vendredi 31 août 2018

Toutes les familles sont psychotiques, Douglas Coupland

Le titre en lui-même est déjà une provocation faite au lecteur. La famille idéale n'existe pas, chacune est bancale a sa manière, essayant d'assumer tant bien que mal ses névroses.

Justement, chez les Drummond, cela fait longtemps que les excès de chaque membre de la famille sont vécus au grand jour. Janet et Ted, maintenant séparés, ont eu trois enfants : Wade, un escroc patenté et un dragueur compulsif, Bryan, un dépressif depuis le plus jeune âge, et enfin Sarah, le petit génie de la famille qui s'apprête à partir dans l'espace pendant quelques mois.
C'est à l'occasion du décollage de la fusée qui doit emmener Sarah que la famille se retrouve et doit mettre, le temps du départ, toutes ses rancœurs et ses problèmes de côté. Sauf que dans le monde de Douglas Coupland rien ne se passe comme prévu et les travers de chacun vont être mis à large contribution.
Sur fond d'escroquerie sur une prétendue lettre royale, Wade va emmener toute sa famille dans un road movie délirant où chacun va en profiter pour régler ses comptes, tandis que Janet tente tant bien que mal de calmer les siens alors qu'elle lutte elle-même contre le sida. Un maître mot transparaît alors : vivre l'instant présent à fond, ne plus faire de sa vie "un gribouillis informe", mais une ligne droite qui a du sens.
"Tu vois, le plus grand changement, c'est que j'ai cessé de croire en l'avenir. En fait je ne pense plus à l'avenir comme à un lieu, comme Paris ou l'Australie. Un endroit où on puisse aller. J'ai commencé à me dire que nous ne faisions tous qu'avancer, sans cesse, mais qu'il n'y avait pas de ville ou d'espace précis au bout. Nous avançons. Voilà tout". (Janet)

L'auteur fait le choix de la comédie pour décrire et dénoncer les travers de la société américaine. A travers le prisme d'une famille haute en couleurs, c'est plusieurs générations en prise avec ce qui ne fonctionne pas dans le monde dans lequel ils évoluent.
Certes, le rythme endiablé et la volonté flagrante d'en rajouter risque de perturber le lecteur à la recherche d'une lecture plus posée. Pourtant, le procédé fonctionne. Malgré quelques exagérations qui frisent avec le burlesque, on suit les aventures de la famille Drummond avec un plaisir réel. Et si on y regarde de plus près, on se rend compte qu'ils ne sont pas si névrosés que ça.

Ed.10/18, juin 2018, traduit de l'anglais (Canada) par Maryvonne Ssossé, 432 pages, 8.30€
Titre original : All families are psychotic

mercredi 29 août 2018

Simple, Julie Estève

Antoine Orsini est le baoul comme on le surnomme dans son village corse. Simple d'esprit, il raconte à une chaise l'histoire qui lui a valu une condamnation à quinze ans de prison. Et une autre vérité transparaît peu à peu.

Julie Estève a pris le parti de faire du simple d'esprit que tout le monde moque, le narrateur de son roman. Et cette narration en je se veut très vite plus cohérente qu'elle n'y paraît. Bien qu'Antoine s'adresse à une chaise à défaut d'une personne qui veuille bien lui accorder son attention, on sent très vite que sa confession insolite est une libération. Il raconte enfin à sa vérité, celle qui aurait pu -mais en a-t-il vraiment conscience ? - lui éviter la prison pendant quinze ans.

Au cœur de son récit, il y a une jeune fille, Florence, la fille de l'épicière du village corse où le baoul a toujours vécu. Compagne de jeux, elle est restée celle à ses yeux qui continuait à le respecter en grandissant.
"Florence c'était une star, mais seulement au village. (...) Les autres gamines elles imitaient toujours ses coiffures. Elles voulaient la copier, avoir les mêmes habits. (...) Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux".
Adolescents, il est devenu le témoin impuissant des agissements de son amie. Perpétuellement en quête d'attention, Florence s'amourache de celui qu'il ne faut pas, mettant de côté les éventuelles représailles. Pendant ce temps, Antoine fait tampon avec l'amoureux transi de Florence qui accepte de moins en moins le comportement de la jeune femme. Tous les hommes l'aiment, sont attirés par sa fraîcheur et sa jeunesse.
"Elle est un pays lointain à portée de main, pas obligé de prendre l'avion pour le paysage. Dans le village, c'est tombé sur elle et y a tout le monde qui la dévisage du haut, et du bas aussi. Les autres filles, elles existent plus quand Flo est là, c'est des figurantes comme dans les films".

Parce qu'il a été incapable de raconter de façon cohérente tout ce qu'il sait, Antoine est devenu le suspect numéro 1 aux yeux des villageois après la découverte du corps sans vie de Florence. Déjà, la mère de cette dernière l'a toujours cru dangereux et par moment, les comportements d'Antoine le desservaient. Avouer c'est plaire à ceux qui l'ont toujours rejeté, c'est aussi - dans son raisonnement de simple d'esprit - être enfin au cœur d'un événement.

Au fil de la narration, le lecteur remonte le temps et devient le témoin d'une histoire inextricable dans laquelle Florence, trop naïve, se trouve emmêlée. Antoine Orsini est le témoin clé ; sans s'en rendre compte, il sait tout mais personne ne le croit.
Le soleil corse, implacable, endort les consciences. Le baoul raconte, avec un rythme saccadé, haché, permettant à la virgule d'allonger ses phrases, sa vérité et à travers elle, il dresse un portrait sans compromis de tout l'entourage de la pauvre Florence.
Finalement, Julie Estève pose une question essentielle : l'idiot est-il vraiment celui qu'on croit ? Les secrets, les non-dits, les rumeurs sont devenus des vérités. On a cloué Antoine au pilori, c'était ce qui avait de plus simple à faire.


Ed. Stock, collection La Bleue, septembre 2018, 208 pages, 17.50 €

lundi 27 août 2018

La Neuvième heure, Alice McDermott

Sally a grandi au sein de la congrégation des Petites Sœurs des Pauvres Malades où sa mère travaille comme blanchisseuse depuis le suicide de son mari. C'est tout naturellement alors qu'elle croit avoir la vocation de vouer sa vie aux autres...


Sally a une vision optimiste de la foi, celle transmise par sœur Illuminata et sœur Jeanne qui l'ont en partie élevée. Avec sa mère Annie, il n'y a jamais eu de place à ce genre de conversation, d'ailleurs la jeune femme ne sait même pas comment son père a disparu ni comment les sœurs sont entrées dans leur vie. Son père Jim s'est suicidé alors qu'elle n'était encore qu'un embryon, et Annie a tout de suite été prise en charge et protégée par les sœurs du couvent situé dans leur quartier.

Soigner et s'occuper des pauvres voilà une bien belle façon d'occuper sa vie, croit Sally. N'est-on pas entouré de gens dans le besoin ou seuls à longueur de journées ? En cachette, Annie côtoie le laitier, Monsieur Costello, dont l'épouse grabataire vit recluse dans leur petit appartement. Si cette relation est un pêché qu'Annie ne compte pas renoncer, alors Sally expiera pour elle.
"La situation était claire : sa mère ne changerait pas. M. Costello était son chéri, et même les sœurs paraissaient impuissantes face à son insouciante détermination à le garder. Quelqu'un devait faire pénitence à sa place, pour le pêché auquel elle refusait de renoncer. Qui d'autre que sa fille, qui l'aimait par dessus-tout ?"

Seulement croire et aimer Dieu est une chose, mais mettre à l'épreuve ses croyances et ses certitudes en est une autre. Voilà pourquoi l'austère sœur infirmière décide de l'emmener avec elle dans ses tournées de soignante. Là, la jeune femme se rend compte qu'il existe un fossé flagrant entre sa vision de la foi tranquille et priée à heures fixes, et celle qui vous pousse à vous remettre constamment en cause. Aider les gens indigents n'est pas une sinécure. Et si sa vie n'était pas finalement dans le choix de fonder une famille et de vieillir avec eux, unis ?

La Neuvième heure est un des moments de prières qui ponctuent la journée d'une religieuse. Située vers 15 heures, elle est une pause dans les travaux des sœurs au couvent. C'est dans ce contexte qu'Alice McDermott a situé son nouveau roman, désireuse de faire de ces femmes vouées à une vie de prières et d'abnégation, les véritables héroïnes. En effet, ces dernières ont abandonné une vie, une histoire, une famille pour se consacrer aux autres et n'ont pas pour autant laissé de côté leurs souvenirs.
"Aucune des sœurs, à cette époque, ne parlait de sa vie avant le couvent, dans ce monde qu'elles appelaient dédaigneusement le monde. Prononcer ses vœux signifiait laisser tout le reste derrière soi : la jeunesse, la famille et les amis, tout l'amour qui n'était qu'individuel, tout ce qui dans l'existence nécessitait un regard en arrière. La coiffe blanche qu'elles portaient comme des œillères faisait plus que limiter leur vision périphérique. Elles rappelaient aux sœurs qu'elles devaient regarder uniquement leur tâche en cours."
Chaque jour est une mise à l'épreuve de leur foi. Dans ce quartier de Brooklyn, leurs silhouettes sont rassurantes et respectées. Elles veillent au bien être des femmes et des enfants.
Sally est le grain de sable. Serait-ce un sacrifice si elle consacrait sa vie à Dieu, ou une merveilleuse nouvelle ? Et le tour de force de ce roman est de nous proposer des personnages pieux avec une profondeur psychologique, lucides de leur sort et soucieuse du bonheur d'autrui.
Grand succès outre atlantique, La Neuvième heure est un roman touchant, pragmatique, dans lequel les questions de foi se mélangent aux soucis du quotidien et resitue le noyau familial au cœur de tout.


Ed. La Table Ronde, collection Quai Voltaire, traduit de l'anglais (USA) par Cécile Arnaud, août 2018, 288 pages, 22.50€
Titre original : The Ninth Hour