L'obscure clarté de l'air, David Vann

Ed. Gallmeister, octobre 2017, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, 261 pages, 23€
Titre original : Bright air Black

Médée sur la proue de l'Argo regarde au loin le navire de son père Eétès. Afin de le ralentir, elle jette à la mer des morceaux de son frère, car son père les récupérera pour lui offrir une sépulture décente. Elle n'a pas hésité au fratricide pour permettre à Jason de fuir avec la toison d'or.
"Le navire de son père dérive (...) Médée n'a plus de mots, plus de pensées. Elle a dénoué le monde, elle a tiré un fil vital, tout s'est détissé. (...) Sa tâche est de calculer prudemment, d'utiliser les morceaux de son frère avec parcimonie".
Dès le début du roman, on sent que Médée est prête à tout par amour. Le pire ne lui fait pas peur, pourvu qu'elle arrive à ses fins.
"Tu es à moi, dit-elle dans une langue qu'ilne comprend pas. Par les étoiles d'antan tout là-haut et par les nouvelles étoiles d'en bas, je régnerai sur ton cœur. Tu es la contrée que je vais conquérir".
Parce qu'elle est née femme, elle était promise à une condition d'esclave. Sa fuite lui donne les cartes en main pour choisir son destin. Elle veut régner et être crainte, dût-elle pour cela goûter au sang de son petit frère et renier sa famille, même si cela lui coûte.
" Elle ne sera pas esclave. Elle éprouvera ce besoin d'aider son père mais elle n'en fera rien. Elle pleurera son frère et s'agenouillera parmi sa dépouille démembrée, mais elle jettera un nouveau morceau par dessus bord quand le moment viendra. Elle ne se laissera pas dompter. S'il est naturel d'être esclave, alors elle sera contre nature".
Pourtant petit fille du dieu du Soleil Hélios, la clarté s'éloigne à son passage, et les ombres dominent. Il est trop tard maintenant pour retourner en arrière et tout recommencer.
"Aucune de ces étoiles n'est fixée. Projetées en orbites par le passage de Médée et de son équipage, un ciel bien plus réactif, ce qu'elle aurait toujours voulu des cieux, qu'ils ne soient pas aussi froids et distants.
Médée sent qu'elle est étrangère à elle-même. Elle vogue vers des contrées inconnues et vers un avenir incertain.
"Elle s'est exclue, elle se sent étrangère à elle-même. Pourquoi a-t-elle fait cela, elle l'ignore. L'amour, l'effacement de tout, un aveuglement pire que celui du soleil. La folie sans raison. Un acte, puis un autre, inévitables, incoercibles, jamais remis en question". 
Médée, Eugène Delacroix (1838)
Après des jours d'errance en méditerranée, les Argonautes arrivent enfin sur les terres de Iolcos où les attend le roi Pélias, oncle de Jason et usurpateur du trône. Forcément, la quête de la toison d'or n'aura servi à rien et le couple est réduit en esclavage. Médée fait peur, car elle est prêtresse d'Hécate et magicienne. N'est-elle pas une sorcière qui n'a pas hésité à tuer son frère pour sauver l'amour de sa vie ?
"Un seul et même homme : Hélios, Eétès, Pélias. Implacable, inflexible, effaçant tout le reste, et cet effacement doit être combattu".
Réduite en esclavage et battue régulièrement par quelques filles de Pélias, Médée rumine sa vengeance ; elle sera terrible, aussi improbable que cruelle : les filles du roi, par le conseil de Médée, tueront et découperont en morceaux Pélias pour le faire bouillir dans un chaudron, dans l'espoir qu'il ressuscite plus jeune !
Elle fuit avec ses deux garçons, puis Jason arrive à les rejoindre. Destination Corinthe, le royaume de Créon...

"Née sans mère, elle a donc peut-être été forgée. Dans un autre métal, plus léger que le cuivre et plus liquide que l'étain, plus profondément fusionné et encore en fusion (...).  

Pas la peine de raconter la suite, elle est encore plus terrible, car le le lecteur curieux sait ce que symbolise Médée. Elle est l'incarnation de l'infanticide, du mal absolu.
Dans ce récit, David Vann ne tente pas une réhabilitation de ce personnage mythologique. Il tente juste de décortiquer le raisonnement de la magicienne. Médée est un prénom issue de la racine du verbe grec μηδομαι / mêdomai qui signifie méditer. L'auteur, décrit une femme froide, manipulatrice, qui médite beaucoup sur ses actions futures. Car Médée est sûre de deux choses : elle ne veut plus être soumise à qui que ce soit, et elle veut régner.
Parfois, on sent une Médée à bout, bien consciente de l'horreur de ses actes. On sent aussi une Médée fusionnelle avec ses deux fils, prête à tout pour qu'ils soient reconnus à leur juste valeur, comme les fils du roi (sans trône) Jason. Or, comment ne pas être crainte alors qu'on est les fils d'une magicienne criminelle ? Même Jason, son mari, s'en méfie.
"Jason ne discute pas. Il tourne simplement les talons, quelque chose en lui s'est résigné".
L'Obscure clarté de l'air se lit comme un véritable roman, même si on en connait le terrible dénouement. Mais l'intérêt est ailleurs, il est dans le personnage de Médée, véritable héroïne maléfique, manipulatrice et passionnée, sans aucune limite et jusqu'au-boutiste, d'où son surnom parfois de Médée furieuse.

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