La Péninsule aux 24 saisons, Inaba Mayumi

Parce qu'elle veut fuir la rumeur incessante de la ville, la narratrice décide de passer une année entière dans sa petite maison de vacances acquise il y a quelques années de cela, située proche d'un estuaire et de la forêt.


"Les voitures qui roulent de jour comme de nuit, les cris des enfants qui montent de l'école et du collège non loin, à longueur d'année le bruit incessant des travaux qui retentit sur une route ou une autre, les sirènes assourdissantes des ambulances et des voitures de police, le vacarme des motos qui foncent tous les soirs en direction des digues de la baie ... De la fin de la saison des pluies jusqu'à l'équinoxe, la réverbération luisante de l'asphalte. Tout cela était mon quotidien. Le quotidien de Tôkyô qui m'était devenu familier".
Du bruit constant au silence paisible, de la société de consommation au strict nécessaire, de l'asphalte à la nature, les changements d'environnement sont radicaux mais la narratrice éprouve le besoin de cette radicalité pour se retrouver, et recommencer - pourquoi pas - un nouveau pan de sa vie. Son métier n'exige pas sa présence en ville, et sa petite maison au bord de l'estuaire est idéale pour son chat et elle. Fuir pour trouver du nouveau.
"A Tôkyô, j'utilise un calendrier de douze mois, mais ici j'en ai accroché un au mur les vingt-quatre moments des saisons de l'année".
 "Les saisons sont au cœur de notre vie quotidienne, ce ne sont pas quatre mais vingt-quatre saisons qui scandent nos journées. Les choses changent, les choses passent, et c'est bien ainsi. Ce n'est pas l'homme qui ajoute ou qui retranche, c'est la nature".
Dès lors, elle décide de s'adapter à un nouveau rythme. Désormais, ce sont les vingt-quatre saisons de l'année adaptées au calendrier lunaire et aux périodes de plantation qui rythmeront son quotidien. Cette nouvelle façon de mesurer e temps lui permet de faire davantage corps avec la nature. Les promenades en forêt ou au bord des falaises de l'estuaire  remplacent les virées shopping dont elle garde pourtant un bon souvenir. Lors de ces balades, les découvertes sont nombreuses et Tôkyô s'éloigne de plus en plus.
"Ce sol, cette terre constituent un lieu solide et fort. (...) Sans que je m'en aperçoive, les rôles de Tôkyô et de la péninsule s'étaient inversés (...) Oui, j'avais fini par tisser un lien entre cet endroit et l'illusion de continuer à vivre".
Changer de lieu pour recommencer quelque chose, ce 'est pas non plus se couper de ses semblables. Même si elle aime et recherche la solitude, la narratrice aime bavarder avec ses voisins, citadins en vacances ou résidents, notamment avec son amie Kayoko qui avec son époux Yoji ont mis en place un atelier du miel. De leurs discussions émane un sentiment d'appartenance à un endroit unique qui permet de faire la paix avec sa conscience ; une parenthèse pour faire le point et rebondir.
 "On parle de terroir, d'esprit du lieu, mais finalement ce qu compte, c'est d'être là. Il y a comme une conscience collective, qu'on ne peut pas comprendre à moins d'être dans le pays depuis trois générations".
Des journées citadines bien remplies, on passe aux journées blanches qui se remplissent ou non selon l'humeur du moment.
"Les journées que je passe dans la péninsule sont comme les blancs de ma vie. J'en ai par-dessus la tête des journées remplies du matin au soir de choses à faire. Je voudrais ici autant que possible vivre des journées en blanc".
Ainsi, on réfléchit davantage au passé, au présent et pourquoi pas à l'avenir. Comme Thoreau l'a écrit dans Walden ou la vie dans les bois, la narratrice sent qu'à la fin de son année aux vingt-quatre saisons, elle retournera dans son studio tokyoïte pour renouer avec la ville, seulement sa vision du quotidien et des gens auront changé profondément.
"En jetant un regard en arrière, j'ai pris conscience que les choses qui avaient eu un sens n'étaient plus que des enveloppes sans âme".

Quelle bonheur de lecture que le récit de cette année passée sur la péninsule ! Mayumi Inaba invite le lecteur vers un retour aux sources paisible, vraisemblable et qui fait du bien. Ainsi, on retrouve ce qui fait l'importance de notre existence et on éloigne tout signe de pollution ou d'agression à cette possibilité de renaissance. La narratrice est lucide, objective sur sa vie, sa famille et sur le choix qu'elle a entrepris. Dans ce hameau  au bord du monde, elle réapprend à prendre goût aux petits bonheurs du quotidien.
La Péninsule aux vingt-quatre saisons est une réflexion attentive à la vie intérieure, à l'épanouissement personnel, et une invitation à s'éloigner de notre routine pour se retrouver, tout simplement.

Ed. Philippe Picquier, mars 2018, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, 224 pages, 19€
Titre original : Hantô e

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