Une Ombre au tableau, Myriam Chirousse

Myriam Chirousse signe un roman d'ambiance qui distille l'angoisse au fil des pages, le tout sur fond de carte postale.


Si vous recherchez un roman d'aventures, passez votre chemin ; Une Ombre au tableau est un roman davantage centré sur les sentiments, les émotions et les impressions que sur les péripéties qui se succèdent à vitesse grand V.
Tout commence par l'achat d'une villa dans une résidence privée dans le sud de la France. Le Clos des Collines a cette chance de posséder une magnifique piscine pour ses résidents. Cette piscine c'est ce qui a décidé Fred Delgado, employé de banque avide de reconnaissance professionnel. Fils de commerçant, il veut montrer au monde entier qu'on peut réussir même si ses parents ont fait faillite. Pour Fred, cette villa sera le miroir de sa réussite, et tant pis si les murs ont abrité un drame familial, il suffit juste de ne pas en parler à Mélissa, son épouse.
 "Il y avait quelque chose d'irréel dans ce lieu, une somptuosité délibérément fabriquée, une sale intention.  Les fenêtres semblaient de gros yeux noirs au milieu de visages de plâtre totémiques".

Justement Mélissa est très soucieuse de bien être. Ostéopathe de formation et férue d'épanouissement personnelle, elle veut vivre dans un lieu sain, serein où elle pourra élever tranquillement leur petit garçon. La piscine l'inquiète d'emblée car elle n'est pas aux normes de protection. Quant à la maison, elle dégage un je ne sais quoi de malsain qu'elle n'ose pas définir à son époux, de peur qu'encore une fois il ait ce soupir agacé qu'elle déteste tant.
"Quelque chose n'allait pas. Il se dégageait des murs blancs un malaise insaisissable qu'ils avaient hâtivement escamoté sous leurs affaires, air qui persistait, tenace, flottant dans l'air, comme le cloaque olfactif des tuyauteries d'une maison vacante qu'un lavage récent peine à masquer."


Au fil des pages on se demande ce que Mélissa et Fred font ensemble tant ils sont différents et difficilement complémentaires. Leur petit Clément semble être la seule chose qu'ils ont en commun. Autant Greg adore les paillettes, le paraître et les soirées, autant Mélissa se souvient avec nostalgie de sa jeunesse quand, avec son amie Karen, elle refaisait le monde et se promettait de vivre avec presque rien.
"C'était à n'y rien comprendre : alors qu'elle avait été libre de tous ses choix, elle se retrouvait dans une vie à l'opposé de celle qu'elle s'imaginait autrefois, lorsqu'elle rêvassait avec Karen sous les étoiles indiennes - cette vie simple, sans attache matérielle, dont les seules richesses auraient été l'amour et la liberté d'être soi".
C'est désormais bien loin maintenant et elle a l'impression constante de s'être fourvoyée, surtout que depuis quelques temps, les voisins s'immiscent dans leur vie, que ce soit Edith Colonna, la plus ancienne propriétaire de la résidence, ou Fabrizio et Diane, un couple libertin très intrigué par l'arrivée du jeune couple.

Les non-dits, les sous-entendus, les silences sont légions dans ce roman étouffant comme la chaleur caniculaire d'un été au sud de la France. Myriam Chirousse décrit des personnages manipulateurs ou  en quête d'un sens à donner à leur existence bien vide. Greg et Mélissa sont les représentants totémiques de deux visions radicalement différentes : le paraître et la recherche de bien être.
Une Ombre au tableau excelle dans la distillation progressive du malaise. Le climat est de plus en plus angoissant, comme si la tragédie passée avait une influence sur les décisions à venir et le comportement de chacun.

Ed. Buchet-Chastel, avril 2018, 190 pages, 17€

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