Vera, Karl Geary

Ed. Rivages, août 2017,  traduit de l'anglais (Irlande) par Céline Leroy, 276 pages, 21.50 €

Quand Sonny croise le regard de Vera, il sent tout de suite que cette femme va l'obséder. Sauf que Sonny a seize ans et Vera au moins le double...


La vie de Sonny est une vie faite de routine, sans horizon et surtout sans vraiment d'amour. A seize ans, il se partage entre le lycée dans lequel il s'ennuie, la boucherie où il travaille comme commis le soir, et la maison où il subit le mal être de sa mère, les silences de son père, et l'indifférence de ses frères.
"Tu réfléchis à la journée à venir, la route détrempée jusqu'au lycée, les cours où te cacher, la peur que ton nom soit appelé, puisqu'il le serait. La boucherie à seize heures et le chemin de retour à la maison. Tu menais une vie ordinaire et sans envergure, tu le savais très bien".

Parfois, il aide son père sur des chantiers, avant que ce dernier n'engloutisse sa paye dans les paris. Souvent, ce sont des travaux dans les quartiers chics de la ville pour des bourgeois dont la vie est aux antipodes de celle de Sonny, croit le jeune homme. C'est en rénovant le mur d'une grande propriété que Sonny croise le regard de la propriétaire. Belle et élégante, elle dégage un charme fou, et ne fait pas mine de dégoût quand elle adresse la parole aux deux ouvriers. Tout de suite, Sonny est subjugué par cette femme.
"Tu emportas le bout de papier dans l'arrière-boutique et, avant de le plier avec précaution et le glisser dans ta poche, tu lis son nom, mais dans ta tête, pour qu'il ne soit qu'à toi. Vera."
Elle s'appelle Vera, ne semble pas travailler et reste de longues heures en son domicile. Dès lors, elle va incarner tout ce qu'il désire chez une femme, mais surtout elle va incarner cette lueur d'espoir en la possibilité d'un avenir qui ne ressemblera pas à celui de son père.
"Elle regarda ailleurs comme si elle se rappelait quelque chose. " Nous sommes des serre-livres, toi et moi, tu vois ce que je veux dire ? Ton esprit se projette, il va de l'avant, tu penses à l'avenir. Moi, je pense au passé, je pense..." Elle posa sa tasse sur la table et refusa de partager avec toi ce qui lui traversait l'esprit".

Seulement, ces deux personnages viennent d'un monde radicalement différent. Sonny traîne les rues pour fuir les siens, boire ou retrouver Sharon sa compagne d'infortune. Quand il ne sort pas, il se réfugie dans la salle de bains où il y cache son argent qui lui permettra de partir, et où il y lit des recueils de poèmes empruntés dans la bibliothèque de Vera. Au fil du temps, cette dernière devient le centre du monde. Elle sait l'écouter, même ses silences sont précieux, mais Sonny sent aussi toute la fragilité de cette femme qui renferme un douloureux secret.

Vera est une ode à l'instant présent. Le récit démolit les barrières du bien pensant pour laisser libre cours aux sentiments et aux émotions. L'histoire d'amour entre Vera et Sonny est une parenthèse enchantée entre deux êtres blessé par la vie. Le garçon incarne la fougue de la jeunesse alors que la femme est symbole de tempérance. Seulement, ils appartiennent à deux mondes différents. Et c'est ce mur là, celui des conventions et de l'ordre social, qui risque fort d'être le plus difficile à abattre. Quand il est auprès d'elle, Sonny a ce sentiment d'appartenance qu'il désire plus que tout. Il n'est plus transparent, il n'est plus ce gamin d'ouvrier aux parents qui ne se parlent plus. Vera lui permet de lui faire sentir qu'il peut être quelqu'un qu'on aime pour ce qu'il est.



Posts les plus consultés de ce blog

A part ça (26) Comment dessiner un roman, Martin Solares

La Vraie vie, Adeline Dieudonné

La Femme à part, Vivian Gornick