Un Homme qui savait, Emmanuel Bove

Ed. La Table Ronde, collection La Petite Vermillon, 224 pages, 7.10 €


Écrivain connu et reconnu avant la seconde guerre mondiale, Emmanuel Bove est depuis tombé dans l'oubli. Un Homme qui savait raconte l'itinéraire psychologique complexe d'un homme sans qualités.



Après ses études de médecine et un mariage avec la fille d'un professeur connu et reconnu, Maurice Lescat avait toutes les cartes en main pour entamer une brillante carrière qui aurait fait de lui un homme riche et adulé. Mais c'était sans compter sur son caractère complexe et sa nature hypocondriaque qui, invariablement, lui ont fait prendre des décisions regrettables.
"Un petit retraité ! Même pas. Il n'avait plus de retraite. Qui la lui verserait ? Il n'avait jamais été dans l'administration. Il n'avait été nulle part. Il n'était pas non plus un petit rentier. Il n'avait pas de rente. Pourtant tout le monde croyait qu'il était un petit rentier. Il y avait de quoi se mettre en colère. Avoir tellement l'air d'une chose et n'en avoir aucun des avantages".

Au moins Lescat est sûr d'une chose : sa supériorité par rapport aux autres. Parfois, cette certitude le rend dédaigneux voire même insupportable. Elle s'adresse à toutes et à tous, même sa sœur, contrainte de partager un appartement avec lui , subit quotidiennement son dédain. Ce comportement lui a valu de se défaire peu à peu de ses rares amis, de mépriser son beau-père et son épouse. Et puis, pourquoi pratiquer la médecine puisqu'il vaut tellement plus ?
"Maurice comprit qu'il ne ferait jamais rien dans ce milieu, qu'il ne serait jamais que le petit protégé d'une famille ambitieuse. Il n'eut plus qu'un désir : retrouver sa liberté (...) Alors commença pour Maurice cette vie médiocre d'homme qui a renoncé et qui, faute de pouvoir faire autre chose, continue dans la voie à laquelle, au fond de son cœur, il a renoncé".

Seulement, il faut vivre même lorsqu'on a décidé sciemment de ne rien faire. Alors, Lescat se fait entretenir, sachant frotter la manche dans le bon sens. Il sait flairer les bonnes affaires et les personnes crédules qui peuvent l'aider matériellement sans s'en rendre compte. Ainsi, il devient le bon ami de Madame Maze, une libraire, à qui il persuade de récupérer sa part de divorce autrefois laissée à son ex-mari. Il en sera l'intermédiaire auprès du notaire puisqu'il est un homme bien...

Ce qui est sidérant dans ce récit dont les dialogues ressemblent parfois à s'y méprendre à des répliques de théâtre, c'est que Lescat semble désemparé par son comportement. Pétri de contradictions, il en devient confus, touchant parfois, même si, très vite, lorsqu'il sent qu'il est acculé, il simule une de ses crises pour attirer l'empathie. Il pourrait devenir sympathique aux yeux du lecteur si tout cela n'était pas défini par un objectif clair : gagner de l'argent sans rien faire en profitant de la naïveté d'autrui.
Lescat est un homme pauvre comme il se plait à répéter, mais il entretient sa pauvreté. Elle est une vitrine qui lui permet d'entretenir son sentiment de supériorité et la certitude qu'il est et restera un homme incompris. Finalement, l'opportunisme a ses limites, et à force de circonvolutions et de retours en arrière, Maurice Lescat se perd et s'enfonce.
"Je suis prisonnier. Toute ma vie, j'ai été prisonnier. Je croyais être libre, mais j'étais prisonnier. Toujours quelqu'un ou quelque chose m'a empêché de faire ce que je voulais".

Un Homme qui savait est un roman posthume. Ecrit pourtant en 1942, il n'a pas été publié du vivant de l'auteur car ce dernier jugeait qu'il n'était pas un roman d'actualité. Le héros bovien de ce livre est un homme extrêmement complexe, à la fois conscient de la complexité de son caractère et pourtant persuadé que ses réactions sont sensées. Les personnages secondaires, en l'occurrence la sœur Emily et Madame Maze, sont les victimes désignées d'un être qui les méprise et les aime à la fois sans pour autant les épargner.
Un Homme qui savait pourrait être adapté au théâtre de par ses dialogues et l'action qui se joue souvent à huis clos.

Posts les plus consultés de ce blog

A part ça (26) Comment dessiner un roman, Martin Solares

La Vraie vie, Adeline Dieudonné

La Femme à part, Vivian Gornick