vendredi 31 janvier 2020

Des Gens comme eux, Samira Sedira

Des Gens comme eux incarnent tous les possibles. Ces gens, meurtriers ou victimes, pourraient être nous. Le roman pose dès lors la question du basculement, ce moment où... et raconte l'avant et l'après d'un fait divers.


Dès les premières pages, je me suis dit que Samira Sedira s'était librement inspirée de l'affaire Flactif, une famille tuée par un voisin rongé par la jalousie, dans leur chalet du Grand Bornand. Mais la comparaison s'arrête là. Nous avons le début d'un fil conducteur puis l'histoire nous emmène autre part, même si les conséquences affreuses sont semblables : un couple et trois enfants tués de manière atroce. 

La narratrice est la compagne du meurtrier. Elle incarne la culpabilité de celle qui n'a rien vu venir. Car force est de constater que personne n'aurait pu anticiper le drame. Constant, un meurtrier ? Pas possible !
"Le premier mois, j'ai pleuré sans pouvoir m'arrêter. Longtemps, j'ai essayé de comprendre ce qui s'était passé. Encore aujourd'hui, il arrive que je reprenne l'histoire du début à la fin, en essayant de n'oublier aucun détail".

Lorsque les Langlois s'installent dans leur immense chalet en face de chez Constant et Anna, c'est l'occasion pour les piliers de bar du village de se donner à cœur joie aux ragots, d'autant plus que Bakary Langlois est noir. Chacun s'accorde à dire que les Langlois sont sympathiques, ils invitent même du monde à leur pendaison de crémaillère. Ces mêmes personnes sont à la fois subjuguées et dérangées par l'étalage de leur richesse. Quand même, ça ne se fait pas et en plus il est noir ! se disent-ils entre eux, une fois les portes des maisons fermées. Racisme ordinaire d'un village où forcément ce qui est "différent" est potentiellement dangereux.... Voitures de luxe, gros train de vie, et puis cette impression constante que l'argent n'est pas un problème.

Anna et Constant deviennent des familiers des Langlois. Anna travaille même pour eux un temps comme femme de ménage. Le chalet est si grand que la journée ne suffit pas à tout nettoyer !  Elle sent bien chez son compagnon une certaine forme de jalousie qu'elle ne lui soupçonnait pas avant, mais elle met cela sur le compte de l'orgueil masculin.
" En réalité, plus tu le côtoyais, plus il était insaisissable. Il était à la fois une chose et son contraire (...) Ce mec-là, tu disais, c'est le contraire du big bang".
Quand Bakary Langlois propose à ses amis de placer pour eux leurs économies en Suisse , plusieurs sautent le pas. Constant ne voulant pas être en reste, accepte aussi. Or, le jour où il veut récupérer son capital tout se complique. Quand il est question d'argent, l'amitié ne compte plus...

Ce qui est intéressant dans ce roman c'est l'analyse complexe des sentiments en jeu et le mécanisme complexe d'une psyché rongée par l'envie. Comment fascination et colère se mélangent pour transformer un homme en monstre . Car Constant n'a pas à priori le profil de celui qui va tuer de sang froid trois enfants et deux adultes. Le basculement c'est la plongée dans une folie incoercible et dévastatrice. Nous sommes notre pire ennemi ; chacun porte en soi une part d'ombre qui attend, tapie, le moment de se révéler en pleine lumière. Même la justice des hommes, lors du procès, cherchera, en vain, un début d'explication.

Des Gens comme eux interpelle. Samira Sadira a pris le soin de rester neutre pour tenter d'expliquer ce qui est inexplicable et impardonnable.

Découvrir un autre roman de Samira Sedira, c'est par ici :

















Ed. Le Rouergue,  collection La Brune, janvier 2020, 144 pages, 16.50 €

mercredi 29 janvier 2020

Le Volontaire, Salvatore Scibona

Dans ce roman de plus de quatre cents pages, Salavatore Scibona raconte l'histoire d'un homme qui a décidé de disparaître pour mieux se retrouver, quitte à devoir affronter ce qu'il a voulu laisser derrière lui.


L'intrigue est à la fois simple et complexe, comme l'est finalement la construction assez labyrinthique du roman. Frade Vollie est un homme qui a décidé de disparaître aux yeux des siens et des autres pour mieux exister ailleurs. Cela ne s'est pas fait en un jour. Il a fallu trois engagements au Vietnam et l'emprisonnement par les Vietcong pendant quatre cent douze jours pour que Frade donne un tournant à sa vie.
On ne peut pas disparaître facilement et c'est avec l'aide du mystérieux Lorch qui l'accueille dès sa libération, qu'il va changer d'identité pour devenir Tilly, une sorte d'agent secret pour les basses besognes de Lorch.
"Longtemps après que Vollie Frade eut en grande partie disparu de son esprit, sa mère et son père - dont il s'était détourné pour faire face au vide qui lui semblait désormais son véritable chez soi - habiteraient son monde intérieur, cela avec une affreuse douceur"
La difficulté n'est pas d'effacer ce qu'on a été, c'est de vivre avec des souvenirs qu'on a résolu ne plus vouloir faire siens. La quête identitaire de Frade/Tilly est le fil d'Ariane de ce roman fleuve qui emmène le lecteur au Vietnam, au Mexique mais aussi aux Etats-Unis. Et pour mieux accrocher le lecteur, Scibona ouvre le récit par un "pitch littéraire" : un petit garçon de cinq ans est abandonné à l'aéroport d' Hambourg par son prétendu père, un certain Elroy...

Le Volontaire, surnom de Frade dans l'armée, porte aussi une vaste réflexion sur la filiation et la perte. Doit-on laisser un leg spirituel quand on disparaît pour laisser une infime trace de son existence ?
"La leçon était : tout ce que vous aviez au point que partout où se porte votre regard vous voyez comment vous allez le perdre, vous sera enlevé même votre vie"
De fait, le choix de l'épigraphe n'est pas anodin :
"Je suis personne ! Et toi ?
N'es tu - personne -non plus ?"
(Emily Dickinson)
Salvatore Scibona pense que la vie est un cercle. Un jour ou l'autre, l'être humain revient là où tout a commencé.

Ed. Christian Bourgois, janvier 2020, traduit de l'anglais (USA) par Eric Chedaille, 443 pages, 23€
Titre original : The Volunteer

lundi 27 janvier 2020

Hubert Mingarelli

Hubert Mingarelli est décédé ce jour.




Je relaie un post FB  de son éditeur Bertrand Visage
"
Tous ses lecteurs apprendront avec émotion la mort d'Hubert Mingarelli, ce jour, à Grenoble.Il avait publié dix romans au Seuil, parmi lesquels "Une rivière verte et silencieuse", "La dernière neige", "La beauté des loutres" et, bien sûr, "Quatre soldats", prix Médicis 2003. Ses titres suivants ont paru chez Stock et Buchet-Chastel, notamment "Un repas en hiver" et "L'homme qui avait soif".
Il poursuivait un chemin qui n'appartenait qu'à lui, souvent mal compris de la critique française (et des éditeurs). Mais son univers si particulier suscitait des échos fervents au Japon, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Israël, en Allemagne.
Il y a des écrivains qui ne ressemblent qu'à moitié à leurs livres. Hubert était tout entier dans ses livres, et ses livres étaient tout entiers lui.
Il poursuivait un chemin qui n'appartenait qu'à lui, souvent mal compris de la critique française (et des éditeurs). Mais son univers si particulier suscitait des échos fervents au Japon, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Israël, en Allemagne.Il y a des écrivains qui ne ressemblent qu'à moitié à leurs livres. Hubert était tout entier dans ses livres, et ses livres étaient tout entiers lui."

L'homme qui avait soif, Hubert Mingarelli

Ed. Stock, janvier 2014, 180 pages, 16 euros

Où vont les âmes?



Depuis qu'il a survécu à la bataille de Peleliu, Hisao est atteint d'une soif irrépressible, qui, lorsqu'elle lui prend, peut lui faire perdre la tête s'il ne l'étanche pas sur l'instant. C'est en vétéran fragile et meurtri qu'il prend le train qui doit le mener en Hokkaïdo, auprès de sa promise Shigeko, à qui il doit offrir un œuf de jade en guise de cadeau de mariage. De sa future épouse, il ne sait rien, ne l'a même jamais vue, mais à travers sa correspondance, il sent qu'il ne se trompe pas, qu'une nouvelle vie va s'offrir à lui grâce à ses épousailles.
Or, lors d'un arrêt du train, Hisao est contraint de descendre pour boire. Trop tard, la machine repart sans lui, emportant sa petite valise verte contenant son trésor. Encore une fois, l'eau a mis sa vie entre parenthèse:
"Il regardait fixement l'eau dans le creux de sa main. Elle était sa vie et son bonheur. Elle était plus importante que la Patrie et le pays natal, plus belle que Shigeko, bien que dans son imagination, cette dernière l'était déjà beaucoup."
Commence alors un périple à pied jusqu'à la gare terminus où Hisao est persuadé qu'un soldat étranger avec qui il voyageait y a déposé sa valise. Ce voyage plus long que prévu rappelle en lui le souvenir de son ami défunt Takeshi, avec lequel il creusait au cœur de la montagne Peleliu. La perte de son unique ami lui pèse sur le dos tel "un arbre mort". Inconsolable, Hisao se demande depuis "Où vont les âmes?". Ainsi, notre héros marche à la fois vers son bien et vers une possible consolation qui lui permettra de faire son deuil:
"Ce qu'ils formaient tous les deux était né dans la montagne, dans ce ventre sombre, rempli de poussière, de bruit, et sans la moindre lumière naturelle."
Leur vie était rythmée par le bruit des pioches et des combats au loin. Leur sommeil était permis grâce aux chants de Takeshi dont "la voix était un don". Quand la bataille fit rage, un éboulement les enferma tous deux dans une grotte jonchée de cadavres:
"La douleur qui les avait réveillés grandissait à l'intérieur d'eux comme un animal monstrueux Et l'odeur, ils la mangeaient par le nez, par la bouche, . Elle était devenue une matière, tout comme les ténèbres, et semblait nourrir l'animal à l'intérieur d'eux."

Hubert Mingarelli offre à la fois un roman poétique et puissant porté par la douleur et l'espoir d'un seul homme, partagé entre le désespoir d'avoir perdu son alter ego, et l'espérance d'une nouvelle vie pleine de douceurs.Son périple lui permet à la fois de trouver une certaine consolation au travers de ses rencontres et ses échanges avec des gens, qui comme lui, portent leurs fardeaux intimes, mais n'hésitent pas à l'aider.
Depuis la bataille, les nuits d' Hisao sont "pleines de fureur"; il revit invariablement chaque épisode en espérant que les souvenirs de celle-ci tombent un jour dans un trou. Marcher vers l'avenir lui permet de désacraliser ce temps consacré à la douleur, de profiter à nouveau de la beauté immuable de la nature, et l'eau qui, pour lui, "était devenue sans rivale" dicte sa loi à intervalles plus grands.
Enfin, Mme Taïmaki, la logeuse d'Hisao, et Shigeko, la future épouse, figures désincarnées du récit, sont source de repos et de refuge. Repos enfin après avoir connu la fureur des combats et la violence des images gardées à l'esprit, refuge de douceur pour soigner une âme en peine et retrouver le sommeil.

L'homme qui avait soif est un merveilleux roman traitant d'un sujet douloureux avec la légèreté d'un conte dont l’œuf de Jade symbolise le Graal et l'expiation.

Quatre soldats, Hubert Mingarelli

Ed. Points Seuil, mai 2004, 208 pages, 6.3 euros

La chenille de Pavel


Prix Médicis 2003


Pavel, Kyabine, Sifra et Bénia le narrateur, sont quatre soldats de l'Armée Rouge. Pendant l'hiver 1919, ils se réfugient dans la forêt avec le reste de l'Armée. A quatre, ils construisent une cabane selon leurs plans, et organisent le quotidien. Ces quatre là s'entendent à merveille, n'ont même pas besoin de mots pour se comprendre.
La rudesse de la guerre n'est jamais loin, mais l'auteur fait de ces scènes des moments de toute beauté: la réquisition de nourriture dans une ferme, la soupe du groupe de plus en plus claire, l'attente d'un combat contre un ennemi invisible.
Ce quatuor est en décalage par rapport au reste du groupe. D'ailleurs, on entend les autres seulement au loin, comme s'ils n'existaient pas vraiment:
"Nous écoutions les bruits du camp, paisiblement assis sur nos traverses."
 De temps en temps, leur chef vient les voir pour les rappeler à son bon souvenir, mais rien vraiment ne vient perturber l'équilibre fusionnel du groupe:
"J'ai été tout d'un coup plein d'émotion parce que chacun était à sa place, et parce qu'il m'a semblé aussi qu'à cet instant chacun de nous était très loin de l'hiver dans la forêt. Et que chacun de nous était aussi très loin de la guerre qui allait reprendre parce que l'hiver était fini."

Un jour, un jeune volontaire, Evdokin, leur est présenté. Il doit s'intégrer au groupe. Très vite, il devient un élément essentiel: il attire l'attention des autres, car il écrit des choses dans un carnet qu'il garde toujours sur lui. Un soldat qui sait écrire, c'est tellement précieux! Alors les autres lui demandent de coucher par écrit leur quotidien, leurs baignades dans la rivière, les mains de femmes sculptées par Yassov, pour ne pas oublier la douceur de celles-ci... Les accents tragiques de la guerre déjà peu visibles  en surface s'effacent complètement à la faveur des pages noircies par Evdokin. Les quatre soldats ont le coeur plus légers lorsqu'il faut quitter le camp de la forêt et affronter la guerre...

"Le ciel est sans fin et il n'y a pas les mots" dit le narrateur. La beauté de la vie est dans l'indicible. Pourtant, l'auteur ne perd jamais de vue que l'action se passe en temps de guerre, mais il le rappelle au lecteur par petites touches qui, paradoxalement, sont décrites avec beaucoup de beauté: un matelas d'herbes, un cheval errant en sueur, Sifra qui démonte et remonte son arme en un temps record, ou surtout Pavel qui ne dort plus à cause des images dans sa tête.

Quatre soldats est un roman rempli de poésie et de fulgurances littéraires.C'est l'histoire d'une amitié et d'une solidarité autour d'un semblable qui peut garder par écrit leurs souvenirs. C'est l'histoire de quatre hommes, en marge de la guerre, qui survivent tout simplement.

Admirable.

Elmet, Fiona Mozley

Daniel recherche sa sœur Cathy disparue après une nuit de cauchemar. Plus rien désormais ne le lie à Elmet, petite terre du Yorkshire rural où, avec son père John, ils ont essayé à trois de vivre en harmonie avec la nature.


Cathy et Daniel ont grandi avec leur père, leur mère n'étant qu'une ombre qui rentrait de temps en temps et qui un jour n'est plus revenue. Il est leur référence, leur modèle. Il leur a appris à être autonome et à vivre avec et grâce à la nature. En ville, John est une référence : il est craint pour sa force mais aussi aimé pour son sens de la  justice.
"Malgré toute sa brutalité, papa aimait les gens. Il avait pour eux l'affection d'un chasseur pour ses proies. Il les aimait profondément, sincèrement, mais avec distance. Il avait peu d'amis, il ne les voyait pas souvent, mais les gens qu'il aimait, il les choyait comme de vieux souvenirs. Et il se souciait d'eux".
Depuis la mort de la grand-mère, la petite famille s'est installée sur un terrain qui appartenait à la mère ; ils y construisent une maison et vivent en autarcie. Parfois John s'absente mais les enfants, devenus adolescents, savent s'organiser et attendent patiemment son retour. Seulement, un propriétaire véreux du coin, Mr Price revendique la propriété des lieux et entreprend un travail de sape auprès du père : soit ce dernier se remet à travailler pour lui, soit il devra quitter les lieux.
"Papa dit que pour Mr Price, les gens étaient comme un essaim de guêpes toujours prêtes à piquer, alors il cherchait à connaître leurs intentions.Comme ça il pouvait les attraper et les enfermer dans un bocal juste quand il fallait".
A Elmet, tout le monde craint Price, notamment les citoyens les plus fragiles à qui il loue à prix d'or des logements insalubres. John décide alors d'organiser une résistance populaire, seul moyen pour lui et les siens de résister à la pression et aux menaces. Cathy et Daniel sont les témoins cette résistance.
"J'avais à peine écouté l'ébauche de plan dans le salon entre mon père et ses nouveaux camarades. Pourtant, je ne pus m'empêcher de songer qu'ils dansaient là une vieille danse, qui avait à voir avec une morale qui n'existait plus depuis que ces grandes croix en pierre avaient été plantées, et encore, uniquement dans les rêves, les fables et les sagas. Dans la morale de la poésie".
Fiona Mozley a fait de Daniel son narrateur. A la fois naïf et terriblement lucide, il raconte l'histoire de sa famille jusqu'au drame dont les conséquences entament le roman. L'incipit prévient tout de suite le lecteur que les impressions de bonheur, de stabilité et d'harmonie seront vite balayées par une brutalité d'abord larvée puis posée dès lors que le personnage de Price apparaît. La construction narrative ressemble à un roman de Balzac : une lente exposition, des péripéties rapides et un dénouement brutal.
Pour un premier roman, Elmet impressionne par sa rigueur, sa poésie admirablement traduite par Laetitia Devaux et la richesse psychologique de ses personnages, d'où sûrement sa sélection surprise dans la shortlist du Man Booker Prize (2017) 

Ed. Joëlle Losfeld, janvier 2020, traduit de l'anglais par Laëtitia Devaux, 240 pages, 19€

vendredi 24 janvier 2020

Vague Inquiétude, Alexandre Bergamini

L'auteur-narrateur se rend au japon avec D. son compagnon. A Tokyo, lui vient soudain la certitude qu'il est enfin arrivé chez lui.



A travers cette découverte du pays et de ses mœurs, l'auteur nourrit le lecteur de références littéraires nippones ou non. Là, à Tokyo, ville qu'il qualifie pourtant de laide, il a cette impression nette et fulgurante qu'il y est enfin lui-même.
" La pulsion de mon cœur s'accorde bientôt à la ville. Cœur contre cœur. Sentiment de n'être plus tout à fait moi-même. Tout en moi est en alerte, à vif, à nu. Cette impression qui se précise de revenir vers moi-même".
Alexandre se cherche depuis le suicide de son frère aîné devant ses yeux. Il semble craindre de suivre le même cheminement à force de vouloir l'absolu. L'écrivain Akutagawa qui s'est suicidé par peur de devenir fou nommait ce sentiment "vague inquiétude" (Bon'yari to shita).

Au Japon, le narrateur trouve une sérénité qu'il croyait avoir perdu. Il se sent chez lui dans des rues pourtant inconnues. Au hasard de ses errances et ses rencontres, c'est une (re)découverte de son moi profond laissé à l'abandon. Il est prêt à tout abandonner pour rester au Japon, quitte même à se séparer de D. pour ne plus avoir cette impression d'être tenu en laisse. Ne plus dépendre de rien, se détacher de tout, à la manière de la phrase d'Eschyle dans l'Orestie
"Ce que je veux, c'est un bonheur qui n'excite pas l'envie"
Retourner en France deviendrait, il en est certain, un exil.
 "Je ne veux pas partir d'ici avant que la douleur du monde n'ait disparu.
Partir du Japon sera m'arracher à moi-même.
C'est ça l'exil. Un arrachement de nous-même à  nous-même".
Le Japon ne se résume pas à Tokyo. Il y a encore tant de découvertes à faire et de gens à rencontrer. Alors, Alexandre décide de rester et rejoint un village isolé pour vivre en harmonie avec la nature et le voisinage. Il sent qu'il lui faudra du temps pour tout cela.
"Une vie ne suffit pas à connaître et à comprendre un pays mais une lumière déchirant le réel peut en donner l'accès."

Vague inquiétude est truffé de fulgurances. Chaque page contient une référence littéraire ou une phrase poétique qu'on a envie de garder. Finalement les errances d'Alexandre dans ce pays inconnu n'en sont pas. Il s'agit plutôt d'un cheminement intime qui prend à la fois le visage de l'urgence et de l'apaisement.
Un très beau récit à découvrir, à lire et à relire.

Ed. Picquier, janvier 2020, 158 pages, 15€

mercredi 22 janvier 2020

Allegheny River, Matthew Neill Null

Dans ce recueil de neuf nouvelles,  l'homme est en prise avec la nature, dans la lente bascule du temps...



Matthew Neill Null a une certitude : jamais ô grand jamais l'Homme n'est resté longtemps en adéquation avec la nature qui pourtant lui apporte tant de choses. Qu'ils soient chasseurs, scientifiques, colporteurs ou guides, ils ont, à un moment ou à un autre, transgressé le pacte naturel.

Les nouvelles racontent des histoires situées dans les Appalaches. La misère des habitants côtoie la splendeur naturelle des lieux. Les rivières sont une source de richesses : gagne-pain, pêche, frontière naturelle contre la maladie. Et pourtant, on n'hésite pas à dynamiter pour changer le chemin des cours d'eau et faire passer plus facilement les billes de bois ; on pêche les poissons à l'eau de javel, on ne respecte pas l'impétuosité de son débit... Il y a des morts qui viennent hanter le guide de rafting qui a voulu croire qu'il connaissait bien la rivière ou celui qui n'a rien fait pour sauver son collègue de la noyade ; il y a aussi des vies en sursis comme celle de la petite fille isolée sur une île en quarantaine et qui jette des bouteilles à l'eau pour se sentir vivante et aimée.


" John Drew n'avait plus d'amis. Il avait désormais cet endroit et cette fille - le nerf de ses jours, désormais arraché et disparu à jamais (...) Mais avec la rivière ce n'était pas pareil. Il était incapable de résister à son appel". (L'île au milieu de la Grande Rivière)

Quand on s'éloigne de l'élément liquide, les animaux sauvages restent des gardiens sûrs de la nature préservée. Honte à celui qui chasse la femelle ourse et s'en vante ou qui ose tirer sur une espèce de rapace protégée. Et alors, force est de constater qu'il est naturel de se demander qui est le plus terrifiant finalement : la nature ou l'homme qui en vient toujours à la saccager ?
"On appelait cela le safari du pauvre. Un jour, une femme arriva en voiture avec ses enfants. Elle désirait un instantané de son petit dernier avec un ours ; elle voulait que l'enfant puisse frôler le mystère (...). Elle prit le garçon, lui barbouilla la main de miel et le planta devant le véhicule afin que la bête puisse lécher cette gourmandise suave sur ses doigts. Son appareil photo était prêt. Deux ours accoururent en bondissant". (Ressources naturelles)

Allegheny River combine la violence des faits avec la poésie du style. Bruno Boudard propose un texte traduit d'une grande beauté qui raconte l'affrontement éternel entre l'être humain et la nature. Dès la première nouvelle l'auteur prévient : à force de ne pas tenir compte de ce qui nous entoure, nous pourrions être les prochains fossiles engoncés dans la pierre.
Très belle lecture.

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, janvier 2020, traduit de l'anglais (USA) par Bruno Boudard, 288 pages, 21.9€

lundi 20 janvier 2020

Johannesburg, Fiona Melrose

New-yorkaise de coeur, Gin alias Virginia, est revenue à Johannesburg pour l'anniversaire de sa mère. Mais ce jour-là, l'Afrique du Sud est en deuil : Nelson Mandela vient de mourir. 



Celui qui a lu Mrs Dalloway de Virginia Woolf ne manquera pas de se rendre compte des nombreuses références - subtiles - à ce roman.
Déjà, l'héroïne, Virginia (Gin) doit son prénom à une tante adorée qui a décidé de terminer sa vie en se noyant. Gin, comme son aïeule, a décidé de résister aux carcans de sa condition de bourgeoise sud-africaine. Alors qu'elle avait vingt-deux ans, elle a préféré fuir les avances du jeune Peter qui plaisait énormément à sa famille pour s'installer à New-York afin de pouvoir vivre de son art. Depuis, les relations mère-fille se résument à des coups de fil, Gin préférant rester loin de son pays.

Or, sa mère Neve a quatre-vingt ans le 06 décembre 2013. Gin revient à Johannesburg pour y préparer une fête d'anniversaire. Ce retour est l'occasion pour elle de faire le point. A quarante ans, a-t-elle vraiment la vie qu'elle a voulu avoir ? N'a-t-elle pas de regrets ? Dans cette introspection qui court tout le long du roman, Fiona Melrose fait planer l'ombre de Clarissa, héroïne de Mrs Dalloway, dans le personnage de Virginia. D'ailleurs, le fait que Peter réapparaisse et provoque de nouvelles interrogations chez la jeune femme, ne fait qu'amplifier cette impression.
Gin a aussi des comptes à rendre avec sa mère. Cette dernière, très dure, n'a pas véritablement eu des élans d'affection pour sa fille depuis que cette dernière a décidé de partir pour les Etats-Unis. Elles ont toujours eu du mal à se parler. L'amour des belles fleurs est leur seul point commun. Si Gin réussit l'organisation de la fête, elle pense que Neve sera bonne avec elle.
"Elle avait essayé d'être une mère forte.(...) Et pourtant, malgré tout cet investissement, Gin avait largement dépassé les limites du raisonnable.
Elle appelait toutes les semaines, c'est vrai. En général le dimanche, et ce depuis des années. Leurs conversations étaient tellement inintéressantes".

Cependant, Johannesburg ne se centre pas uniquement sur Gin et Neve. L'anniversaire de cette dernière est marqué par un événement majeur de l'Histoire : le décès de Nelson Mandela. Fiona Melrose l'utilise pour dévier son récit sur les "petites gens" de Johannesburg : employés, domestiques et anciens mineurs. Ainsi, Mercy, la domestique de Neve est un personnage à part entière, tout comme sa collègue Dudu employée dans une autre maison, et qui, chaque jour, rend visite à son frère September, marginal bossu qui erre dans les rues une pancarte à la main, dénonçant les répressions violentes de la société minière où il était employé lors d'un mouvement de grève. 
"Lorsqu'un homme n'a pas de toit, sa colère doit devenir sa maison".
A force September, abîmé par la vie, perd la tête. Il fait penser - forcément - au personnage de Septimus dans Mrs Dalloway, qui va tant bouleverser Clarissa.
September est important. Il rappelle à la bourgeoisie rampante que la société sud-africaine a encore de gros progrès à faire en matière d'égalité et de prise en charge. Et la mort de Mandela, considéré comme le père tous, est un symbole. Chacun se sent affecté par cette perte.

L'altérité est le thème principal de Johannesburg. Gin se fait face, se redécouvre. Elle est à la fois la mondaine pétillante qui semble tout gérer et une femme extrêmement perturbée de l'intérieur quant il s'agit d'assumer ses démons. Encore une fois, elle ressemble beaucoup à la Clarissa de Virginia Woolf dans la façon de gérer sa crise existentielle.
Cette altérité s'applique aussi pour les autres personnages. Neve est partagée entre le désir de ne pas fêter son anniversaire et celui de faire bonne convenance, Mercy veut remplir son rôle de domestique mais aussi rendre hommage à Mandela dont le corps repose dans une maison au bout de la rue; September est partagé entre le vœu de dénoncer jusqu'au bout les violences de la société minière et celui de rentrer auprès des siens; enfin, Peter se sent toujours amoureux de Gin malgré les années tout en sachant qu'ils ont beaucoup changé.

Avec Johannesburg, Fiona Melrose a ainsi écrit un second roman subtil, à la fois bien ancré dans l’actualité sud-africaine - l'analyse sociétale de ce pays est pertinente - et un hommage en creux au roman le plus connu de Virgina Woolf sans pour autant en avoir aspiré la trame. C'est une belle réussite.

A lire aussi, Midwinter, le premier roman de l'auteure.
https://virginieneufville.blogspot.com/2018/03/midwinter-fiona-melrose.html




















Ed. Quai Voltaire, janvier 2020, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Cécile Arnaud, 320 pages, 23€
Titre éponyme

samedi 18 janvier 2020

LA GISANTE

La gisante se repose à l'ombre du vieux chêne. L'éternité est longue et ses voisins bruyants.

Elle est lasse d'entendre les suppliques de ceux qui ne comprennent pas encore leur nouvel état.
Elle est lasse de surveiller les jeux des enfants enfuis de leurs tombeaux en forme de berceaux.

Qu'il est doux ce moment de repos à l'ombre du soleil qui darde ses rayons.
Qu'il est bon de se sentir encore vivante alors que de sa poitrine aucun souffle ne sort.

La gisante est sereine. Elle se repose pour pouvoir à affronter de nouveau les remous de l'éternité.

vendredi 17 janvier 2020

Une Cosmologie de monstres, Shaun Hamill

C'est en lisant le magazine Lire consacré à Stephen King, que je suis tombée sur un extrait de ce roman écrit par un jeune auteur américain imprégné, comme son modèle, de littérature fantastique en général et de Lovecraft en particulier. Une cosmologie de monstres est un roman habile qui mélange subtilement les difficultés inhérentes aux liens familiaux et la présence d'un danger fort et invisible qui risque de surgir à tout moment.


Déjà la famille Turner n'est pas une famille comme les autres. Le couple, imbibé de littérature fantastique, a décidé de gagner leur vie en construisant une maison hantée. La première fut inaugurée dans le jardin familial, construite selon les plans du père alors atteint d'une tumeur au cerveau. Après sa mort, la veuve et les trois enfants décidèrent d'en créer une autre plus grande métaphoriquement nommée "Promenade au cœur de ténèbres".

On ne fait pas fortune en gérant une maison hantée et en plus de cela, il faut gérer la dépression chronique de la sœur Eunice, et la disparition brutale de l'aînée, volatilisée ! Du coup, le narrateur, petit dernier de la fratrie, semble bien équilibré comparé au reste des siens. Sauf que....

...Sauf que son Ami qui vient lui rendre visite depuis tout petit - genre de Sullivan dans Monstres et Compagnie - a pris désormais l'apparence d'une superbe rousse qui l'emmène dans sa chaumière perdue au fond des bois pour lui faire son éducation sexuelle. C'est la première faille de ce récit au départ bien prometteur.

Le jeune Noah Turner sent bien que sa relation
amoureuse n'est pas "normale" tout comme le lieu où vit sa maîtresse, endroit enchanteur au bord d'une Cité dévastée qui ressemble beaucoup à celle décrite par Lovecraft :
"La végétation cédait la place à un vaste réseau d'immeubles et de rues, un ensemble de béton, de verre et de pierre noire luisante qui s'étendait sur des kilomètres". (...) "Au centre se dressait une colonne de pierre noire cyclopéenne si haute qu'elle s'enfonçait dans la purée de pois des nuages".
Pas sûre que le lecteur ait envie d'y croire. On avance péniblement dans l'intrigue car il ne se passe pas grand chose hormis les secrets, les regrets, les disputes au sein de la famille Turner. On attend le basculement, le page turner (et ce n'est pas un jeu de mot) qui va nous faire frémir et nous faire entrer finalement dans la Cosmologie de monstres.... en vain.
"Même postulat de base que la religion - le monde n'est pas le monde-, mais détourné (...) le "monde réel" des humains n'était qu'un voile fragile qui ne demandait qu'à être soulevé pour révéler un abîme d'épouvante."

Et pourtant, dire que ce roman est mauvais serait un épouvantable raccourci. Shaun Hamill décrit avec finesse la nature humaine avec ses forces, ses faiblesses, ses travers et ses désirs avortés. A travers cela, le titre prend une toute autre dimension. On peut se demander si nous ne sommes pas le monstre (imagée) de quelqu'un. La dimension fantastique du roman devient secondaire. Elle incarne le voile fragile qu'est censé être le monde réel.
Noah Turner, véritable pilier du livre rassemble les deux mondes - le réel et le fantasmé - pour n'en faire plus qu'un - le fictionnel - qui réunit ce qu'il a accumulé dans sa vie et dans les livres.
Dès lors, Une Cosmologie des monstres est davantage l'histoire d'une famille plutôt que celle de la plongée dans un genre bien défini, et pour cette raison, il mérite d'être lu.

Ed. Albin Michel, Collection Imaginaire, traduit de l'anglais (USA) par Benoit Domis, 416 pages, 24€
Titre original : A cosmology of monsters

mercredi 15 janvier 2020

Choses à faire un jour de pluie, Marissa Stapley

Un mariage annulé, un retour dans le giron familial, les retrouvailles avec le premier amour et des secrets bien gardés, bref la potion magique pour embarquer le lecteur sur les bords du Saint-Laurent en compagnie de Mae. Et ça fonctionne !


Mae a perdu ses parents très jeune dans un accident de bateau. Elle a été élevée par ses grands-parents maternels Lilly et George dans une auberge au bord du lac. C'est là qu'elle y a connu son premier amour Gabe, recueilli par la famille pour le protéger d'un père alcoolique.
Les années ont passé et Mae vit à New-York, loin des bords du Saint-Laurent. Elle doit épouser Paul un jeune entrepreneur. Mais lorsque ce dernier disparaît avec l'argent de la caisse, lui laissant des clients désemparés et en colère, Mae comprend bien qu'une page de sa jeune vie se tourne. Il est temps de revenir auprès des siens afin de se reconstruire.

Son retour à l'auberge n'arrive pas au bon moment : Lilly perd la tête et en proie à un de ses moments de confusion, elle avoue à son mari George un secret qu'il aurait préféré ne pas entendre. Rempli de tristesse, il s'installe à l'hôtel. Au même moment, Gabe, l'ancien petit ami de Mae est lui aussi de retour. Forcément les deux ex-tourtereaux vont se croiser...

Marissa Stapley est une romancière connue et reconnue sur le nouveau continent. Choses à faire un jour de pluie est son second roman. Le titre doit son nom au journal tenu par la mère de Mae qui, adolescente, écrivait des idées d'occupations aux client de l'auberge.
Rien de bien neuf à l'horizon concernant l'histoire mais les mécanismes du récit sont bien huilés et efficaces. Le lecteur se prend ainsi facilement au jeu et accompagne la jeune Mae jusqu'à l'épilogue qui lui, disons-le franchement, est inutile. Néanmoins, il ne ternit en rien la qualité d'ensemble de l'oeuvre qui reste un très bon moment de lecture.


Ed. Mercure de France, janvier 2020, traduit de l'anglais (Canada) par Léa Drouet, 280 pages, 23.80€
Titre original : Things to do when it's raining

lundi 13 janvier 2020

Une Machine comme moi, Ian McEwan

Parce qu'il admire les travaux d'Alan Turing et désire faire partie de ceux qui ont accès à l'intelligence artificielle, Charlie dépense l'héritage de sa mère pour devenir l'heureux propriétaire d'Adam une des "machines les plus évoluées au monde" qui ressemble à s'y méprendre à un homme.


Au départ, Charlie, en bon hétérosexuel, aurait préféré acheter une Eve mais il y en avait déjà plus. Pas si grave finalement car Adam remplira les mêmes fonctions que sa jumelle, les attributs féminins en moins. De toute façon, Charlie est amoureux de sa voisine Miranda, jeune universitaire de talent, qui semble fascinée par le nouveau venu.


"Je me trouvais confronté à un problème immédiat et désagréable, et j'étais peu enclin à considérer Adam comme un frère, ni même comme un cousin très éloigné, quelle que soit la quantité de poussières d'étoiles que nous partagions".

Adam ressemble à s'y méprendre à un homme sauf que son nombril lui sert de prise pour se recharger. Pendant ce temps de veille son cerveau-ordinateur trie, classe, écrit des haikus - plus ou moins réussis - et analyse les événements de la journée. Au fil du temps, Adam se dit même amoureux de Miranda, au même titre que Charlie, tout en la qualifiant de malhonnête...
"Adam n'était pas un rival amoureux. Miranda avait beau être fascinée, il lui répugnait physiquement. Elle me l'avait dit. La tiédeur de son corps était flippante m'avait-elle confié la veille".
Car Adam a une faiblesse. Il n'intègre pas le mensonge, le compromis et les faiblesses diverses et variées de la nature humaine et qui en font toute sa complexité. Comme Miranda a voulu venger sa meilleure amie suicidée, Adam y voit une façon honteuse d'avoir bafoué la loi.
A longueurs de journées, il gagne de l'argent pour Charlie en boursicotant en ligne, mais pourquoi vouloir garder de telles sommes alors que d'autres en ont tant besoin ? Enfin, Adam ne comprend pas bien le projet du couple de vouloir adopter Mark, petit garçon délaissé par des parents irresponsables. Pour lui, tout est blanc ou noir, la nuance de gris n'existe pas et il ne sert à rien de se raconter des histoires comme la littérature sait si bien en inventer.
 "Mais quand le mariage de l'homme et de la femme avec la machine sera total, cette littérature sera superflue, parce que nous nous comprendrons trop bien les uns les autres. Nous habiterons une communauté d'esprit auxquels nous aurons un accès immédiat".
On pourrait croire que ce trio improbable évolue dans un futur proche, mais Ian McEwan situe son récit en 1982 et réécrit l'Histoire à sa manière non sans une pointe d'humour. Adam n'est-il pas le fruit finalement des recherches abouties d'un Alan Turing encore vivant ?

Une Machine comme moi pose la question de nos imperfections, de nos bassesses et notre rapport aux grands changements politiques et économiques. Adam sert de miroir et force Miranda et Charlie, victimes collatérales de leur machine, à regarder en face et assumer leurs actes. Seulement Adam, doué de sentiments basiques n'arrive pas à gérer tant de nuances.

Roman uchronique par son point de départ, il n'en reste pas moins un récit à la pertinence redoutable qui fait écho sur bien des sujets contemporains. Adam pourrait être l'aïeul des Nexus-6 de Philp K. Dick.

Ed. Gallimard, janvier 2020, traduit de l'anglais (GB) par France Camus-Pichon, 400 pages, 22€.
Titre original : Machines like me and people like you

vendredi 10 janvier 2020

Dis-lui que je l'attends, Takushi Ichigawa

Dans ce second roman traduit en France, Takushi Ichigawa reprend la même recette qui a fait le succès de Je reviendrai avec la pluie et ça fonctionne !


Ceux qui ont lu son premier roman retrouveront des ficelles narratives déjà utilisées : de la mièvrerie, de l'amour qui traverse le temps mais aussi du deuil. En plus, les personnages sont assez similaires gravitant autour d'une héroïne féminine à la fois forte et fragile.

Cherchez la femme et vous comprendrez.  Une jeune fille répond à une petite annonce déposée par le lunaire Satoshi, modeste propriétaire d'une boutique de plantes aquatiques. Il l'engage sans se rendre compte qu'il s'agit d'un mannequin connu et reconnu Morigawa Suzuné. Ce qui le trouble, c'est qu'elle ressemble à Karin, son amie d'enfance, et membre du trio inséparable qu'ils formaient avec Yugi.
"L'impression douce d'une jeune fille qui, tout en étant très jolie, n'intimidait pas les garçons - voilà qui, assurément, me rappelait quelque chose".
Satoshi n'a pas revu ses deux amis depuis quinze ans mais ses souvenirs restent prégnants au point qu'il est évident que sa vie amoureuse n'a pas vraiment commencé car Karin reste son amour de jeunesse. En attendant de les revoir un jour, il mène une vie qui lui ressemble : discrète et modeste.

Suzuné devient vite une employée indispensable. Elle est enjouée, efficace, gourmande et grande amatrice de thés divers et variés.
"A n'en pas douter, c'était une jeune femme d'exception. Belle et vive d'esprit, ais aussi dure à cuire".
Elle dort depuis le début à la boutique. Enfin, dormir est un bien grand mot. Satochi la trouve à chaque fois éveillée quand il la croise la nuit... A ses côtés, il devient plus sûr de lui, il ose évoquer les souvenirs qui l'obsèdent tant.

Au fil du temps, des liens se nouent entre les deux adultes au point que le jeune homme trouve enfin le courage d'interroger la jeune femme. Car une question demeure : pourquoi une mannequin célèbre est-elle venue se perdre dans un modeste magasin pour y gagner un salaire de misère et renoncer à tous ses avantages passés ?

Dis-lui que je l'attends a de nombreuses similitudes avec Je reviendrai avec la pluie. Comme lui, il flirte parfois avec le ridicule sans pour autant y sombrer, surtout dans la seconde partie du roman quand Suzuné dévoile son secret d'insomniaque. 
"Je suis plus qu'une existence diaphane, lorsque je suis là-bas. Je flotte à la dérive, quelque part au-dessus de cet autre lieu".
Takushi Ichigawa a bien fait les choses : une trame soignée, des personnages attachants abîmés par la vie (le jeune Yûgi qui admire les déchets n'est sans rappeler le Yûgi de l'autre livre) et une histoire d'amour balbutiante, qui n'arrive pas à décoller à cause des fantômes de ceux qui ont marqué leurs vies respectives. Satoshi et Suzuné pratiquent un langage commun, "celui de la discrétion et des euphémismes"
C'est plein de bons sentiments, même la mort perd son côté définitif. La délicatesse des descriptions, les moments émotions provoqués par les souvenirs floutent la frontière entre l'onirisme et le réel.
Ce roman est "une expression de l'âme. Le pendant physique d'un sentiment intériorisé". C'est plutôt réussi.

A lire aussi :






















Ed. J'ai Lu (Ed. Flammarion), traduit du japonais par Mathilde Bouhon, janvier 2015, 347 pages, 7.10€

mercredi 8 janvier 2020

Des Gens comme nous, Leah Hager-Cohen

La peur de l'Autre et tout ce qui l'incarne est un sujet vieux comme le monde. Dans ce roman situé aux Etats-Unis en 2014, l'Autre est celui qui a la même religion mais qui, par ses pratiques, est intégriste.


"Walter et Bennie sont les gardiens de cette maison, de ce foyer, le couple de sentinelles qui en défendent l'accès. Leurs enfants sont habitués à les considérer comme une unité, une entité permanente".
Cela fait cinq générations que la grande maison de Rundle Junction appartient à la famille de Bennie. Avec le temps, la liste des travaux à faire s'allonge mais pour l'instant ils ne sont pas la priorité du couple. En effet, leur fille aînée Clem, s'apprête à s'unir avec sa compagne au cours d'une cérémonie qui ressemblera beaucoup à l'esprit fantasque et théâtrale de la jeune femme. En attendant, Bennie tente de faire au mieux : recevoir la famille, les invités de Clem qu'elle ne connaît pas, préparer le repas et veiller à la cohérence. Seulement, les préparatifs sont entachés d'un souci bien plus grand : le couple a décidé de vendre depuis qu'ils ont eu vent que de nombreux juifs ultra orthodoxes étaient sur le point de s'installer en ville.

Walter et Bennie sont juifs non pratiquants et ont appris à leurs quatre enfants la tolérance et le respect. Seulement, force est de constater qu'à chaque fois que des ultra orthodoxes se sont installés dans des villes voisines, ces dernières ont radicalement changé en quelques années. Alors, soucieux de ne pas perdre de l'argent, ils ont décidé de vendre la grande maison.

Cette décision est d'autant plus grave pour eux qu'ils culpabilisent. N'est-ce pas une forme de racisme que de rejeter ceux qui ne sont pas comme nous, qui plus est lorsqu'ils ont la même religion ? Comment expliquer cela aux enfants ou à Diggs, la grand tante, qui a grandie dans la maison ?

Alors que le mariage se prépare, Rundle Junction est en proie à des événements inédits : tags de swastikas, comités trompeurs, et des policiers qui cherchent des responsables... Un véritable psychodrame se noue.

Des Gens comme nous se déploie en chapitres quotidiens, comme un compte à rebours dont la cérémonie de mariage en est l'issue. Les souvenirs et l'histoire de la ville symbolisés par l'esprit de plus en plus brumeux de la vieille Diggs se mêlent à des soucis beaucoup plus pratiques, ponctués par des digressions sur la lune ou les rongeurs qui peuplent la maison.
La narration donne l'impression d'un joyeux bazar comme l'est finalement la famille Blumenthal, tentant d'estomper parfois le thème principal du roman, à savoir la notion d'identité et d'appartenance à une communauté, à un lieu, à une famille. En ce sens, le personnage de Walter, le père, surnommé par son épouse Le Rempart, est très intéressant car il incarne toutes les contradictions que peuvent se poser un homme qui se dit tolérant à l'arrivée de personnes étrangères. Dès lors, la réunion de famille attendue sert de prisme à un sujet bien plus profond qui risque d'avoir des répercussions sur tous les protagonistes.

A Rundle Junction, rien ne va plus et ce ne sont pas la promesse de noces festives et théâtrales qui pourront changer la done.

Ed. Actes Sud, janvier 2020, traduit de l'anglais (USA) par Laurence Kiefé, 320 pages, 16.99€
Titre original : Stangers and cousins

lundi 6 janvier 2020

Le Sel de tes yeux, Fanny Chiarello

Il a suffi que l'auteure croise le chemin d'une jeune athlète en short rouge et la photographie, pour en faire l'héroïne de son roman, véritable exercice de style entre la fiction et la réalité.


Fanny Chiarello court et au gré de ses parcours elle repère des endroits susceptibles d'être pris en photo. Car Fanny Chiarello pratique aussi la photographie en amateur et on peut admirer ses images sur son blog personnel Anything goes.
Justement, en prenant en photo une jeune fille en train de courir sur un stade en bordure d'autoroute, l'auteure a décidé de l'appeler Sarah. Elle lui a inventé une vie, une famille, un secret, un mal être difficile à juguler quand on a dix-huit ans et la vie devant soi. Par un habile jeu de miroirs et de mise en abyme, Sarah prend vie, devient presque réelle, partage les réflexions de sa "génitrice fictionnelle" qui continue de l'observer de loin.

Pas facile d'être homosexuelle dans une famille où sortir du moule des convenances est juste impossible. Pas facile non plus de se sentir différente dans le bassin minier qui garde, partout où notre regard se porte, les stigmates d'un âge d'or à l'abandon. Alors, par ce roman, Fanny Chiarello veut expliquer à toutes les Sarah potentielles qu'il faut avancer, braver les obstacles et vivre.
"Non, mon roman ne risquait pas de bouleverser ta sexualité, il n'aurait fait qu'atténuer le sentiment de solitude dont tu souffres. Je l'avais écrit pour ça. Pour que des jeunes gens ne pensent pas, comme je le croyais à leur âge, être les seuls homosexuels du bassin minier, sinon du monde".
Parfois le tu vocatif s'estompe pour laisser place au recul du narrateur. Sarah et l'auteure se mélangent au fil du récit pour finalement donner l'impression de se confondre. Et pendant ce temps, la jeune fille avance vers celle qui l'a créée et qui lui permet de sortir de cette solitude qui fait de vous "une île déserte".

L'acceptation des autres est un parcours semé d'embûches quand on est sait que la nature humaine est hostile. Jasmine est le secret de Sarah, l'amie à qui on se confie et qui a assez de recul sur la vie pour y poser un regard lourd de sens.
 "Parfois tu te dis, en l'écoutant, que l'important n'est pas de vivre des aventures spectaculaires mais de savoir observer sa vie, même la plus ordinaire des vies, avec un regard aussi aiguisé que le sien".
Imaginaire ou vécue, la tristesse engendre des larmes qu'il est pourtant parfois impossible de verser. Le Sel de tes yeux est l'histoire d'une rencontre fantasmée et la possibilité d'une vie libérée de ses entraves. Fanny Chiarello  explore les thèmes qui lui sont chers dans un style assez différent de ses précédents ouvrages. On y ressent davantage de colère et d'amertume. 

Ed. de L'Olivier, janvier 2020, 176 pages, 17€

samedi 4 janvier 2020

OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE


L'un, les bras croisés, semble très agacé par ce qu'il voit, l'autre, pensif, cherche à comprendre.
Ils sont consternés.
Des boites, encore des boites, des boites en veux-tu en voilà ! Bientôt, ces sages seront ensevelis par les déchets de notre société de consommation.
Obsolescence programmée pour les contenus, des centaines d'années à disparaître pour les contenants.
Les sages de pierre contempleront ad vitam aeternam les ruines de nos fausses bonnes idées.
Vestiges éternels contre produits de consommation.
On en est là.