Il n'en revint que trois, Gudbergur Bergsson

Gudbergur Bergsson raconte le destin d'une famille islandaise vivant isolée sur la lande et qui, à l'image de l'île, va voir son quotidien chavirer à cause de la seconde guerre mondiale.


Avec le vieux et la vieille vivent le fils et les deux filles des sœurs absentes. L'habitation est isolée, les visites sont rares. Ils connaissent les nouvelles du village d'en bas quand l'ermite passe devant chez eux avec ses bêtes. Le vieux passe ses journées dans son canapé et la vieille tente de donner une bonne éducation aux deux gamines. Finalement, ils doivent leur survie qu'à la chasse aux renards dont le fils s'est fait une spécialité. D'un naturel hautain et malveillant, il se moque du choix jadis de ses sœurs de partir en ville et exerce sur ses parents une forme de mépris permanent.

Au fil du temps, deux britanniques puis un allemand en fuite passent devant la ferme du vieux couple et échangent avec eux. Les britanniques leur racontent qu'une autre guerre se prépare en Europe, tandis que l'allemand se cache dans une grotte et est ravitaillé grâce aux petites filles.
"L'Islande n'est plus cette île isolée, elle est aujourd'hui au centre de la lutte que se livrent dictatures et démocraties et cela ne changera pas tant que nous n'aurons pas remporté la victoire et rétabli la paix dans le monde, débita le plus petit en martelant ses mots comme s'il avait appris cette longue phrase par cœur".
Dès lors, la famille est moins isolée, plus au courant de ce qui se passe sur le continent et surtout sur l'île. Puisqu'elle est située à un endroit stratégique des routes maritimes, l'Islande devient une terre convoitée. L'arrivée des américains "libèrent" les mœurs des habitants et il n'est pas rare de voir de jeunes filles fréquenter les soldats pour s'offrir un quotidien plus enviable.
"Cette guerre est une aubaine. Vous ne le comprenez pas ? Si seulement elle nous permettait d’entrer de plain-pied dans le présent. Ce serait un miracle pour la couronne islandaise".
Après leur communion les deux petites filles de la vieille décident de quitter le giron familial et habiter en ville où elles pourront profiter des nouvelles conditions de vie, un peu comme ont fait leurs mères auparavant. Le fils, lui, profite des cargaisons échouées sur la plage pour les récupérer et les revendre. La guerre, c'est sûr pour eux, est une aubaine car l'argent coule à flots  et le quotidien s'améliore.

C'est le gamin, neveu de la vieille et recueilli par la famille, qui assiste à tout : le départ de ses cousines, l'enrichissement du fils, les lettres des britanniques qui font réfléchir la vieille, et les prises de position plus que douteuses du vieux sur la guerre.
"Aujourd'hui, elle comprenait que l'être humain n'était sans doute pas naturellement bon, mais simplement désemparé face à la vie ou plutôt confus, quand il n'était pas tout bonnement mauvais".
Le gamin est de plus en plus proche du fils ; le soir, ce dernier lui lit un roman au titre étrange, Il n'en revint que trois, parabole sur la survie et la véritable nature de l'être humain.

Il n'en revint que trois raconte des personnages pourtant isolés au départ rattrapés et pris dans le tourbillon de l'Histoire. L'ordre ancien vacille...  L'ouverture de l'Islande sur l'extérieur a des conséquences sur les mœurs et le quotidien de chaque habitant de l'île. L'isolement n'est plus de mise, l'adaptation est de rigueur pour pouvoir vivre correctement.
Servi par une traduction remarquable - on est tout de suite happé dès les premières pages du récit - ce roman est un bijou de lecture. Peu à peu les clameurs de la ville arrivent jusqu'aux paysages nus et désolés, secouant ainsi les islandais dans leurs traditions et les transformant profondément, réduisant ainsi en peau de chagrin ceux qui résistent.

"Tout passe et tout lasse dans un monde d'ennui".
Ed. Métailié, janvier 2018, traduit de l'islandais par Eric Boury, 208 pages, 18€


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