vendredi 18 décembre 2015

Trêve de Noël

 

 Quelques jours de repos pour aimer, profiter, me reposer, et LIRE !


Je prends rendez-vous avec vous, amis lecteurs, à partir du lundi 4 janvier 2016.


En attendant,

JOYEUSES FÊTES DE FIN D’ANNÉE

&

BELLES LECTURES !

 

 

jeudi 17 décembre 2015

Pauvre chose, Risa Wataya

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Patrick Honnoré, octobre 2015, 144 pages, 16 euros.

Un garçon, deux filles, trois possibilités ?


Rien ne va plus pour Julie, la narratrice. Ryudaï, l'homme qu'elle aime depuis quelques mois, lui annonce qu'il a décidé d'héberger son ex petite amie, Akiyo, le temps pour elle de se poser et de trouver un emploi. Ryudaï est intransigeant : Julie doit accepter cet arrangement sinon il la quitte.
"Ryudaï et Akiyo, un amour qui a traversé l'océan. Ryudaï et moi, nous, on a traversé quoi ?"
Pour se rassurer, Julie, qui malgré son prénom est une japonaise, met cette situation sur le compte des mœurs américaines. Ayant vécu longtemps là-bas au point d'en avoir oublié presque sa langue natale, le jeune homme continue de vivre à la façon occidentale. C'est ce qui avait attiré Julie, car il ne ressemblait à aucun autre garçon de son âge. Il semblait plus mûr, plus sûr de lui. Mais aujourd'hui, cette singularité pèse dans leurs relations.

Pourtant, la jeune femme pourrait refuser ce compromis. Responsable d'un magasin de vêtements dans un centre commercial, elle est bien installée dans la vie active, et connue pour ne pas se laisser marcher sur les pieds. Alors d'où vient cette dépendance sentimentale ? 
Pour elle, Akiyo est  une fille "mignonne, gentille, mais quelque part navrante", si bien qu'elle ne l'a jamais considérée comme une rivale potentielle. Elle a envie de croire son amoureux quand il lui jure amour et fidélité, même s'il rejoint le soir son ex dans l'appartement qu'ils partagent. Très vite, Julie comprend qu'elle ne peut pas se lamenter sur son sort. Ses amies, ses collègues, lui diraient de fuir, de le quitter. Son combat devient donc un combat solitaire.
"Le chaos. Qu'est-ce que ça veut dire? Par exemple, assis tous les trois sur le canapé, lui au milieu entre Akiyo et moi, si nous nous prenons bras dessus, bras dessous, le passé et le présent se chevaucheraient, c'est ça qui serait le chaos ?"

Julie en a marre des marques d'affection au compte goutte, des messages sans réponse, des rendez-vous presque en cachette pour ne pas gêner Akiyo. Elle décide de lui rendre une petite visite, histoire de constater par elle-même à quoi ressemble maintenant l'appartement de célibataire de son petit ami. Il est temps pour elle de ne plus se laisser faire, et surtout de comprendre quel est le type de colocation vécue par Ryudaï et Akiyo. Peut-on vraiment parler d'amour ?
"Vouloir être aimée de cette façon, c'était faire faillite un jour ou l'autre, comme moi aujourd'hui." 

Pauvre chose est un roman frais et dynamique. La narratrice porte toute seule cette histoire rocambolesque. On la voit mûrir et prendre de l'assurance au fil des pages. Julie devient moins naïve et moins complaisante.
Qui est alors la pauvre chose ? Est-ce le petit ami incapable de trancher, et qui tente coûte que coûte de rendre normale une colocation qui ne l'est pas ? Est-ce Akiyo qui peine à trouver un emploi stable et à mener une vie indépendante ? Est-ce enfin Julie, la victime collatérale d'une situation qu'elle n'a pas voulue et qu'elle se sent obligée de supporter ?
Finalement, c'est au lecteur de décider, et de se laisser emporter par la traduction de Patrick Honnoré.

mardi 15 décembre 2015

BILLET D'HUMEUR (14) Que reste-t-il des bonnes résolutions ?

Agécanonix par Uderzo

Le mois de décembre est anxiogène à plus d'un titre, et avec la nouvelle année qui pointe le bout de son nez, je dresse une liste mentale de bonnes résolutions.
Je me promets monts et merveilles : une nouvelle discipline de vie, plus de temps aux proches, mettre enfin de l'argent de côté ... Bref, c'est bien beau, mais concrètement, mes belles promesses s'effilochent au fil du temps !

Côté lectures, c'est la même chose. Quel lecteur compulsif et boulimique ne s'est jamais promis de réduire ses achats, mettre à jour sa pile à lire (la fameuse PAL), et enfin relire les fameux classiques qui lui tiennent tant à cœur ?
Eh bien chez le blogueur, ce sont les mêmes promesses mais vous y ajoutez en plus le côté : "écrire des articles de fond sur ce que je lis".
Sauf que :
- je ne suis pas universitaire,
- on ne change pas un style sur un claquement de doigt,
- finalement, pourquoi changer ?

C'est le même cinéma chaque fin d'année, les mêmes constats, les mêmes regrets, les mêmes envies.

Alors, autant prendre une seule bonne résolution : 2016 sera l'année de l'improvisation !




JOYEUSE FÊTES 

&

BONNES LECTURES !


jeudi 10 décembre 2015

RUE DES ALBUMS (115) La cagoule, Anne-Marie Pandolfo

Ed. Talents Hauts, octobre 2015, 25 pages, 12.50 euros.


Louis est la risée de ses camarades. En effet, il porte une cagoule bleue qui ressemble à un bonnet d'âne.
Pour les deux petits oiseaux qui le suivent, elle ressemble plutôt à une cagoule de lapin. Mais pourquoi va-t-il au zoo, se demandent les deux volatiles ? En arrêt devant la cage du lion, Louis décide de retirer son couvre-chef, et là, surprise, il possède une crinière fauve aussi imposante que l'animal!

Le fauve est surpris : un petit homme qui lui ressemble ! Alors, Louis décide de lui prêter sa cagoule pour qu'à son tour, le lion puisse aussi cacher sa crinière. La complicité ne s'arrête pas là. Les voilà partis pour une promenade dans le zoo, à la rencontre des autres animaux. Le bonnet aux oreilles de Louis devient l'objet qui permet de faire connaissance, plaisanter et bien vivre ensemble. Chaque animal se l'accapare pour l'essayer. Ils se moquent gentiment entre eux.

Tant mieux, Louis est moins complexé : le ridicule ne tue pas ! En plus, il s'est fait un ami pour la vie.
Alors, zou la cagoule !  Louis a décidé d'assumer sa particularité.

Rondement mené avec des illustrations inventives, La cagoule est un album qui cultive la différence. Mieux vaut les accepter et les mettre en valeur, que les cacher et avoir l'air ridicule. Et puis, si on y regarde de plus près, chacun porte en soi une particularité.
Le texte, très court, donne la parole à deux oiseaux rigolos, et complète les dessins qui peuvent se comprendre seuls.
La cagoule est réussi, très subtil malgré sa simplicité apparente, et parrainé par Amnesty International.

A partir de 3 ans.

mercredi 9 décembre 2015

Zombie nostalgie, Oystein Stene

Ed. Actes Sud, collection Exofictions, novembre 2015, traduit du norvégien par Terje Sinding, 299 pages, 22 euros.


Surgies spontanément sur une île perdue en plein Atlantique nord, des créatures sont prises en charge par une administration qui leur octroie une identité, un métier, et un endroit où (faire semblant de) dormir. Avec le temps, leurs borborygmes se transforment en mots puis en phrases. Sans le savoir vraiment, ils imitent la journée de travail d'un être humain, se forçent à prendre la pause-déjeuner, et miment les relations sociales et amoureuses. Or, le temps est un concept bien confus pour ces étranges insulaires.
"Allongés sur leur canapé ou sur leur lit, la plupart des gens devaient écouter le bruit et laisser le temps s'écouler à la manière labofnienne : des éternités passent, ou quelques secondes seulement, mais la mort est toujours aussi loin. Ou aussi proche".

Ces créatures ressent-elles des émotions? Sur l'île de Labofnia, dont la localisation est tenue secrète par les services secrets étrangers, les habitants ont une conscience vague mais persistante qu'ils ne sont pas véritablement humains. Leur couleur de peau, l'absence de pouls, les membres qui repoussent s'ils sont arrachés, font d'eux des êtres à part. Forcément, on pense à des zombies, et de toute façon, ils semblent effectivement faire partie de cette catégorie.
"En somme, je produisais un effet sur le monde, mais le monde n'en produisait aucun sur moi". 

Le personnage central de cet ovni littéraire s'est décidé à décrire dans les moindres détails ce qu'il a vécu sur cette île étrange. Baptisé Johannes, il n'a aucun souvenir d'avant son arrivée à Labofnia, et ne sait absolument pas comment expliquer sa compréhension immédiate de la langue pratiquée. De plus, il se rend très vite compte que ses collègues de travail sont semblables à lui, effectuant une pantomime pathétique qui leur sont inutile : repas, repos, tenue appropriée. Enfin, pour qui travaillent-ils? Pour quelles raisons parquer et identifier tous les Labofniens  au service des archives ? A force, le narrateur développe une curiosité qui le pousse à se poser des questions sur sa véritable nature. Johannes comprend que sa vie est un plagiat.

Ses recherches vont l'amener à fréquenter un groupe secret dont la préoccupation principale est de se mutiler afin de retrouver les sens manquants. Car tout labofnien suffisamment blessé a la sensation transitoire de se sentir vivant, et semble accéder à des souvenirs verrouillés. Ces rituels s'apparentent à de vraies expériences de vie.
"La douleur semble leur donner le sentiment qu'ils pourraient se désagréger ou subir  des dommages corporels. Ce sentiment leur permet provisoirement de faire l'expérience d'une condition humaine. La douleur n'est donc pas ressentie comme quelque chose de négatif, bien au contraire".
Au fil des pages, on comprend que l'île est davantage une prison naturelle, ou tout au moins un lieu de rétention pour "les non-humains".  Entre chaque chapitre, la présentation de pages d'archives permet au lecteur de mieux comprendre l'histoire de Labofnia, mais aussi de ses occupants.
"Un labofnien n'est ni tendu ni détendu : il se trouve dans une sorte d'état neutre. Il bouge plus lentement qu'un homme".


Avide de retrouver ce qu'il a ressenti après s'être blessé, le narrateur décide de s'enfuir de Labofnia afin de retrouver les paysages qui hantent ses souvenirs. Mais, le monde réel est-il à la portée d'un non-vivant? De toute façon, mieux vaut fuir, car Labofnia incarne tout ce dont les humains veulent se débarrasser :
" Labofnia était devenue un dépotoir. L'île accueillait une masse ahurissante de déchets : l'Europe et l'Amérique du Nord y envoyaient leurs produits défectueux, s'y délestaient de leur mauvaise conscience".

Zombie nostalgie est vraiment un livre étrange. Ce roman aurait pu s'appeler La nostalgie du zombie ou Le Blues du zombie. Comme les personnages en présence sont dénués de sensations et de sentiments, le lecteur a parfois l'impression de suivre le jeu de mauvais acteurs. Pas facile de décrire un monde où l'humanité n'a pas sa place ! Pourtant, l'auteur réussit le pari de ce clivage grâce à une narration qui évite les poncifs de ce thème maintes fois traité. Au final, notre monde aux multiples défauts nous semble être un véritable paradis !

jeudi 3 décembre 2015

Vie et mort de Sophie Stark, Anna North

Ed. Autrement, août 2015, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 384 pages, 22 euros



Mais qui était donc Sophie Stark née Emily Buckley, jeune femme énigmatique dont on apprend au début du roman qu'un test de QI à l'âge de neuf ans l'a conduite chez un psychologue puis un psychiatre ? Souffre-douleur à l'université au point d'avoir le crâne rasé par ses soi-disant camarades, Sophie Stark a toujours cultivé sa singularité. Petite, avec sa mine de souris et ses grands yeux noirs qui vous donnent l'impression de fouiller votre âme, elle pouvait aussi bien apparaître en tenue de jeune fille modèle qu'en garçonne. Une chose est sûre, ceux qui l'ont côtoyée s'en souviennent encore, comme son époux Jacob :
"Et lorsque les gens me demandent pourquoi je l'ai épousée en ce mois de septembre, alors que je la connaissais depuis seulement trois mois, je leur réponds qu'une vie est un lourd fardeau, imaginez que quelqu'un puisse le porter à votre place pendant quelques temps, qu'il le ramasse, tout simplement, et le porte".

Sophie Stark ne s'est jamais livrée, alors cinq personnages dressent un portrait de cette cinéaste de talent. Son frère Robbie, son actrice fétiche et maîtresse Allison, un amour de la fac, Daniel, son mari Jacob, et enfin George un producteur de film. Très tôt, elle fait de la caméra un prolongement de son bras, et  utilise ceux qu'elle rencontrent comme sujet de film, les poussant parfois jusqu'à leurs derniers retranchements pour obtenir ce qu'elle veut. Le cinéma est devenu pour elle un moyen de transcender l'intime et de manipuler les autres. Ces "autres" justement sont hypnotisés par ce petit bout de femme,  bien incapables d'expliquer pourquoi elle arrive à ses fins avec tant de violence parfois. "C'est en faisant des films que j'apprends à connaître les gens", avait-elle confié à Allison.

Car Sophie Stark était passée maître dans l'art de la manipulation. Les cinq portraits dévoilent une femme aux multiples personnalités, perfectionniste, prête à tout, avec un penchant certain pour l'auto-destruction. L'amitié et l'amour ne sont que des moyens et non des fins. Elle était l'amie toxique par excellence, celle qui vampirise votre vie sans en avoir l'air.
"Sophie comprenait beaucoup mieux les gens, et la façon de les manipuler qu'elle ne le laissait paraître. Elle savait que je l'aimerais toujours et que je serais flattée qu'elle ait besoin de moi. Au moment même ou j'ai ouvert la porte, elle a su qu'elle pouvait faire de moi ce qu'elle voulait. Voilà ce que je me disais, déjà à ce moment là. Au fil des ans, j'avais souvent raconté combien Sophie avait été néfaste pour moi".

Malgré tout, elle est vite devenue la cinéaste en devenir, même si ses premiers films sont bourrés de défauts. Justement, ils incarnent ce qu'elle n'a jamais réussi à exprimer, et symbolisent son état d'esprit, comme elle l'explique à un entretien accordé à un journaliste :
"Très souvent je me sentais isolée, me confia-t-elle. J'étais dans une boîte et le reste du monde était à l'extérieur de cette boîte. Lorsque j'ai commencé à prendre des photos, j'ai moins eu cette impression. Au départ, je m'intéressais beaucoup à la façon dont bougent les gens, et c'est une chose qu'on ne peut pas bien montrer sur une photo, ou bien c'est différent, et vous restituez uniquement des fragments".

Anna North a construit son roman comme une toile d'araignée : les événements se recoupent, les personnages se rencontrent, se perdent de vue, puis se retrouvent, mais tous ont "subi" l'influence de Stark. Elle incarne l'araignée, celle qui tisse sa toile inexorablement, à la fois attirante et repoussante, semant sur son passage des proies dont elle a puisées ce qu'elle jugeait utile de prendre pour réaliser ses films.
Cependant, Vie et mort de Sophie Stark dessine le portrait d'une femme à partir de fragments. Sa personnalité, ses paroles, sa conception de la vie et du cinéma ne sont que des points de vue, déformés forcément par le prisme de l’émotion. Et c'est cela qui rend ce roman original : Sophie Stark devient un kaléidoscope de personnalités, une artiste sensible, prisonnière de son art dont elle veut incarner la perfection.

Premier roman d'Anna North traduit en français, Vie et mort de Sophie Stark est un livre captivant tant par sa forme que par son contenu. Roman choral entrecoupé d’articles de presse d'un certain Benjamin Martin, critique de cinéma qui l'a suivie depuis ses débuts, le lecteur est lui aussi aspiré par cette personnalité énigmatique, puissante et toxique, dont les films sont finalement les miroirs les plus vraisemblables de sa psyché, la mise en image de la frontière franchie entre des films "profondément dénués de sentimentalisme" et "l'insensibilité pure et simple".

Mention spéciale pour Jean Esch qui, encore une fois, nous propose une traduction fluide et élégante. Merci.

mercredi 2 décembre 2015

BILLET D'HUMEUR (13) Lisez jeunesse!

Agécanonix par Uderzo


Il en a fallu du temps pour que ma fille aînée se mette sérieusement à lire. Je m'étais fait un point d'honneur à ne pas la harceler ni à la railler sur le fait qu'elle commençait beaucoup d'ouvrages et n'en terminait aucun. Avec le temps, je me disais que c'était aussi une forme d'opposition : "maman lit, et bien moi non" !
Pourtant, ma patience a été récompensée. Cela fait une année que H. est devenue une dévoreuse de livres. Elle a commencé par lire les sagas à la mode, celles de son âge, les autres Hunger Games, Divergente et Labyrinthe. Puis, elle a bifurqué vers les séries mythologiques comme les Percy Jackson et les Héros de L'Olympe, pour enfin s'intéresser aux romans de John Green.
H. est une lectrice de son temps, avec des goûts de son âge.

H. a déjà arpenté avec moi les allées du Salon de Montreuil. Les livres font partie de son univers familier. Toute petite déjà elle collectionnait les albums de Franklin la Tortue, et choisissait méthodiquement ses emprunts à la bibliothèque.
Désormais, elle emmène un livre partout : elle lit dans le bus, en permanence, et s'est inscrite au club lecture du collège (activité dont elle n'aurait jamais soupçonnée vouloir participer auparavant). Et pourtant elle continue de procrastiner devant son portable ou devant la télé-réalité.
A force de lire, ses exigences livresques ont évolué. C'était prévisible. Maintenant, elle me parle de ce qu'elle lit, de ce qu'elle attend de sa lecture. Forcément, la littérature jeunesse a du mal à se renouveler. A force de lire du fantastique ou du post-apocalyptique, on sature... H. est devenue plus exigeante. Alors, lorsqu'elle m'a demandé un conseil de lecture, j'ai répondu sans hésiter Shutter Island de Dennis Lehane.

Au delà de l'excellente adaptation de Martin Scorsese, Shutter Island réunit tout ce qui est exigible pour être qualifié de très bon roman : une intrigue digne de ce nom, un page turner efficace, et une fin impossible à anticiper. Surtout, ce polar rompt avec toutes les lectures précédentes de ma fille : elle entre dans un univers littéraire qui lui est totalement inconnu.
Alors, qui aurait pu croire que cette lecture pourrait lui valoir quelques remarques décalées ? Sous prétexte que ce roman ne fait pas partie des lectures dites "habituelles" au collège, une assistante d'éducation l'a isolée sur le côté en salle de permanence en lui demandant de rester discrète.

Deux questions se posent : lire peut-il être perçu comme une forme de provocation ? Ou existe-il un chemin balisé de lectures en fonction de l'âge du lecteur ?
Personnellement, je pense qu'il faut être à l'écoute du jeune lecteur et l'accompagner dans son parcours. Ainsi, au bon moment, sa maturité littéraire se fera avec des romans adéquats et bien ciblés en fonction de ses goûts.

LISEZ JEUNESSE ET PRENEZ-Y DU PLAISIR !


mardi 1 décembre 2015

En beauté, Hoon Kim

Ed. Philippe Picquier, novembre 2015, traduit du coréen par Yumi Han et Hervé Péjaudier, 78 pages, 12 euros.

Étrange 


Le récit commence par un drap qui recouvre le corps d'une défunte. L'épouse du narrateur vient de s'éteindre après avoir enduré les pénibles souffrances d'une longue maladie qui ne lui permettait plus d'être maîtresse de son corps. Son époux est à la fois soulagé et triste. Il l'a accompagnée jusqu'au bout, endurant parfois des situations scabreuses que plus d'un homme aurait voulu éviter.
Alors qu'il réfléchit à l'organisation de la cérémonie et à la réaction de sa fille unique, son patron l'appelle. Notre narrateur est directeur commercial d'une grande entreprise de cosmétiques qui n'a plus le droit à l'erreur de marketing si elle veut combler les pertes de l'année précédente. Malgré le deuil qui l'accable, il doit gérer en direct la mise en place d'une nouvelle campagne publicitaire d'été.
La mécanique du vivant a failli, mais la mécanique commerciale doit résister...

Parallèle étrange donc entre la mort et le commerce, le corps qui se dérègle et la publicité qui doit être planifiée et anticipée. A cela vous y ajoutez les problèmes urinaires récurrents du narrateur.
Le lecteur occidental peut se sentir décontenancé en lisant ce court récit. Le titre En beauté se veut être une traduction figurée du titre coréen Hwajang, mot polysémique signifiant à la fois cosmétiques et crémation (voir note des traducteurs). Dès lors, on comprend mieux la démarche de l'auteur qui a voulu, en un seul texte, écrire une histoire qui exploite tous les sens de ce mot.

 En beauté est aussi une réflexion sur l'influence du deuil sur notre psyché. Y a-t-il une conduite idéale à tenir ou sont-ce les conventions sociales qui nous obligent à respecter des rituels?

C'est pourquoi il convient de lire ce texte court sans a priori afin de prendre le recul nécessaire pour en apprécier sa beauté.

vendredi 27 novembre 2015

FRAGMENTS DE BD (13) Thésée et le Minotaure, Béatrice Bottet et Emilie Harel

Ed. Casterman, collection La Mythologie en BD, octobre 2015, 12.50 euros.
Déjà parus dans la même collection:
  • Les aventures d'Ulysse (tomes 1 et 2)
  • Isis et Osiris, les enfants du désordre.

 Cette collection Casterman a tout compris: la BD est le mode de lecture préféré des enfants, et la mythologie l'un des thèmes les plus attractifs chez le jeune lecteur.
Le dernier né de la série s'intéresse au mythe de Thésée et reprend dans l'ordre les épisodes mythiques qui ont conduits le jeune prince grec à affronter le monstre Astérios. En fin de livre, un glossaire et un mini guide encyclopédique enrichissent les connaissances apportées par la lecture de l'ouvrage.

La BD est divisée en six parties égales. Elle commence par l'origine de la naissance de Thésée, fils du roi Egée et d'Ethra, et se termine par le retour du prince victorieux mais étourdi, car il a oublié de hisser les voiles blanches annonciatrices de victoire.
Alors que Thésée semble au premier abord un jeune homme plus disposé à profiter des plaisirs de la vie qu'à devenir un héros, le récit met l'accent sur l'inimitié que lui porte sa belle-mère Médée. Pour être reconnu par son père, Thésée doit accomplir une série d'exploits. Alors, lorsqu'il apprend que la Grèce paye un lourd tribut au roi de Crète Minos, il est prêt à se battre pour sauver l'honneur de sa patrie.
En parallèle, les auteurs développent l'origine de la naissance monstrueuse du Minotaure, fille de Pasiphaé et d'un taureau blanc sacré offert par Poséidon, n'épargnant aucun détail sur les conditions exceptionnelles de leurs amours.

Le serment de Thésée constitue la partie centrale de la BD. On tourne les pages avec un plaisir réel, tant Béatrice Bottet et Emilie Harel ont su allier humour et érudition dans le texte et les vignettes. Le mythe est expliqué simplement mais reste rigoureux dans sa présentation et ses enchainements.
En filigrane, le jeune lecteur comprend que les dieux ont une réelle influence sur les actions humaines, et soutiennent leurs champions préférés. La version présente privilégie un Thésée fonceur, toujours de bonne humeur, amoureux d'Ariane (aux belles boucles) à qui il promet de revenir la chercher sur l'île de Naxos, mais qui est enlevée par Dionysos lui-même. Le côté sombre et menteur de Thésée parfois développé dans certaines versions mythiques est laissé de côté.

Thésée et le Minotaure apporte toutes les réponses que pourraient se poser le jeune lecteur sur le mythe. Chaque personnage est expliqué, les conditions du tribut aussi, ainsi que les origines du célèbre labyrinthe de Dédale.

La force de cet ouvrage tient dans l'équilibre entre l'image et le texte, l'érudition et l'humour. Dès lors, les deux auteurs ont trouvé une véritable alchimie originale qui peut d'ores et déjà devenir une référence.

A partir de 9 ans.

Bientôt disponibles:
  • La naissance de Rome
  • Jason et la toison d'Or
  • Les travaux d'Hercule

jeudi 26 novembre 2015

Enon, Paul Harding

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Demarty, septembre 2015, 284 pages, 7.50 euros.

Survivre à son enfant


Enon, bourgade de la nouvelle Angleterre, est un petit coin de paradis pour qui sait encore apprécier la nature. C'est là que la famille de Charles Crosby vit depuis plusieurs générations, dans une vieille maison qui tient debout par des miracles de réparations de fortune. Charles est bien connu à Enon où il entretient les jardins et les parcs de nombreux habitants. Lorsqu'il a du temps libre, il parcourt à pied les différents chemins de randonnées qui mènent aux marais, au lac, au sanctuaire des oiseaux dont certains sont tellement habitués à la présence de l'Homme, qu'ils viennent picorer dans votre main.
Charles est un contemplatif qui savoure le temps présent et se contente de ce que l'existence lui propose. Depuis la naissance de sa fille Kate, il y a treize ans, il s'évertue à lui transmettre ce que son grand-père lui a appris. Mais surtout il a établi avec sa fille une relation fusionnelle faite de confiance et d'apaisement. Alors, lorsque Kate meurt dans un stupide accident de vélo au bord du lac, Charles s'écroule.
"Comprendre que mon chagrin était infinitésimal, comparé à la somme de l'univers, ne m'empêchait pas d'en être dévasté. Je savais bien que mon tourment était présomptueux, une manière fallacieuse de prétendre à la tragédie absolue (...) Mon entêtement à croire que la mort de Kate était la fin du monde avait quelque chose de honteux".

Crosby n'a jamais été un chef de famille, un leader, celui vers qui on se tourne lorsque les ennuis s'accumulent. Susan, son épouse, a très vite compris qu'ils ne pourraient pas lutter ensemble contre cet incommensurable chagrin. La naissance de Kate avait cimenté leur couple, sa disparition l'a disloqué. Elle a préféré rejoindre sa famille après les obsèques, laissant un Charlie au bord du gouffre.
"Son arrivée rendit immédiatement obsolètes les liens fragiles qui nous avaient alors unis, Susan et moi. La naissance de Kate mit un coup d'arrêt brutal à la lente dérive qui nous éloignait l'un de l'autre (...) Kate nous réunissait. Ou plutôt nous étions chacun de notre côté profondément unis à Kate, et par là même l'un à l'autre à travers notre fille unique et adorée, et nous nous en trouvions très bien".
Comment reconstruire un semblant de quotidien lorsque la prunelle de vos yeux a disparu? Parce que son grand-père lui a inculqué jadis que toute vie était précieuse, il n'ose pas mettre fin à ses jours, mais à la place, préférant se détruire lentement mais efficacement. L'alcool, les anti-douleurs, les somnifères l'empêchent de penser et le plongent  dans des délires hallucinatoires poignants où il retrouve enfin la silhouette de sa fille.
"Les souvenirs que j'avais d'elle donnant à manger aux oiseaux et jouant au scrib ne suffisaient pas. J'étais affamé de mon enfant et venais me repaître dans le cimetière, dans l'espoir qu'elle me rejoigne, à mi-chemin de nos deux mondes, ou juste au-delà, ne fût-ce qu'une nuit, ne fût-ce que pour un instant (...) afin que nous puissions échanger elle et moi ne fût-ce qu'un seul, un dernier mot humain".
Enon est le récit de cette longue descente aux enfers hallucinante et hallucinatoire dans laquelle Charlie ne se départit jamais d'une cruelle objectivité. Je est un autre. Il s'étonne de devenir quelqu'un qu'il ne reconnaît pas. La douleur et le chagrin sont des sentiments si puissants et si difficiles à juguler qu'ils lui font faire des choses jusque là hors de sa portée. Il devient une ombre qui erre la nuit, à travers les tombes du cimetières d'Enon, ou dans les maisons du voisinage, en quête de psychotropes qui pourront lui faire oublier un temps qu'il est un père qui a perdu sa fille..
Crosby évite les autres, conscient que sa silhouette perturbe ; il est désormais un presque cadavre qui tente désespérément de se rapprocher de la frontière de l'au-delà ; un homme à l'aspect hirsute, déphasé aux yeux de ses voisins et connaissances, donnant l'impression d'être au bord du coma.

Le sujet est lourd, l'ambiance est pesante, et la peine immense. Cependant, Paul Harding réussit le tour de force d'écrire un roman qui, tout en s'appropriant les ficelles du pathos, transcende le malheur par la puissance d'une écriture posée et poétique. Le lecteur est touché par Charlie ; la compassion le submerge et il pose un regard doux sur la violence de son comportement. En effet, comment rester insensible à une telle détresse ?
"Tant que je l'aimais, le monde était amour. Depuis qu'elle n'était plus là, le monde ne ressemblait plus qu'à un champ de ruines et aux cendres fumantes d'un rêve monstrueux".

mercredi 25 novembre 2015

Kaé ou les deux rivales, Sawako Ariyoshi

Ed. Mercure de France, octobre 2015, réédition, traduit du japonais par Patricia Beaujin et Yoko Sin, 224 pages, 16.80 euros.

Pour un époux et un fils


Japon fin du XVIII ème siècle. La jeune Kaé admire le visage d' Otsugi, l'épouse du médecin de son grand-père, dont la rumeur raconte qu'elle a été guérie autrefois d'une maladie qui la rendait difforme. Depuis, elle incarne non seulement la beauté et l'épouse modèle.
Justement, quelques années plus tard, Otsugi recherche une compagne pour son fils aîné, Seishû Umpei, qui achève loin de chez lui ses études de médecine. Kaé devient sa promise grâce à la noblesse et à la richesse de sa famille. Même si ce mariage se déroule par procuration, Kaé est rayonnante car elle va pouvoir enfin vivre aux côtés de celle qu'elle admire tant.
"Dès la première épreuve de sa vie de femme, elle se trouvait prisonnière de la beauté d'Otsugi. Son éventuel futur mari, Umpei, n'occupait aucune place dans son esprit".

Kaé et Otsugi ont appris à vivre dans la même maison. La jeune épousée s'est habituée à travailler pour subvenir à ses besoins et ne pas trop souffrir des privations provoquées par la famine qui sévit dans le pays.Trois années passent avant que Seishû reviennent chez lui. Diplômé de médecine, il est prêt à marcher sur les traces de son défunt père. Lors de ses études, il s'est tenu aux courant des avancées scientifiques européennes concernant les soins à donner à certains types de cancer, ainsi qu'aux formules médicinales susceptibles de créer un anesthésique puissant. L'arrivée de cet homme ambitieux entièrement tourné vers son art déséquilibre l'entente entre les deux femmes: Otsugi y voit le retour de son fils prodige, Kaé l'arrivée d'un époux tant attend dont il faut s'approprier l'attention.

Dès lors, une rivalité sourde s'installe, sans esclandres ni coups, mais faite de regards, mises à l'honneur et présences auprès de Seishû. L'éducation nipponne et la bienséance les obligent à mesurer tous leurs gestes. Autant Kaé compte sur sa position d'épouse et de future maman, autant Otsugi utilise sa condition de mère du médecin le plus en vue de la région, et du rayonnement qu'elle inspire autour d'elle.
 "C'est alors que naquit, d'une manière aussi inattendue que violente, sa haine pour Otsugi. Elle n'en avait pas encore une conscience très précise : simplement, elle découvrait qu'elle était restée une étrangère dans cette famille, où elle s'était crue admise à part entière après l'échange des coupes de mariage".
Obsédées par leur petit jeu sournois, elles ferment les yeux sur les étranges expériences menées dans le cabinet médical. Seishû utilise régulièrement chiens et chats comme cobayes afin de mettre au point une formule anesthésique. Cette expérience est d'autant plus importante pour lui qu'il n'a rien pu tenter pour sauver sa petite sœur Okatsu, atteinte d'un cancer du sein à un stade très avancé.

La rivalité entre les deux femmes atteint son paroxysme quand l'une et l'autre se proposent comme cobaye. Ce n'est qu'en expérimentant sa potion sur des êtres humains que Seishû assiéra sa renommée et deviendra le médecin le plus couru du pays. Mettre son corps à disposition est selon elles la marque ultime d'affection, et paradoxalement pour Kaé, la sensation de se sentir à nouveau vivante.
"Non, en fait ce qu'elle voulait par dessus-tout c'était à nouveau sentir son sang bouillonner comme un mascaret, retrouver l'impression d'écrasement violent de la cage thoracique et de chute vertigineuse dans le coma : cela seul parviendrait peut-être à lui faire oublier son chagrin fût-ce partiellement".

Kaé ou les deux rivales est inspiré d'une histoire vraie dont les personnages sont restés célèbres dans l'histoire de la médecine nipponne. Au delà du cadre historique, l'auteur  s'est efforcé de reconstituer l'ambiance familiale imprégnée de bienséances et de codes qui empêchent les femmes de ressentir ouvertement leurs sentiments.
"Personne dans l'entourage ne se doutait de rien, mais Kaé, elle, pouvait sentir la haine d'Otsugi aussi précisément que des pointes d'aiguilles sur sa peau. Elle non plus ne disait rien. Otsugi avait vu juste : son éducation interdisait à Kaé d’extérioriser ses sentiments".
 Dès lors, toute action en dehors du cadre est une prise de risque inouïe. Le récit est d'autant plus troublant que Kaé et Otsugi se battent pour attirer l'attention d'un homme que seul le progrès de la médecine intéresse. Dès leur première rencontre, Kaé pense de lui "que c'était un homme qui n'avait le sentiment de vivre que lorsqu'il pouvait se consacrer corps et âme à un but". Pourtant, Umpei n'est ni froid, ni insensible, mais son attention vers autrui ne s'aiguise que lorsque ce dernier souffre.
Enfin, au-delà d'une rivalité féminine sans limite, ce roman met en perspective les progrès de la science et l'infinie complexité psychologique du rapport de l'être humain à la souffrance et à la maladie.

vendredi 20 novembre 2015

RUE DES ALBUMS (113) Le loup tombé du livre, Thierry Robberecht et Grégoire Mabire

Ed. Mijade, octobre 2015, 24 pages, 12 euros.

Dans la chambre de Zoé, la bibliothèque est remplie de livres, au point que parfois il y en a un qui tombe. Cette fois-ci il s'agit d'un album où un loup est le héros. Avec la chute, le loup sort brusquement du livre et se retrouve dans un lieu inconnu pour lui.

Point de forêt, point d'arbre, point d'animal à dévorer, mais une pièce avec des jouets, des couleurs, des poupées. C'est l'angoisse, surtout que le chat de Zoé a repéré le loup :
"Le problème c'est que dans la chambre de Zoé dormait un chat, un chat énorme qui, à la vue du loup, se pourléchait déjà les babines."

La seule solution est de se réfugier sous son livre, mais les animaux à l'intérieur l'en empêchent puisqu'il ne tient pas compte de l'ordre du récit! Alors, il grimpe dans la bibliothèque à la recherche d'une nouvelle cachette! Princesses et dinosaures l'accueillent tout en lui faisant comprendre qu'il n'est pas à sa place.
Pas facile de trouver un refuge adéquat! Soudain, le loup se retrouve en forêt et rencontre... le Petit Chaperon Rouge en larmes. Mais, pourquoi pleure-t-elle se demande-t-il?

Le loup tombé du livre est un album drôle et intelligent qui tire les ficelles de l'imaginaire enfantin pour faire de l'objet-livre un lieu de vie à part entière. Le loup traverse des décors riches, colorés, peuplés de personnages d'albums reconnaissables. Le texte, travaillé, attise la curiosité du jeune lecteur, et exploite son goût de la lecture. Il complète admirablement le beau travail illustratif.

A partir de 5 ans.

RUE DES ALBUMS (112) Du bruit sous le lit, Jean-Marc Mathis

Ed. Thierry Magnier, octobre 2015, 34 pages, 9.90 euros.

Il s'en passe des choses sous le lit quand petit bonhomme est couché, lumière et porte fermées ! La cachette devient le repère d'un monstre répugnant dont le seul but est de terroriser le locataire du dessus. D'habitude, il suffit juste de faire du bruit pour terroriser le jeune voisin, mais cette fois-ci, le petit garçon ne s'en laisse pas conter :
- "C'est pas fini tout ce boucan? Je voudrais dormir, moi !"

Alors, le monstre sous le lit utilise une nouvelle technique: l'exagération. Il tente de faire croire qu'ils sont plusieurs, ou que son apparence est si répugnante et abominable qu'il est quasiment impossible de s'imaginer à quel point il est repoussant! Sauf que cela ne marche pas non plus. Le gamin se lève, interroge, discute, au point que les rôles s'inversent : il menace le monstre sous le lit de faire intervenir son père dont il lui dresse un portrait assez exagéré aussi :
- "Oh là là... mais mon papa est beaucoup plus terrifiant que toi!
- Mon papa, c'est un géant!"

Alors, qui faut-il craindre finalement?

Du bruit sous le lit exploite l'imaginaire enfantin particulièrement inventif lorsque sont rassemblées des conditions particulières: le noir, le silence, la peur.
Car, même si le mot n'est jamais employé, même si l'enfant ne semble pas terrorisé, on sent que la peur est sous-jacente, et que le petit héros a développé une parade toute personnelle pour lutter contre ses terreurs nocturnes. Devenir plus fort que celui qu'on craint, verbaliser, et trouver un héros susceptible de l'aider, deviennent des solutions pour chasser celui qui se cache sous le lit.

Mathis a privilégié trois couleurs froides: noir, bleu et marron, qui contrastent avec le ton drôle de l'album. Les illustrations sont simples, compréhensibles sans le texte, et le petit héros affiche des mines expressives. Quant à celui qui se cache sous le lit, c'est finalement au lecteur de l'imaginer à partir des détails dessinés au détour d'une page.

Du bruit sous le lit est un album réussi, parlant dès le plus jeune âge car tous les enfants s'identifieront aisément au petit bonhomme.

A partir de 3 ans.

source éditeur

jeudi 19 novembre 2015

Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller

Ed. Actes Sud, octobre 2015, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 379 pages, 23 euros.

Se sentir vivant


En mai 2013, Peter Heller faisait son entrée avec un roman éblouissant, La constellation du chien (Actes Sud), fable écologique post-apocalyptique dans laquelle le chagrin d'un homme se diluait dans la contemplation de la beauté d'une nature en pleine mutation.
Ce second roman s'inscrit dans la même veine : une nature sauvage et indomptable qui apaise les tourments d'un père en proie au deuil et aux appels sourds de la violence.

Pêcher dans les courants de la Sulphur à la tombée de la nuit, ou peindre rapidement les images qui s'imposent à lui, sont les seuls remèdes que Jim Stegner a su trouver pour juguler le chagrin qui l'envahit depuis le décès de sa fille Alce, à l'âge de quinze ans. Et c'est cette interprétation unique de la nature et des personnages dans ses toiles qui ont fait de lui un peintre en vogue. Mais Jim fuit tout cela. La peinture le fait vivre, mais ne le soulage pas tout à fait de ses démons. Depuis sa rencontre avec un tableau de Winslow Homer, The Fog Warning, cet art a le don d'apaiser temporairement sa colère, sans calmer cependant sa culpabilité de père endeuillé. Son chagrin est un moteur surpuissant :
"Ce moteur. Le chagrin est un moteur. Je le vois comme ça. Il ne s’essouffle pas avec le temps. Parfois même, il accélère. Moi, j'accélérais. Je le sentais, la force gravitationnelle qui faisait pression sur ma poitrine".

Car, Jim, malgré une allure parfois débonnaire de peintre-pêcheur, une longue barbe blanche qui lui a valu le surnom d'Hemingway, ne correspond pas tout à fait à l'image de l'écolo pacifiste. Jim est un sanguin. Il sait se battre et a déjà été condamné. Il ne supporte pas la violence et l'injustice, et lorsqu'elles se présentent à lui, il se fait justicier.
"Les menaces sont les menaces, la violence est la violence. D'après mon expérience, ces deux choses ne vont pas ensemble plus de la moitié du temps".
Témoin par hasard d'une scène de maltraitance sur un cheval, notre peintre donne une leçon de virilité aux propriétaires, les frères Dell, puis tue l'un d'eux lors d'une partie de pêche nocturne. Pour le survivant, il devient la cible mouvante, celui qu'il faut abattre. A quoi bon lutter puisque Jim se sent comme eux, un assassin.

Pêcher pour se recentrer. Pêcher aussi pour converser avec Alce, elle qui aimait tant
The Fog Warning de Winslow Homer
l'accompagner dans les méandres de la Sulphur. Pêcher enfin pour combler cette impression d'être devenu un être manquant, pour lutter contre l'anéantissement du deuil en continuant ce qu'ils aimaient faire ensemble :
"J'ai su : qui que je sois, mon âme n'avait pas plus de consistance qu'une feuille déchiquetée, comme celles arrachées aux arbres durant l'inondation. Je n'étais rien, malgré tout ce que j'avais accompli dans ma vie, ça n'était que des lambeaux pas plus lourds que des feuilles, et  tout ce que j'avais pu faire jusque-là, je l'avais fait comme une chose aveugle arrachée par un orage, ou comme un animal aveugle avançant d'odeur en odeur, mais aussi qu'une bonne partie de ma vie, j'avais été abruti et transporté par le courroux et l’enthousiasme d'un pouvoir sans malice, que j'avais fait de mon mieux et que j’aimais ma fille".

Jim est devenu une proie, mais sa relation avec Sofia et la beauté éternelle de la nature le relient irrémédiablement à la vie. Tout devient secondaire tant qu'on peut vivre un instant comme celui-ci :
"C'était la première fois depuis des années qu'un coin de pêche me plaisait autant. L'absence de bruit. L'absence de gens. Les empreintes d'élans dans la vase et, tout frais, les excréments d'ours, criblés de pépins de baies. Cet ensemble-là." 
Mais, ses ennemis, eux, sont motivés par la vengeance et le sang, et lui font bien comprendre.

Encore une fois, Peter Heller associe la beauté contemplative de la nature et la noirceur de l'âme humaine. L'environnement est un baume naturel à la douleur si on se donne la peine de le regarder et l'écouter. Elle fait oublier, un temps, la souffrance du deuil, l'injustice et la violence. Or, cette part  de rancœur et de colère malmène le personnage principal au point de remettre en question sa part d'humanité.
Peindre, pêcher et laisser mourir est rempli de fulgurances littéraires, de ces passages qui font mouche et vous touchent. L'auteur sait trouver les mots pour évoquer avec pudeur des thèmes sensibles et intimes. Encore une fois, Céline Leroy a réalisé une traduction élégante, préservant le lyrisme du texte et la retenue des personnages.
De fait, ce roman devient un instant rare de lecture, un moment d'harmonie et de contemplation que seules la force de la littérature et la qualité de la traduction savent mettre en évidence.

Extrait (p.127) :
"Dans le silence de la tombée de la nuit, j'écoutais le clapotis léger et les coups de gosier des poissons qui montaient à la surface. Un premier derrière moi, puis un autre à ma gauche, tout près. Un gloussement du courant. La brise était paresseuse en aval et portait l'odeur charbonneuse d'un feu de camp. Un autre petit cliquetis, celui dans l'air. Les chauves-souris. Je savais que quand j'ouvrirais les yeux, j'en verrais une battre des ailes dans le crépuscule au-dessus de l'eau. En plein essor, comme une feuille virevoltant, comme une feuille soufflée par le vent. Les ailes de cuir qui faisaient tic tac. Les chauves-souris et la truite, tout ce petit monde en train de dîner, tout ce petit monde courant après les mêmes insectes. Et aucun ne laissant la moindre trace."


mercredi 18 novembre 2015

Le livre de Jonas, Dan Chaon

Ed. Points Seuil, août 2014, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, 471 pages, 8.10 euros.

Mon frère, cet étranger


Jonas est à la fois un rescapé et un être manquant. Quand il était enfant, le doberman de la famille lui a sauté au visage et l'a laissé pour mort dans la baignoire. Jonas vivait  dans le Dakota  avec son grand-père et sa mère, Nora. Autant l'aïeul lui témoignait intérêt et affection, autant Nora le repoussait tout en regrettant devant lui l'abandon de son premier né à la naissance. L'arrivée de Jonas puis son comportement plus tard envers elle était "une punition qui lui [était] infligée", une revanche de l'enfant perdu.

Jonas a aimé sa mère d'un amour exclusif ; il l'a aimée pour deux tout en se demandant pourquoi lui était resté auprès d'elle et pas son frère. En grandissant, il se demande si sa vie aurait été différente avec une autre famille ou une fratrie réunie. Alors, à la mort de Nora, Jonas décide de prendre la route pour retrouver celui qui a été adopté sous le nom de Troy.
"Jonas avait parfois l'impression que ce passé était plus présent qu'il ne l'avait été au moment où il le vivait. Le jeune homme n'avait rien gardé, pas même une photo, mais les souvenirs remontaient constamment à la surface pour couvrir son quotidien d'un fin canevas".
C'est une nouvelle vie, croit-il, qui s'ouvre à lui. Oublier son enfance est la condition sine qua non pour devenir un homme nouveau et avoir la vie qu'il a toujours désirée, patchwork de celles des gens dont il a croisé le chemin.
"L'espace d'un instant, Jonas pouvait presque s'imaginer vivant une autre vie. Pendant quelques secondes, il existait à l'intérieur de ces individus - instant fugitif au cours duquel il se débarrassait de sa propre peau et empruntait un autre chemin, comme s'il entrait dans le corps de ces gens-là et se surprenait soudain à voir à travers leurs propres yeux".

Or, la rencontre avec Troy ne se fait pas comme il l'avait fantasmée. Troy est un jeune père de famille, marié à Carla qui s'est enfuie dans le Nevada pour vivre sa vie de droguée et d'alcoolique. Lui-même deale de l'herbe pour arrondir ses fins de mois tout en se promettant régulièrement d'arrêter ce commerce. Il veut le mieux pour son jeune fils Loomis et ainsi éviter que sa garde soit confiée à la mère de Carla.
Troy n'a jamais mal vécu son adoption, et sa mère ne lui a jamais rien caché:
"C'était pour lui une réalité à la fois insignifiante et intime, comme le nombril. On l'avait adopté. Nous nous sommes mutuellement adoptés, lui avait dit sa mère".
Dans son imaginaire, Jonas avait inventé une toute autre vie pour son frère ; il comptait même en faire un modèle à suivre. Alors qu'ils tentent difficilement de faire connaissance et nouer des liens, Jonas a de plus en plus de mal a accepter cette réalité qui s'offre à lui : Troy avec un bracelet électronique qui tente de récupérer la garde de son enfant. De fait, Jonas a toujours l'impression de "n'être rien", et Troy ne pourra pas l'aider à devenir quelqu'un d'autre.
" Mais c'est comme si chacune de ces existences était hors de portée. Jonas se voyait comme une mouche se cognant constamment contre une vitre, une barrière transparente. Il atteint toujours un certain seuil pour ensuite retomber".

Le livre de Jonas s'étale entre 1966 et 2002. Il s'ouvre sur "la première mort" de Jonas et se ferme sur sa naissance. Par un habile jeu d'aller-retour dans le temps à travers les chapitres, Dan Chaon raconte parallèlement l'enfance et la vie de ces deux frères, - toutes deux mises à mal par une femme, Nora la mère de Jonas d'un côté, la belle-mère Jenny de l'autre - , puis leur rencontre.
En retrouvant son frère, Jonas veut aussi se persuader que sa mère n'était pas finalement aussi mauvaise qu'elle le prétendait, elle qui a toujours préféré le bébé qu'elle avait abandonné à celui qui grandissait auprès d'elle.
"Elle aurait supporté sa mort [celle de Jonas] plus aisément que sa survie, ce rappel constant de son inaptitude en tant que mère, en tant que personne."
Rencontrer Troy signifie prendre le chemin de la rédemption, accepter l'image que Nora lui a renvoyé, et devenir quelqu'un de bien. Mais Jonas s'est trop projeté, et lorsque la réalité le rattrape, un voile se pose sur son existence, et s'estompe alors la possibilité d'une seconde chance.

Dan Chaon a écrit un livre magistral sur l'adoption, les sentiments filiaux, le remords et la culpabilité. Il ne juge pas, il énonce les faits tout en prenant soin de mettre en évidence l'infinie complexité des mécanismes émotionnels en jeu. Il en ressort un roman tout en pudeur avec des personnages abîmés par la vie qui tentent comme ils peuvent de se reconstruire.

mardi 17 novembre 2015

Billet d'humeur (12) L'écriture et le vide



Chaque livre que je commence est pour moi un instant rare, le moment suspendu d'une promesse faite souvent par le nom de l'auteur ou le titre. Au fil des années, j'ai appris à ne plus croire les quatrièmes de couverture ; ils ne servent qu'à me donner une idée, à me situer. Je tente de m'éloigner de la logique publicitaire et des citations "coup de poing".

Je tourne les pages, je corne celles qui contiennent une phrase, un passage, ou ce que j'aime appeler une fulgurance littéraire. Oui, je corne les pages comme d'autres soulignent au crayon à papier ou annotent dans la petite marge. Et contrairement à ce que je peux lire régulièrement sur les réseaux sociaux ou entendre lors de diverses rencontres littéraires, cela ne fait pas de moi une ennemie du livre, ou pire encore une mauvaise lectrice.

Mais qu'est-ce qu'un mauvais lecteur dans le fond? Est-ce celui qui saute des passages, qui lit en diagonale, ou qui lit la fin avant le reste? Lire est un acte profondément intime, et chacun a ses propres tics de lecture. Peu importe comment le lien se créé entre le roman et son lecteur ainsi que les fils ténus qui le relieront à son souvenir de lecture.
Le récit avance, des connexions se font, des références de lectures antérieures apparaissent parfois, des hypothèses sur la suite des événements aussi. Chaque page est une découverte, un horizon de possibilités infinies et variées. Elle peut être celle du basculement (David Vann l'a exploité dans Sukkwan Island ou Arnaldur Indridason dans Betty), de l'ennui, d'une mise en attente ou d'une explosion de mots sans cesse renouvelée jusqu'à l'épilogue.

Écrire un article sur son impression de lecture n'est pas un exercice simple en soi. Comment préserver et partager la substantifique moelle? Il doit être une synthèse à la fois éclairée et éclairante de ce qui ressemble à une tempête sous le crâne du lecteur-rédacteur. Ce n'est pas facile de faire un tri, car le tri n'est jamais un acte objectif en soi. Il n'existe pas de méthode miracle, alors il faut écrire avec ses tripes.
Vouloir faire bien engendre le doute, et le doute peut engendrer la certitude d'être passé à côté de quelque chose. Je me contente donc de me laisser porter par les mots que j'écris au fur et à mesure sur mon écran.

Les mots engendrent des phrases qui engendrent des idées qui engendrent des paragraphes qui engendrent un article. Mouais, vu comme cela, l'exercice semble jouable. Cependant persiste l'impression d'avoir oublié quelque chose d'évident, d'avoir écrit un texte amputé de son âme. Surgit alors la sensation familière de vertige : le texte s'efface pour laisser place au vide et à l'incroyable  sentiment que tout cela est finalement vain et inutile.

Et puis l'actualité me rattrape, me rappelle que nous sommes vivants et que mes états d'âme sont tellement secondaires! Écrire devient de fait une preuve de vie, et tant pis si ce que l'on crée n'a pas la profondeur  tant recherchée, au moins le vide et le néant s'éloignent.
Je lis.
J'écris sur ce que je lis.
Je partage.
Je vis.

vendredi 13 novembre 2015

REVIVAL, Stephen King

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Nadine Gassie et Océane Bies, octobre 2015, 448 pages, 23.49 euros.

A Harlow dans le Maine, l'arrivée du nouveau pasteur méthodiste Richard Jacobs est vécue comme un événement : sa jeunesse détonne, sa gentillesse rassure, et sa petite famille, son épouse Patsy et son fils Morrie, le rapproche de sa communauté. Lorsqu'il rencontre Jamie pour la première fois, ce dernier a six ans. Il joue dans le jardin, au soleil, quand il sent soudain une ombre l’envahir. C'est celle du pasteur, venu rencontrer ses parents. Jamie apprécie tout de suite cet homme qui, très vite, lui dévoile sa passion : l'électricité. Lorsqu'il ne prêche pas ou ne s'occupe pas du club des jeunes, Charles Jacobs mène des recherches sur l'électricité, et plus particulièrement sur l'électricité cachée. Découverte soi-disant par un romain, Scribonius, elle est ensuite le sujet principal d'un livre du quinzième siècle écrit par un certain Prinn, le De vermis Mysteriis. Comme ces deux auteurs, Jacobs est persuadé que ce courant électrique-là a des vertus curatives. Il suffit simplement de trouver comment l'exploiter sans danger.
Jamie est fasciné par les recherches du pasteur, et lorsqu'il s'agit de sauver la voix de son frère Conrad devenu muet après un accident de ski, il n'hésite pas lui demander de l'aide. Avec une ceinture rudimentaire qu'il installe autour du cou du gamin, le pasteur envoie des mini décharges au niveau de la gorge du petit qui le guérissent instantanément. Alors, foi en Dieu, prouesse de l’électricité ou simple choc psychosomatique? Le pasteur a sa petite idée là-dessus mais se garde bien de la révéler.

Or nous sommes dans un roman de Stephen King et forcément rien ne se passe paisiblement. Le pasteur Charles Jacobs va perdre sa femme et son fils dans un accident de voiture. Le "hurlement de damné" de Jacobs à l'annonce du décès des siens se transforme en terrible sermon prononcé dans l'église, un dimanche matin.  Bouleversé par le chagrin, il met publiquement en doute la religion en général et sa foi en particulier, ce qui nous vaut quelques pages savoureuses et enlevées sur l'influence de la religion. Jamie n'a que neuf ans mais comprend les paroles de son ami. Il accepte aussi son départ vers des lieux où aucun souvenir heureux ne viendra le hanter.

Les années passent. L'auteur fait une pause dans le récit en racontant la carrière prometteuse mais chaotique de Jamie, ses premières amours, son long vécu de toxicomane. A l'issue d'une journée particulièrement mouvementée, Jamie croise de nouveau le chemin du révérend dans une fête foraine. Son ombre vient se poser à nouveau sur lui.
"L'écriture est une chose merveilleuse et terrible. Elle ouvre de profonds puits de souvenirs jusque-là restés scellés."
Jacobs n'est plus pasteur, mais forain, et il utilise l’électricité pour son spectacle. Grâce à ses découvertes, il guérit Jamie de son addiction à l'héroïne, et devient un guérisseur connu et reconnu, au million de références sur Google. Celui qu'on appelle désormais pasteur Danny, dans ses Revivals Sous la Tente à l'Ancienne, exploite les soi - disant pouvoirs de guérison de l’évangile, alors qu'il ne croit plus en Dieu, le renie même. Son objectif est d'utiliser l'électricité cachée pour enfin découvrir le vrai monde dissimulée derrière le voile de la mort, et pourquoi pas, retrouver sa femme et son fils.

Le potestas magnum universum, la foudre, est l'obsession de Jacobs. Elle symbolise pour lui le pouvoir, comme Zeus représenté avec un éclair à la main, mais surtout la guérison et l'ouverture du passage vers l'Au-delà. Persuadé que "l'électricité est la base de toute vie", l'ancien pasteur consacre la sienne à maîtriser le pouvoir de l’électricité cachée. Il veut voir ; il veut savoir ce que sont devenus Patsy et Morrie, et tant pis s'il y a des dommages collatéraux. Jamie, contraint de rester à ses côtés parce que la pasteur l'a délivré de la drogue, l'aide à mettre en place l'expérience de toute une vie. C'est sans compter sur le fait que Jacobs capable de tout pour parvenir à ses fins.


Revival est une réussite, car il mélange avec brio  croyance et  doutes sur l'existence de Dieu sans pour autant mettre de côté que, avec ou sans lui, la mort n'est qu'une étape vers une autre forme d'existence. Et comment l'électricité devient un fil conducteur pour passer de l'autre côté.
Joyland et Mr Mercedes étaient finalement assez décevants, surtout après le formidable 22/11/63. Stephen King remonte le niveau d'un seul coup avec Revival en écrivant un véritable page - turner qui, une fois n'est pas coutume, offre une fin à la hauteur du contenu. L'auteur, au fil du récit, en guise de clins d’œil, fait référence aux auteurs qui l'ont inspiré. La vie après la mort est un thème qui fascine, aux multiples interprétations. Revival est un des romans de l'auteur qu'il faut apprécier, partager, et relire.

mercredi 11 novembre 2015

L'homme qui fuyait le Nobel, Patrick Tudoret

Ed. Grasset et Fasquelle, octobre 2015, 240 pages, 18 euros.

Tristan Talberg, écrivain de son état, apprend qu'il vient d'être couronné du Prix Nobel de littérature. C'est d'abord la stupéfaction puisqu'il s'est toujours pris pour un auteur assez mondain dont un seul de ses écrits a connu un véritable succès d'édition. Puis son côté misanthrope prend le dessus. En retrait de la vie littéraire et artistique depuis le décès de son épouse cinq ans plus tôt, il décide que le Nobel ne l'aura pas : le vacarme médiatique se fera sans lui. Rien dans sa vie de veuf éploré ne le poussera à accepter ce prix prestigieux.

Cependant, il se rend bien vite compte qu'il est difficile de se cacher de la horde de journalistes qui tente de le localiser. A défaut de pouvoir rentrer sereinement chez lui, il fuit comme un voleur chez un couple d'amis dans une région bien tranquille ; là, il décide d'adopter une nouvelle silhouette et prendre de la distance par rapport à ce nouveau statut qui s'impose à lui.
" Cheveux très courts, la barbe naissante, qu'il laisserait  en jachère, Talberg ressemblait désormais à Victor Hugo version retour d'exil, à Jean Valjean au sortir du bagne de Toulon".
 Pour cela, la marche lui semble la solution idéale de fuir et faire le point. Tristan Talberg, pourtant athée convaincu, décide de suivre le chemin de Compostelle, un projet que Yseult, son épouse, avait à cœur.
Il se rend vite compte que la randonnée est un sport très physique que son corps habitué à l'inertie a du mal à accepter. Les paysages changeants et variés sur la route lui permettent de faire le point, mais surtout d'affronter enfin le deuil dune épouse tant aimée.
 "Elle, la danseuse, sa sylphide éthérée, l'avait un jour lâché, d'abord lentement, par à-coups, comme on s'éloigne sans bruit, au bord d'un lent déclin. Puis elle était partie, un jour, un matin, aux contreforts de l'aube, sans lui dire un seul mot. Cela faisait, d'ailleurs, longtemps qu'elle n'en disait plus".
En lui adressant une lettre chaque soir, il la ressuscite et réussit enfin à poser des mots sur sa souffrance de veuf et leur mariage forcé avec ce qu'il appelle la Salope, la maladie de Huntington dont elle était atteinte. Chaque missive est un chant d'amour à une femme invisible mais toujours présente dans son cœur.

Sur le chemin de Compostelle, il croise aussi quelques randonneurs qui vont le réconcilier avec le genre humain. Ainsi, Jean-Eudes et Anne-Charlotte seront pendant quelques jours ses compagnons de marche. Ces jeunes mariés en voyage de noce lui redonnent ce goût de vivre qu'il croyait avoir définitivement perdu par le partage de repas simples et de moments drôles. Mais c'est la rencontre avec Émilie qui va le déstabiliser. Tristan Talberg se pose beaucoup de questions sur cette jeune femme seule, croisée alors qu'elle observait le paysage au bord d'un précipice, puis rencontrée au refuge. Secrète, à l'écoute, elle rend possible un dialogue que l'écrivain croyait désormais impossible avec des inconnus. Sans pour autant développer un sentiment amoureux, il est fasciné par Emilie dont la présence l'enchante et rend son périple plus léger.
Mais est-elle seulement cette apprentie actrice qu'elle a bien voulu laisser croire?

L'homme qui fuyait le Nobel est le récit d'un retour à la vie. En perdant son épouse, Tristan Talberg a perdu une part d'humanité. Pourtant, sa marche vers Compostelle met à mal sa misanthropie devenue légendaire, et donne du sens à sa vie en miettes. Le Prix Nobel est un prétexte au récit. L'auteur montre qu'il peut être le début de quelque chose, et non pas le couronnement d'une carrière. La fuite se transforme en chemin vers l'acceptation de soi et du deuil.
"Il est des guerres intimes, plus sanglantes parfois que les vraies guerres, des guerres sans explosion, secrètes, que l'on mène en sourdine".

Patrick Tudoret a écrit un merveilleux roman sur l'amour, la maladie, le deuil, et la littérature :
"La littérature aura été la grande affaire de ma vie. La littérature, cet exil consenti. Et plus que jamais, je sais aujourd'hui que toute écriture digne de ce nom est sacrificielle. Elle tend vers ce champ, éclos en nous-mêmes, où s'accomplit le sacrifice".