vendredi 21 décembre 2018

UNE ANNÉE S’ACHÈVE



Mon année de lectures s'achève et j'ai besoin de me reposer, de me ressourcer, de m'éloigner.

A bientôt pour de nouvelles aventures livresques !

jeudi 20 décembre 2018

Cahier d'un retour de Troie, Richard Brautigan


"Ce livre constitue le calendrier du voyage d'un homme au cours de quelques mois de sa vie"

Le titre français fait référence aux divers voyages de Richard Brautigan dont il fait référence dans ses fragments de récits qui constituent le calendrier d'un écrivain qui tente désespérément de coordonner passé et présent, remords et désirs, vie et mort.
Oui, la mort est sans cesse présente. Elle s'incarne dans la disparition de deux femmes bien connues de l'auteur, dans les flammes d'un incendie, dans le temps qui s'écoule inexorablement et sape la volonté de vivre.
"Il est permis d'espérer qu'il se passera bientôt quelque chose de plus passionnant",
désire l'auteur. Or, tout se complique. Même le voyage à Hawaï se réduit à une visite au cimetière pour évacuer la torpeur et la léthargie. Plus tard,en Alaska, seules ses conversations avec un parlementaire alaskan givré lui permet de faire le point et de vouloir atteindre :
"dans une certaine mesure, une sorte de paix intérieure, prendre un peu plus de distance par rapport aux frustrations et aux souffrances de ma vie, qui sont si souvent de mon propre fait".
Chicago, San Francisco, Hawaï, Alaska, Montana, autant de chemins, de rencontres qui n'ont pas permis de trouver un fil conducteur à ce livre que Brautigan ressent comme un échec :
 "L'un des échecs programmés de ce livre consiste à essayer de faire constamment fonctionner passé et présent de façon simultanée".
"Ma vie est strictement dépourvue de toute dynamique depuis plus d'un an, et je n'arrête pas de passer beaucoup trop de temps à faire des choses très simples, et mon cœur est depuis quelque temps comme une colonie implantée sur la lune et peuplée d'une sorte très particulière de stalactites qui ne connaissent apparemment rien aux transitions de phase".
Dernier ouvrage avant son suicide, ce récit sans cesse recommencé est un testament littéraire de l'auteur. Il y exprime avec une infinie pudeur son mal être, sa difficulté à vivre le présent et son incapacité à entrevoir l'avenir.
La mort, ou plutôt l'idée de la mort, devient une compagne quotidienne. Elle devient une alternative à une délivrance mainte fois cherchée dans les voyages mais que Brautigan n'arrive pas à obtenir.
Même les souvenirs heureux n'ont plus la même saveur, même la famille (ici sa fille) ne lui permet pas de se raccrocher à la vie.
Ainsi Cahier d'un retour de Troie devient le miroir de la sensibilité de l'auteur et de son impossibilité à accepter son existence.


Ed. Bourgois, collection Titres,  traduit de l'anglais (USA) par Marc Chénetier, 160 pages, 8€
Titre original : An Infortunate Woman

lundi 17 décembre 2018

Onze jours, Lea Carpenter

Pour Sara la vie s'est arrêtée il y a neuf jours quand les autorités l'ont prévenue de la disparition de son fils Jason en mission commandée en Afghanistan. Depuis, suspendue à d’hypothétiques nouvelles, elle tente de comprendre ce qui a mené son fils à incorporer les Navy Seal.

"Tu es le fruit d'une très mauvaise décision, mais tu es ce qu'il y a de plus important dans ma vie".
Jason est le fruit des amours de Sara avec David de trente ans son aîné. Elle est devenue mère à vingt ans et a élevé seule son petit garçon promis à un avenir brillant, plus proche de ses parrains que de son père qui lui rend visite de loin en loin.
Et pourtant, les attentats du 11 septembre ont réveillé chez Jason son instinct patriotique. Tout comme David, il veut servir son pays, mais lui ne veut pas rester dans un bureau. Il veut de l'action, du terrain. Sa volonté et son courage le mènent tout naturellement vers le corps militaire le plus élitiste qui soit : les Navy Seal. A défaut d'intégrer la Heavy League, il intégrera la crème de l'armée.
"Cette volonté de se mettre en orbite de la terre était dans l'ADN de Jason. Commencer une formation militaire n'était pas le signe qu'elle avait espéré".

Sara n'empêche pas les choix de son fils alors qu'elle sait qu'il lui échappe et qu'ils se verront de moins en moins.. Elle écoute, évite de donner une opinion trop tranchée quand elle entend dans la bouche de Jason les mêmes discours qu'elle retranscrit dans son travail pour le Pentagone. A-t-elle failli dans l'éducation de son fils ou est-ce le fantôme de David qui prend le dessus ?

L'annonce de la disparition de Jason est un choc. Sa vie passe de l'ombre à la lumière. Des inconnus lui rendent service, des journalistes campent devant chez elle. Alors, elle court pour fuir tout cela, pour se donner de l'espoir et puis pour comprendre ce qui a bien pu mener Jason sur cette voie.
"Et comme tous les instants de la vie qui défient les diktats de la raison, celui-ci passe du choquant au théâtral en l'espace d'une heure, comme l'intrigue d'un feuilleton télé".
A travers les mails imprimés de son fils, les souvenirs de ses rares visites et ses conversations avec Max l'ami blessé de Jason, Sara chemine vers la compréhension et entrevoit un Jason qu'elle ne connaît pas, un homme sûr de ses choix et non plus le petit garçon qui pouvait jouer pendant des heures avec des petites cuillères. Le récit intime se transforme. Il se mue en une réflexion sur l'engagement et les silences étudiés.
"La fin de ses premières missions, son idylle avec l'armée s'était muée en un amour durable et fidèle teinté de respect et de sens du devoir".
Onze jours raconte "la dérive effrénée du chaos" de Sara ponctuée par les apprentissages de Jason dans le corps d'élite de l'armée américaine. Lea Carpenter explique comment un jeune homme issu de la vie civile devient un vrai guerrier grâce à une connaissance intime de soi. Dans le même temps, elle analyse le point de vue d'une mère vivant dans une attente sans fin, en proie à ses souvenirs.
Dans le dernier tiers, Onze jours est aussi le récit de la fin d'une attente et des retrouvailles. Par extension, il est un formidable roman d'amour maternel bien ancré dans notre société contemporaine, jamais larmoyant et surtout très bien écrit.
Un premier roman vraiment réussi.



Ed. Gallmeister, collection Americana, septembre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Anatole Pons, 266 pages, 22€

mercredi 12 décembre 2018

American Elsewhere, Robert Jackson Bennett

La toute nouvelle collection Imaginaire chez Albin Michel nous propose avec American Elsewhere un roman de 2013 à la fois fantastique, horrifique et profondément humain, dans lequel les mauvais ne sont pas forcément ceux qu'on croit...


Robert Jackson est un auteur qui prend le temps. Il pose les bases de son roman, les explique, pour ensuite prendre l'intrigue à bras le corps et lui donner du sens. American Elsewhere c'est la petite ville de Wink (clin d'oeil en français), bourgade perdue en plein désert, protégée par une mesa, et qu'aucun GPS ne semble localiser. Pourtant elle existe bien puisque Mona Bright, l'héroïne du roman, vient d'hériter de la maison que ses parents possédaient là-bas.
"Une femme lui dit : bizarre que vous vous rendiez là-bas. Je ne me souviens pas de la dernière fois où quelqu'un y est allé. Et à la réflexion, je ne me rappelle pas non plus la dernière fois que quelqu'un en est venu".

Cet héritage impromptu tombe bien car Mona avait besoin de prendre du champ par rapport à sa vie et à son passé de flic. "Elle est vide et ce vide la rend monstrueuse". Surtout, elle espère trouver à Wink les réponses aux questions qu'elle se pose depuis longtemps sur la personnalité de sa mère Laura, personnage dont elle ne garde que peu de souvenirs et qui s'est suicidée en emportant ses secrets.

Très vite on sent que tout ne tourne pas rond à Wink. La petite ville apparaît comme une ville témoin avec des habitants qui semblent avoir un mode de vie modèle. La criminalité n'existe pas et tout semble parfait. Mona sent bien que quelque chose de louche existe derrière les façades immaculées, et le laboratoire scientifique Coburn fermé depuis quelques années et installé à la sortie de la vie porte peut-être quelques responsabilités. Enfin, les habitants de Wink ont souvent un regard vide d'expression et évitent de répondre quand les questions de Mona sont trop insistantes. Seulement, à force de ténacité, elle va découvrir des secrets qui vont à l'encontre de tout entendement.
"Quelque part dans les bois s'étend une frontière, et ce qui se trouve d'un côté est très différent de ce qui s'étend de l'autre".

American Elsewhere construit son récit sur le on ne nous dit pas tout et les théories selon lesquelles les laboratoires scientifiques travaillent dans le secret avec d'autres entités intelligentes. Robert Jackson Bennet distille le doute, bascule son roman dans la fantastique par petites touches bien réparties dans la trame afin de ne pas perdre l'attention du lecteur. En effet, son roman est long et pâtit ça et là d'un manque de rythme qui peut nuire à l'attractivité du récit. Heureusement, Wink constitue à elle seule un personnage captivant de par les secrets qu'elle protège et les habitants qui ne sont pas ceux qu'ils semblent être.


Ed. Albin Michel, collection Imaginaire, traduit de l'anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat,  septembre 2018, 784 pages, 29€


lundi 10 décembre 2018

Les Héros de la frontière, Dave Eggers

A travers l'histoire de Josie qui fuit sa vie en Alaska en compagnie de ses enfants, Dave Eggers raconte ces héros anonymes qui ont choisi de renoncer à leur confort routinier pour trouver ailleurs plus d'authenticité.


Il a fallu qu'une patiente l'attaque en justice et que son ex-mari refasse sa vie en Floride pour que Josie décide d'abandonner son cabinet dentaire et de partir avec ses enfants sillonner les routes d'Alaska en camping car. Là-bas y vit une sœur de cœur qui pourra peut-être la conseiller.
"Quoi qu'il en soit, elle en avait terminé. Avec la ville. Avec son cabinet, avec les couronnes en céramique, avec les bouches de l'impossible. Elle en avait terminé, elle s'en était allée. Elle avait mené une vie confortable, or le confort est la mort de l'âme, qui est par nature interrogatrice, insistante, insatisfaite".
Car, dans la tête de Josie rien ne va plus. Son mariage était une grave erreur. Carl n'a été qu'un géniteur et un homme lâche vivant à ses crochets. Josie a tout géré, tentant de combler auprès de Paul et Ana un père inconsistant. Seulement, la mort en mission d'un de ses jeunes patients et la plainte d'une autre ont rompu les digues. Elle n'en peut plus, submergée par les soucis et la culpabilité, elle ne veut plus de cette vie qui la tourmente.

Fini le confort de la maison, désormais les enfants et elle vont apprendre à vivre dans un vieux camping-car. L'Alaska en été offre des paysages grandioses et sauvages, parfois meurtris par des incendies géants, mais qui permettent à Josie de faire le point. En effet, ce voyage improvisé est une fuite déguisée. Il est sans espoir de retour. Il va falloir préparer les enfants à ce nouveau mode de vie et surtout apprendre à faire le vide et oublier le confort passé.
"Voilà peut-être la cause de toutes les névroses modernes, pensa-t-elle, le fait que nous n'ayons pas d'identité fixe, pas de certitudes absolue. Que toutes nos vérités fondatrices soit sujettes au changement".

Dans ce périple rempli de grandes et petites mésaventures, de moments uniques de communion et de rencontres étonnantes, Josie va tenter de faire la paix avec elle-même. Elle va franchir la frontière entre une vie bien réglée et celle au jour le jour. Surtout elle réapprend à aimer ses enfants en étant à leur écoute. L'Alaska agit comme un baume sur son esprit chaotique.
"Elle était certaine que Paul la fixait. Il ne dit rien, mais dans le noir elle sentit qu'il lui disait qu'il la connaissait. Qu'il savait tout d'elle. Combien elle était faible. Imparfaite. Petite et humaine. Il lui fit comprendre qu'il l'aimait comme elle était. Qu'elle appartenait à ce monde, qu'elle n'était pas un être infaillible venu du ciel".

Les Héros de la frontière est un road movie existentiel souvent drôle, jamais larmoyant mais qui interroge le lecteur sur le sens de l'existence. Josie et ses enfants ne sont pas des héros au sens donné par la littérature, mais des héros ordinaires qui avancent malgré les obstacles et qui apprennent à apprécier les petits plaisirs du quotidien. L'état reculé de l'Alaska incarne à la fois la frontière réelle franchie par les protagonistes et celle métaphorique d'une rupture entre deux modes de vie radicalement antagonistes.
Que faire de ma vie ? se demande Josie tout au long du roman. Dave Eggers explore des pistes, décrit des paysages merveilleux et emmène ses héros vers une quête authentique.

Ed. Gallimard, collection Du Monde entier, novembre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Juliette Bourdin, 400 pages, 24€
Titre original : Heroes of the frontier

jeudi 6 décembre 2018

Gwendy et la boîte à boutons, Stephen King et Richard Chizmar

A douze ans, Gwendy accepte le cadeau d'un inconnu. C'est une boîte à surprises, objet bien encombrant qui va déterminer les choix de sa vie.

" Je suis ce qu'on appelle un nomade. L'Amérique est mon territoire. Je tiens certaines personnes à l’œil, je prends de leurs nouvelles de temps en temps".
Voilà comment se présente Mr Farris venu à la rencontre de Gwendy alors qu'elle montait en trottinant vers le belvédère de Castle Rock. Elle ne le connaît pas, ne l'a jamais vu dans les environs, mais il a de suite exercé sur elle de la confiance teintée de malaise.
Cet homme au chapeau melon noir lui donne en cadeau une boîte avec des boutons de couleurs. Sa consigne est claire : à chaque fois qu'elle appuiera sur l'un des boutons, il y aura une conséquence à son acte.
Très vite, ce cadeau encombrant envahit la vie de la jeune fille. Les années passent, les cachettes se multiplient et Gwendy se demande toujours ce qu'il se passerait si elle osait appuyer sur d'autres boutons que ceux qui lui procure un chocolat fondant ou une pièce de un dollar en argent de collection recherché par les numismates.
"L'exploration, Gwendy ! A la fois la maladie et le remède"!
Ainsi, la vie de Gwendy et son arrivée dans l'âge adulte va se structurer autour de cette boîte. Grâce à son argent, elle peut se payer ses études à l'université. Mais la peur grandit. Un jour, elle a osé appuyer et un malheur est arrivé de l'autre côté du globe. Est-ce le hasard ou porte-t-elle une part de responsabilités ?
"Est-ce que cette boîte est devenue toute ma vie"?
Dans cette longue nouvelle, Stephen King interroge le sens que nous donnons aux choix de notre vie. Gwendy va déterminer ses choix en fonction d'une modeste boîte à boutons qui, à ses yeux, va prendre des proportions gigantesques au point de la soupçonner détentrice de pouvoirs magiques édifiantes. Et si le battement d'un papillon dans votre jardin provoquait un désastre de l'autre côté du globe ?
Alors faut-il avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête pour se construire et réfléchir au sens que nous donnons à nos actes ?

En tout cas, on retrouve dans ce texte tout l'univers de Stephen King et ce qui en fait son rayonnement : une écriture fluide, des personnages qui ressemblent aux lecteurs et une intrusion du fantastique dans le quotidien qui donne de la profondeur au sujet. Et surtout il nous permet de ne pas oublier (même si le texte est écrit à quatre mains) que Stephen King est avant tout un grand nouvelliste.

Plus d'infos sur l'actualité de Stephen King, c'est par ici : https://stephenkingfrance.fr/

Ed. Le Livre de poche, traduit de l'anglais (USA) par Michel Pagel, 160 pages, septembre 2018, 6.70€
Titre original : Gwendy's Button Box

lundi 3 décembre 2018

Si Clara, Martha Baillie

Clara est pris en tenaille. Sa folie lui grignote chaque jour un peu plus de lucidité. Pourtant, Clara n'est pas seule. "Les émissaires redoutées de la Réalité Quotidienne" veillent sur elle.


"Nous, les malades mentaux, nous sommes aussi des réfugiés" pense Clara. Tout comme l'héroïne de son roman, Kamar, réfugiée syrienne fraîchement débarquée à Toronto. Pour écrire, Clara a essayé d'être aussi lucide que sa sœur Julia. Dans sa plume, elle y a mis tout son cœur, mais au moment de chercher un éditeur, elle se sent incapable de gérer l'après.
"C'est en faisant d'être Julia que j'ai pu écrire ce roman. C'est mon roman, pas le sien. Elle ne sait pas qu'il existe. La langue n'est pas en guerre avec Julia, elle ne se casse pas en mille morceaux au milieu d'une phrase".
D'ailleurs, Bridget et Kevin, les voix perpétuelles qui vivent dans sa tête, ne l'aident pas à assumer. Alors, elle dépose son manuscrit à la porte de Daisy, femme écrivain, en lui demandant de le publier sous un prête nom.

Chez Clara, la fuite est un état permanent. Sa psychose lui ronge ses instants de lucidité. Elle reproche à sa mère Alice une maltraitance passée chimérique. Quant à Julia sa sœur, leurs rencontres sont sporadiques. Julia s'inquiète de l'état de santé de la jeune femme. Gérante d'une galerie d'art, elle est à la place qu'aurait dû  occuper Clara croit-elle, car cette dernière était beaucoup plus douée. Julia développe une forme de culpabilité, et s'use d'être un intermédiaire entre une mère et une fille qui ne se comprennent pas.
"Clara dépend d'Alice. Je menace en raison de ma perplexité chronique devant la femme que ma sœur est devenue. Je n'arrive pas à me convaincre que sa maladie est un état permanent".
S'éloigner des autres, s'éloigner du quotidien, trouver de la logique à tout ce qui l'entoure, tous ces éléments enfoncent Clara.
"Son besoin de trouver une explication logique à tout ce qui lui arrivait, lui faisait entrevoir des connexions là où les autres n'en trouvaient aucune".
De fait, le langage magnifié par l'écriture est la seule incarnation de la lucidité défaillante de Clara.
"Si je respire, c'es parce que je respire le langage. Il y a tellement de mots autres que maman qui s'empilent en moi que son amour est poussé vers les abysses, je ne le vois plus, et je reprends des couleurs, comme on dit".
Martha Ballie a fait le choix d'un roman choral pour brosser le portrait de Clara. La choralité pour expliquer un personnage fuyant, "un espace nié" qui remplit pourtant les esprits de ceux qui l'entourent. Ainsi, Julia, Daisy et Maurice, le collègue de Julia prennent la parole chacun leur tour.
Néanmoins, la grande absente reste Alice, la mère de Clara. En filigrane, on comprend que cette femme est celle qui détient les clés pour apporter un peu de répit dans l'esprit de sa fille malade.
"Les malades mentaux sont des espaces niés. Je suis l'espace qui entoure les plus ancrés",
commente l'héroïne du roman. Si Clara raconte la collision des vies qui gravitent autour d'une femme dont les voix lancinantes dans sa tête la poussent un peu plus chaque jour à vivre en marge du monde.Au fil des pages, se dresse le portrait d'une nouvelle écrivain, auteur d'un manuscrit génial, sorte de testament déposé d'une raison qui disparaît.

Ed. Jacqueline Chambon, traduit de l'anglais (Canada) par Paule Noyart, 208 pages, 21.50€

vendredi 30 novembre 2018

REGARDS CROISES (34) Le Camp des autres, Thomas Vinau

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


On retrouve les chapitres courts, les phrases courtes, sèches et limpides. On retrouve aussi le regard émerveillé sur la nature comme celui que porte un enfant sur le monde inconnu qui l'entoure

Cet enfant, c'est Gaspard, qui fuit la maison familiale où refroidit le corps d'un père violent et haï. Avec son chien blessé à qui il doit la vie, il survit dans la forêt. Même s'il crève de faim, il sent que les arbres le protège du monde dont finalement il ne connaît rien. A lui maintenant de s'approprier cette liberté chèrement gagnée.

Quand il se réveille, il comprend bien qu'il a perdu connaissance assez longtemps pour être aidé, changé et soigné par un homme à la barbe blanche. C'est Jean-Le-Blanc. 
"Il a dit J'ai un choisi un camp. Le camp de ceux dont on veut pas. Le camp des nuisibles, des renards, des furets, des serpents, des hérissons. Le camp de la forêt. Le camp de la route et des chemins aussi. De ceux qui vivent sur les chemin".
Il lui apprend les secrets de la forêt, les plantes médicinales et les pièges à éviter. 
"Il lui dit : la forêt est une langue, une science et une oeuvre d'art. Tout peut te sauver ou t'achever. Ici il n'y a pas de maître".
Gaspard, d'abord méfiant, apprend à apprécier cet homme-sorcier. Quand ce dernier reçoit la visite de saltimbanques, le jeune garçon entrevoit la possibilité d'une autre façon de profiter de la liberté. Il décide de suivre "la légion des orphelins de la nuit", la Caravane à Pépère.
"Nous nous sommes tenus à l'écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l'homme et à tous ceux que l'homme refusait. Elle est l'autre camp. Le camp des autres".
Ainsi, il quitte le camp des autres, le refuge de la forêt pour suivre ceux qui vivent d'expédients, de petits larcins, de spectacles, sans entraves. Gaspard accompagne ces "fuyards debout".

Le Camp des autres est le récit du cheminement de Gaspard l'insoumis vers la liberté, la connaissance de soi et le respect. C'est aussi une ode à la nature, aux animaux sauvages et à la forêt. Nous lui devons tout depuis le début : notre survie, notre liberté, notre refuge. Rendons-lui ce que nous lui devons en ne l'oubliant pas. Tel pourrait être un des messages de l'auteur à travers son roman à l'écriture ample et poétique. Une réussite.

Lire l'article de Christine Bini

Ed. 10/18, septembre 2018, 192 pages, 7.10€

mercredi 28 novembre 2018

Frère d'âme, David Diop

Qu'est-ce qu'être humain dans la boucherie de la grande guerre ? A travers le récit d'un tirailleur sénégalais qui sombre peu à peu dans la folie, l'auteur nous invite à une réflexion plus vaste sur le devoir, le sens de l'honneur, et le choix d'être soi.


"Alors, pour s'y retrouver dans la vie, pour ne pas se perdre en chemin, il faut écouter la voix du devoir. Penser trop par soi-même c'est trahir. Celui qui comprend ce secret a des chances de vivre en paix".
Jusqu'à ce jour terrible où il s'est retrouvé aux côtés du corps agonisant de son presque frère Mademba, Alfa Ndiaye ne se posait pas trop de questions lors des combats ou dans les tranchées. Il s'en veut maintenant de n'avoir pas répondu aux appels désespérés de son ami qui lui demandait de l'achever. Il ne l'a pas fait au nom du devoir.
" Je n'ai pas été humain avec Mademba, mon plus que frère, mon ami d'enfance. J'ai laissé le devoir dicter mon choix. Je ne lui ai offert que des mauvaises pensées, des pensées commandées par le devoir, des pensées recommandées par le respect des lois humaines, et je n'ai pas été humain".
Depuis, il traîne son chagrin et la culpabilité est de plus en plus lourde. Alors, Alfa décide que plus jamais le devoir ne lui dictera ses choix. Il décidera par soi-même. Ni son capitaine, "son dévoreur d'âmes", ni les toubabs, les soldats blancs avec qui il combat au front ne pourront l'empêcher d'être ce qu'il est vraiment.

Au début, les soldats ont considéré d'un œil complice les trésors de guerre qu'Alfa Ndiaye du village de Gandiol près de Saint Louis au Sénégal ramenaient : une main de chaque soldat qu'il tuait au coupe coupe au cœur de la nuit. Puis, au fil des jours, ces mains sont devenues pour les autres le symbole de la folie galopante du soldat chocolat Alfa. Alors il les a cachées, mais cela n'a pas suffi.
"Pour tous, soldats noirs et blancs, je suis devenu la mort. Je le sais, je l'ai compris. Qu'ils soient Soldats toubabs ou soldats chocolats comme moi, ils pensent que je suis un sorcier, un dévoreur du dedans des gens, un dëmm. Que je le suis depuis toujours, mais que la guerre l'a révélé".
Cependant, est-on sauvage quand on tue en temps de guerre un des ennemis ? Est-on sauvage quand on décide de venger son meilleur ami qu'on n'a pas sauvé ?
"La seule différence entre eux et moi, c'est que je suis devenu sauvage par réflexion. Eux ne jouent que la comédie quand ils sortent de la terre, moi je ne joue la comédie qu'avec eux, dans la tranchée protectrice".
De fait, le capitaine décide d'éloigner Alfa du front. Il se retrouve à l'arrière, hospitalisé. Ainsi, les autres soldats ne sont plus confronté à la folie d'un seul homme. La folie commune est bien plus rassurante ...
"Mes sept mains, c'était la furie, c'était la vengeance, c'était la folie de la guerre. Je ne voulais plus voir la furie et la folie de la guerre, tout comme mon capitaine n'avait plus supporté de voir mes sept mains dans les tranchées".
Frère d'âme offre une réflexion profonde sur l'absurdité de la guerre. Absurde au point qu'il vaut mieux tuer l'ennemi quand l'ordre de tuer est donné, plutôt que le tuer en dehors des combats. Le soldat devient fou quand il essaye de réfléchir à la valeur donnée à la mort.
"La folie temporaire permet d'oublier la vérité des balles. La folie temporaire est la soeur du courage à la guerre".
Alfa n'a pas su sauver son frère d'âme Mademba. Mais lui, qui pourra le sauver ? Ses frères tirailleurs ont peur de lui, les soldats blancs le craignent et le capitaine préfère l'éloigner du front. Et si à l'hôpital, loin de l'horreur des combats, il pouvait retrouver un peu de sérénité ?

David Diop offre un roman puissant, rempli de fulgurances littéraires, qui me hantera longtemps.

Ed. du Seuil, août 2018, 176 pages, 17 €
Prix Goncourt des lycéens 2018

lundi 26 novembre 2018

Une Année lumière, Nathacha Appanah

A travers la trentaine de chroniques qui compose ce recueil, une facette intime de Nathacha Appanah apparaît. L'écriture se veut élégante, fine, ciselée et remplie d'émotions.

Nathacha Appanah ne fait pas partie de ces auteurs enfermés dans leur tour d'ivoire, hermétiques au monde qui les entoure, résolus à ne se consacrer qu'à la littérature, oubliant la curiosité qu'on  peut porter autour de soi.

Une Année lumière est sans le vouloir vraiment la confession intime d'une petite fille née sur une île de carte postale (Maurice) qui, devenue grande, a décidé de vivre en France pour se consacrer à l'écriture. Mayotte, puis la métropole... Le bruit et la fureur. Les yeux écarquillés, elle devient un témoin de ce qui se passe autour d'elle, soucieuse de se demander ce qui tombera dans l'oubli.

"Nous regardons, nous écarquillons les yeux et avant même de savoir exactement ce que nous sommes en train de contempler, il y a autre chose de plus terrible à voir de plus sanglant, de plus incroyablement inhumain. Je sens parfois, malheureusement, que l'anesthésie au monde me guette, que parfois un malheur ressemble trop à un autre dans la façon dont on nous le raconte vite et bruyamment".
Le temps, l'oubli, les souvenirs sont autant de thèmes chers abordés dans ces chroniques. On ne prend plus le temps de rien. Consommer, vivre vite sont les maîtres mots d'une société finalement à la dérive mais qu'on refuse encore de voir comme tel, pas assez prêts à l'affronter. Les leçons de l'histoire ne sont pas suffisantes pour éviter de fâcheux recommencements, telle le souligne la citation de Primo Lévi que l'écrivain garde en elle précieusement : "C'est arrivé et tout cela peut arriver de nouveau : c'est le noyau de ce que nous avons à dire".

Nous vivons tant de choses et nous en oublions les trois quarts pourrait-on résumer. Nous sommes de passage et l'écriture peut-être un bon moyen non pas d'entrer dans la postérité (l'exemple de Marie-Josèphe Guers en est un) mais d'exprimer ce qui se passe aujourd'hui et maintenant.
"J'aime écrire et lire la vie des non-puissants, des outsiders, des oubliés de l'histoire. J'aime aussi écrire et lire la vie qui passe parfois comme un ruban gris, sans aspérités, sans couleurs, sans saveur, cette vie sans la vie. J'aime le changement dans les cœurs et dans les têtes. J'aime les enfances ordinaires et les jours extraordinaires". (Semer l'empathie)
A Maurice, la langue nationale est l'anglais, mais on parle aussi bien créole que français. Nathacha Appanah a choisi le français comme langue d'écriture. Ce choix ne l'empêche pas d'apprécier la poésie anglaise ou une conversation en créole. En fait, l'auteur s'étonne lorsqu'on lui demande, lors de conférences, de préciser son choix. Lui revient alors une phrase de Herta Müller :  "le langage c'est comme l'air. C'est quand il est foutu que vous réalisez à quel point il est important". Peu importe la coquille, c'est le contenu qui est important et ce qu'on en fait.

Justement le rapport aux autres se fait par le langage. Au fils des chroniques, on comprend que l'auteur a dû mal à expliquer en public ses choix littéraires ou son rapport à l'écriture. Toujours cette angoisse de se sentir ridicule ou de ne pas proposer une réponse qui plaira à l'auditoire. Il est plus simple de trouver ses mots en écrivant qu'en s'exprimant. Ces derniers ont besoin d'être utilisé avec soin pour ne pas être corrompus ou mal compris. C'est pour cela que Nathacha Appanah ne s'est jamais éloignée de la lecture de la poésie, genre qui donne véritablement de la valeur au mots.
 "J'ai parfois lu des poèmes qui ont changé la façon dont je voyais le monde, d'autres auxquels je ne cesse de revenir car, tels des baumes, ils contiennent cette chose chaleureuse qui se répand en moi quand je les lis ; d'autres encore sont des mystères et je sais qu'un jour ils vont se révéler à moi". (...) La poésie est également pour moi un moyen de garder vivants la mémoire et les liens qui nous engagent aux autres".
Les thèmes du souvenir et de la mémoire sont des thèmes chers à l'auteur. Il y a une angoisse quasi viscérale d'oublier l'essentiel alors qu'on est happé par le tourbillon de la vie et la superficialité de certains événements.
"Où vont ces milliers de choses qui semblent nous occuper tout entier, dont on est persuadé qu'elles vont déterminer le reste de nos jours et qui, soudain, disparaissent ? Où vont ces émotions qui nous gonflent le cœur comme des ballons ? " (la cloche à souvenirs)
L'écriture devient un refuge contre l'oubli. Elle devient un passeur de souvenirs, une mémoire qui, même si le livre est passé sous silence, permettra de garder une trace de ce qui fut.
"Et je crois qu'une fois passés le bruit ou le silence assourdissant de cette rentrée, c'est ce qui consolera les écrivains, ceux qui ne voient jamais leur nom cité ou les autres : d'écrire avec intégrité leurs livres" (Bruit et silence de la rentrée littéraire)
Une Année lumière a agi sur moi comme un baume. Il m'a permis d'ouvrir les yeux à nouveau sur le monde qui m'entoure. Le temps nous échappe, nous le rattraperons jamais. Il faut que j'apprenne à me l'approprier pour ne pas en perdre une miette afin que ce que je vis ne sombre pas avec perte et fracas dans les oubliettes de ma mémoire.

Ed. Gallimard, Hors série littérature, octobre 2018, 144 pages, 12€

jeudi 22 novembre 2018

Eclipses japonaises, Eric Faye

Elles étaient adolescentes et avaient la vie devant elles. Naoko et Setsuko, jeunes japonaises ont été enlevées dans l'adolescence pour se retrouver en Corée du Nord où une nouvelle vie commence pour elles.


La Corée du Nord n'est pas si loin, de l'autre côté de la mer se disaient-elles quand les informations relataient la dictature qui sévissait la-bas, "de l'autre côté de cet énorme glacis maritime". Elles étaient loin d'imaginer que ce pays allait être le leur d'adoption non par choix mais par obligation, devenues un des engrenages d'un projet plus vaste dont elles ne conçoivent même pas les aboutissants.

Il a d'abord fallu désapprendre leur langue pour en apprendre une nouvelle. Surveillées de près par leur instructrice qui les forme et vit avec elles, Naoko et Setsuko gardent leur langue maternelle dans leur cœur pour ne pas s'attirer les foudres de celles qui décident pour eux. Alors quand elles se rencontrent et se lient d'amitié, c'est en coréen qu'elles échangent et évitent sciemment d'évoquer leur passé.
"Nous vivions dans une fiction.S'appeler par des noms de scène, ignorer comment l'autre s'était retrouvée là. Tout n'était que supputations, hypothèses jamais recoupées".

Alors que l'une devient un agent secret, l'autre est mariée avec un américain résident forcé depuis des dizaines d'années. Lui aussi est une ombre ; il a un jour traversé la frontière qui se trouvait de l'autre côté de son camp, et s'est fait prendre par les gardes nord-coréens. Depuis avec d'autres comme lui, pour avoir la vie sauve, il a construit un semblant de nouvelle vie dans ce pays qui est à l'opposé de celui de l'oncle Sam.

Les années passent, les langues se délient. Même si la dictature est encore debout, elle a besoin des autres pays pour garantir la survie économique de ses concitoyens. C'est alors que les "enlevées" deviennent des monnaies d'échange avec un éventuel retour possible au Japon. Tous ces "fantômes" qui avaient appris à survivre dans l'isolement et la propagande, vont retrouver la liberté. Mais tellement de temps a passé...

Ed. Points Seuil, septembre 2017, 240 pages, 7€

lundi 19 novembre 2018

Des Raisons de se plaindre, Jeffrey Eugenides

Pas de milliardaires, ni de stars, ni même de patrons arrogants, mais des petites gens avec leurs lots de rêves, d'angoisses, de dettes, d'amours et une indescriptible foi en la vie.


Les personnages de ce recueil de nouvelles nous ressemblent. Ils sont le kaléidoscope de nos émotions et de ce que nous pouvons affronter dans notre vie. Ceci est d'autant plus mis en avant qu'ils sont américains et évoluent dans un état bien moins protecteur que le nôtre lorsqu'ils sont confrontés au deuil, à la maladie, ou à la crise des subprimes.

Et malgré tout cela chacun garde en lui la foi en des valeurs qui, par les temps qui courent, peuvent être perçues complètement décalées. Comme ce musicien amoureux de musique ancienne qui se retrouve confronté à la spirale du surendettement après avoir acheté hors de prix un instrument ancêtre de l'orgue.
A qui la faute pourrait-on se demander, comme le titre d'une nouvelle éponyme ? L'honnêteté, les valeurs, l'amitié sont autant de refuges quand le reste part en vrille. Souvent Eugenides dépeint des couples en morceaux  ou des personnages en reconstruction après une séparation, recherchant dans la routine quotidienne de quoi leur donner le goût de vivre.
"Il reste là, invisible sur le seuil de la porte, et les observe. A mesure que le temps s'écoule, une sensation de plus en plus étrange s'installe en lui. Il a tout à coup l'impression d'être tombé de la réalité de la cuisine pour atterrir sur un autre plan de l'existence : c'est comme s'il regardait la vie de l'extérieur. N'est-il pas un peu mort au fond ? Est-on encore vivant quand on arrive à un tel mépris de la vie ?"
Le principe fondamental est de rester tel qu'on est. La nouvelle inaugurale "Les Râleuses" est fondatrice des nouvelles suivantes. Une amitié féminine, solide et ancienne, que rien ne peut rompre même la sénilité de l'une des protagonistes. Rester libre malgré les aléas de la vie ou la maladie. Ainsi, on peut être fauché, profiter des paysages de la Floride, se poser et se croire, le temps d'un instant le pus heureux des hommes.
"La première fois, ce motel exerce une attraction sur moi. La libération inattendue offerte par le toit, le pourrissement iodé du bord de mer, l'agréable absurdité de l'Amérique".

On sourit souvent à la lecture des histoires. En arrière plan, l'auteur sous décrit une société américaine  où le tout est possible frise parfois avec le ridicule. Dans "Mauvaise poire", si Tomasina ne s'était pas décidée à avoir un enfant pour accompagner ses vieux jours, elle n'aurait certainement pas organisé une fête pour demander à ses amis masculins de devenir ds généreux donateurs.
Publiées sur une période de vingt années, les nouvelles battent le pouls de l'Amérique, et l'ironie de Eugenides permet de mettre en perspective les petits et grands maux de chacun.

Ed. de L'Olivier, septembre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Olivier Deparis, 304 pages, 22.50 €
Titre original : Fresh Complaint

mercredi 14 novembre 2018

Une Ville à soi, Chi Li

A travers l'amitié de deux femmes que tout oppose, Chi Li raconte la mutation des mentalités chinoises.


La lectrice occidentale que je suis s'est plongée dans cette lecture avec une ignorance crasse des subtilités des mœurs et coutumes de la société chinoise actuelle. Force est de constater que les traditions ont la vie dure et que les jeunes couples d'aujourd'hui construisent leur vie commune sur le modèle de leurs ancêtres.
Sauf que.
Sauf que, à petits pas, la modernité s'invite dans les maisons. Quand Fengchun se rend compte que son époux s'éloigne de plus en plus d'elle et ne participe plus à l'éducation de leur fils unique, elle décide de s'émanciper en demandant du travail à sa voisine Mijie, maîtresse femme, ancienne membre de l'armée chinoise et propriétaire d'un petit commerce. Fengchun n'est pas à son premier emploi puisqu'elle occupait un poste administratif das une tour commerciale. Mais depuis son mariage, elle s'est rangée au nombre des femmes au foyer comme le veut la tradition. A force, elle a eu le sentiment d'être devenu un meuble aux yeux de son mari qui, dès qu'il le peut, fuit le domicile conjugal.
"Tout cela était d'une telle évidence : au début, les jeunes gens poussaient le landau à deux, se battaient pour prendre le bébé en photo (...) Mais petit à petit Zhou Yuan s'était fait moins présent et Fengchun se retrouvait plus souvent seul avec leur enfant. Et finalement, il n'était resté plus qu'elle".
Mijie accepte et ne regrette pas son choix car sa voisine s'avère être une incroyable vendeuse et cireuse de chaussures. Elle-même veuve, elle a connu les aléas du couple et vit désormais avec sa vielle belle-mère, la bonté incarnée, et son fils de seize ans. Simplement, quand elle s'aperçoit un jour que Fengchun flirte avec un client, elle craint la réaction des voisins et des habitants de Wuhan et se demande si elle ne doit pas la licencier.

Pourtant les deux femmes s'apprécient beaucoup. Aux yeux de Mijie, Fengchun incarne cette nouvelle génération  qui n'hésite pas à outrepasser les conventions pour obtenir un peu plus de libertés et s'épanouir.
"La docilité et la candeur de Fengchun, sa façon d'endurer en silence l'indifférence de son mari et de sa belle-famille, avaient peu à peu suscité chez Mijie une affection sincère".
Tout ce que Mijie n'a pas réussi à faire du vivant de son mari.
Alors, la jeune femme au cours d'une nuit alcoolisée avec sa patronne, va se dévoiler et toutes deux vont faire le serment d'être des "âmes sœurs" et ainsi être d'une loyauté sans bornes l'une envers l'autre.
"Quand la parole des femmes se libère, c'est comme des pigeons dont on aurait ouvert la cage en grand nombre et qui s'envoleraient en nuées très haut dans le ciel, puis qui feraient soudainement demi-tour avant de tournoyer autour d'un point fixe : elles reviennent toujours au même sujet, la vie".
La ville de Wuhan sert de décor à ce roman qui décrit toute la complexité des mutations sociales en Chine. L'évolution des mentalités ne se fait pas sans heurts et on se rend compte qu'il faut du temps pour que les changements soient acceptés. Paradoxalement, c'est le personnage en retrait de la belle-mère, vieille femme discrète et bonne, qui va permettre à Mijie de comprendre et accepter.
Côté écriture, on s’accommodera aisément de quelques réflexions ampoulées, de quelques métaphores animales simples. Nous sommes aux antipodes d'un point de vue occidental. De nouvelles mœurs émergent et la littérature chinoise en est un témoin à la fois naïf et avide d'en faire un portrait sensible.


Ed. Actes Sud, novembre 2018, traduit du chinois par Hang Ling et Vanessa Teilhet, 190 pages, 16.5€

lundi 12 novembre 2018

Un Monde à portée de main, Maylis de Kerangal

Quand Paula Karst a annoncé à ses parents  qu'elle voulait apprendre les techniques du trompe l’œil afin de devenir une experte en art de l'illusion, c'était "peut-être simplement l'idée de secouer sa vie".


C'est une grande brune, la tête haute, avec un strabisme persistant depuis le plus jeune âge, qui découvre avec des yeux d'enfants, pendant une minute trente, les véritables fresques de Lascaux. Que de chemins parcourus avant ce moment suspendu !
Quand elle est entrée dans cette école belge pour apprendre les techniques de l'illusion en art, Paula ne savait pas trop où elle se dirigeait. Au moins était-elle persuadée d'une seule chose : il ne fallait pas être douée en dessin pour pouvoir devenir une experte en trompe-l’œil. A Bruxelles, elle va faire la connaissance de Jonas, son colocataire et élève comme elle dans le même institut. Lui a une vision beaucoup plus globale de sa formation et s'inscrit dans un rapport qu'il entretient avec la nature. Il sent qu'à travers ses pinceaux, il va falloir "faire sentir le temps" pour que ceux qui contempleront son oeuvre soient bluffés.
L'approche de Paula est beaucoup plus technique, plus laborieuse aussi. Elle a besoin de s'imprégner du vrai pour ensuite inscrire le faux. Elle a besoin de connaître les couleurs originelles pour pouvoir les reproduire le plus fidèlement possible.
"Les arbres se fendent, leurs bois révèlent des aubiers clairs, des duramens toujours plus sombres, enseignent un répertoire de formes, un entrelacements de fils droits, ondulés ou spiralés, un semis de pores et de loupes qui chiffrent un monde à portée de main".

L'illusion est un art qu'il ne s'agit pas de corrompre.
"Reproduire la réalité, en donner le reflet, la copier. Voir, ici, c'est autre chose".
Dès lors, après le diplôme, la vie de la jeune femme est une aventure permanente. C'est en Italie qu'elle fait ses armes, à Rome dans les studios de Cinecittà où tant de films hollywoodiens y ont été tournés.
" Le mur se déchirait en cet endroit, s'entrouvrant comme le rideau d'un théâtre, laissant voir par sa fente un autre monde, un monde qui subitement est apparu à Paula aussi mystérieux, aussi onirique que le décor où elle se trouvait". 
A Hollywood sur le Tibre, elle y remplit son carnet d'adresses. Moscou, Paris, puis sur le conseil de Jonas, elle rejoint l'équipe de "faussaires" qui créeront le quatrième fac-similé de la grotte de Lascaux, point d'orgue de sa jeune carrière. Avec "Sa bande, les copistes, les braqueurs du réel, les trafiquants de fiction", elle va pouvoir enfin pouvoir avoir son monde à portée de main et mettre en pratique son expérience.
"le trompe l'oeil doit faire voir alors même qu'il occulte, et cela implique deux moments distincts et successifs : un temps où l'oeil se trompe, un temps où l'oeil se détrompe".

Pour être honnête, c'est la première fois que je lis Maylis de Kerangal. C'est une découverte tout à fait intéressante das le sens où son récit m'a plongée dans un monde inconnu pour moi. On y sent d'emblée la volonté de se mettre au niveau du lecteur pour expliquer les techniques d'un art réputé difficile. Paula est un personnage paradoxal : elle traverse la vie à toute vitesse tout en prenant le temps de se poser lorsqu'il s'agit de peindre.  Ainsi l'auteure met en perspective la possibilité de découverte de plusieurs mondes à portée de main, parfois illusoires, parfois réels, comme autant de jalons d'une existence qui se veut libre  et artistique.

Ed. Verticales, août 2018, 288 pages, 20€

vendredi 9 novembre 2018

Mémoires sauvés du vent, Richard Brautigan

Les  fragments de souvenirs sont entêtants et convoquent souvent des pans de notre vie qu'on désire oublier ; en vain.

"Mémoires Sauvés du Vent,

Poussières d'Amérique".


L'année de ses treize ans, Richard Brautigan a vécu un événement douloureux et irrémédiable : la mort accidentelle de son camarade lors d'une partie de chasse. Responsable trop jeune de la mort d'un être, l'auteur a grandi avec ce souvenir qui n'a jamais cessé de le hanter. Au fils des ans, il l'a remodelé, l'a sculpté et a construit tout un univers autour de lui.
Ainsi, tout au long du texte, l'image harcelante de l'accident revient sans cesse, mais elle participe à un ensemble plus vaste dans lequel la poétique du souvenir tend à rendre acceptable le chagrin.
" D'où je suis assis, en ce premier août 1979, je colle mon oreille au passé comme si c'état le mur d'une maison qui n'est plus".

Richard Brautigan se souvient bien de sa jeunesse, lui l'enfant d'une mère aux amours multiples et dépendante de l'aide sociale. Au gré des déménagements, il convoque les souvenirs comme autant d'étapes qui ont forgé sa personnalité et posé les bases de ses crises existentielles. Par exemple, sa fascination pour la mort lui vient des images qu'il garde quand, du haut de ses cinq ans, il regardait par la fenêtre de l'appartement les cercueils  et les cortèges d'enterrement rassemblés devant le magasin de pompes funèbres en bas de chez lui.
Néanmoins, ce qui lui a le plus marqué c'est ce qui se passait aux alentours du lac où il avait ses habitudes de jeux. Il attendait avec une certaine impatience la venue d'un couple de pêcheurs obèses qui s'installaient sur la berge en recréant, par quelques meubles transportés avec eux, leur petit intérieur douillet.
"Ils déchargeaient toujours le canapé en premier puis ils allaient chercher le reste des meubles. Il leur fallait trois fois rien de temps pour installer leurs affaires (...) Parfois, j'arrivais tôt pour les attendre".
"Il étaient ce que j'avais de plus intéressant dans ma vie. Ils étaient encore mieux que les émissions de radio que j'écoutai cet été-là, mieux que les films que j'allais voir". 

Ce qui fait la force du texte c'est que Brautigan évoque des épisodes douloureux mais n'hésite pas non plus à relater des souvenirs saugrenus ou drôles. La patine du temps a lissé ces épisodes. Le cerveau de Brautigan a remodelé ses expériences ; il a fait le tri. Cependant, le regret persiste, le "et si..." qui ne sert à rien puisque le destin en a décidé autrement. En l’occurrence si le jeune Richard avait écouté son estomac et s'était offert un hamburger, il e serait pas retrouvé en possession d'une arme et entrepris une partie de tirs à balles réelles.
"J'ai un studio gigantesque de cinéma dans la tête et je n'ai cessé de travailler depuis le 17 février 1948. Cela fait maintenant trente et un ans que je travaille sur le même film. Je crois qu'il s'agit d'un record. Je ne pense pas arriver à le finir un jour.
J'ai, en gros, 3 893 421 heures de film.
Mais il est trop tard maintenant".
Mémoires sauvés du vent est le parcours d'une enfance aux souvenirs majoritairement heureux terminée brutalement par un accident dont les conséquences résonnent encore dans l'écriture et l'imaginaire de l'auteur.

Ed. Christian Bourgois, collection Titres, septembre 2018 (réédition), traduit du japonais par Marc Chénetier, 170 pages, 8€

mercredi 7 novembre 2018

Le Meurtre du Commandeur, Livre 2, Haruki Murakami

LIVRE 2 : LA MÉTAPHORE SE DÉPLACE

Que se passe-t-il quand nos repères spatio-temporels s'estompent au point que nos rêves prennent le goût de la réalité ?


"Alors que jusque-là je marchais normalement sur ce que je pensais être mon propre chemin, voilà que soudain celui-ci a disparu sous mes pas, et c'est comme si j'avançais simplement dans un espace vide sans connaître de direction, sans plus aucune sensation".

Il a fallu que la jeune fille dont il est en train de peindre le portrait disparaisse pour que le narrateur, guidé par les sentences tarabiscotées du Commandeur, décide d'aller au-devant de ses peurs les plus anciennes telle la claustrophobie, pour tenter de la retrouver et, au passage, enfin saisir toute la dimension de ses rêves et des tableaux en sa possession.

Ses portraits peints ne son plus aussi conventionnels qu'avant. On ne saisit pas tout de suite la forme et l'expression du visage. Un écran de couleurs assez opaque protège le visage et invite celui qui contemple la toile à deviner ce qui se cache derrière le voile. Sans pouvoir l'expliquer, le peintre est guidé par son portrait ; c'est ce dernier qui décide quand son créateur doit s'arrêter. Comme le meurtre du Commandeur retrouvé dans le grenier, les personnages donnent l'impression d'avoir une volonté propre.

Marié en tout cas ressent les choses comme le peintre. Cette gamine de treize ans, avare de paroles, élevée par une tante et orpheline de mère, se sent envahie par les toiles du narrateur. Elle devient le modèle d'un portrait en devenir pour le compte de Menshiki. 
Marié disparaît et personne ne comprend. Parce qu'il a senti une sensibilité différente chez elle le narrateur est persuadé que sa disparition est liée au tableau de Tomohiko Amada. L'idée, matérialisée par le personnage du Commandeur, l'informe qu'il pourra tenter de la retrouver mais au prix de sacrifices. A lui de dépasser "les contraintes physiques de la réalité".

La métaphore se déplace et la réalité s'inverse. Le lecteur découvre un monde souterrain, proche de notre vision des Enfers antiques, dans lequel celles et ceux que nous avons aimés servent de guide.
Les frontières s'estompent, la réalité s'est déplacée, et la métaphore qui dans le monde réel n'est qu'une comparaison imagée, devient réalité. Le narrateur s'enfonce dans ce monde, prêt à lutter contre sa claustrophobie, pour à la fois retrouver sa jeune modèle, et aussi trouver des réponses à ses nombreuses questions en suspens. Il doit suivre "le chemin des métaphores".
"Parce qu'enfin, tout, absolument tout ce qui existait dans ce lieu était né du contexte et de la relation entre les choses et les phénomènes. Il n'y avait là rien de strictement absolu".

Ce tome 2 fournit des réponses aux questions posées dans le tome 1. Il lève le voile tout en laissant au lecteur une part de liberté d'imagination. 
Un lecteur régulier de Murakami retrouvera des thèmes chers déjà présents dans d'autres romans. Le fond d'un puits est le passage vers un autre monde, plus onirique (Chroniques de l'oiseau à ressort) et les souterrains ressemblent étrangement au Monde de La Fin des temps.
" Une étendue sauvage et rocailleuse se déployait de tous côtés. Et je ne voyais toujours pas le ciel. Une voûte aux teintes laiteuses (ou ce qui ressemblait à un plafond) était posée sur l'ensemble".
Les personnages ne sont que des clé de compréhension. Ils ne sont que des symboles vers une vérité cachée. La frontière entre les deux mondes est ténue ; le puits est le chemin pour y accéder. Il faut libérer sa conscience pour trouver le monde englouti qui existe en chacun de nous, cet angle mort qui permettrait d'être réellement soi-même.
Finalement, on comprend mieux que Murakami n'ait pas donné de nom à son narrateur. Ce dernier s'efface au profit d'une réalité qui le dépasse et dans lequel il n'est qu'un élément de compréhension.

Ed. Belfond, octobre 2018, traduit du japonais par Hélène Morita, 480 pages, 23.90€

lundi 5 novembre 2018

Le Témoin solitaire, William Boyle

Se racheter une conduite et s'y tenir c'est le défi que s'est lancée Amy après le départ de sa petite amie Alessandra. Sauf que les vieux démons reviennent toujours...


Avant c'était la tenue sexy, les bars, les beuveries, les amours avec Alessandra. Mais depuis que cette dernière l'a abandonnée pour le soleil de Los Angeles, Amy a décidé de tourner radicalement la page. Elle reste à Brooklyn, change de look, et s'investit comme bénévole à l'église de son quartier. Elle visite les personnes âgées qui voit en elle la jeune fille bien sous tous rapports, la personne sur qui on peut compter.
Dans la tête, tout n'est pas si simple. Amy culpabilise car elle aime encore Alessandra. Elle a l'impression d'être une perdante qui tente désespérément de cacher sa vraie nature aux yeux des gens. Autant l'image de Amy la sage l'apaise, autant elle sent qu'elle ne pourra plus tenir longtemps l'imposture.
"La seule différence entre les gagnants et les perdants, c'est que les perdants manquent de cran. Au lieu de saisir leur chance, ils lui tournent le dos".

Justement, c'est en suivant Vincent, le fils d'une des personnes âgées, que son quotidien va basculer. Vincent est louche, il semble avoir quelque chose à cacher. En sortant d'un bar, il se fait poignarder par une personne qu'il semble bien connaître. Amy voit tout, se tait, se terre.
Dans le même temps, son père qu'elle croyait mort réapparaît et Alessandra est de retour.
Le meurtrier de Vincent la contacte et lui propose un bien étrange marché...

Le Témoin solitaire, en l’occurrence Amy, est centré sur une héroïne en quête d'un absolu qu'elle n'arrive pas elle-même à définir. Pendant un temps, la religion a été un refuge, puis les vieux démons, inexorablement, ont refait leur apparition. Dès lors, l'auteur prend le postulat  qu'on ne peut pas renoncer entièrement à son ancienne vie.

Il y a du déterminisme dans le dernier roman de William Boyle. Le lecteur suit les pérégrinations d'une Amy malmenée par la vie et ceux qu'elle fréquente, incapable de voir et de faire confiance à ceux qui lui tendent réellement la main. "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" professait Lamartine dans l'isolement. Une ancienne maîtresse réapparaît et les vieux travers reprennent le dessus. La vie est vide, il est vain de croire qu'on puisse la remplir.
"C'est ça, la religion, une impasse. Tu avais réussi à en sortir quand tu étais jeune, à la mort de ta mère, mais tu es de nouveau tombée dans le piège, parce que tu cherchais à combler le vie de ta vie. Or rien ne peut combler le vide de la vie". ( Alessandra à Amy)
L'intrigue est très convenue au point qu'on tourne les pages sans vraiment s'attendre à un dénouement inattendu. Amy est un personnage perdu dans le labyrinthe de New-York, à la recherche d'elle-même, en proie à l'attraction irrésistible d'une autre vie, même s'il faut pour cela en perdre son honnêteté.
"Qu'est-ce qu'elle veut, Amy, d'ailleurs ? L'a-t-elle jamais su"?

Ed. Gallmeister, octobre 2018, traduit de l'anglais (USA) par Simon Baril, 299 pages, 22.40€
Titre original : The Lonely witness

mercredi 31 octobre 2018

Deux femmes, Denis Soula

Deux femmes touchées par le deuil vont se rencontrer le temps d'une nuit de violence et vont se reconnaître.


L'une a perdu sa cadette. Ne lui reste plus que "la grande" et toutes les deux ont du mal à réorganiser leur vie sans la petite.
"Parce que nous sommes toutes les deux, j'endosse le tablier du présent, des sourires et de la vie forcée ; je m'occupe d'elle, la nourris, la réchauffe. Ça me fait tenir debout, me cloue dans la réalité. Je ne vais pas chercher plus loin. Nous avançons lentement hors du malheur".
L'autre a fui sa famille bien bourgeoise et a été enrôlée dans les services secrets très jeune. Ces deux femmes ont fait l'expérience du deuil tout à fait différemment. On ne réagit pas de la même façon devant la mort quand on est une mère ou une tueuse professionnelle. De plus, le poids de la culpabilité est différent, insidieux. Comment continuer à vivre alors qu'il vous manque l'essentiel ?

Denis Soula donne la parole à deux femmes dont les vies sont radicalement différentes mais qui sont liées par le lien ténu de leur expérience du deuil. Parce que la fille de l'une fréquente le fils de la cible de l'autre, elles vont se rencontrer et, en peu de mots, vont se reconnaître et se comprendre. Dès lors, elles vont redessiner les contours d'une vie qui avait perdu, à leurs yeux, toute saveur.
"Je n'ai pas voulu de cela. Je n'aime plus mon métier depuis longtemps, mais je ne veux pas renoncer à la vie que je mène, à la solitude. Et je n'oublie pas que je suis une criminelle, que je troque un peu de ma peau contre beaucoup de liberté. Il n'y aura pas de retraite pour moi, seulement une disparition violente. Je me suis fait une raison".

Deux Femmes s'inscrit radicalement du côté du vivant. L'empathie effleure le lecteur mais l'écriture interpelle, interroge. C'est celle qui tue depuis des années des inconnus sur ordre de ses supérieurs qui va redonner soudain le goût de la vie à une mère éplorée qui se bat chaque jour pour ne pas sombrer.
On pourrait penser que finalement les morts sont bien tranquilles. Ceux qui restent se débattent avec leurs fantômes, leurs souvenirs et leur culpabilité.

Le lecteur est à l'écoute de ces deux femmes que tout oppose à première vue mais qui se ressemblent tant ! Elles ont grandi, aimé, souffert et se sont relevées différemment, mais ont tenu bon coûte que coûte.


Ed. Joelle Losfeld, octobre 2018, 120 pages, 12.50€

lundi 29 octobre 2018

Dernière Journée sur terre, Eric Puchner

En 2013, dans son premier roman Famille Modèle, (Albin Michel) Eric Puchner épinglait et célébrait à la fois l'entité complexe du noyau familial. Il réitère sur le sujet sous la forme d'un recueil de neuf nouvelles dans lesquelles il n'hésite pas parfois à utiliser la trame fantastique pour mieux atteindre son but.


Ces neuf  récits ont tous en commun d'appréhender le sens véritable du mot famille. A l'origine, c'était le pater familias qui symbolisait l'unité familiale et décidait pour tous. De nos jours, les choses ont bien changé. Les pères sont souvent défaillants, absents ou fuyant une situation qu'ils n'arrivent pas à assumer. La famille monoparentale s'impose lentement mais sûrement. Etre mère ne s'improvise pas. Cela ne sert à rien d'envier la vie de sa sœur comme cela arrive parfois à Margot, car quand on gratte le vernis, on se rend compte que tout n'est pas si idyllique que cela.
"Même si elle lui disait qu'elle l'aimait, même si elle recommençait à lui mimer chaque soir ' Pluie soutenue, vent sur la plaine', à lui souffler dans le visage comme si elle l'enveloppait dans sa respiration - même si elle faisait tout cela, une petite voix dans la tête de Josh continuerait à chuchoter : Elle fait semblant , elle joue le premier rôle dans une pièce intitulée TaMère". (Là, maintenant!)

Le pater familias de l'Antiquité n'est plus que l'ombre de lui-même. Alors, ce sont les enfants qui prennent les choses en main. Dans Des Monstres magnifiques, l'auteur invente même une société qui a réussi à se débarrasser des adultes. Dans les maisons vivent et travaillent désormais des fratries programmées à craindre les êtres humains adultes réfugiés dans les bois.
Quand la pression devient trop forte, la jeune génération a le pouvoir de s'évader par l'esprit. Et si notre mère n'était qu'un robot que le beau-père s'amuserait à reprogrammer nuit après nuit ? ( Là, maintenant !) Et si nous n'étions que les avatars d'un univers parallèle au notre ? ( Couvée X)
Les ressources sont nombreuses pur se réfugier et oublier un temps notre vie.
"Rogelio voulait que la vie soit précise et sans compromission, comme un grand roman. Or elle était vague, incongrue et mal ficelée. Il fallait sans cesse faire des compromis". (Independance)

Dernière journée sur terre est un aussi un recueil de nouvelles aux ambiances radicalement différentes. On passe d'une après-midi sur la plage à une fête aux relents de cocaïne (Paradis). Dans Trojan Whores Ae You Back, on suit un vieux groupe de rock sur les routes dont le leader est en instance de séparation, alors que  Independance se déroule dans l'ambiance feutrée d'une ancienne librairie.

Quelque soit le milieu, l'époque ou l'événement déclencheur, chacun des protagonistes dépend, qu'il le veuille ou non, des siens. Eric Puchner utilise l'humour, le ressort fantastique ou l'absurde pour expliquer le lien ténu mais indéfectible qui nous relie à nos parents ou à nos frères et sœurs. A mon avis, Expression est la nouvelle qui exprime le mieux la justesse de ton, l'émotion, et l'ambition d'Eric Puchner sur le sujet.

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par France Camus-Pichon, octobre 2018, 288 pages, 22.50€
Titre original : Last day on earth

vendredi 26 octobre 2018

Birthday Girl, Haruki Murakami

La nouvelle, parue une première fois en 2008 dans le recueil Saules aveugles, femme endormie (Belfond, traduction Hélène Morita) raconte l'étrange anniversaire de la narratrice, le jour de ses vingt ans.


Vingt ans, c'est un cap, c'est le basculement vers l'âge adulte, la fin de l'adolescence. La narratrice l'a bien compris, et pour éviter de trop penser, elle a décidé de faire de son jour d'anniversaire un jour comme les autres. Au lieu de prendre une journée de congé, elle préfère effectuer son travail de serveuse, comme les autres jours de l'année.
Dans le restaurant italien où elle travaille, elle fait maintenant partie des murs et elle sait comment faire pour ne pas attirer les foudres de son patron. L'ambiance n'est pas des plus géniales mais au moins on la laisse tranquille ; n'empêche il y flotte comme une atmosphère empreinte d'étrangeté, symbolisée par celle qui trône à la caisse :

"On murmurait qu'elle siégeait là sans interruption depuis l'ouverture du restaurant, telle une figure sombre tout droit sortie de La Petite Dorrit de Charles Dickens (...) Autour d'elle, l'atmosphère était en quelque sorte froide et coupante. On pouvait très bien imaginer que, si vous la rencontriez flottant sur l'océan dans la nuit, elle ferait sans doute chavirer et couler tout bateau qui tenterait de l'approcher".

Même si son directeur est plus accueillant, ce dernier, chaque soir, se plie à un étrange manège. Il apporte le dîner au propriétaire qui vit au dernier étage de l'immeuble. Le repas est invariablement identique, jour après jour. Personne n'a jamais vu le vieil homme, si bien que les rumeurs les plus folles courent à son sujet dans le restaurant. Un soir, le directeur est obligé de rentrer chez lui pour se reposer. Avant de partir, il demande à la serveuse de le remplacer : à elle d'apporter le repas au cinquième étage, chambre 604.

"Lorsque le dîner du propriétaire fut prêt, à huit heures, elle fit rouler la desserte jusqu'à l'ascenseur du cinquième étage".
Sauf que là, contrairement à ses habitudes, le vieillard ouvre la porte et lui demande d'entrer. Parce qu'elle lui annonce que c'est son anniversaire, le vieil homme lui fait une étrange proposition.
"Vous allez faire un vœu. Et je l'exaucerai. Quel qu'il soit. A condition que vous ayez un vœu à formuler".

Chez Murakami, on frise toujours avec le fantastique, c'est pourquoi les illustrations de Kat Menschik ne pouvait que renforcer cette impression. En osmose avec la couverture, les dessins ne sont que des suggestions du texte ; ainsi, le mystère entretenu jusqu'à la fin de la nouvelle est préservé. Les couleurs sont des nuances de rouge, de blanc et de rose aux traits très contemporains. Aucun indice ne nous permet de comprendre qui est ce propriétaire qui cache bien son jeu, et c'est mieux ainsi !
Dès lors, il convient au lecteur de lire ce témoignage jusqu'au bout pour bien comprendre la valeur du vœu exaucé pour la belle.


Ed. 10/18, octobre 2018, traduit du japonais par Hélène Morita, 64 pages, 8,40€

mercredi 24 octobre 2018

Le Discours, Fabrice Caro

Adrien n'avait vraiment pas besoin qu'on lui demande cela. Faire un discours le jour du mariage de sa sœur, alors que lui vient de se faire larguer et que de toute façon sa vie est un désastre !


Souvent la quarantaine est le temps des bilans. Chez Adrien, c'est le temps de la déprime. Rien ne va : son travail n'est pas particulièrement passionnant (d'ailleurs il en parle peu) et ses amours sont au plus bas. Cela fait presque un mois que Sonia est "en pause" et elle ne donne toujours pas de nouvelles.
"J'ai besoin d'une pause. Voilà ce qu'elle m'avait annoncé un soir, il y a exactement trente-huit jours, sans préambule, sans autre explication ni justification, débrouille-toi avec ça".

Comme Adrien est un être résolument centré sur lui-même, il est persuadé que le SMS qu'il vient d'adresser à son ex aura une réponse. Les minutes, puis les heures passent et toujours rien. Pour couronner le tout, il doit supporter un affligeant repas de famille dans lequel il doit supporter les poncifs de sa mère, les réflexions de son père et le couple idéal formé par sa sœur et son futur beau-frère Ludo. Justement, ce dernier croit lui faire plaisir en lui demandant d'écrire un discours qu'il lira le jour de leur mariage. Tu parles ! Adrien est trop désabusé pour raconter quelque chose de valable, en plus parler devant tout le monde, ce n'est pas son fort.
"On n'attend pas de moi que je m'acquitte d'une simple formalité, un acte anodin qui s'insérerait mollement entre le trou normand et la découpe de la pièce montée dans une succession éprouvée de minuscules rituels, non, je suis le garant officiel du plus beau cadeau de la soirée, le clou du spectacle, l'apothéose".

Et Sonia qui ne répond toujours pas...

Les souvenirs affluent. Qu'est-ce qui a bien pu coincer pour que Sonia aie besoin d'une pause interminable ?
"Au fond, ce discours est une aubaine. C'est l'occasion idéale de remettre les pendules à l'heure. Casser cette image d'introverti de service, exhiber enfin à la face du monde le trublion qui se cache derrière la carapace atone".
Adrien est un narrateur drôle, touchant, souvent décalé et surtout incapable de se remettre en question. Il ne va pas bien donc tout va mal et il ne comprend pas que le monde continue de tourner. Le souvenirs racontés permettent d'échapper à l'unité de temps et d'action. Le discours devient un prétexte à un monologue angoissé dans lequel les anecdotes drôles ou cuisantes se bousculent et dressent un portrait touchant du narrateur.
Fabrice Caro a utilisé un style frais et limpide, servi par des chapitres assez courts. Issu de la bande dessinée, l'auteur est une voix neuve en littérature.
Dès lors, Le Discours est un roman sans prétention qui se lit plaisamment d'une traite, dans lequel forcément chaque lecteur s'y retrouvera à un moment ou à un autre.



Ed. Gallimard, collection SYGNE, octobre 2018, 208 pages, 16€

SYGNE est le prénom de l'héroïne dans l'Otage de Paul Claudel, le tout premier livre publié par Gallimard, en 1911

lundi 22 octobre 2018

Le Meurtre du Commandeur / livre 1, Haruki Murakami

LIVRE 1 : UNE IDÉE APPARAÎT

Lire autre chose. C'est inévitablement ce qui se passe quand on lit un roman de Murakami. On bascule. On franchit cette frontière mouvante entre le réel et l'irréel qui, d'un seul coup, nous paraît tout à fait naturelle.

Depuis Kafka sur le Rivage (Belfond, 2006) j'ai pris l'habitude d'aborder une lecture de Murakami en sachant q'à un moment ou à un autre s'opérera un basculement qui me plongera dans un univers fantastique qui sera parfaitement intégrer à l'intrigue principale.

Comment vient l'inspiration en peinture ? Telle pourrait être la question sous-entendue de ce livre 1 qui repose entièrement sur son personnage principal, portraitiste de son état qui, après une séparation, s'isole dans la maison d'un grand peintre âgé, placé en maison de retraite. Peindre des portraits sur commande lui a permis de vivre convenablement mais il a oublié la substantifique moelle de son art. 
" Je n'avais pas souhaité devenir ce type de peintre, pas plus que je n'avais souhaité devenir ce type d'homme. Simplement j'avais été porté par le cours des choses, et avant même d'en avoir pris conscience, j'avais cessé de peindre ce que je voulais".
 "De temps à autre, il m'arrivait de me voir comme une prostituée de luxe de la peinture".
Peindre est devenu un acte mécanique et il ne veut plus de cette sensation. Le narrateur désire revenir à l'essence même de la création. 
"Pour ce qui est du domaine de la création, je me retrouvais face à du pur néant. Claude Debussy écrivit quelque part : "jour après jour, je persiste à créer du rien." Et moi, cet été-là, de la même façon je m'appliquais à "créer du rien" au quotidien. Sans aller jusqu'à dire qu'il y avait entre nous de l'intimité, sans doute m'étais-je familiarisé avec cette confrontation journalière avec le "rien" ".
Se retrouver face à une toile blanche et attendre que l'idée apparaisse. Peu à peu, le centre de l'intrigue se déplace. Le narrateur découvre une toile nihonga cachée dans le grenier dont le contenu est d' "une violence à couper le souffle". Il fait aussi la connaissance de son voisin, Menshiki, et se retrouve le témoin d'un étrange phénomène ; chaque nuit il entend le tintement d'une clochette dont le son semble provenir des profondeurs de la terre.
"Je me dis que nos vies sont faites d'une façon vraiment étrange. Elles regorgent de hasards extravagants et difficiles à croire, de développements en zigzags impossibles à pronostiquer. Mais lorsque ces événements nous arrivent réellement, lorsqu'on est longé en plein milieu du tourbillon, il est possible de ne pas y voir le moindre élément étrange".
Alors que le récit bascule dans le fantastique, le narrateur trouve l'inspiration et peint le portrait de Menshiki avec une technique qu'il n'avait jamais utilisé jusque là. L'idée est là ; elle prend une forme physique sous l'apparence du Commandeur peint sur la toile nihonga. Ce petit bonhomme de soixante centimètre eu langage fleuri devient l'incarnation du sens de l'oeuvre du narrateur.
"Il est fréquent de ne pas pouvoir discerner la frontière entre le réel et l’irréel. Et il me semble que cette frontière est toujours mouvante. Comme une frontière entre deux pays qui se déplacerait à son gré selon l'humeur du jour. Il faut faire très attention à ces mouvements. Sinon, on finit par ne pus savoir de quel côté on se trouve".
L'idée apparaît et la métaphore se met en place sans pour autant gâcher l'unité de l'intrigue principale. Murakami entraîne le lecteur dans les affres de la créations artistique et de la difficulté à se renouveler sans y perdre son âme créatrice.
La musique et le silence accompagnent le narrateur qui, à cause d'un divorce, remet tout en question dans sa vie. Et paradoxalement, plus encore que dans les romans précédents, l'érotisme est une des innombrables constantes de ce tome 1.
Le génie du Meurtre du Commandeur vient de la disposition mentale de son personnage principal à accepter sans a priori les événements qui vont transformer de manière irrémédiable sa perception de la réalité. Dès lors, tout s'imbrique naturellement et on adore !

Ed. Belfond, octobre 2018, traduit du japonais par Helène Morita et Tomoko Oono, 456 pages, 23.90€
Titre original : Arawareru idea

vendredi 19 octobre 2018

A part ça (27) [KOKORO] Delphine Roux, QU Lan

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


[KOKORO] est sorti à la rentrée littéraire 2015. J'en garde une lecture émouvante, d'autant plus troublante que, écrit pourtant par une écrivain française, le ton et l'esprit sont emprunts de culture asiatique.

Après la mort accidentelle de ses parents, Koichi s'occupe de sa grand-mère et de sa sœur Seki. Mais lui dans tout ça, comment va-t-il ?

https://virginieneufville.blogspot.com/2015/09/kokoro-delphine-roux.html
(Lien vers mon article mis en ligne en 2015)

Trois ans se sont passées et le texte de Delphine Roux est mis à l'honneur par les illustrations de  QU Lan illustratrice chinoise qui vit en France. Ce n'est pas la première fois qu'elle travaille avec les Editions Picquier. On lui doit d'ailleurs les illustrations  du Chat qui venait du ciel (aussi chroniqué sur ce blog). Son univers coloré et emprunt de poésie est bien mis en valeur sur son site personnel (http://www.qu-lan.com/ )


Les chapitres courts et poétiques de Kokoro se prêtent naturellement à l'univers de Qu Lan. Ainsi, les illustrations s'intègrent bien et font corps avec le texte, lui donnant ainsi une dimension d'album. Chaque dessin se suffit à lui-même ; Koichi est certes présent mais il n'est plus le personnage central. 
Les souvenirs, les moments de bonheur sont mis en avant.

Ainsi, au fil des pages, on se rend compte que [Kokoro] a trouvé ce qui lui manquait (dans l'hypothèse qui lui manquerait quelque chose) et le résultat est vraiment réussi !








Ed. Philippe Picquier, octobre 2018, 104 pages, 13€
Illustrations de QU Lan