Le cœur battant de nos mères, Britt Bennett

Ed. Autrement, août 2017, traduit de l'anglais par Jean Esch, 370 pages, 20.90 €
Titre original : The Mothers


Autour du personnage central de Nadia et pendant une décennie entière, l'influence des mères : celles qui le sont, celles qui veulent le devenir, celles qui ne le sont plus, et celles qui ne le seront jamais.



A dix-sept ans, Nadia a fait de la fugue un art de la survie. Elle fuit un père rempli de chagrin depuis le suicide de son épouse, elle fuit l'incompréhension du geste de sa mère, elle fuit le Cénacle, église protestante fréquentée par les siens.
"Son père déposait sa tristesse sur un banc d'église, Nadia emportait la sienne dans des endroits où nul ne pouvait la voir".
Parmi ses refuges, les bras du fils du pasteur, Luke, dont la future brillante carrière de footballeur a été réduite à néant après une blessure grave au genou.
Depuis qu'elle a été acceptée à l'université du Michigan, Nadia sait que ses jours d'errance à Oceanside, petite ville de la banlieue de San Diego, sont comptés. Elle espère que les milliers de kilomètres entre les deux lieux tairont sa culpabilité lancinante au sujet du geste de sa mère. Pourquoi cette dernière a abandonné une fille unique et un mari aimant en se mettant une balle dans la tête ? Nadia se persuade que si elle n'avait pas existé, sa mère aurait eu une autre vie et aurait pu entreprendre les études dont elle rêvait. Elle EST l'erreur de sa mère, croit-elle.
« Si ma mère s’était débarrassée de moi, est-ce qu’elle serait toujours en vie ? Peut-être qu’elle aurait été plus heureuse. Peut-être qu’elle aurait pu avoir une vraie vie".

Pour compliquer le tout, Nadia se rend compte qu'elle est enceinte de Luke. Ce dernier participe financièrement à l'avortement mais est aux abonnés absents quand il s'agit d'épauler la jeune fille. Au-delà de l'opération douloureuse, Nadia souffre : sera-t-elle mère un jour ? A-t-elle mis fin à une histoire possible à trois avec Luke et le Bébé ? N'est-elle qu'une égoïste ?
"Elle était censée savoir qu’une seule erreur suffirait à la priver d’avenir. Elle avait connu des filles enceintes. Elle les avait vues se dandiner au lycée, vêtues de débardeurs moulants et de sweat-shirts tendus par leur ventre. Elle ne voyait jamais les garçons qui les avaient mises dans cet état – leurs noms étaient enveloppés de mystère, aussi nébuleux que la rumeur elle-même –, mais elle ne pouvait ignorer ces filles, énormes et rayonnantes devant elle. Plus que n’importe qui, elle aurait dû savoir à quoi s’en tenir. Elle-même avait été l’erreur de sa mère".
De toute façon, elle sent qu'elle n'a pas plus sa place au sein de la communauté religieuse ; les mères du Cénacle l'observent d'un sale œil, quant aux parents de Luke, ils balancent entre l'intérêt forcé et un rejet à son égard. Robert Turner, son père, s'accroche à la religion. A défaut de trouver les mots pour dialoguer avec sa fille, il se refuge dans la prière et la certitude que Nadia prendra de toute façon les bonnes décisions concernant son avenir.
"[Son père] pleurait de manière virile, mais il pleurait, et pour la première fois de sa vie Nadia s’était demandé si elle n’était pas plus forte que lui.Une blessure intérieure devait rester à l’intérieur".
Forcément, il ne sait rien à propos de l'avortement.

Nadia est l'antithèse d'Aubrey, la protégée de l'épouse du pasteur. Aubrey a frappé à la porte du Cénacle pour y trouver le salut et oublier une enfance douloureuse avec une mère effacé et un beau-père incestueux. Réfugiée chez sa sœur Mo, elle se reconstruit et paraît aux yeux de tous comme la jeune femme idéale à marier. Aux yeux de Nadia, Aubrey incarne celle qui est partie, et malgré leurs différences, elles entament une amitié profonde que même la distance ne réussira pas à mettre un terme.
"Elle comprenait encore moins Aubrey. Qu’est-ce que ça faisait, se demandait-elle, d’être celle qui était partie" ? 

Dans le Michigan, Nadia apprend à vivre loin de Oceanside et apprivoise sa culpabilité et ses rancœurs passés.
"L’avortement prenait peut-être un autre aspect quand c’était juste un sujet intéressant pour un article ou un débat autour d’un verre, quand vous n’imaginiez pas que cela pouvait vous atteindre".
Elle évolue différemment, protège son indépendance acquise depuis le décès de sa mère, et observe de loin les rumeurs qui secouent la communauté noire de la petite ville, jusqu'à son retour obligé .
"Nadia sentait que les strates du passé se décollaient ; elle retournait lentement dans son ancienne vie".
Nadia est un personnage fort, blessé, qui avance malgré les malheurs de sa vie. Au fil du temps, elle tente d'accepter le geste désespéré de sa mère, et le prend comme un dernier "cadeau" de sa part : le malheur lui a appris à être forte. Cette force arrachée du chagrin et de la stupeur existe-t-elle différemment chez Luke, élevé par une mère limite castratrice et obnubilée par l'image, ou chez Aubrey, abandonnée par sa mère qui lui a préféré un homme incestueux ?
Quand Aubrey essaiera désespérément d'avoir un enfant, Nadia se demandera si elle aurait été une bonne mère avec Bébé si elle l'avait gardé. Ainsi, le poids de la culpabilité est protéiforme, ancré en elle.
Britt Bennett a écrit un roman brillant sur l'être et le paraître. Le cœur battant de nos mères, symbolisé par le chœur des vieilles femmes du Cénacle qui prend la parole en début de nombreux chapitres, rappelle à quel point la condition de femme n'est pas facile quant il s'agit de défendre farouchement son indépendance. Il faut sacrifier une partie de soi pour exister et avancer dans la vie.
Le Cœur battant de nos mères fait battre le cœur de ses lecteurs grâce à des personnages secondaires forts obligés de se reconstruire trop tôt en tentant malgré tout d'être des gens de bien.

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