Suivre son mari John à Tanger était une évidence pour Alice Shipley. Dans sa tête, le Maroc est synonyme de nouvelle vie mais surtout un bon moyen de mettre de côté son passé douloureux. Or ce dernier va revenir sous les traits de Lucy, son ancienne colocataire et amie.
"Car même si John McAllister était loin de correspondre à l'homme dont j'avais pu rêver à une époque - il était bruyant, mondain, effronté et souvent déraisonnable - je m'étais réjouie de l'opportunité qu'il représentait : pouvoir oublier, laisser le passé derrière moi".Rien de neuf à l'horizon pourrait-on penser quand on comprend que la trame de ce roman est dans l'amitié mortifère entre deux jeunes femmes dont l'une jalouse l'autre au point de vouloir devenir elle. On en vient même à penser au film de Barbet Schroeder, JF partagerait appartement (Single White Female) (1992) dans lequel la nouvelle colocataire de Bridget Fonda devient de plus en plus intrusive. Pourtant, la comparaison s'arrête là. Christine Mangan n'a pas voulu d'un personnage toxique qui s'immisce dans la vie de l'autre ; elle a préféré que ses deux héroïnes soient à la fois complémentaires et différentes, portant chacune une faille psychologique.
Deux voix, deux points de vue, et un lecteur qui se demande qui est vraiment psychologiquement atteint jusqu'au dénouement qui ne laisse plus aucun doute.
Tangerine fait de Tanger un personnage à part entière. Ses ruelles poussiéreuses, l'ambiance de ses bars, l'accueil fait aux touristes la rend à la fois accueillante et toxique. La chaleur n'arrange pas les choses, puisqu' Alice qui vient des montagnes du Vermont est davantage habituée à un climat plus rugueux. Elle croit que le soleil lui veut du mal et l'oblige à une torpeur qui lui enlève tout libre arbitre et jugement objectif. Ainsi, quand Lucy vient à sa rencontre, à plus de huit mille kilomètres du lieu où elles se sont rencontré la première fois, elle retrouve les habitudes d'antan, laissant de côté les raisons pour lesquelles elle avait fui la jeune femme.
"Son prénom m'échappa comme une déclaration, un mot unique à la fois lourd de sens et insignifiant. A aucun moment, depuis mon départ des montagnes Vertes du Vermont jusqu'à mon arrivée dans les ruelles poussiéreuses du Maroc, je ne m'étais pas attendue à la revoir. Pas après ce qui s’était passé".L'assurance, l'élégance et le raffinement de Lucy rassurent la fragile Alice. Elle est souvent seule la journée, John travaillant selon elle pour les services secrets. Lucy lui fera oublier un temps sa maladie nerveuse, "une sorte de pression, d'emprise, qui [lui donne] l'impression d'étouffer".
Seulement comme toute amitié perverse, les mauvaises habitudes reviennent vite. Lucy domine Alice, la pousse vers ses derniers retranchements lucides, et tout cela sous le ciel de Tanger qui devient pour le coup une véritable prison à ciel ouvert, étouffante et sans issue.
John, personnage secondaire, sent bien que la nouvelle venue n'est pas aussi bienveillante qu'elle n'y parait ; il devient une menace.
Tangerine est un premier roman réussi qui distille le doute et le malaise jusqu'au dénouement. Il a attiré l'attention du New Yorker qui lui a consacré un article en mars 2018. Le lecteur est le témoin impuissant d'une emprise et constate les dégâts d'une manipulation mentale pensée à long terme.
Ed. Harper Collins, collection Noir, traduit de l'anglais (USA) par Laure Manceau, 320 pages, 20€