mardi 25 juin 2019

L'Eté où tout a fondu, Tiffany McDaniel

1984. un procureur publie une annonce dans le journal local dans laquelle il demande que le diable vienne en ville. premier roman et coup de maître avec cette histoire étrange qui brasse toutes les certitudes sur la religion et les a priori, puis met en scène la puissance du contrôle des esprits.


"Car Jung a dit que la honte est un sentiment qui dévore l'âme. Elle ne vous dévore pas en une grosse bouchée. Elle prend son temps. Ça fait soixante et onze ans, et elle prend encore son temps".
Le narrateur est le vieux Fielding. En 1984, l'année de ses treize ans, il est arrivé des événements inquiétants et tragiques dans la petite ville de Breathed, dans l'état du Midwest. Ce fut l'été de la canicule, un été qui sera déterminant pour le reste de sa vie.

"Ça m'a fait penser à toutes les choses dont nous sommes si certains. Comme le diable. Quand j'ai fait passer cette invitation dans le journal, je pensais que le diable apparaîtrait, avec une fourche et des cornes, et qu'il serait tout rouge. Il serait méchant, cruel, diabolique. J'en étais persuadé, et alors tu es apparu, Sal. Pas avec une fourche, mais avec un cœur".
Quand le procureur de Breathed, Autopsy Bliss publie son annonce dans le journal local, il était loin de penser qu'elle aurait des conséquences d'une ampleur inédite. C'est un adolescent de treize ans, noir aux yeux verts, vêtu d'une salopette crasseuse, se disant appelé Sal qui se présente en se disant être l'incarnation du diable. Chose curieuse puisqu'il ne correspond pas à l'image qu'on se fait du maître ds Enfers...
Seulement, son arrivée ne passe pas inaperçu. Pour Fielding, le fils de Bliss, ce sont ses yeux verts qui l'interpellent. Quant à Elohim, le nain charpentier, c'est la peau d'ébène du gamin qui va faire de lui son principal ennemi.
""Tes yeux..." Je fixais ses iris, car jamais je n'avais vu à la fois une couleur aussi sombre et aussi étincelante. On aurait dit des feuillages au soleil de juillet. "Ils ont tellement verts.
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Ce sont des feuilles que j'ai gardé comme souvenir du jardin d'Eden." Il a dit ça avec une telle assurance que je ne pouvais en douter".
Sal appréhende son statut avec sérénité. Il répond aux questions sur ses origines et son rôle sur Terre. Depuis son arrivée, la canicule s'est installée, et des accidents tragiques surviennent. Dans la communauté le coupable est tout trouvé. Elohim contrôle les esprits des habitants par des prêches de plus en plus virulents, tandis que la famille Bliss tente de protéger Sal.
"Le fait d'être le diable faisait de lui une cible, mais lui donnait aussi un pouvoir qu'il n'avait pas en tant que simple garçon. Les gens le regardaient, l'écoutaient. Le fait d'être le diable faisait de lui quelqu'un d'important. Le rendait visible. Et n'est-ce pas ce qu'il y a de plus tragique dans cette histoire ? Qu'un garçon doive être le diable pour être pris en considération"?
Le noir n'est pas que la peau du présupposé diable, "C'est cette couleur qui [réunit] Elohim et ses adeptes".
"Au fur et à mesure que la chaleur augmentait, Elohim haussait le ton de ses sermons devant un public croissant (...) Pour eux, il était l'eau. Pour eux, il était l'eau. (...) Était-il Dieu cet été-là ? Là, au fond de ces bois, il était l'unique".
Diable ou non, Sal est devenu comme un frère pour Fielding. Cet été-là, Fielding va vieillir d'un seul coup et va voir disparaître toutes ses certitudes sur les personnes qu'il croyait bien connaître. Cette période va le marquer profondément et l'inscrire dans une forme de culpabilité éternelle.
"Depuis l'âge de dix-sept ans, j'ai travaillé tous les jours à un rythme d'enfer, escaladant et dévalant des échelles, démolissant la brique et la pierre tout en exigeant de mon corps qu'il reste agile sur les étendues des toits.(...) Et donc la moindre parcelle de mon esprit, la moindre parcelle de mon corps n'est que souffrance. Je suis l'éternelle fléau, l'éternelle chute, l'éternelle histoire de ce qui arrive à un homme incapable de laisser l'oubli faire son travail".
Et si le diable avait un cœur finalement ?
"Vivre sur terre, c'est vivre dans le gris, alors que quand on vole au-dessus, tout scintille, comme du cristal, à l'infini. Même la terre sèche arrive à briller comme des diamants quand on a des ailes qui permettent de la survoler".
(...) 
"Tu sais d'ou vient le mot enfer ? Après ma chute, je n’arrêtais pas de me répéter Dieu me pardonnera, Il m'en fera sortir, Il m'en fera sortir. Après avoir répété ça pendant des siècles, j'ai fini par raccourcir en En fera, en fera. Et puis finalement, ça a donné En fer".
 L'été où tout a fondu m'a captivée. Tiffany McDaniel décrit la noirceur de l'âme humaine avec une histoire au départ étrange et qui bascule dans le quotidien d'une petite ville. Elle décrit à quel point la religion et les usages qu'on en fait peuvent avoir des conséquences désastreuses sur une communauté tranquille. Et puis, l'histoire de Sal et de la famille Bliss pointent aussi du doigt les ravages de la discrimination. L'histoire se situe en 1984, mais elle aurait bien pu se dérouler de nos jours, les mentalités n'ont pas beaucoup évolué. L'idéal américain en prend pour son grade. Les personnalités se révèlent, les apparences se fissurent et finalement, le diable n'est sûrement pas celui qu'il prétend être.
Un vrai grand roman à lire d'urgence !

Ed. Joelle Losfeld, mai 2019, traduit de l'anglais (USA) par Christophe Mercier, 316 pages, 23€
Titre original : The Summer that melted everything