REGARDS CROISES (31) Quichotte, autoportrait chevaleresque

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Eric Pessan est un témoin de son temps. Au gré de ses voyages à travers la France à la rencontre de son public, il prend le temps d'observer ses contemporains. Il croise ces gens pour qui vivre au quotidien est difficile et à cela s'ajoute une actualité internationale loin d'être rassurante... Et si un héros littéraire pouvait tout changer ?

Même si on fuit l'actualité véhiculée en temps réel par les médias, même si on fuit les gros titres des quotidiens, on est sans cesse rattraper par notre angoisse existentielle. Il suffit de croiser un SDF, d'écouter une conversation téléphonique interceptée dans les transports en communs, bref d'observer le monde qui nous entoure pour se rendre compte que la société dans laquelle on évolue ne va pas très bien.
"Un rêve d'écrivain : ouvrir un livre, se glissait à l'intérieur et ne plus entendre les gémissements de la société, ne plus voir les fissures, les dysfonctionnements".
Eric Pessan trouve dans la littérature un refuge de choix : la fiction est bien plus pratique que la vraie vie puisqu'on peut la remodeler à sa façon et y piocher des éléments qui nous permettront de nous sentir mieux.
Parmi ses ouvrages de chevet, le Don Quichotte de Cervantes, le chevalier à la triste figure, défenseur des opprimés et des petites gens. Ah si seulement Don Quichotte et Sancho Panza existaient vraiment, le monde serait sûrement meilleur !

Comme "tout livre est un rêve qui se cherche", l'auteur imagine que, depuis la grotte des miracles, nos deux héros sont transportés en France en 2017. A Paris, ils sont hébergés par les Enfants de Don Quichotte (belle coïncidence !) et après la stupeur éprouvée par leur naissance dans la vie réelle,  Quichotte et Panza continuent de faire ce qu'ils ont toujours fait : faire régner la justice et défendre celle ou celui victime d'une injustice. Et de nos jours, ces dernières sont légions...

"A mes yeux, la fiction donne du sens, elle détrécit l'horizon, elle permet de ne pas sombrer dans le désespoir ou le nihilisme : elle ouvre un chemin".

Eric Pessan salue la horde d'anonymes qui constituent notre société et rend hommage à leur héroïsme fait de
Don Quichotte, Picasso (1955)
sacrifices, de courages, de silences et de renoncements. Nous sommes tous des héros au quotidien sans forcément nous en rendre compte.
Grâce à Don Quichotte fiction et réalité se rencontrent ou plutôt se télescopent. Et si la fiction pouvait réellement porter secours à la vraie vie. Alors l'auteur invite tous les auteurs qui comptent pour lui à une fête dans son jardin. Y ont lieu des rencontres improbables, toujours pleine d'humilité, à laquelle Pessan n'ose pas prendre part. Et pendant ce temps, Quichotte et Panza continuent leurs exploits et redressent des torts.

Quichotte, autoportrait chevaleresque s'inscrit dans notre société contemporaine en rendant hommage à celles et ceux qui subissent de près ou de loin notre société consumériste. La littérature nous protège des excès de ce monde en faisant de nous, lecteurs, des témoins éclairés. Invoquons les héros de nos livres pour soigner ce qui va mal, prenons conseil auprès de ces auteurs qui ont anticipés la situation actuelle. La littérature est un refuge, un monde en soi où il fait bon se reposer. 
De Don Quichotte, on a retenu trop souvent le poncif de sa folie. Il faut y voir une lucidité évidente, un vrai chevalier et non un épouvantail ambulant se battant contre des ennemis fantômes.
Don Quichotte et Sancho Panza sont les symboles de la résistance qu'il faut mener pour ne pas être englouti.
"Au petit trot, deux hommes avancent inexorablement. Rien ne les détournera du but  qu'ils se sont fixé puisque coule en eux la force des fous et des obstinés (...) Ces deux-là avancent, c'est pour cela qu'ils sont devenus des légendes : pour n'avoir jamais mis un genou à terre, jamais renoncé, jamais même jeté un regard en arrière".
Ed. Fayard, janvier 2018, 420 pages, 20€

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