Ed. Points Seuil, octobre 2001, 217 pages, 6.1 euros
Hallucinant, halluciné, hallucinatoire
Un lecteur non averti plongera « tête baissée » dans les quarante-neuf narrats* qui composent Des Anges Mineurs.
Mais, très vite, il se rendra compte que le style est difficilement
identifiable : le narrateur change à chaque fois et chante un monde à
l’agonie. Il peut être « un moine-mendiant » « envoyé en mission
d’observation » qui, au moyen de l’apnée, doit « évaluer l’état du monde
et recueillir les éléments sur les peuplades qui l’habitent encore, sur
leur culture et leur avenir », ou une scientifique qui aide à mettre
bas des ourses blanches enfermées, ou encore une vieillarde alerte,
bicentenaire, chamane à ses heures perdues, chargée de créer un être
protéiforme dont l’objectif sera de rendre le monde plus égalitaire.
On
se perd vite dans le labyrinthe de ces personnages, mais de cette
incompréhension naît une réelle fascination sur le contenu. Ainsi, à
travers ces voix qui semblent se perdre dans un monde fait de silence,
Volodine décrit un univers à l’agonie au décor ruiniforme, « aux
couleurs épouvantables », dont « les chicots d’entrepôts effondrés »
résistent au temps.
Les
survivants évoluent dans des villes fantômes où le cannibalisme est
courant puisque les fils peuvent engraisser leur mère pour s’en délecter
plus tard. Cette vision apocalyptique et hallucinatoire, dans laquelle
tout espoir semble avoir disparu, a valu à cette œuvre d’être rapprochée
de la science-fiction.
Or, Volodine refuse farouchement à être intégré
dans la littérature officielle, c’est pourquoi, en 1991, il fonda le
post-exotisme dont le texte présent en fait partie intégrante et de ce
fait, doit être considéré comme « un objet marginal et rien d’autre ».
La lecture hermétique des Anges Mineurs déroute et fascine.
En effet, le lecteur perd ses repères spatio-temporels malgré les
quelques dates précisées : ce qui paraît une heure pour l’un devient
quinze semaines d’absence pour l’autre. Il y a quelques retours en
arrière, lorsque la société souffrait du capitalisme et tentait de se
survivre à elle-même. En tout cas, chaque narrat explique « la saleté
fondamentale de l’existence » sur « une planète de terre écorchée, de
forêts saignées à cendre, une planète d’ordure ».
Un seul être pourrait
mettre un terme à ce monde de misères. Il s’appelle Will Scheidmann,
c’est un être protéiforme cousu par « ses grands-mères » anciennes
pensionnaires d’une maison de retraite, et qui un jour, ont « oublié »
de mourir. Lors de la « gestation » de Will dans les couvertures des
vieillardes, elles lui ont chanté les valeurs d’un monde égalitaire, un
idéal nouveau où riches et pauvres n’existeraient plus, bref un autre
monde que le capitalisme qui a causé la ruine de tout. Une fois né, il
devra rassembler la population survivante et créer une nouvelle ère. Or,
les vieillardes, réunies « en milice de fer » veillent et se rendent
compte très vite que Will s’éloigne dangereusement des objectifs de
départ. Récupéré et fait prisonnier, c’est lui qui va devenir la voix
des narrats chantés aux bicentenaires tel un aède de la fin du monde.
Finalement, c’est un nouveau constat d’échec, et on peut se demander si
le désespoir et l’agonie ne sont pas synonymes de « renouveau » dans
l’univers de Volodine. Ainsi, le narrat est porteur d’une nouvelle forme
de poésie dans laquelle les images apocalyptiques deviennent
merveilleuses et transcendées.
En conclusion, une œuvre hallucinante de
par le style employé, hallucinée de par son contenu à la fois réel et
mystique, et enfin, hallucinatoire, à cause de la vision du monde
transmise au lecteur.
* Définition du narrat selon Antoine Volodine : « j’appelle
narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j’appelle narrats
des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un
conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et
souvenir ».