mardi 17 mars 2020

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En raison des événements et à la demande des éditeurs, les articles littéraires programmés durant la quinzaine de confinement sont reportés début avril.

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lundi 16 mars 2020

Le Chant de la frontière, Jim Lynch

"Du jour au lendemain, et pour la première fois de mémoire d'homme, des Américains parlaient de la plus grande frontière non surveillée au monde comme s'il s'agissait d'une bourde du gouvernement".


Il s'en passe des choses le long de la frontière américano-canadienne. Les traficants de cannabis ont bien compris qu'ils pouvaient jouer sur la législation canadienne pour cultiver les plantes sur le territoire pour ensuite les écouler illégalement en Amérique.
Sauf que dans une bourgade limitrophe du Vermont, la Border Patrol compte Brandon dans ses effectifs. Il n'a rien du "shérif fais moi peur", ni du cow-boy. 
"Brandon, lui, il se contente d'être. Et il garde les yeux grands ouverts, très très grands".
C'est un contemplatif, amoureux des oiseaux au point de savoir imiter leurs chants et de les différencier, et surtout, dyslexique depuis son plus jeune âge, c'est un loup solitaire, avare de paroles, timide, tentant de contrôler comme il peut ses petits troubles autistiques qu'il développe en cas de stress.
"Faire parler Brandon était aussi difficile que de faire démarrer une tronçonneuse au printemps : vous ne saviez jamais combien de temps il mettrait à répondre, ni quand il allait s'arrêter. Il avait une voix d'animateur radio mais le débit haché d'un enfant, ce qui obligeait les gens à se tourner vers Norm pour qu'il serve d'interprète".
Oui mais voilà, depuis quelques temps, sans le vouloir vraiment, Brandon a arrêté un bon nombre de passeurs de drogues ou de migrants clandestins qui tentaient leur chance. Il devient un peu le héros du coin et attire l'attention.
"Brandon a sa façon à lui de voir les choses" ,
selon son père Norm, agriculteur en bout de course, qui cherche une solution pour ne pas s'écrouler sous les dettes. Brandon est son fils unique, une véritable énigme. Sur son bout de terre, il préfère observer les comportement de sa nouvelle voisine, Sophie,  masseuse de profession, qui accueille tous les hommes du voisinage et enregistre leurs confessions pendant ses soins.

Jim Lynch raconte tous ces gens impactés de près ou de loin par le trafic de cannabis à la frontière, frontière invisible qui borde souvent leurs propriétés et dont jusque là il ne souciait pas. Et au milieu, Brandon, le seul à sa manière capable de prendre le temps des choses et d'apprécier le moment présent.
"Les gens parlaient de Brandon de la même manière qu'ils discutaient des tremblements de terre, des éclipses et autres phénomènes. Sa taille, son "art" et les choses bizarres qu'il racontait et faisait avaient toujours provoqué des bavardages au sujet de Super Dingo, ou Big Bird ou autre surnom qu'on lui attribuait sur le moment".
L'original du coin devient un peu la mascotte et recentre les priorités de chacun. La masseuse Sophie a tout compris. En recoupant les enregistrements de chacun, elle a su dresser un portrait sensible du jeune homme :
"Brandon est votre fils, mais il construit notre histoire. Il n'est pas seulement unique et respectable, c'est également le seul qui est incapable de prendre (...) la pose".
Le Chant de la frontière est un petit bonheur de lecture. La frontière poreuse et paisible devient le lieu de tous les possibles où des personnalités s'affirment, se perdent, au milieu des chants sereins des oiseaux migrateurs.

Ed. Gallmeister, collection Totem, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 400 pages, 10.80€
Titre original : Border Songs

lundi 9 mars 2020

Le Noir entre les étoiles, Stefan Merrill Block

Victime d'une fusillade dans son lycée, cela fait dix ans qu'Oliver Loving est en état végétatif chronique. Malgré le peu de signes encourageants, sa mère Eve a toujours refusé qu'on le laisse partir. Jusqu'au jour où un petit miracle se produit...


"Ce qui était arrivé à son fils ressemblait à une horreur de roman gothique, à une malédiction venue d'en haut. Et puisque Eve se trouvait précipitée dans un univers où pareil malheur - un malheur de dimension mythique - pouvait s'abattre sur sa famille, alors il n'était pas exclu qu'un revirement miraculeux advienne de la même manière. Un miracle".
Quand on se noie, on tente de s'accrocher à n'importe quoi pour garder la tête hors de l'eau, alors Eve, à défaut de pouvoir compter sur son alcoolique de mari Jed et son second fils Charlie qui a fui à New-York, s'accroche à l'espoir de retrouver un jour le Oliver qui était parti au bal du lycée. 
"Mon fils a volé en éclats, reprend Eve. Il s'est éparpillé partout dans le monde, et c'est à moi de ramasser les morceaux".
En attendant, se refusant de croire au pire, elle se heurte aux médecins trop fatalistes à son goût, et tente de réguler son penchant à la cleptomanie né d'un constat simple : anticiper les désirs d'Oliver pour pouvoir lui offrir ce dont il rêve lorsqu'il se réveillera.
"Dix ans auparavant, sur les marches du lycée, Hector Espina s'est évadé de ce monde, et aujourd'hui c'est Oliver qui vient de trouver une brèche dans les murs de sa propre geôle, un rai de lumière entre les briques, l'entrée d'un tunnel, une voie de passage pour quitter sa nébuleuse sphère spirituelle".
Après un énième contrôle IRM, Oliver a montré des signes encourageants. Une partie du cerveau semble fonctionner, si bien qu'on commence à croire qu'il serait atteint du locked in syndrome. Pour Eve, ce changement de diagnostique est une aubaine ; ne reste plus qu'à trouver le moyen de communiquer avec son fils. Il est encore là, et c'est le principal.
"Quelquefois, aime à dire ton père, une fissure s'ouvre dans notre univers, qui nous permet de voir l'univers voisin".

Or Oliver est loin, très loin, à peine conscient de ce qui se passe autour de lui. Il se sent certes enfermé mais l'essentiel n'est pas ce qu'il vit aujourd'hui. Ce qui le préoccupe, c'est ce qu'il a manqué il y a dix ans. Il n'a pas su prévenir ce qu'il avait vu et compris. Il n'a pas su protéger Rebekkah, celle pour qui il écrivait des poèmes magnifiques. Il n'a pas su enfin réguler l'amour trop exclusif de sa mère pour lui aux dépens de son frère.
"Le hasard et le chaos. Voilà ce qui a fait de leur famille le symbole d'une réalité inconcevable, condamnant son fils cadet à écrire pour se délivrer d'une histoire qui, aux yeux de tous, restera attachée à sa personne. Il n'y a pas de pourquoi.Cela, Eve le sait depuis le début, et pourtant elle n'arrive toujours pas tout à fait à y croire".
La famille Loving n'est plus, tout comme la ville de Bliss qui n'a pas su se relever après le drame de la fusillade. 
"Seul le hasard a changé la petite vie paisible des Loving en une histoire atroce et extraordinaire qui mérite d'être racontée".
Or, les signes de vie d'Oliver obligent la famille à se réunir. Des décisions vont devoir être prises. Et Rebekkah va devoir arrêter de fuir pour prendre ses responsabilités et affronter le passé.

Dans l'espace, personne ne vous entend crier. Dans le coma, Oliver a beau crié, personne ne l'entend non plus. Le hasard a voulu que sa vie soit fauchée, provoquant ainsi un drame dont personne autour de lui ne réussit vraiment à se relever.
Stefan Merrill Block a le goût de la narration dense, des répétitions, facilitées par le choix du roman choral. Et s'il faut s'accrocher au style sur les cinquante premières pages, Le Noir entre les étoiles propose ensuite une analyse intelligente et captivante sur la résilience, la famille et le traumatisme.
"Il était une fois un garçon qui tomba dans une faille temporelle. Et après ? Il était une fois un petit garçon qui tomba dans une faille temporelle, mais il n'atteignit pas le fond et une partie de lui fut retenu en arrière, de l'autre côté".
 Jed et son fils étaient des astronomes amateurs. Le roman exploite cette passion qui les réunissait en faisant de l'état d'Oliver un voyage spatio-temporel lui permettant de voir les siens d'en haut. La métaphore est filée, permettant ainsi de donner de la voix à celui qui est figé dans le lit numéro 4 de l'hôpital d'El Paso.

Le Noir entre les étoiles est un roman exigeant qui mérite qu'on prenne le temps de le lire et surtout de l'apprécier. Les tourments de la famille Loving interpellent et invitent le lecteur à l'empathie.

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, février 2020, traduit de l'anglais (USA) par Marina Boraso, 448 pages, 22.90€
Titre original : Oliver Loving

mercredi 4 mars 2020

Mictlan, Sébastien Rutés

Gros et Vieux ont été embauchés pour conduire sans but un camion rempli de cadavres. S'arrêter le moins possible et ne pas attirer l'attention leur permettront -peut-être-  de garder la vie sauve et ne pas rejoindre les autres corps qui jonchent les fossés.



"Un fossé vaut bien un autre et vu qu'ils tournent en rond dans le désert ça pourrait aussi bien être le même fossé si ça se trouve il y a un seul et unique fossé qui parcourt tout le pays, du coup Gros se dit que Vieux n'a pas tort tout ça c'est du pareil au même, tout est pareil, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, les bons et les méchants, les hommes et les chiens, un fossé et un autre fossé, rien ne ressemble plus à un cadavre en décomposition qu'un autre cadavre en décomposition".
Dans ce pays qu'on ne nomme pas, un commandeur dirige tout d'une main de fer, n'hésitant pas à supprimer ceux qui se mettent sur leur chemin. Dans ce pays, la chaleur côtoie l'horreur. On ne soucie même plus de savoir si les ordres donnés sont absurdes ou non. 
"Déjà, dans un monde digne de ce nom, il n'y pas de pays comme celui-là, couvert de cadavres dessus et dessous la terre, dans les fossés, dans des barils au fond des rivières, au beau milieu du désert, et encore moins dans des semi-remorques réfrigérés parce qu'on ne sait pas où les entreposer".
Enfin, dans ce pays, Gros et Vieux fuient aussi quelque chose. Ils n'ont pas le droit de soulever la bâche du camion et se pencher sur les corps. Cette attitude rendrait aux cadavres un statut de défunt. Seulement, Vieux se persuade que parmi eux il y a sûrement le corps de sa fille disparue. Tous les deux ont l'habitude d'obéir aux ordres mais lorsque l'intime prend le dessus, les digues se rompent.
"Tout va très vite. Comme toujours dans ce pays. Sauf le désert, qui prend son temps. La violence va vite. Elle ne laisse pas respirer. Elle ne laisse pas penser. La violence, c'est un sac en plastique sur la tête. Et entre les moments de violence, tout s'arrête. Le pays, les gens".
Au-delà du sujet librement inspiré d'un fait divers survenu au Mexique, c'est l'écriture de Sébastien Rutés qui interpelle. Peu de points, des phrases très longues seulement ponctuées de virgule, comme si la narration prenait corps avec le contenu : une route sans fin où de temps en temps les conducteurs reprennent leur souffle dans une station service.
Mictlan s'apparente à une fuite en avant. Personne, même les protagonistes, ne sait comment le récit va se terminer. Le chargement du camion a une valeur hautement symbolique : il incarne la conséquence de la folie humaine. Il existe des pays où le pouvoir des hommes autorise l'absence de limites.


Ed. Gallimard, collection La Noire, janvier 2020, 160 pages, 16€

lundi 2 mars 2020

La Mort du soleil, Yan Lianke

En Chine, dans le village de Gaotian, celui qu'on croit l'idiot du village, Niannian, est un lecteur accompli, admirateur de l'écrivain Yan Lianke qui est aussi son voisin. Sauf que ce dernier n'écrit plus. Alors, quand un événement surnaturel survient, Niannian devient le témoin oculaire et raconte...


D'habitude, la boutique d'éléments funéraires de ses parents ronronnent. Certes, chaque jour, la mère de Niannian confectionne des guirlandes de papiers destinées aux défunts, mais depuis le coucher du soleil, leur nombre a augmenté considérablement et beaucoup viennent passer commande.

Le soleil a disparu. A Gaotian, les troubles se multiplient. Des personnes errent dans les rues, semblant être éveillées, mais quand on s'approche, on s'aperçoit qu'elles dorment debout. 
"La moitié de ces hommes et femmes avaient une mine aussi grise que la muraille d'enceinte d'une ville. Une mine terne et hagarde. Le teint plus ou moins cireux. Ils dormaient debout".
On a beau tenter de les réveiller ou de discuter avec eux, rien n'y fait. Chaque somnambule a une idée fixe qu'elle doit accomplir.

"C'était donc ça le somnambulisme. Un oiseau sauvage qui pénètre l'esprit d'un homme et le met en désordre. Ses pensées, il les réalise en rêve. Ce qu'il ne doit pas faire, il le fait précisément".
Comme l'écrivain du village, Yan Lianke est en panne d'écriture, Nannian décide de parcourir les rues pour raconter l'événement. Il se trouve que tous ceux qui se sont endormis ont basculé dans le somnambulisme. Ce phénomène désinhibe et permet de réaliser les actes que la raison interdit. Peu à peu, Gaotian sombre dans le chaos. Mairie et police ne sont pas épargnées.

Au fil des heures, le jeune homme prend connaissance de nombreux secrets notamment celui de son père, longtemps mouchard de défunts pour le compte de son frère. Les vieilles rancunes sont tenaces et Niannian se voit contraint de protéger les siens. Heureusement, ses parents mettent au point une mixture capable d'empêcher les gens de dormir et donc de sombrer dans le somnambulisme...

La Mort du soleil est une parabole plutôt réussie sur la morale et le vivre ensemble. A défaut de zombies, Yan Lianke a choisi des somnambules, tout en les reliant au monde des défunts par la famille de Niannian. Il y a des secrets qui méritent de rester cachés.
En filigrane, l'auteur propose une mise en abyme inédite sur la condition de l'écrivain et le tourment de la page blanche en se mettant en scène. Alors si le soleil décide de se lever, mettant fin à cette nuit étrange, qui pourra coucher par écrit ce qui se passe ?


Ed. Philippe Picquier, février 2020, traduit du chinois par Brigitte Guilbaud, 400 pages, 22.50€