jeudi 26 avril 2018

Valse-hésitation, Angela Huth

Clare a eu trois hommes dans sa vie, dont deux avec qui elle a été mariée. Depuis qu'elle sort avec Joshua, de nombreux souvenirs de ses ex-maris lui reviennent. Dès lors, elle entame une réflexion sur le rôle de ses conjoints dans sa vie.

"L'ennui avec toi, ma chérie, c'est que tu es si fichtrement raisonnable que tu conduirais n'importe quel homme au désespoir. Laisse moi te donner un conseil. Si jamais tu retombes amoureuse de quelqu'un, ne sois pas raisonnable".
C'est son second mari, Jonathan, homme attentionné mais obséquieux, qui lui avait fait cette réflexion pour justifier son désir de mettre fin à leur union.
C'est vrai, Clare est une femme raisonnable, posée, qui garde en elle les blessures de l'amour. Alors qu'elle assiste à l'enterrement de son premier époux, Richard Storm, de vingt ans son aîné, elle se demande pourquoi elle a tant recherché la compagnie des hommes alors qu'ils ne l'ont pas rendue heureuse.
Son expérience de la vie de couple a commencé tôt, son expérience de l'adultère aussi quand Richard fuyait pour Barcelone pour y rejoindre un autre amour. Elle acceptait cette trahison comme on accepte un verre, persuadée qu'il fallait obéir à un homme bien plus expérimenté qu'elle.
"Ce n'était pas comme ça avec Richard Storm. Nous avions de l'affection l'un pour l'autre. De l'affection l'un pour l'autre, comme deux personnes âgées habituées à leurs manies respectives.J'étais impressionnée par son âge ; je lui obéissais". 
"Je n'arrive pas à oublier que tu as vingt ans de moins que moi, petite, et qu'il y a entre nous... un énorme écart d'expérience".
Alors que Jonathan est en voyage à Rome pour réfléchir à l'avenir de leur couple, Clare rencontre Joshua à une fête. Il est l'opposé des hommes qu'elle a connus. Extraverti, imprévisible, désinvolte. Il est la personne idéale pour oublier ses soucis et enfin en profiter pour ne plus subir cette sensation d'enfermement qui la taraude depuis le début de son second mariage.
"En fait, dit-il, perforant le cigare dont j'avais espéré qu'il s'abstiendrait, je veillerai à ce que tu ne me quittes plus jamais. Pas tant que nous serons mariés. 
(Joshua)

Ainsi naquit ma sensation d'enfermement". 
Clare suit les conseils de son amie Mrs Fox, une vieille dame veuve rencontrée sur un banc.
"Prends un amant, l'exhorte-t-elle.Mieux vaut avoir un amant quand on est jeune, qu'une névrose quand on est vieille".
Joshua est le compagnon idéal soucieux de garder son indépendance. Or, Clare tombe amoureuse et en veut plus car elle n'a jamais été habituée à rester seule tout en étant amoureuse.  Elle est prête à retomber dans ses anciens travers, l'obéissance, la soumission et la raison, pourvu que Joshua devienne ce qu'elle désire : un homme près d'elle. Forcément, le prinCipal intéressé n'est pas du tout de cet avis...

Angela Huth offre un roman très maîtrisé sur les hésitations de l'amour et ses conséquences. Dans ce récit, les hommes ne jouent pas le beau rôle et Clare est devenue froide et distante à cause d'eux. Or, l'indifférence cache les blessures. Clare veut se préserver. Au fil de sa relation tumultueuses avec Joshua, elle se souvient de ses expériences avec ses ex-maris, permettant ainsi au lecteur de mieux comprendre la psychologie du personnage principal.
Valse-hésitation, écrit pourtant en 1970, est terriblement contemporain, prouvant ainsi que les affres de l'amour restent éternels.

Ed. La Table Ronde, collection Quai Voltaire, mars 2018, traduit de l'anglais (GB) par Anouk Neuhoff, 240 pages, 21€
Titre original : Nowhere Girl

mardi 24 avril 2018

Les Terranautes, T.C Boyle

Quatre hommes et quatre femmes enfermés sous une biosphère géante pour une expérience de deux années. "L'enfer c'est les autres" a écrit Sartre. Les Terranautes sont prêts à tout du moment qu'il garantissent le succès et la notoriété de leur Mission.

Ils ont été choisis par Mission Control à la fois pour leur physique et leur propension à l'aventure, au delà de leurs compétences respectives. Car après l'échec de la Mission 1, le milliardaire qui finance le projet et l'unité qui la commande ne peuvent pas se permettre un second échec. 
"Mission Control recherchait des candidats du type NASA, un "profit d'aventurier", très motivés, haute sociabilité et faible propension à la dépression."
Sous couvert d'une expérience scientifique fondamentale -le voyage spatial longue durée- il s'agit de voir comment des êtres humains "condamnés" à survivre ensemble dans un univers fermé évoluent au fil du temps. T.C Boyle aurait pu construire un roman choral en donnant la parole à chacun des protagonistes, il a préféré prendre du champ en se contentant de trois voix : les deux Terranautes les plus charismatiques, et une volontaire éliminée à la dernière sélection, témoin extérieur des événements.
Dawn Chapman, et Ramsay Roothoorp n'ont pas été sélectionnés pour les mêmes raisons mais ont un point commun non négligeable : la recherche de la gloire. Même si Dawn se le cache à elle-même, elle pense que cette expérience lui ouvrira enfin les portes vers une vie plus facile et l'accès à un monde dont elle n'a pas toutes les clés. 
"Elle avait réussi, elle était en train de devenir célèbre, ses diplômes lui servaient enfin à quelque chose, elle participait à un projet dont Times avait affirmé qu'il était aussi important pour l'avenir de l'humanité que les missions Apollo".
Ramsay, lui, assume pleinement son ambition et ne s'en cache pas. Il est prêt à tout pour réussir et tourner les événements à son avantage. Alors, une belle histoire d'amour avec Dawn, sous le dôme, et une grossesse (même si franchement il s'en serait bien passé) sont promesses d'une couverture médiatique sans précédent. Peu importe si tout cela bouscule les relations avec les autres Terranautes...
"Les Terranautes devaient s'endurcir, bannir toute sentimentalité, avoir le sens pratique, être dévoués à la mission et à sa survie, par-dessus tout".
Le travail à l'intérieur de la serre, la sensation de faim constante, les proches avec qui on ne peut correspondre que par vitres interposées et la promesse que rien ne les fera rompre l'étanchéité du dôme, à savoir ouvrir la porte pour sortir avant la fin de l'expérience, font que les tensions s'accumulent. Mission Control, pour faire bonne figure, les force à mettre en scène des pièces de théâtre retransmises à la télévision. Pourtant ne sont-ils pas eux-mêmes des acteurs malgré eux ?
Depuis son éviction du projet, Linda Ryu rêve que Mission 2 soit un échec. Parce que trop grosse, par ce que trop typée, croit-elle, elle entame un long travail de sape auprès de sa "meilleure amie" Dawn pour que celle-ci renonce avant la fin des deux années d'enfermement. Linda est à l'extérieur ; elle collecte toutes les informations et sert d'espion pour sa hiérarchie, et de confidente pour la Terranaute. Elle peut être celle par qui le scandale arrive...
"N'oubliez pas qu'il s'agit d'une expérience, pas d'un produit parfait, d'un produit fini, que toute expérience a ses limites et que les choses peuvent mal tourner, cela arrive : c'est même tout l'intérêt de la chose".
Les Terranautes est une pièce de théâtre à huis clos, une télé réalité sans scénario pré-établi, qui fait du lecteur un voyeur. Sous couvert de recherches écologiques et sociologiques, chacun des personnages se met à nu puis se forge une carapace pour se protéger des autres. La faim, le désir et le sexe bousculent tous les comportements, dévoilent les personnalités véritables puisque les conventions n'existent plus sous le dôme.
Boyle nous explique que "rompre l'étanchéité" serait non seulement un échec commercial pour les sponsors du projet, mais aussi un échec humain. Seulement l'homme est son propre ennemi et le confinement de la biosphère devient le théâtre d'une comédie humaine sans précédent.
Roman choral, fiction d'une expérimentation réelle menée pour appréhender le voyage spatial vers Mars, Les Terranautes porte surtout une réflexion caustique sur les relations humaines et leurs travers. Nous sommes notre propre ennemi.

Ed. Grasset, collection En lettres d'ancre mars 2018, traduit de l'anglais (USA) par Bernard Turle, 592 pages, 24€
Titre original : The Terranauts

vendredi 20 avril 2018

La Faute à Saddam, Samira Sedira

Issus du même quartier, Cesare et Adel sont inséparables depuis l'enfance. Alors quand l'un a décidé de s'engager dans l'armée l'autre l'a suivi. Mais le désert, la peur et l'attente du combat ont creusé un fossé entre les deux amis.


Pour Adel, rejoindre le régiment des Spahis, anciennement une unité de cavalerie de l'armée d'Afrique du Nord mise au service de la France, était une évidence. Dès le bac en poche, il s'engage comme soldat pour prouver à tous qu'on peut être issu de l'immigration et vouloir servir la France. Comme Cesare ne conçoit pas son existence sans son ami, il rejoint la même unité. Leur amitié semble indéfectible, au point que même la sœur de Cesare, Gabrielle, a fini par détester Adel par jalousie de leur relation.
"Du jour où Adel avait fait intrusion dans son existence, il avait crée une sorte de déséquilibre affectif, lui subtilisant le cœur et l'attention de son frère".

La guerre du Golfe éclate et les inséparables se retrouvent en Irak. Là, le désert, l'attente et la solitude mettent leurs nerfs à vif.
"Leur quotidien se résuma alors en une suite de luttes sans fin. Lutte contre le sable, lutte contre la chaleur, puis contre le froid, lutte contre la solitude, le silence, le vent, lutte contre l'interminable attente".
Adel, d'un naturel timide, accepte sans broncher les remarques et les moqueries de plus en plus racistes de ses collègues soldats. Cesare, au début, reste proche de son ami, puis s'en éloigne, n'intervenant même pas quand il l'entend pleurer en cachette.
" Dans le désert, quand le vent souffle, on peut sanglote misérablement, et mourir sans gloire, derrière un mur de sable".

Cesare est rentré en France, pas Adel. Il s'est suicidé dans le désert. Depuis Cesare traîne sa culpabilité, rempli de haine contre lui-même et contre son ami qui s'est retourné son arme contre lui. Il est seul désormais à affronter une vie qu'il n'a plus le goût de prendre à bras le corps. Comment s'en sortir ?

Samira Sedira raconte avec pudeur une amitié amputée par la mort. Le survivant, ombre de ce qu'il était avant la Guerre du Golfe, tente de ne pas sombrer et s'accroche à ses souvenirs.
La Faute à Saddam fait du désert et de l'attente des catalyseurs de cruauté. On devient fou au soleil du Moyen-Orient quand les esprits ne sont pas occupés.
En commençant par la fin, ce roman montre qu'il ne veut rien cacher à son lecteur. Ainsi, le cœur du récit est ailleurs. Il est dans l'amitié, la psychologie du personnage de Cesare, et dans les mécanismes qui font qu'on peut devenir un lâche dans des circonstances bien précises.

Ed. Le Rouergue, collection La Brune, mars 2018? 112 pages, 13.5€

jeudi 19 avril 2018

Les Oiseaux sans tête, Hedwige Jeanmart

Ce roman propose le portrait d'un criminel, renonçant à expliquer ses crimes pour mieux expliquer son parcours et sa chute. Itinéraire d'un type qui n'a jamais eu de chance...


Daniel Deur ne sait pas ce que c'est l'affection. Ce n'est qu'un mot comme un autre, vide de sens pour lui, puisque sa mère, trop pressée de vivre une énième histoire d'amour, a préféré le laisser dans un foyer. A partir de là, il va cumuler les familles d'accueil où jamais il ne va se sentir à sa place. Il est toujours de trop, au point qu'un jour, il décide enfin de dire NON.
"Non aux oiseaux sans tête, non aux arbres sans feuilles, non aux enfants qui n'étaient pas lui, ou à lui qui n'en était pas un".
Ce refus est le début d'une adolescence chaotique. Privé de repères, il vit au jour le jour, et se lie d'amitié avec Freddy, "le monstre" du coin, un gamin de son âge brûlé au visage. Auprès de lui, Daniel est un caïd, il fait le dur, rien ne l'arrête, et tant pis s'il n'a plus l'argent pour faire la fête. Il suffit de se servir en cambriolant la maison de l'entrepreneur local, sauf qu'il tombe nez à nez avec son épouse...

Douze ans de réclusion.

Quand Daniel sort, il a presque trente ans. on lui a promis du travail en Russie et il espère que cette opportunité sera le point de départ d'une nouvelle vie. A défaut de Russie, on lui propose d'être l'homme à tout faire de l'entreprise d'insertion. C'est là qu'il rencontre Blanche sur qui il va avoir beaucoup d'effet au point que des années plus tard, elle pensera encore à lui. Blanche n'est pas amoureuse, seulement Daniel la gêne, la dérange car elle lui trouve un je ne sais quoi de malsain.
"Daniel n'avait encore rien dit ni rien fait de particulier, c'est juste que sa présence était bizarre, déplacée. Et ça non plus elle ne pourrait pas se l'expliquer".
Pas facile pour lui de se reconstruire une vie stable après des années de détention et la difficulté de se lier avec ses semblables ! Il va certes goûter à la vie de couple avec Katia, la copine de son ex-logeuse, mais très vite son tempérament solitaire prendra le dessus...

Et cette colère en lui renforcée par ce sentiment qu'on se moque de lui et qu'il ne sert à rien...

C'est à l'occasion de son second procès que Daniel va enfin se rendre compte de sa véritable personnalité. Et si le mobile de son crime était autre chose que l'argent ?

Les Oiseaux sans tête est le nom d'un plat que servait la maman dans une de ses nombreuses familles d'accueil. C'est au sein de cette famille qu'il a dit NON pour la première fois et que les choses ont dérapé pour lui. Daniel Deur est l'archétype même du gosse qui n'a jamais eu de chance et qui, arrivé à l'âge adulte, est devenu un criminel "par défaut". L'auteur ne tente pas de l'excuser, mais s'éloigne volontairement de ses crimes pour mieux expliquer les causes originelles du comportement du criminel. Elle raconte une vie insignifiante, sans repères. Une vie gâchée.

Ed. Gallimard, février 2018, 320 pages, 21€

lundi 16 avril 2018

L'Archipel du chien, Philippe Claudel

Sur une île minuscule surplombée par un volcan endormi, située entre l'Europe et l'Afrique, s'est déroulée une tragédie. Et, sous les yeux du lecteur, à cause de leurs actes, de leurs silences et de leurs renoncements, chacun va y perdre son âme.


Le narrateur omniscient prévient, il est la voix, rien d'autre. Il est le témoin de ce qui a débuté un matin sur la plage de l'île et s'est terminé sur le port. Il raconte une histoire qui nous concerne et plonge dans les recoins obscurs de l'âme humaine.
"L'histoire qu'on va lire est aussi réelle que vous pouvez l'être. Elle se passe ici comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu'elle a eu lieu ailleurs.Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d'importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule".
Les personnages n'ont pas de nom car ils pourraient être nous. Ils incarnent une fonction : le Maire, le Docteur, l'Institutrice, le Curé, ceux à qui la communauté ont naturellement confiance. Or la fonction n'est pas l'homme, elle la représente, elle la revêt de l'uniforme du paraître. La fonction rassure la population et pare ce qu'il faut cacher.
"Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente dans l'oubli".
Ce matin là, sur la plage, l'Institutrice à la retraite fait une macabre découverte ; c'est le début d'une tragédie. Les protagonistes vont vouloir à tout prix la cacher sous couvert d'un intérêt économique futur et de l'égoïsme personnel. Que vaut la vie de trois inconnus, Nègres de surcroît comme le pense le curé, quand un Consortium doit rendre une décision prochaine sur le Projet de thermes sur l'île ?
"- Qu'est-ce qui va arriver ?
Le Maire haussa les épaules. Il cracha par terre.
- Rien, il n'arrivera rien. C'est une erreur.
- Une erreur ?
- Dans quelques semaines, tu te diras que tu as rêvé tout ça. Et si tu m'en parles, si tu me demandes quelque chose, je te dirai que je ne sais pas à quoi tu fais allusion. Tu comprends "?
Si on apprend que l'île traîne une nouvelle réputation qui entache celle du vin, des câpres et de l'huile, que vont devenir les habitants ? Ainsi, le Maire, le Docteur, le Curé et l'Institutrice  décident de se débarrasser de ce "contretemps fâcheux".
"On aurait pu croire aussi qu'ils n'avaient jamais existé. Qu'on avait rêvé dans le creux inconfortable d'une mauvaise nuit, après avoir bu trop de vin ou mangé trop de viande en sauce, des images fantastiques et macabres".
Mais le nouvel Instituteur en fonction depuis peu, témoin des événements, refuse la décision prise. Dès lors, il devient le grain de sable, l'empêcheur de tourner en rond. Même le volcan endormi, le Brau, témoigne son mécontentement : il se réveille peu à peu, refuse d'être le dernier tombeau de ces corps inconnus jetés en son sein.
 "Les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence. Ils avaient traité le corps de leurs frères humains comme des dépouilles animales. Ils avaient choisi le silence plutôt que la parole. Ils allaient en être puni".
Néanmoins, l'odeur, les aboiements brefs du volcan ne suffisent pas. La nature humaine n'a plus de limite quand il s'agit de préserver ce qu'elle croit bon pour elle. Le narrateur omniscient décrit alors les mécanismes de défense de chacun, le jusqu'au boutisme de tous pour préserver leurs intérêts. L'Instituteur servira d'appât...

Philippe Claudel offre un roman implacable sur Nous, les Autres, et notre capacité à mettre sous silence des drames dont on a décidé qu'ils ne nous concernaient pas.
Le plus difficile est de voir ce qui se passe sous nos yeux paraît-il. L'Archipel du chien en est la preuve. Construit comme une véritable tragédie, la narration n'offre aucun répit au lecteur. L'effet de distanciation donnée par l'absence de noms des protagonistes ne fait que renforcer notre intérêt. Claudel veut que le lecteur s'identifie à chacun des personnages afin de mieux comprendre son raisonnement, l'absoudre ou l'accuser.
Au fond de notre canapé, à lire tranquillement cette histoire, nous sommes tous naturellement l'Instituteur. Vraiment ? Et c'est là tout l'intérêt de ce roman.

Ed. Stock, mars 2018, 288 pages, 19.50€

vendredi 13 avril 2018

FRAGMENTS DE BD (21) La Forêt millénaire, Jirô Taniguchi

La Forêt millénaire est composée du récit, des racines du projet (très instructif),  ainsi que quelques pages du carnet de l'auteur. Commande de l'éditeur français, Jirô Taniguchi rend hommage au monde de l'enfance, moment de tous les possibles.


Il a suffit d'un séisme d'une magnitude 6 pour qu'une nouvelle forêt surgit des profondeurs de la Terre. Evénement magique et inexplicable qui fit oublier les glissements de terrain, les destructions de village et les secours isolés.

C'est à cet endroit que vivent les grands-parents de Wataru qui le prennent en charge après le divorce de ses parents et l'hospitalisation de sa mère. Wataru est un enfant discret, secret même, attiré par la nature. Car la forêt l'hypnotise et il pense même qu'elle lui parle.
Quand on est un enfant de dix ans, rien n'est impossible.
" Cette forêt profonde d'un vert sombre.Qu'était-ce donc ? Il était bouleversé. Sans savoir d'où cela venait ... il avait l'impression d'entendre comme un murmure".
Wataru est un être déraciné qui a du mal à se faire des amis tant sa solitude et ses questions sont immenses. La forêt l'appelle, et les animaux fantastiques qui la peuplent, comme des licornes chevelues, semblent le surveiller et le protéger de loin.
Lorsqu'il décide de monter au sommet du "grand arbre", rien ne l'arrête, il se sent pousser des ailes et le danger s'estompe.

Accomplir cet exploit lui vaut l'acceptation des autres enfants du village. Wataru se sent mieux et se rend compte qu'il entend aussi les voix des oiseaux, des insectes, de son chien Tetsu. Et s'il pouvait entendre les voix des créatures fantastiques qui peuplent la forêt millénaire ?


Ouvrage posthume du grand dessinateur de bande dessinée japonais, La Forêt millénaire reprend des thèmes chers à l'auteur : l'enfance, la nature et le fantastique. Les illustrations en aquarelle transcendent le récit et donnent une dimension magique et poétique à l'ensemble qui fait rêver le lecteur et ouvre les vannes de son imagination.

Ed. Rue de Sèvres, septembre 2017, traduit du japonais par Corinne Quentin,  72 pages, 18€

mercredi 11 avril 2018

Ayacucho, Alfredo Pita

En 1991, Vicente se rend au Pérou à Ayacucho où non loin, en 1983, des collègues journalistes ont été tués par le Sentier Lumineux. Avec l'aide de deux amis il mène sa propre enquête


Bizarrement, lorsque Vicente arrive à Ayacucho, il pense que la ville porte mal son nom. Celle qui signifie le recoin des morts en langue quechua semble être un lieu paisible et discret. On a du mal à croire que les montagnes alentours abritent tant de drames.
"Me voici à Ayacucho, au milieu d'une implacable guerre souterraine qui dévaste la région et dont je n'ai pas aperçu le moindre signe pour le moment, ce qui est normal, je viens d'arriver".
Et pourtant les assassinats n'ont pas cessé depuis 1983. Pis, le conflit s'est transformé en véritable guerre entre l'armée et le Sentier Lumineux, dans lequel l'Eglise s'est incrustée, comme lui expliquent ses amis Luis et Max, habitants d'Ayacucho et journalistes sous surveillance.
"Les militants du Sentier voulaient faire table rase de toutes ces idées et de l'ordre imposée par Lima et l'Occident. Leur but était de faire entrer le Pérou dans un avenir radieux et asiatique, dans un monde improbable, rouge, uniforme, discipliné, obéissant, archaïque et moderne en même temps".
Quand Vicente réussit à rencontrer Monseigneur Crispin, il comprend vite que ce dernier ne lui dit pas tout, et sous couvert de religion, couvre les exactions qui ont lieux dans les villages montagnards. Des familles entières de villageois ont été abattus froidement sous prétexte qu'il se trouvait au milieu des combats entre les deux armées ou en guise de représailles. La cousine de Luis a survécu à l'une de ces exactions où elle y a perdu sa famille entière. Pour se venger, elle a réussi à être dans les petits papiers de ceux qui tirent les ficelles et informe son cousin au péril de sa sécurité.

Vicente est lui aussi surveillé. Les espions sont partout et les habitants d'Ayacucho sont très -trop ?- discrets et taiseux. N'empêche qu'il affectionne ses entretiens avec le Père Heredia, un espagnol comme lui, qui lui fournit au fur et à mesure un autre regard sur les événements et l'attitude de chacun des protagonistes. L'Eglise a certes sa part de responsabilité mais les autres ne sont pas non plus innocents...


Luis, Max et Vicente s'enfoncent de pus en plus dans cette guerre sale et obscure, dans laquelle on ne retrouve jamais les corps  des suppliciés. Et si eux aussi étaient les futures victimes de cet engrenage infernal ?

Ayacucho doit être considéré davantage comme une chronique journalistique plutôt qu'un roman inspiré des événements dramatiques survenus au Pérou. Les redondances, les pauses narratives, l'enquête parfois laborieuse des personnages témoignent des pistes suivies, de l'enquête rigoureuse rendue difficile par le silence de tous et l'absence matérielle de preuves.
Mais les faits sont là et Alfredo Pita a écrit ce livre pour que personne n'oublie les responsabilités de chacun, y compris au plus haut sommet de l'état.


Ed. Métailié, mars 2018, traduit de l'espagnol (Pérou) par René Solis, 384 pages, 22€
Titre original : El Rincon de los muertos

lundi 9 avril 2018

La Péninsule aux 24 saisons, Inaba Mayumi

Parce qu'elle veut fuir la rumeur incessante de la ville, la narratrice décide de passer une année entière dans sa petite maison de vacances acquise il y a quelques années de cela, située proche d'un estuaire et de la forêt.


"Les voitures qui roulent de jour comme de nuit, les cris des enfants qui montent de l'école et du collège non loin, à longueur d'année le bruit incessant des travaux qui retentit sur une route ou une autre, les sirènes assourdissantes des ambulances et des voitures de police, le vacarme des motos qui foncent tous les soirs en direction des digues de la baie ... De la fin de la saison des pluies jusqu'à l'équinoxe, la réverbération luisante de l'asphalte. Tout cela était mon quotidien. Le quotidien de Tôkyô qui m'était devenu familier".
Du bruit constant au silence paisible, de la société de consommation au strict nécessaire, de l'asphalte à la nature, les changements d'environnement sont radicaux mais la narratrice éprouve le besoin de cette radicalité pour se retrouver, et recommencer - pourquoi pas - un nouveau pan de sa vie. Son métier n'exige pas sa présence en ville, et sa petite maison au bord de l'estuaire est idéale pour son chat et elle. Fuir pour trouver du nouveau.
"A Tôkyô, j'utilise un calendrier de douze mois, mais ici j'en ai accroché un au mur les vingt-quatre moments des saisons de l'année".
 "Les saisons sont au cœur de notre vie quotidienne, ce ne sont pas quatre mais vingt-quatre saisons qui scandent nos journées. Les choses changent, les choses passent, et c'est bien ainsi. Ce n'est pas l'homme qui ajoute ou qui retranche, c'est la nature".
Dès lors, elle décide de s'adapter à un nouveau rythme. Désormais, ce sont les vingt-quatre saisons de l'année adaptées au calendrier lunaire et aux périodes de plantation qui rythmeront son quotidien. Cette nouvelle façon de mesurer e temps lui permet de faire davantage corps avec la nature. Les promenades en forêt ou au bord des falaises de l'estuaire  remplacent les virées shopping dont elle garde pourtant un bon souvenir. Lors de ces balades, les découvertes sont nombreuses et Tôkyô s'éloigne de plus en plus.
"Ce sol, cette terre constituent un lieu solide et fort. (...) Sans que je m'en aperçoive, les rôles de Tôkyô et de la péninsule s'étaient inversés (...) Oui, j'avais fini par tisser un lien entre cet endroit et l'illusion de continuer à vivre".
Changer de lieu pour recommencer quelque chose, ce 'est pas non plus se couper de ses semblables. Même si elle aime et recherche la solitude, la narratrice aime bavarder avec ses voisins, citadins en vacances ou résidents, notamment avec son amie Kayoko qui avec son époux Yoji ont mis en place un atelier du miel. De leurs discussions émane un sentiment d'appartenance à un endroit unique qui permet de faire la paix avec sa conscience ; une parenthèse pour faire le point et rebondir.
 "On parle de terroir, d'esprit du lieu, mais finalement ce qu compte, c'est d'être là. Il y a comme une conscience collective, qu'on ne peut pas comprendre à moins d'être dans le pays depuis trois générations".
Des journées citadines bien remplies, on passe aux journées blanches qui se remplissent ou non selon l'humeur du moment.
"Les journées que je passe dans la péninsule sont comme les blancs de ma vie. J'en ai par-dessus la tête des journées remplies du matin au soir de choses à faire. Je voudrais ici autant que possible vivre des journées en blanc".
Ainsi, on réfléchit davantage au passé, au présent et pourquoi pas à l'avenir. Comme Thoreau l'a écrit dans Walden ou la vie dans les bois, la narratrice sent qu'à la fin de son année aux vingt-quatre saisons, elle retournera dans son studio tokyoïte pour renouer avec la ville, seulement sa vision du quotidien et des gens auront changé profondément.
"En jetant un regard en arrière, j'ai pris conscience que les choses qui avaient eu un sens n'étaient plus que des enveloppes sans âme".

Quelle bonheur de lecture que le récit de cette année passée sur la péninsule ! Mayumi Inaba invite le lecteur vers un retour aux sources paisible, vraisemblable et qui fait du bien. Ainsi, on retrouve ce qui fait l'importance de notre existence et on éloigne tout signe de pollution ou d'agression à cette possibilité de renaissance. La narratrice est lucide, objective sur sa vie, sa famille et sur le choix qu'elle a entrepris. Dans ce hameau  au bord du monde, elle réapprend à prendre goût aux petits bonheurs du quotidien.
La Péninsule aux vingt-quatre saisons est une réflexion attentive à la vie intérieure, à l'épanouissement personnel, et une invitation à s'éloigner de notre routine pour se retrouver, tout simplement.

Ed. Philippe Picquier, mars 2018, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, 224 pages, 19€
Titre original : Hantô e

jeudi 5 avril 2018

La Vie effaçant toutes choses, Fanny Chiarello

Neuf portraits féminins d'âges et de conditions sociales différentes dont le point commun est d'aspirer, chacune à leur manière, à un d'absolu où elles pourraient être complètement maître de leur destin, affranchies des carcans de leur existence.


Qu'elle soit une jeune fille qui s'ouvre à la sexualité comme moyen de décompresser ou une vieille dame qui ne désire pas autre chose qu'être complètement libre de ses mouvements, toutes ont en commun de se révolter dans leur coin, de manière différente, pour enfin accéder à leur soif d'absolu.
Fanny Chiarello propose trois portraits de femmes en trois cycles qui à chaque fois ne se connaissent pas, ce croisent pourtant par le fait du hasard, mais écoutent la même radio, et plus précisément la même voix féminine qui propage sur les ondes sa voix douce et mélodieuse, promesse matinale d'une journée qui pourrait devenir leur journée, celle où tout va enfin basculer.

Époux ou compagnes sont souvent les catalyseurs de la tempête qui s'annonce. Une rupture mal digérée, une grossesse non voulue, la sinistrose d'un couple qui s'enlise dans la routine, chacune a une bonne raison de sentir asphyxiée par sa vie. Alors, la colère, l'empathie, la dépression sont autant d'expressions du changement qui s'annonce.

De plus, à travers ces portraits, on se rend compte qu'il n'y a pas d'âge pour prendre sa vie en main et oser dire NON à ceux qui décident pour vous. Le sentiment amoureux souvent perçu à tort comme un refuge, n'est plus qu'une expression violente du refus. Dès lors, l'étreinte n'est plus un moment de douceur mais un corps à corps violent, éperdu, un besoin de s’annihiler l'espace d'un instant.
"Piégée. Aujourd'hui elle ne peut concevoir l'amour que comme une déformation semblable à celle des pieds bandés, une violence faite à l'intégrité des corps mais aussi de l'esprit".
La vie effaçant toutes choses est un doux euphémisme pour annoncer des cataclysmes. Effacer tout ce qui nous dérange, ce que nous n'avons pas choisi ou que nous subissons pour enfin vivre comme nous l'entendons. C'est pourquoi le personnage de Rita, sans domicile fixe, est l'incarnation du titre du roman. Bien qu'elle ne soit pas l'héroïne d'un des portraits du livre, elle apparaît plusieurs fois en filigrane, comme la symbolique de celle qui vit dans l'instant, privée de ses biens et d'un toit, expression brutale et absolue de celle qui est allée au bout de son destin. Énigme pour les uns, folle pour les autres, elle s'affranchit de ce qui l'entoure pour remplir sa vie.

S'effacer pour renaître, se révolter pour exister, autant de formes de mutineries féminines que Fanny Chiarello transcende avec fantaisie.

Ed. de L'Olivier, mars 2018, 240 pages, 17.5€

mardi 3 avril 2018

Après la fin, Sarah Moss

Après la fin est le roman d'une famille confrontée à un incident dramatique quoique temporaire. Chronique familiale racontée par le père, le lecteur plonge dans les secrets, les regrets et les contradictions d'un homme sur qui tout repose.

"Il était une fois une fille intelligente. Elle vivait avec son père, sa mère et sa petite sœur, dans une ville au centre de l'Angleterre. (...)
Il était une fois un corps qui faisait une erreur et causait sa propre perte. Et le médecin ne savait pas pourquoi, mais il savait en revanche que cet événement, cet incident, était susceptible de se reproduire".
Cela aurait pu être le roman d'une "renaissance", celle de Miriam après son arrêt cardiaque de quatre minutes et son retour miraculeux à la vie, mais l'auteur a préféré s'attarder sur les conséquences familiales de cet incident dramatique et les bouleversements qui en découlent.
C'est à travers le narrateur incarné par le père, Adam, que le lecteur accompagne la famille Godschmidt qui doit vivre désormais avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête : la possibilité que Miriam réitère un arrêt cardiaque. Brusquement, les parents se sont rendus compte que leurs enfants n'étaient pas immortels, qu'ils pouvaient survivre à eux, que le sentiment de perte incommensurable n'était pas qu' un sentiment diffus impossible à envisager. Pour Emma, la mère, la mort n'est pas un concept, elle est une réalité qui parfois traverse sa carrière de médecin. Pour Adam, la mort s'incarne dans le visage de sa mère, disparue après une sortie en mer.
Avant l'hospitalisation de Miriam, Adam gérait en main de maître les emplois du temps de sa femme et de ses filles, n'oubliant jamais d'être aux petits soins pour la dernière, Rose, qui est a un âge où la curiosité demande beaucoup d'attention. Ce choix d'être un père au foyer était plutôt bien assumé, même si de temps en temps il pouvait regretter d'avoir mis de côté sa carrière universitaire; Or, depuis l'accident de son aînée, rien ne va plus. Alors qu'Emma se jette à corps perdu dans le travail, Adam, bouleversé par ce qu'il vient de vivre, n'arrive plus à juguler ses doutes, ses appréhensions, ses colères.
"Sincèrement,  je crois qu'elle trouve plus facile d'être au travail que d'être à la maison. Plus facile d'accomplir les tâches d'une liste qui s'allonge en permanence que de s'asseoir dans une pièce et parler avec son mari et ses filles".
Il en éprouve du ressentiment envers celle qu'il a épousée et de l'agacement envers ses filles. Tout cela reste dans l'ordre de l'intime, du non-dit, mais c'est une véritable tempête qui souffle dans le crâne du narrateur.
En contre partie, pour éviter de basculer complètement et afin de juguler ses angoisses, Adam reprend ses recherches universitaires sur le bombardement de la petite ville de Coventry et la reconstruction qui s'ensuivit de la cathédrale, véritable pause narrative dans le déroulement des événéments.

"Mon idée de la normalité s'appuie sur la priorité de l'amour par rapport au travail".
Confronté à la possibilité du pire, Adam a changé, simplement il cherche une solution pour s'adapter au mieux et retrouver sa sérénité perdu.
"Non, j'avais décidé d'arrêter de m'énerver, décidé de transformer l'état d'urgence en état de grâce. Elle est vivante, elle est toujours intelligente et courageuse, ses facultés sont intactes malgré quatre minutes d'hypoxie, on a eu une chance infime".

Après la fin est la prise de conscience d'un couple que le bonheur est éphémère ; la perte n'est jamais très loin et peut survenir à tout moment. Cette prise de conscience s'accompagne de sentiments contradictoires que Sarah Moss décrit avec justesse. Adam en est submergé et ce débordement d'émotions lui vaut parfois le malaise de se sentir un mauvais père et un mari imparfait. Le lecteur se rend compte qu'il a affaire à un narrateur à la fois égoïste et dévoué, charmant et angoissé, perdu et calculateur. Finalement, lorsque la mort s'installe - même brièvement - dans un foyer, elle bouleverse ses membres de fond en comble.
Sarah Moss a écrit la chronique touchante et terriblement humaine d'une famille qui nous ressemble confrontée à la possibilité du drame.

Ed. Actes Sud, mars 2018, traduit de l'anglais (GB) par Laure Manceau, 416 pages, 23€