour. Les voisins ne sont que la mer et les paysages arides de la Sicile. Ce retour aux sources est une aubaine pour nos deux citadins souvent emportés par le tourbillon de la ville et de ses exigences.
"Lieu vraiment idéal : à la pointe de la pointe, sans contact avec le monde habité. Seules vivantes dans ce désert restent les eaux, qui changent sans cesse de couleur. Juste au pied de la maison elles se séparent en deux masses distinctes dont la jointure se marque par une ligne plus pâle indiquant un soulèvement du sol à cet endroit".
 Alors que Lucien arrive à se ressourcer sur cette île fascinante, Maria est en territoire hostile et le fait bien sentir. La casina est de moins en moins un lieu de paix et comme la mer, le couple esquisse au quotidien une ligne de séparation. La rupture est-elle au bout du chemin ?
"Un été à la casina ressemblait à une saison en exil. (...) Marzapalo, figé dans une époque archaïque, nous obligeait à nous séparer de notre partie sociale. Un autre moi né du désaveu de nos habitudes urbaines, s'épanouissait dans le désert".
La Sicile, ses paysages, ses traditions et ses habitants font corps avec ce récit sur la fin d'un amour.  Là où les idéaux divergent, les désirs s'estompent pour laisser place aux mouvements des émotions, aux facettes cachées de la personnalité.
Dominique Fernandez rend hommage à cette île qu'il connaît bien et qui ne souffre aucun compromis. Où Les eaux se partagent est la chronique estivale de la fin d'un amour mais aussi la description flamboyante d'une région où le temps s'est arrêté.

Ed. Philippe Rey, janvier 2018, 266 pages, 19€

vendredi 2 février 2018

RUE DES ALBUMS (134) Les Chaussettes qui puent, Ingrid Chabbert et Estelle Billon-Spagnol

Le petit Hector résiste : il adore ses chaussettes donc il n'est pas question qu'elles quittent ses pieds !

Et pourtant, elles sont toutes banales ses chaussettes : blanches et rouges à rayures, étoffes de coton qui épousent et protègent ses petits pieds tellement bien qu'Hector les garde même la nuit !
Pour les parents, la situation ne peut plus durer, et ils rivalisent de ruse pour pouvoir les laver en cachette. Car à force de les garder, elles renferment une sale odeur, bref les chaussettes puent !

Hector ne sent pas les relents de renfermé qui suintent de ses chaussettes d'amour, "une odeur qui pique [qui] le suit à la trace. Sur sa route, les gens s'écartent et se moquent de lui". Il fait fi des réflexions autour de lui, jusqu'à ce qu'il rencontre la petite voisine...

Hector est un enfant rempli de mauvaise foi, c'est ce qui fait sa force et sa résistance. Seulement, lorsque la réalité se confronte à son désir, forcément les choses ne sont plus pareilles !

Les Chaussettes qui puent est un album drôle qui met de la bonne humeur dans la lecture, servi par des illustrations pétillantes aux visages remplis d'émotions.

A partir de 4 ans.

Ed.Frimousse, 2013, 28 pages, 13 euros.