A Malin malin et demi, Richard Russo

Ed. La Tbale Ronde, collection Quai Voltaire, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, août 2017, 624 pages, 24 €
Titre original : Everybody's Fool

Les personnages de Richard Russo sont humains, trop humains peut-être et sont intimement persuadés qu'ils sont la risée de tous (d'où le titre anglais) puisqu'ils se croient transparents...


A Malin malin et demi pourrait être un roman plombant sur la vieillesse, les si j'avais su ou j'aurais dû, mais en bon pathologiste du cœur, Richard Russo rend ses personnages attachants et vraisemblables. Au cœur de ce cortège, on retrouve Sully, l'(anti) héros de Un homme presque parfait (2002,10/18 pour l'édition poche). L'ancien type le plus malchanceux de North Bath est devenu l'homme le plus riche depuis qu'il a hérité de sa propriétaire qui le considérait comme son fils. A maintenant soixante-dix ans, Sully n'a pas changé d'un poil ses habitudes. Il traîne toujours dans les mêmes Diner, asticote gentiment les mêmes personnes, et traîne avec son ami Rub qui lui voue une amitié passionnée. Mais Sully est un homme malade qui sait qu'il n'en a plus pour longtemps. Alors, ces pages pourraient être son baroud d'honneur, mais l'auteur a préféré construire son roman en une suite de chapitres qui auraient très bien pu être le corps d'un recueil de nouvelles.
Dans ce contexte, on découvre d'autres "figures" locales tel le shérif Mayner dont l'épouse est morte d'un accident d'escalier alors qu'elle venait de lui annoncer son intention de le quitter, Jérôme, un flic monomaniaque et dépressif, Charice, une secrétaire grande gueule, ainsi que d'autres déjà rencontrés car ils gravitent dans le petit monde de Sully : son ex-maîtresse Ruth, son ami bègue Rub, son ex-patron obsédé Carl....

Le temps a passé. Chacun se demande s'il n'est pas trop tard de faire enfin le bon choix et changer de vie. Et tout bien considéré, ce n'est pas en restant dans la ville de North Bath que les choses changeront. De près comme de loin, c'est une bourgade sinistrée qui maintenant vit dans l'ombre de sa voisine bien plus attrayante et rayonnante. Au fil des pages, le lecteur a l'impression que North Bath rassemble tous les cas de la terre. Même le shérif  Raymer semble à l'image de sa ville : en perdition. Depuis que son épouse Becka "a dévalé l'escalier comme un slinky", ce quinquagénaire se déteste de plus en plus. Certes, elle ne l'aimait plus, mais il s'est persuadé qu'elle le quittait pour un autre. Car, comment un type comme lui avait pu de toute façon épouser une femme aussi sexy que Becka ?  Pour se punir, il a décidé de vivre dans un taudis et de vivre au jour le jour...

"Non. Elle avait trouvé un autre horizon, et maintenant, je ne saurai jamais qui c'était (...) Si je savais qui était cet horizon, peut-être que je saurais ce qui clochait chez moi, question horizon. Supposons que je rencontre quelqu'un d'autre. Comment éviter de refaire la même chose et de la perdre elle aussi ? "
Chez Richard Russo, le contexte et les lieux expliquent en partie les histoires des personnages. Et comme ces derniers sont incapables de faire une "auto-thérapie", alors c'est nous, en tant que lecteurs, de comprendre pourquoi ils agissent et résonnent de cette façon. Et l'intelligence de ce livre est que jamais le récit ne sombre dans le poncif ou le caricatural.

La seule faiblesse de A Malin malin et demi peut venir finalement de sa construction. Chaque chapitre peut se lire comme une anecdote (d'ailleurs le titre anticipe le contenu). Le roman est une suite de petites histoires qui, au cumul, permet d'appréhender le mieux possible chaque personnage. Et Sully est le centre de ce petit univers. Alors, comme le livre est imposant (plus de 600 pages) le procédé peut lasser, c'est pourquoi Richard Russo n'hésite pas à utiliser les ressorts de l'humour ; on sourit beaucoup en lisant chaque tranche de vie et on se dit que l'auteur a réussi son pari : parler de la vieillesse, des regrets et de la mort avec humour et bonne humeur.

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