La Nuit introuvable, Gabrielle Tuloup

Nathan Weiss, expatrié en Slovénie, se voit contraint de retourner en France au chevet de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer. Ces deux-là ne se sont plus vu depuis le décès du père, quatre ans plus tôt.


C'est Jeanne,  la voisine de Marthe, la mère de Nathan, qui l'a prévenue de l'état de la vieille d'âme. Son esprit s'enfuit, mieux vaut venir avant qu'elle ne sombre complètement dans la nuit. Nathan obéit sans pour autant bien comprendre ce qui le pousse à rendre visite à cette femme qui a toujours tenu ses distances avec lui. L'amour, c'était son père qui lui transmettait. Marthe restait dans son coin, le surveillait, mais ne lui témoignait jamais de marque d'affection. La mort de Jacques a acté une séparation mère-fils évidente pour les deux. Il était le seul lien qui les unissait encore.
"Brouillés ? Non. Je ne me rappelle pas une seule dispute. Je crois plutôt que nous nous étions oubliés à force d'indifférence".

"La douleur aurait pu nous rapprocher, elle nous a achevés".

De retour dans la maison familiale, sa mère le reçoit comme s'il l'avait quittée la veille, tout en l'ayant auparavant confondu avec son mari. Puis, la voisine confie au fils ce que Marthe lui a préparé : huit lettres pour lui qu'elle doit lui donner à chacune de ses visites. Marthe a écrit ces missives quand elle a appris sa maladie.
"Tout est organisé avec Jeanne. Je viens de t'écrire huit lettres. Elle ne doit te joindre que lorsque je ne serai plus capable de le faire. Nous n'avons pas réussi à nous aimer jusque là. Il y a toujours eu une sorte de philtre, tu as eu une mère enveloppée dans du papier cellophane. J'avais l'air d'une mère à travers, mais toujours à travers".
C'est par le biais de ces rendez-vous écrits que Nathan va apprendre à connaître sa mère. Marthe, cette inconnue qui lui révèle son histoire intime et les raisons pour lesquelles elle ne fut pas une mère modèle, câline et tactile comme il aurait tant souhaitée qu'elle fut.
Ses rendez-vous avec elle semblent manqués tant elle s'enfonce dans la maladie. Leurs chassés-croisés ressemblent aux rencontres de deux âmes solitaires. Elle rêve de son amour de mari, lui se débat avec ses amours impossibles et ses lignes de fuite. Parfois, au détour d'une réflexion, Marthe a un éclair de conscience et retrouve ce fils mal aimé.
"Elle était comme coincée au fond d'elle-même. Dans une pénombre fraîche.
Et, parfois, tout s'éclairait. Fulgurance de lumière. Son regard s'allumait et me laissait des taches vertes au fond de la rétine".
Ces retrouvailles manquées ont au moins le mérite d'être émouvantes. Nathan se rapproche de sa mère, malgré tout. Avec une écriture sensible et poétique, bercée par l'alternance de chapitres récit-lettre, Gabrielle Tuloup raconte deux êtres handicapés par leurs sentiments et leurs émotions. Les lettres de Marthe sont un testament familial, la preuve que Nathan n'a pas été un mauvais fils, loin de là. Peu à peu, il sent qu'accompagner sa mère jusqu'au bout lui permettra de se sauver lui-même, comme le pense Jeanne.
"Croyez-moi, on ne sauve sa vie q'en accompagnant celle des autres. Autrement, la maison s'écroule. Il faut bien s'appuyer sur quelque chose".
La Nuit introuvable est un roman sur les blessures familiales, les silences et les non-dits. Le roman met les mots avant que la nuit d'Alzheimer brouille les pistes. Les lettre sont le baume dont Nathan a besoin pour envisager sa propre vie sereinement.

Ed. Philippe Rey, février 2018, 160 pages, 16€

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