Les Terranautes, T.C Boyle

Quatre hommes et quatre femmes enfermés sous une biosphère géante pour une expérience de deux années. "L'enfer c'est les autres" a écrit Sartre. Les Terranautes sont prêts à tout du moment qu'il garantissent le succès et la notoriété de leur Mission.

Ils ont été choisis par Mission Control à la fois pour leur physique et leur propension à l'aventure, au delà de leurs compétences respectives. Car après l'échec de la Mission 1, le milliardaire qui finance le projet et l'unité qui la commande ne peuvent pas se permettre un second échec. 
"Mission Control recherchait des candidats du type NASA, un "profit d'aventurier", très motivés, haute sociabilité et faible propension à la dépression."
Sous couvert d'une expérience scientifique fondamentale -le voyage spatial longue durée- il s'agit de voir comment des êtres humains "condamnés" à survivre ensemble dans un univers fermé évoluent au fil du temps. T.C Boyle aurait pu construire un roman choral en donnant la parole à chacun des protagonistes, il a préféré prendre du champ en se contentant de trois voix : les deux Terranautes les plus charismatiques, et une volontaire éliminée à la dernière sélection, témoin extérieur des événements.
Dawn Chapman, et Ramsay Roothoorp n'ont pas été sélectionnés pour les mêmes raisons mais ont un point commun non négligeable : la recherche de la gloire. Même si Dawn se le cache à elle-même, elle pense que cette expérience lui ouvrira enfin les portes vers une vie plus facile et l'accès à un monde dont elle n'a pas toutes les clés. 
"Elle avait réussi, elle était en train de devenir célèbre, ses diplômes lui servaient enfin à quelque chose, elle participait à un projet dont Times avait affirmé qu'il était aussi important pour l'avenir de l'humanité que les missions Apollo".
Ramsay, lui, assume pleinement son ambition et ne s'en cache pas. Il est prêt à tout pour réussir et tourner les événements à son avantage. Alors, une belle histoire d'amour avec Dawn, sous le dôme, et une grossesse (même si franchement il s'en serait bien passé) sont promesses d'une couverture médiatique sans précédent. Peu importe si tout cela bouscule les relations avec les autres Terranautes...
"Les Terranautes devaient s'endurcir, bannir toute sentimentalité, avoir le sens pratique, être dévoués à la mission et à sa survie, par-dessus tout".
Le travail à l'intérieur de la serre, la sensation de faim constante, les proches avec qui on ne peut correspondre que par vitres interposées et la promesse que rien ne les fera rompre l'étanchéité du dôme, à savoir ouvrir la porte pour sortir avant la fin de l'expérience, font que les tensions s'accumulent. Mission Control, pour faire bonne figure, les force à mettre en scène des pièces de théâtre retransmises à la télévision. Pourtant ne sont-ils pas eux-mêmes des acteurs malgré eux ?
Depuis son éviction du projet, Linda Ryu rêve que Mission 2 soit un échec. Parce que trop grosse, par ce que trop typée, croit-elle, elle entame un long travail de sape auprès de sa "meilleure amie" Dawn pour que celle-ci renonce avant la fin des deux années d'enfermement. Linda est à l'extérieur ; elle collecte toutes les informations et sert d'espion pour sa hiérarchie, et de confidente pour la Terranaute. Elle peut être celle par qui le scandale arrive...
"N'oubliez pas qu'il s'agit d'une expérience, pas d'un produit parfait, d'un produit fini, que toute expérience a ses limites et que les choses peuvent mal tourner, cela arrive : c'est même tout l'intérêt de la chose".
Les Terranautes est une pièce de théâtre à huis clos, une télé réalité sans scénario pré-établi, qui fait du lecteur un voyeur. Sous couvert de recherches écologiques et sociologiques, chacun des personnages se met à nu puis se forge une carapace pour se protéger des autres. La faim, le désir et le sexe bousculent tous les comportements, dévoilent les personnalités véritables puisque les conventions n'existent plus sous le dôme.
Boyle nous explique que "rompre l'étanchéité" serait non seulement un échec commercial pour les sponsors du projet, mais aussi un échec humain. Seulement l'homme est son propre ennemi et le confinement de la biosphère devient le théâtre d'une comédie humaine sans précédent.
Roman choral, fiction d'une expérimentation réelle menée pour appréhender le voyage spatial vers Mars, Les Terranautes porte surtout une réflexion caustique sur les relations humaines et leurs travers. Nous sommes notre propre ennemi.

Ed. Grasset, collection En lettres d'ancre mars 2018, traduit de l'anglais (USA) par Bernard Turle, 592 pages, 24€
Titre original : The Terranauts

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