Les Orphée, Eric Metzger

Deux histoires croisées, deux quêtes de l'impossible, avec toujours chez Eric Metzger, Paris by night...

Orphée est un trublion de la nuit. Contrairement à celui dont il a emprunté le nom, il ne se retourne pas sur son passé, mais il est toujours en quête de la femme parfaite, une Eurydice qui serait à son image, provocatrice et unique. Il n'est pas le premier à fantasmer sur  cette représentation féminine idéale et insaisissable, il en est bien conscient, mais de fait, Orphée "creuse avec la certitude de l'échec". Sa quête justifie sa plongée dans le Paris nocturne, au fond des boites de nuit interlopes, à chercher celle qu'il aura décidé d'aimer. Or, "l'orgueil le fait échouer". Au moins la nuit a le don de tamiser la réalité.
"Dans la pénombre, ils sont tous beaux, égaux et faux. On ne voit plus la transpiration, les imperfections, les gestes maladroits".
De l'autre côté de Paris, un homme reste cloîtré chez lui, en tête à tête avec un curieux téléphone, objet vintage à cadran qui, depuis que Louis l'a acheté sur une brocante, propose des allers simples vers le passé. Le père de Louis est mort depuis longtemps, et pourtant lorsque ce dernier compose le numéro de téléphone de son enfance, son père répond. Que dire ? Comment le prévenir ? Alors le jeune homme décide de se faire passer pour un ami d'enfance de son père. Il devient peu à peu son confident, mais au fil de ses conversations improbables, Louis s'enfonce dans la dépression.
"Le temps lui échappait, l'avenir aussi bien que le présent. Quant au passé, il lui courait après, sans jamais l'atteindre vraiment. Il se sentait en dehors de tout, comme expulsé ; le monde auquel il faisait face ne l'intéressait plus".
Orphée et Louis se ressemblent : si jeunes et déjà si blasés ! Or, on ne peut pas modifier le passé, et ils semblent incapables de se construire un avenir. Ils restent figés, englués dans un présent qu'ils subissent malgré les apparences.
"Orphée est seul. Sans enfant, ni rien d'autre à se mettre sous la dent. Une fausse Eurydice dans le lit occasionnellement, contrefaçon désirable pour une durée indéterminée. Le silence a fini par s'imposer autour de lui, et la solitude fut. A trente et un ans, Orphée se retrouve quelque peu embourbé au milieu du cours de sa vie".
L'un chez lui, l'autre dans la nuit parisienne, se cherchent sans se trouver. Il y a du jusqu'au boutisme dans leurs actions, une forme de désespoir aussi. Leur quête d'identité les renvoie à leurs propres faiblesses et à leurs blessures les plus profondes.
"Qui est Orphée ? Une fausse identité. Chercher Eurydice est un moyen de ne pas se trouver. Orphée n'est pas lui, sans être un autre ; il est un tiers. Pour être lui, il devrait se comprendre. Pour être un autre, ils devraient les comprendre".

Dans son troisième roman, Eric Metzger continue à interroger l'autre lui-même, celui qui fait partie de notre être mais qu'on ne connaît pas si bien, parce qu'on le refoule ou qu'on cherche à l'atténuer. Il décrit deux personnages qui ont décidé de lâcher prise en laissant leur véritable moi les submerger. Or tout cela ne se fait pas sans dommages collatéraux.
Les Orphée est un roman court, résolument moderne et urbain, qui se sert du fantastique et du ressort mythologique pour filer la métaphore et décrire finalement "l'ultra moderne solitude" qui nous assaille.

Lire les chroniques sur les deux premiers romans de l'auteur
http://virginieneufville.blogspot.fr/2017/02/adolphe-disparu-eric-metzger.html
http://virginieneufville.blogspot.fr/2017/02/la-nuit-des-trente-eric-metzger.html

Ed. Gallimard, collection L'Arpenteur, février 2018, 128 pages, 12.50€

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