L'été de la haine, David Means

De retour du Vietnam, Eugene Allen écrit un roman, Hystopia, dans lequel il décrit une Amérique parallèle qui exploite une bien curieuse méthode pour soigner le psychisme de ses vétérans.



Et c'est par un procédé de mise en abyme que le lecteur entre dans l'univers d'Hystopia et suit ses personnages pas à pas. Ce roman est construit comme une enquête policière évoluant dans un pays où Kennedy entame un troisième mandat et échappe régulièrement aux tentatives d'assassinat.
"Le livre n'était guère adapté au marché du roman de l'époque (ni d'aucune autre époque) mais était publiable à cause du potentiel commercial de sa soi-disant genèse : un vétéran du Vietnam de vingt-deux ans s'installe à son bureau et construit un monde fictif qui est - pour citer le critique Harold R. Ross - " plié en deux, replié sur lui-même, aussi violent et déstabilisé que notre époque même, aussi absurde et lourd de sens".
Pour l'agent Singleton, ancien soldat reconverti, il s'agit de mettre la main sur  Rake, un tueur en série sanguinaire, qui écume ses crimes en compagnie d'une certaine Meg qu'il utilise comme cobaye dans sa recherche de nouveaux psychotropes.
Car Rake, comme tous ceux qui sont revenus vivants du Vietnam, a bénéficié d'un Repli, méthode médicamenteuse et fédérale, dont l'objectif est de faire oublier aux vétérans les horreurs commises ou vécues. Sauf que parfois le Tripizoïde, stupéfiant puissant utilisé à cet effet, ne fonctionne pas. Ainsi Rake est ce qu'on appelle un mal replié, et il sème le chaos en mettant en scène la guerre qui se joue en continue dans sa tête.

Singleton a aussi bénéficié de la méthode du repli. Rake lui dit quelque chose, mais il est incapable de se souvenir. Avec l'aide de Wendy, autre agent de la Brigade Psycho, il va mener deux quêtes : retrouver le tueur, et retrouver la mémoire, car il est persuadé que ses souvenirs perdus contiennent la vérité à propos de Rake.
"Il avait cette théorie qui l'obsédait : tous les agents, au moins les repliés, doivent penser la même chose, car ils sont plombés par les faits qu'ils ne peuvent pas se rappeler et ils doivent s'ouvrir aux histoires des autres pour se les approprier".
Leur enquête les mène vers Hank, un vétéran lui aussi et ami de Hank. Il vit avec sa mère à moitié folle au bord de la forêt et a procédé seul à un retour aux souvenirs. Tout en contenant la violence de son ami, il tente de sauver Meg de la folie de ce dernier....

C'est une course contre la montre qui se joue ; le pays est en ébullition : les White Flag - des bikers mal repliés - sèment la terreur, et la guerre du Vietnam s'enlise puisque Kennedy préfère envoyer encore et encore des soldats à défaut de prendre une décision politique courageuse. La population vit dans la peur, Singleton et Wendy traversent le Michigan où les scènes de violence urbaine ne sont pas rares.

Hystopia est à la fois une utopie et une dystopie. Eugene Allen a écrit ce roman comme une thérapie ; il s'agit de son tripizoïde à lui. Il y a intégré des éléments de sa vie que ce soit dans les personnages ou les souvenirs de guerre. Par le biais de la mise en abyme, il désire démontrer que le gouvernement de son pays, quel que soit ses décisions, est dépassé dans la prise en charge de ses vétérans.

L'été de la Haine est un roman terriblement intelligent, qui pointe du doigt les dysfonctionnement de la société américaine en utilisant tous les procédés de la fiction à sa disposition. Le lecteur est conquis et se prend au jeu du roman dans le roman. Enfin, le prologue et l'épilogue donnent une perspective originale sur la genèse d'une histoire.

Ed. Gallimard, collection Du Monde entier, février 2018, traduit de l'anglais par Serge Chauvin, 416 pages, 23€
Titre original : Hystopia

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