Où Les eaux se partagent, Dominique Fernandez

Lucien est un bourgeois bohème qui tente de vivre de sa peinture et trouve en Sicile le décor unique pour se ressourcer. Sa compagne Maria, est une italienne du nord, ethnologue de formation, remplie de préjugés sur les habitants de cette île aux traditions ancestrales. Pourtant, ils y achètent une casina pour s'y retrouver et s'y ressourcer.


Cette résidence secondaire est rudimentaire, vantée par le prince du coin qui y voit un lieu de toute beauté, isolée de tout mais au bord de la mer, là où les eaux se partagent. D'abord réticente, Maria s'est laissée convaincre par la beauté des lieux, puis elle se dit que plus elle sera à l'écart, moins elle sera obligée de fréquenter les siciliens pour qui elle a le plus grand mépris.
"Maria comprit ainsi le geste du prince et déclara que, même si nous n'avions aucune intention de l'acheter, elle visiterait volontiers une maison où l'on pouvait rêver d'une autre vie que l'existence frivole des capitales, "si fatigante, en fin de compte, et pour rien".
Lucien, au contraire, se plaît à discuter avec les villageois et à observer leurs coutumes, même si elles semblent par moment totalement anachroniques.
"Tu vois, Maria, ce sont des affaires siciliennes. Il y a là un mélange qui nous échappe, de vengeance par procuration, de rites millénaires, de superstitions religieuses et de mépris des animaux".
Il y a de la beauté dans la volonté de conserver les traditions parfois en totale contradiction avec les mœurs de l'époque. Seulement, quand Lucien tente d'en discuter avec sa compagne pourtant ethnologue, le dialogue tourne court.
"Vous ne connaissez pas la Sicile. Ce qui est doit rester immuable. Comme on a vécu, on continuera à vivre. Il faut faire ce qu'on a toujours fait".
Alors, le peintre tente de faire de la casina un nid douillet, un lieu unique où nicher leur amour. Les voisins ne sont que la mer et les paysages arides de la Sicile. Ce retour aux sources est une aubaine pour nos deux citadins souvent emportés par le tourbillon de la ville et de ses exigences.
"Lieu vraiment idéal : à la pointe de la pointe, sans contact avec le monde habité. Seules vivantes dans ce désert restent les eaux, qui changent sans cesse de couleur. Juste au pied de la maison elles se séparent en deux masses distinctes dont la jointure se marque par une ligne plus pâle indiquant un soulèvement du sol à cet endroit".
 Alors que Lucien arrive à se ressourcer sur cette île fascinante, Maria est en territoire hostile et le fait bien sentir. La casina est de moins en moins un lieu de paix et comme la mer, le couple esquisse au quotidien une ligne de séparation. La rupture est-elle au bout du chemin ?
"Un été à la casina ressemblait à une saison en exil. (...) Marzapalo, figé dans une époque archaïque, nous obligeait à nous séparer de notre partie sociale. Un autre moi né du désaveu de nos habitudes urbaines, s'épanouissait dans le désert".
La Sicile, ses paysages, ses traditions et ses habitants font corps avec ce récit sur la fin d'un amour.  Là où les idéaux divergent, les désirs s'estompent pour laisser place aux mouvements des émotions, aux facettes cachées de la personnalité.
Dominique Fernandez rend hommage à cette île qu'il connaît bien et qui ne souffre aucun compromis. Où Les eaux se partagent est la chronique estivale de la fin d'un amour mais aussi la description flamboyante d'une région où le temps s'est arrêté.

Ed. Philippe Rey, janvier 2018, 266 pages, 19€

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